Walter Benjamin | Passagenwerk




La ville, lieu stratégique de l'affrontement des classes

Michael Löwy

Insurrections, barricades et haussmannisation de Paris
dans le Passagenwerk de Walter Benjamin
2005


L'espace urbain comme lieu du combat entre les classes : voici un aspect souvent négligé par les travaux savants sur le thème de la ville dans le Passagenwerk. Pourtant, il occupe une place de choix dans ce projet inachevé. Le traitement du sujet par Walter Benjamin est inséparable de sa méthode historiographique, qu'on pourrait tenter, provisoirement, de définir comme une variante hérétique du matérialisme historique, fondée (entre autres) sur deux axes essentiels :
a) une attention systématique et inquiète pour l'affrontement des classes, du point de vue des vaincus - au détriment d'autres topoï classiques du marxisme, comme la contradiction entre forces et rapports de production, ou la détermination de la superstructure par l'infrastructure économique ;
b) la critique radicale de l'idéologie du Progrès, sous sa forme bourgeoise, mais aussi dans ses prolongements dans la culture politique de la gauche.

La ville dont il est question dans le Livre des Passages est, comme l'on sait, « la capitale du XIXe siècle ». Il faut ajouter qu'il s'agit aussi de la capitale révolutionnaire du XIX siècle. C'est, en d'autres mots, ce qu'avait écrit Friedrich Engels dans un article de 1889, cité par Benjamin, qui partage sans doute cet avis: « La France seule a Paris, une ville où (...) se rassemblent toutes les fibres nerveuses de l'histoire européenne et d'où partent à intervalles réguliers les impulsions électriques qui font trembler tout un monde (…) 1 »

Je suivrai dans cet essai un ordre chronologique :
1) Insurrections et combats de barricades (1830-1848) ;
2) La Haussmannisation de Paris comme « embellissement stratégique ›› (1860-1870);
3) La Commune de Paris (1871).

Il s'agit de matériel puisé dans trois chapitres du Passagenwerk- « Mouvement social », « Haussmannisation, combat de barricades », « La Commune ».

Comme l'on sait, le Livre des Passages a un statut qui reste encore énigmatique: s'agit-il d'un ensemble de matériaux classés en vue de la rédaction d`un ouvrage ? Ou d'un collage de citations comme nouvelle méthode d'exposition ? À moins que ce ne soit un mélange des deux. En tout cas, on a affaire à des documents de nature très hétérogène. On peut distinguer les catégories suivantes:
- commentaires de Walter Benjamin - sans doute la source la plus importante pour saisir le mouvement de sa pensée ;
- citations précédées ou suivies d'un commentaire qui les éclaire ;
- citations d'auteurs marxistes ou socialistes, dont on peut supposer que Benjamin partage les opinions (encore que...) ;
- citations de travaux d'historiens, qui servent à mettre en évidence un aspect des événements qui l'intéresse ;
- citations d'auteurs réactionnaires, qui illustrent l'attitude des couches dominantes ; leur usage par Benjamin est souvent teinté d'ironie.

Il n'est pas toujours aisé de comprendre pourquoi l'auteur de cet énorme recueil a choisi telle ou telle citation. La place de certains documents dans son argument reste mystérieuse, certains détails semblent sans intérêt, et on est obligé à se livrer à des conjectures, sans pouvoir toujours trancher. Cela dit, dans l'ensemble, les pièces du puzzle prennent leur place et l'on peut reconstituer le discours de Benjamin, et son objet dans ces trois chapitres: la ville (Paris) comme lieu stratégique du conflit entre les classes - au XIX' siècle, mais avec des échos, souvent implicites, dans la conjoncture de I'Europe des années 1930.


INSURRECTIONS ET COMBATS DE BARRICADES (1830-1848)

Le matériel dont il sera question ici provient de deux chapitres du Livre: « Mouvement social » et « Haussmannisation et combats de barricades ». La première chose qui frappe est l'intérêt, la fascination même de Benjamin pour les barricades. Elles apparaissent, au cours des citations et commentaires, comme l'expression matérielle, visible dans l'espace urbain, de la révolte des opprimés au XIXe siècle, de la lutte de classes du côté des couches subalternes. La barricade est synonyme de soulèvement populaire, souvent vaincu, et d'interruption révolutionnaire du cours ordinaire des choses, inscrite dans la mémoire populaire, dans l'histoire de la ville, de ses rues et ruelles. Elle illustre l'utilisation, par les dominés, de la géographie urbaine dans sa matérialité: étroitesse des rues, hauteur des maisons, pavage des voies. Elle est aussi, pour les insurgés, un moment enchanté, une illumination profane, qui présente aux oppresseurs la face de Méduse de la révolte « au milieu des rouges éclairs » et qui brille, selon un poème du blanquiste Tridon, « dans l'éclair et dans l'émeute » (720, 731).

Enfin, elle est une sorte de lieu utopique, qui anticipe les rapports sociaux de l'avenir: ainsi, selon une formule de Fourier, citée ici, la construction d'une barricade est un exemple de « travail attrayant 2 ». La curiosité de Benjamin pour les détails de la construction des barricades est illimitée. Il prend note du nombre de pavés – 8.125.000 pour ériger les 4 054 barricades des Trois Glorieuses de 1830 - l'utilisation d'omnibus (carruages tirés par les chevaux) renversés pour les fortifier 4, le nom des constructeurs - Napoléon Gaillard a planifié la puissante barricade rue Royale en 1871 [5]- leur hauteur - en 1848 beaucoup montaient à la hauteur d'un premier étage 6 - l'apparition du drapeau rouge en 1832 [7], etc. ll enregistre aussi les méthodes peu orthodoxes du combat populaire autour des barricades: par exemple, le jet par les fenêtres, sur la tête des militaires, de meubles ou de pavés 8. On dirait qu'il tente, par ces détails, de se faire une image, la plus précise possible, de la barricade comme lieu matériel, espace urbain construit et symbole puissant de Paris comme capitale révolutionnaire du XIXe siècle.
Et surtout, il s'intéresse au rôle des femmes dans les combats de barricades: on les voit verser de l'huile bouillante ou de l'eau brûlante sur les soldats; des « sulfateuses » les aspergent d'huile de vitriol, tandis que d'autres fabriquent de la poudre 9. En juillet 1830, une jeune femme a pris des vêtements masculins pour se battre à côté des hommes: elle sera ramenée en triomphe par les canonniers insurgés 10. Il est question aussi des Bataillons de Femmes, d'Eugénie Niboyet et des « Vésuviennes ».

Dans l'absence de commentaires, on peut seulement supposer que Benjamin prend acte de la transgression, par les femmes insurgées, du rôle social qui leur est imposé par le patriarcat. Reste la question de l'efficacité insurrectionnelle de la barricade. Benjamin cite l'opinion d'un historien sur le soulèvement victorieux de juillet 1830 : « Les rues Saint-Denis et Saint-Martin sont... la bénédiction des émeutiers (...) Une poignée d'insurgés derrière une barricade tenait en échec un régiment 11. »

Le jugement de Friedrich Engels - pourtant auteur, en 1847, d'une pièce en un acte représentant un combat de rues avec des barricades dans un petit État allemand, couronné par le triomphe des républicains 12 - est plus sobre: l'effet des barricades est plus moral que matériel, elles sont surtout un moyen d'ébranler la fermeté des soldats 13.

Les deux opinions ne sont pas contradictoires, et, dans l'absence de commentaire explicite de Benjamin, on pourrait supposer qu'il les considère comme complémentaires. Il faut ajouter que la barricade n'était pas la seule méthode de lutte insurrectionnelle. Blanqui - un personnage qui apparaît souvent dans les notes de Benjamin - et ses camarades de la « Société des Saisons » , préféraient des formes de combat des rues plus offensives, plus proches du « coup de main ›› révolutionnaire. Ainsi, le 12 mai 1839, il avait concentré mille hommes dans la rue Saint-Denis et la rue Saint-Martin, pensant « profiter de nouvelles troupes connaissant mal les détours des rues de Paris 14 ».

L'attention de Benjamin ne se porte pas seulement sur les insurgés, mais aussi sur le comportement de l'adversaire dans l'impitoyable affrontement des classes - les puissants, les gouvernants. Suite aux soulèvements de 1830, 1831 et 1832, le pouvoir - Louis Philippe, la Monarchie de juillet - envisage de construire des fortifications dans les quartiers « sensibles ». Le républicain Arago dénonce, en 1833 cet « embastillement de Paris » : « tous les forts projetés auraient action sur les quartiers les plus populaires de la capitale... Deux des forts, ceux d`Italie et de Passy, suffiraient pour incendier toute la rive gauche de la Seine. 15 » Blanqui dénonce lui aussi, en 1850, ces premières tentatives de militarisation urbaine de Paris, exposés par un certain M. de Havrincourt : selon cette théorie stratégique de la guerre civile, il ne fallait pas laisser séjourner les troupes dans les foyers d'émeute, mais construire des citadelles et tenir les soldats en garnison, å l'abri de la contagion populaire 16.

Police et Armée coopèrent dans la répression des soulèvements populaires: comme le rappelle Hugo dans Les Misérables, en Juin 1832, les agents de la première, aux ordres du préfet Gisquet, fouillaient les égouts à la recherche des derniers vaincus de l'insurrection républicaine, tandis que les troupes du général Bugeaud balayaient le Paris public 17. Benjamin prend acte aussi de l'utilisation, pour la première fois lors de l'insurrection de juin 1848, de l'artillerie dans le combat de rues 18. Les extraits et commentaires de Benjamin pour cette première période offrent le tableau de Paris comme lieu d'émeute, d'effervescence populaire, de soulèvements à récurrence, parfois victorieux (Juillet 1830, Février 1848), mais dont les victoires sont confisquées par la bourgeoise, quitte à susciter des nouvelles insurrections (juin 1832, Juin 1848), écrasées dans le sang. Chaque classe tente d'utiliser et de modifier, l'espace urbain à son avantage. On voit s'esquisser, en pointillé, une tradition des opprimés, dont la barricade est l'expression matérielle visible.

HAUSSMANNISATION :
LA REPONSE DES PUISSANTS (1860-1870)

L'Haussmannisation de Paris - c'est-à-dire les travaux de percement de grands boulevards « stratégiques » dans le centre-ville, en détruisant les « quartiers habituels des émeutes », entreprise par le Baron Haussmann, préfet de Paris sous Napoléon lll constitue la réponse des classes dominantes à la récurrence insupportable des insurrections populaires et à leur méthode de lutte préférée, la barricade.

Présentée comme une opération d'embellissement, renouveau et modernisation de la ville, elle est, aux yeux de Benjamin, un exemple paradigmatique du caractère parfaitement mystificateur de l'idéologie bourgeoise du Progrès. Cela s'applique aussi à un autre argument utilisé pourjustifier les travaux: l'hygiène, la démolition de quartiers « insalubres », « l'aération » du centre de Paris. Chez certains de ses apologètes, cités par Georges Laronze, biographe du Baron Haussmann (1932), l'argument hygiénique et le stratégique sont étroitement associés: les nouvelles artères participeraient « au combat engagé contre la maladie et la révolution; elles seraient des voies stratégiques, perçant les foyers d'épidémie, permettant, avec la venue d'un air vivifiant, l'arrivée de la force armée, reliant (...) les casernes aux faubourgs 19 ».

L'œuvre modernisatrice d'Haussmann suscitait des admirateurs encore au XXe siècle, comme cet auteur d'un ouvrage sur Paris paru à Berlin en 1929, un certain Fritz Stahl, que Benjamin cite avec une pointe d'ironie: le préfet de Paris, selon ce plaidoyer enthousiaste, fut « le seul urbaniste génial de l'époque moderne, qui a contribué indirectement àla création de toutes les métropoles américaines. ll a fait de la ville un ensemble dont I'unité est manifeste. Non, il n'a pas détruit Paris, il l'a achevé.» 20 Convaincu du contraire, l'auteur du Passagenwerk collectionne les citations qui dénoncent, sur tous les tons, le caractère profondément destructeur des travaux entrepris par Haussmann - lequel, d'ailleurs, n'hésitait pas à se proclamer, avec beaucoup d'autosatisfaction, « artiste-démolisseur 21 ». Les commentaires de Benjamin sont tout à fait explicites à ce sujet: le Baron Haussmann « partit en guerre contre la ville de rêve que Paris était encore en l860 22 »; il cite longuement l'ouvrage Paris nouveau et Paris Futur, d'un certain Victor Fournel, qui donne « une idée de l'ampleur des destructions provoquées par Haussmann » ; en rasant les bâtiments anciens, on dirait que l'« artiste-démolisseur » cherchait à effacer la mémoire historique de la ville : selon Founnel, « Paris moderne est un parvenu qui ne veut dater que de lui, et qui rase les vieux palais et les vieilles églises pour se bâtir à la place de belles maisons blanches, avec des ornements en stuc et des statues en carton-pierre ». Dans ce que Benjamin désigne comme « sa remarquable présentation des méfaits d'Haussmann », Fournel décrit le Paris ancien comme un ensemble de petites villes, chacune avec sa singularité: « voilà ce qu'on est en train d'effacer... en perçant partout la même rue géométrique et rectiligne, qui prolonge dans une perspective d`une lieue ses rangées de maisons, toujours les mêmes. 23 » Même son de cloche chez deux autres auteurs souvent cités dans ce contexte, Dubech et D'Espezel: « Paris a cessé pour toujours d'être un conglomérat de petites villes ayant leur physionomie, leur vie, où l'on naissait, où l`on mourrait, où l'on aimait à vivre (…) 24.»

On dirait que Benjamin reprend, au sujet de l'haussmannisation de Paris, une de ses critiques fondamentales à la modernité capitaliste : son caractère homogénéisateur, sa répétition infinie du même, sous couleur de «nouveauté », son effacement de l'expérience collective et de la mémoire du passé. C'est le sens de cette autre citation de Dubech et D'Espezel: le premier trait qui frappe dans l`œuvre du préfet de Paris c'est « le mépris de l'expérience historique... Haussmann trace une ville artificielle, comme au Canada ou au Far West...» ; les voies qu'il a construites « sont des percées surprenantes qui partent de n'importe où pour aboutir nulle part en renversant tout sur leur passage. 25 » Du point de vue humain, la principale conséquence de cette modernisation impériale est - selon plusieurs commentateurs, dont l'urbaniste Le Corbusier 26 - la désertification de Paris, devenue une ville « désolée et morne » où « la solitude, la longue déesse des déserts » viendra s'installer. 27 »

Cependant, l'œuvre de l'« artiste-démolisseur » n'a pas fait que des malheureux : pour une poignée de privilégiés, ce fut, grâce à la spéculation immobilière, une excellente affaire. C'est l'aspect financier, mercantile, et pour tout dire, capitaliste de l'haussmannisation, que Benjamin documente, en grand détail, par une multiplicité de références 28. Parmi les profiteurs, l'entourage du préfet : une légende, citée par Dubech et D'Espezel, prête à Madame Haussmann cette réflexion naïve: « C'est curieux, toutes les fois que nous achetons un immeuble, il y passe un boulevard...29 » J'avoue ne pas toujours comprendre la fonction de telle ou telle citation. Par exemple, quel intérêt présente la tentative malheureuse d'un humble charbonnier à obtenir une très grosse indemnisation pour sa bicoque, grâce à un bail falsifié, antidaté de plusieurs années 30 ? Quel est le sens pour Benjamin du commentaire suivant de Victor Fournel: « Les Halles, de l'aveu universel, constituent l'édifice le plus irréprochable élevé dans ces douze dernières années... Il y a là de ces harmonies logiques qui satisfont l'esprit par l'évidence de leur signification ?» 31 Commentant le livre Urbanisme de Le Corbusier, Benjamin définit comme « très important » le chapitre qui décrit « les différents types de pelle, de pioche, de brouette, etc. », utilisées par le préfet de Paris 32. Pourquoi est-ce très important ?

Ce genre de questions sont inévitables dans l'étude d`un projet inachevé comme le Passagenwerk ; elles se prêtent à un nombre infini d'hypothèses et interprétations. Mais la problématique fondamentale de ces trois sections n`est pas moins clairement lisible. Un de ses aspects les plus importants concerne la nature politique de l'œuvre du Baron Haussmann, en tant qu'expression - Ausdruck, un des concepts favoris de Benjamin - du caractère autoritaire et arbitraire du pouvoir, c'est-à-dire du Deuxième Empire de Louis Napoléon Bonaparte. Dans les travaux du préfet impérial, « chaque pierre porte le signe du pouvoir despotique » (Julius Meyer, 1869 33: ils sont, selon Honegger, dans un ouvrage de 1874, « la représentation parfaitement adéquate des principes de gouvernement de l'Empire autoritaire », et de sa « haine fondamentale de toute individualité 34 ». C'est l'opinion aussi de celui qui incarne, aux yeux de Benjamin, l'opposition la plus radicale à Napoléon lll, Auguste Blanqui : l'Haussmannisation de Paris - « un des grands fléaux du Second Empire » - est le produit de « fantaisies meurtrières de l'absolutisme » ; par sa «grandeur homicide » il rappelle les travaux des pharaons d'Egypte (« cent pyramides de Kheops ») ou des empereurs romains de la décadence 35.

Cette dimension politique de l'urbanisation impériale est d'autant plus importante pour Benjamin que le Second Empire, par son autoritarisme illimité, sa personnalisation bonapartiste du pouvoir, sa manipulation des masses, le faste grandiloquent de ses rituels et de son architecture, ses liens intimes avec «toute ce qui relève de l'escroquerie et de la fourberie 36 » n'est pas sans avoir des affinités avec le « Troisième Empire » hitlérien – certes, pas celui des camps d'extermination de la Deuxième Guerre Mondiale, mais celui des premières années du régime (1933-
1936), telles qu'elles sont décrites - et dénoncées - par Bertolt Brecht dans ses pièces Grandeur et Misère du Troisième Reich et La résistible ascension d'Arturo Ui.

Dans un des commentaires les plus prégnants de ce chapitre, Walter Benjamin semble résumer non seulement son opinion sur Haussmann et Napoléon III, mais sur le pouvoir des classes dominantes en général : « Les puissants veulent maintenir leur
position parle sang (la police), par la ruse (la mode), par la magie (le faste) » 37. Avant d'aborder le chapitre qui concerne « le sang », quelques mots sur le faste, qui s'exprime non seulement dans la théâtralité monumentale des perspectives haussmanniennes, mais aussi dans les cérémonies spectaculaires organisées par le préfet en hommage à son Empereur. Cela va de l'impressionnante décoration des Champs-Elysées - cent vingt arcades ajourées, reposant sur une double rangée de colonnes - pour l'anniversaire de Louis Napoléon Bonaparte 38, aux deux mille arcs de triomphe, flanquées de cinquante colosses à sa ressemblance, qui reçoivent l'Empereur lorsqu'il entre « au galop des cinquante chevaux de sa voiture à Paris » - façade monumentale qui illustre, selon Arsène Houssaye en 1856 « l'idolâtrie des sujets pour le souverain 39 ». Le faste impérial est aussi évoqué dans un passage étonnant de Heinrich Mann (extrait d'un essai de 1931) qui réussit, en quelques mots, à décrire la quintessence du régime impérial et sa nature de classe: « La spéculation, la plus vitale des fonctions de cet Empire, l'enrichissement effréné, la jouissance gigantesque, tout cela théâtralement glorifié dans des expositions et des fêtes qui finissaient par évoquer Babylone ; - et à côté de ces masses qui participaient à une apothéose éblouissante, derrière elle des masses obscures, celles qui se réveillaient (…)» 40

Comment neutraliser ces « masses obscures [...] qui se réveillaient ? »

Si l'objectif primordial de Napoléon III, sa vocation politique par excellence, était, selon Gisèle Freund 41, « d'assurer l`ordre bourgeois » 42, cette question était essentielle: comme casser la tradition rebelle du peuple parisien, comme l'empêcher d'utiliser son arme favorite, la barricade ? L'élégante solution trouvée fut, dans les mots même du préfet de Paris, de « percer le quartier habituel des émeutes 43». Un auteur réactionnaire, Paul-Ernest de Rattier - pour lequel « rien n'est plus inutile et plus immoral qu'une émeute ›› - évoquait déjà, en 1857, l'image idéale d'un Paris modernisé, où un système de voies de communication «relie géométriquement et parallèlement toutes les artères [de Paris] à un seul cœur, le cœur des Tuileries » constituant ainsi « une admirable méthode de défense et de maintien de l'ordre » 44.

On touche ici à l'aspect le plus important de l'Haussmannisation: son caractère d'« embellissement stratégique » (l'expression date des années 1860). Le « fait stratégique » commande, constatent Dubech et d`Espezel, « l'éventrement de l'ancienne capitale.» 45 Mais c'est Friedrich Engels qui résume au mieux l'enjeu politico-militaire des travaux de Haussmann: il s'agit, écrit-il, de la « manière spécifiquement bonapartiste de percer de longues artères droites et larges à travers les quartiers ouvriers aux rues étroites », avec l'objectif stratégique de rendre « plus difficiles... les combats de barricades. 46 » Les boulevards rectilignes avaient, entre autres, le grand avantage de permettre l'utilisation du canon contre d'éventuels insurgés - une situation prophétiquement évoquée dans une phrase de Pierre Dupont en 1849, placée par Benjamin en exergue du chapitre sur l'haussmannisation : « Les capitales pantelantes se sont ouvertes au canon.» 47 Bref, les « embellissements stratégiques » du Baron Haussmann étaient une méthode rationnellement planifiée d'étouffer dans l'œuf toute velléité de révolte, et, si elle avait lieu malgré tout, de l'écraser efficacement - en faisant usage du dernier recours des puissants, selon Benjamin: le sang... comme l'écrit Benjamin lui-même, dans Paris, capitale du XIX' siècle (1935), qu'on peut considérer comme une sorte d'introduction au Passagenwerk : « l'activité de Haussmann s'intègre dans l'impériaIisme de Napoléon Ill. Lequel favorise le capital financier. (...) Le véritable but des travaux d'Haussmann était de protéger la ville contre la guerre civile. ll voulait rendre à jamais impossible l'érection de barricades à Paris. (...) La largeur des boulevards doit interdire la construction de barricades et de nouvelles percées doivent rapprocher les casernes des quartiers ouvriers.» 48

Les références à l'actualité des années l98O sont rares dans le Passagenwerk. Voici une des plus impressionnantes: « L'œuvre d'Haussmann est aujourd'hui accomplie, comme le montre la guerre d'Espagne, avec des moyens tout à fait différents. 49 » Benjamin se réfère sans doute à l'écrasement, sous les bombes de la Luftwaffe, de la ville basque de Guernica, ainsi que de certains quartiers populaires de Madrid. Les bombardements aériens seraient-ils une forme moderne de « l'embellissement stratégique ›› inventé par le préfet de Paris? Il y a évidemment une sorte d'ironie amère dans la remarque de Benjamin. L'analogie qu'il esquisse se réfère, probablement, à deux aspects essentiels de l'Haussmannisation: la destruction de quartiers entiers, et l'écrasement préventif des « foyer d'émeute ».

Cela dit, je ne pense pas que l'auteur du livre des Passages voulait établir un signe d'identité entre ces deux événements de nature radicalement différente, et encore moins une généalogie historique. Sa petite remarque esquisse plutôt une sorte de constellation unique entre deux modalités, parfaitement distinctes, de « démolition stratégique », par les classes dominantes, de destruction urbaine comme moyen de maintien de l'ordre et de neutralisation des classes populaires. Son ironie vise aussi, sans doute, l'idéologie conformiste du Progrès : depuis Haussmann les puissants ont considérablement « progressé » dans leurs moyens de destruction, et dans leurs instruments techniques au service de la guerre civile. Qui peut nier la supériorité des bombardiers de la Luftwaffe hitlérienne sur les humbles pelles et pioches du préfet de Napoléon III ?

Comment les révolutionnaires parisiens des années 1860 ont-ils répondu - avant la Commune de Paris - au défi de la Haussmannisation ? Quelle riposte ont-ils trouvée à la modernisation impériale de la ville? En fait, très peu de tentatives de soulèvement ont eu lieu pendant le Second Empire. Benjamin en mentionne une seule, celle organisée par Auguste Blanqui en 1870 : « Pour le putsch d'août 1870, Blanqui avait mis 300 revolvers et 400 poignards à la disposition des travailleurs. ll est caractéristique des formes de combat de rues å cette époque que ceux-ci préférèrent les poignards aux revolvers. 50 » Comment interpréter ce commentaire sibyllin ? On peut supposer que Benjamin se limite à constater la préférence des insurgés blanquistes pour des méthodes de combat « corps à corps », proches de l'usage quotidien du couteau comme instrument de travail ou moyen de défense. Mais il est plus probable que sa remarque ait eu une connotation critique, mettant en évidence le « retard technique » des révolutionnaires, et la disproportion criante entre leur instrument de combat favori, le poignard, et ceux dont disposaient les forces de l'ordre: les fusils et les canons. ..

LA COMMUNE DE PARIS (1871)

Ce chapitre du Passagenwerk le est beaucoup plus court que les deux précédents : 6 pages seulement (contre 25 et 26). Il est marqué du sceau d'une certaine ambivalence de l'auteur envers le Commune de 1871.

Prenons la question capitale du rapport de la Commune à la Révolution Française. Benjamin observe que « la Commune avait tout à fait le sentiment d'être l'héritière de l793 » 51 ; cela se traduit y compris dans la géographie urbaine des combats, imprégnée de mémoire historique, puisqu'« un des derniers centres de résistance de la Commune » fut « la place de la Bastille » 52.

L'auteur du Livre des Passages aurait pu traiter ce rapport intense du peuple insurgé de Paris à sa tradition révolutionnaire comme un exemple frappant du «saut de tigre dans le passé », au moment du danger, qui caractérise les révolutions, selon les Thèses Sur le concept d'Histoire (1940). La Commune aurait pu être, de ce point de vue, un cas de figure bien plus attrayant que la Révolution de 1789, qui cherchait son inspiration - à tort selon Marx - dans la République romaine (exemple cité par Benjamin, sous une lumière favorable, dans les Thèses de 1940). Or, les divers commentaires sur la Commune cités par Benjamin suggèrent plutôt une distance critique, confirmée par ses propres notations. Par exemple, lorsqu'il affirme qu'« lbsen voit plus loin que bien des chefs de la Commune en France », en écrivant à son ami Brandes le 20 décembre 1870 : « Ce dont nous vivons aujourd'hui, ce ne sont que des miettes de la table de la Révolution du siècle précédent (...)53. » Plus explicite et plus sévère encore est l'opinion du marxiste allemand - et biographe de Marx - Franz Mehring, dans un article « À la mémoire de la Commune de Paris ››, publié dans Die Neue Zeit en 1896 : « Les dernières traditions de la vieille légende révolutionnaire se sont elles aussi effondrées pour toujours avec la chute de la Commune (...). Dans l'histoire de la Commune les germes de cette révolution [la prolétarienne] sont encore étouffés par les plantes grimpantes qui, parties de la révolution bourgeoise du XVIIIe siècle, ont envahi le mouvement ouvrier révolutionnaire du XIXe siècle.» Comme Benjamin ne commente pas ce texte, on ne peut pas savoir s'il partage effectivement ce jugement, mais sa remarque au sujet de la clairvoyance d'Ibsen va dans le même sens. 54

Le moins qu'on puisse dire c'est que l'opinion de Mehring est parfaitement contradictoire avec ce que Marx avait écrit dans son célèbre texte de 1871 sur la Commune, La guerre civile en France, qui présente celle-ci plutôt comme l'annonciatrice des révolutions à venir. Or, non seulement Benjamin ne cite pas une seule fois ce document « classique » du marxisme – hautement prisé par Lénine - mais il préfère se référer à une remarque tardive d'Engels, dans une conversation avec Bernstein, en 1884, qui, sans critiquer explicitement le document de Marx, le présente comme une exagération «légitime et nécessaire », « compte tenu des circonstances » . Sur le fond, Engels insiste sur la prédominance des blanquistes et des proudhoniens parmi les acteurs de l'insurrection, ces derniers n'étant « ni des partisans de la révolution sociale », ni « a fortiori, des marxistes » 55 – un jugement qui, soit dit entre parenthèses, est, dans sa première partie, injuste (le proudhonien Varlin n'était-il pas un « partisan de la révolution sociale » ?) et dans la deuxième, anachronique (il n'existait pas de « marxistes » en 1871 !).

En tout cas, Benjamin semble partager la mauvaise opinion d'Engels sur Proudhon et ses disciples: « Les illusions dont la Commune était encore victime trouvent une expression frappante dans la formule de Proudhon, son appel à la bourgeoisie: Sauvez le peuple, sauvez vous-mêmes, comme le faisaient vos pères, par la Révolution. 56 » Et dans un autre commentaire, il observe: « Ce fut le proudhonien Beslay qui, comme délégué de la Commune, se laissa convaincre (...) de ne pas toucher aux deux milliards [de la Banque de France] (...). ll réussit à imposer son point de vue grâce à l'aide des proudhoniens du Conseil.» 57 La non-expropriation de la Banque fut, comme l'on sait, une des principales réserves exprimées par Marx au sujet de la pratique des communards. Cela dit, les critiques de Benjamin sont souvent discutables: l'appel de Proudhon àla bourgeoisie (« sauvez le peuple ») peut-il vraiment être considéré comme représentatif des idées de la Commune?

Cette question est aussi évoquée dans l'essai de 1935, « Paris, capitale du XIXe siècle » : « De même que le Manifeste Communiste clôt l'époque des conspirateurs professionnels, la Commune met fin à la fantasmagorie qui domine les débuts du prolétariat. Elle détruit l'illusion selon laquelle la tâche de la révolution prolétarienne serait d'achever, main dans la main avec la bourgeoisie, l'œuvre de 89. Cette illusion prévaut tout au long de la période qui va de 1831 à 1871, de l'insurrection lyonnaise à la Commune. La bourgeoisie n'a jamais partagé cette erreur. 58 » La formulation est ambiguë, et pourrait, àla rigueur, être lue comme un éloge de la Commune, comparée, par son rôle démystificateur, au Manifeste de Marx et Engels. Mais on peut aussi interpréter le passage comme une condamnation, la Commune n'étant que le dernier épisode de cette « fantasmagorie ». Les citations du Passagenwerk renforceraient plutôt cette deuxième lecture.

Comment expliquer cette distance, cette ambivalence de Benjamin envers la Commune et ces critiques insistantes envers l'héritage de 1793? On pourrait tenter de situer son attitude dans un certain contexte historique: la conjoncture politique en France du milieu des années 1930. Les deux citations les plus longues du chapitre sur la Commune datent d'avril 1935 et de mai 1936: on petit donc supposer qu'une partie - ou même la plupart - des matériaux a été rassemblée au cours des années 1935-36, les années du Front Populaire. Or, la stratégie du Parti Communiste Français consistait, depuis 1935, à chercher à constituer une coalition avec la bourgeoisie démocratique - censée être représentée par le Parti Radical - au nom de certaines valeurs communes : la Philosophie des Lumières, la République, les Principes de la Grande Révolution (1789-1793). On sait, par sa correspondance, que Benjamin nourrissait des sérieuses réserves envers cette orientation de la gauche française.

ll se peut donc que les critiques de Benjamin aux illusions de la Commune - représentées, selon lui, par l'appel de Proudhon à la bourgeoisie, au nom de la Révolution Française - soient en fait une mise en question, certes implicite et indirecte, de la politique du PCF à cette époque. Ce n'est qu'une hypothèse, bien entendu, mais elle correspond bien à l'idée que se fait Benjamin d'une historiographie critique, rédigée à partir du point de vue du présent - une démarche féconde, mais qui n'est pas sans avoir ses problèmes, et ses risques de déformation. Bien sûr, il existe aussi des aspects de la Commune qui sont présentés, dans ce court chapitre, sous une lumière favorable. C`est le cas notamment d'un passage d`Aragon - extrait d'un article paru dans le périodique Commune en avril 1935 – qui célèbre, en citant Rimbaud, les «jeanne-Marie des faubourgs », dont les mains
« ont pâli, merveilleuses
Au grand soleil, d'amour chargé
Sur le bronze des mitrailleuses
A travers Paris insurgé. »

La participation féminine dans la Commune est aussi évoquée dans un autre paragraphe du même texte d'Aragon, qui constate la présence, dans les Assemblées de la Commune, côtoyant des poètes, des écrivains, des peintres et des scientifiques, des « ouvrières de Paris. 59 » Comme on l`a vu à propos des soulèvements populaires des années 1830-1848, le rôle révolutionnaire des femmes est un des aspects importants, pour Benjamin, de la «tradition des opprimés » à Paris. Pour documenter ce rôle, il n'hésite pas à faire appel à des documents réactionnaires, comme cette gravure qui représente la Commune sous les traits d'une femme chevauchant une hyène, laissant derrière elle les flammes noires des maisons qui brûlent...60 Curieusement, la question des barricades n'est plus abordée dans ces notes sur la Commune. En tout cas, au-delà du silence et des ambiguïtés, il n'y a pas de doute que la guerre civile de 1871 représente elle aussi, aux yeux de Benjamin, un exemple notable de la ville - Paris - comme lieu de l'impitoyable affrontement entre les classes.

Michael Löwy

La ville, lieu stratégique de l'affrontement des classes
Insurrections, barricades et haussmannisation de Paris
dans le Passagenwerk de Walter Benjamin

In : Capital de la modernité
Walter Benjamin et la ville
Editions de l'Eclat | 2005


NOTES

l. Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle, Le livre des Passages, Cerf, Paris, l998, p. 715.
2. lbid., p. 164.
3. lbid., p. 162.
4. lbid., p. 149 et 165.
5. lbid., p. 166.
6. Ibid.
7. Ibid., p. 724.
8. Ibid., p. 160 et 161.
9. Ibid., p. 712-713.
1 1. lbid.. p. 155. La citation vient de Dubech et D'Espezel, Histoire- de Paris, 1926.
I2. lbid., p. 164.
13. lbid., p. 148.
14. Ibid.. p. 165. ll s`agit d'un passage de la biographie de Blanqui par G. Geffroy, une source souvent citée par Benjamin.
15. Ibid.. p. 164.
16. lbid., p. l67.
17. Ibid., p. 727.
18. Ibid., p. 164.
19. Ibid., p. 153
20. lbid., p. 171.
21. lbid., p. 153.
22. lbid.. p. 151.
23. Ibd,. p. 168-169.
24. lbid., p. 153.
25. lbid., p. 156.
26. lbid., p. 149.
27. Ibid., p. 154; d'après un ouvrage anonyme, Paris désert, 1868.
28. Ibid., p. 150, 153, 156, 158-159.
29. Ibid., p. 156.
30. lbid., p. l63.
31. lbùl.. p. 169.
32. lbid., p. 149.
33. Ibid., p. 150.
3-l. lbid.. p. M7.
35. Ibid., p. l67. Je ne peux pas discuter, dans le cadre de cet article, les rapports complexes de la pensée de Benjamin à la figure de Blanqui : je renvoie au remarquable essai de Miguel Abensour : Walter Benjamin entre mélancolie et révolution. Passages Blanqui, in H. Wismann, Walter Benjamin el Paris, Paris, Cerf. 1986.
36. Ibid., p. l59. Selon un article de Th. Schulte sur Daumier, paru dans la Neue Zeit, la revue des socialistes allemands.
37. lbid., p. l57.
38. Ibid., p. 153.
39. lbid., p. 161-162.
40. Ibid.. p. 158-159.
41. Photographe et historienne marxiste de la photographie, proche amie de Walter Benjamin.
42. W. Benjamin, Paris..., p. 155.
43. Ibid., p. 146.
44. Ibid., p. 161.
45. Ibid., p. 157.
46. lbid., p. l67-168.
47. Ibid.. p. 145.
48. W. Benjamin, Oeuvres III. Paris, Gallimard, Folio-Essais. 2000, p. 64. La section intitulée « Haussmann ou les barricades ›› dans cet essai puise largement dans le matériel qu'on trouve dans le Passagenwerk.
49. W. Benjamin..., p. 169.
50. Ibid. ,p. 166.
5l. lbid., p. 789.
52. Ibid.. p. 791.
53. Ibid., p. 793.
54. Benjamin cite aussi un commentaire des historiens : Malet et P. Grillet qui renforce cette lecture critique: la majorité des élus de la Commune étaient « des démocrates jacobins de la tradition de 1793» (p. 789).
55. W. Benjamin.., p. 792.
56. lbid., p. 790.
57. lbid., p. 793.
58. W. Benjamin, Oeuvres Ill. cit., p. 64-65.
59. W. Benjamin, Paris..., p. 789.

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