Révolution | Moyens et Méthodes



Ce que peut et doit être la guerre populaire prolongée dans les pays impérialistes

Une contribution du Centre MLM de Belgique, à propos des moyens de la Révolution, “ question trop souvent expédiée avec quelques considérations générales."
Un programme ambitieux, au contenu forcément critiquable, notamment par le choix des exemples de guerres révolutionnaires qui abondent dans le sens idéologique du Centre MLM, d'autres pourraient contredire leurs propos. Mais les auteurs nous préviennent qu'il “n’était pas question pour nous de répondre en détail à toutes les questions posées par la problématique.”
Malgré d'importantes réserves, cette "approche scientifique" nous offre un document essentiel, précieux car inédit à ce jour, les têtes de chapitre sont définitivement posés avec clarté, prêts à s'enrichir, à être complétés, pour en faire un ouvrage magistral pour les uns, un instrument révolutionnaire pour les autres... 

Centre Marxiste-Léniniste-Maoïste | Belgique
Revue Clarté Rouge Novembre 2012

2*. Les moyens de la guerre populaire
2.1. Les moyens non-spécifiques
Par "moyens non-spécifiques" de la guerre populaire, nous entendons tous les moyens qui ne relèvent pas de la guerre. C’est bien connu : « le marxisme ne répudie d'une façon absolue aucune forme de lutte » (Lénine), et ainsi, même dans le cadre de la guerre (ou de sa préparation), les formes de lutte non-violentes doivent être employées tant qu’elles peuvent l’être de manière utile. Les combinaisons entre le travail légal, paralégal, et illégal peuvent varier à l’infini, mais leur choix doit être dicté par l’analyse concrète de la situation concrète, et non pas quelque fétichisme que ce soit, de la légalité ou de l’illégalité.


La guerre populaire intègre donc, à des degrés divers selon les conditions objectives, des formes d’action qui ne relèvent pas de la guerre. Non-violentes, elles s’intègrent dans une stratégie globale qui fait une place aux formes d’actions violentes. Ces moyens, nous n’allons pas les énumérer, ce sont ceux de la militance classique. Leur forme extérieure varie peu (collage d’affiche, réunions, grèves, meetings, manifestation, etc.) mais elles prennent, dans le cadre d’une guerre populaire, deux caractères particuliers :
a) Elles se combinent aux moyens violents pour démultiplier les effets de ceux-ci et pour bénéficier de l’impact de ceux-ci
b) Elles se pratiquent avec la conscience qu’en raison de la combinaison dont nous venons de parler, et de la perspective d’une hausse progressive du niveau de l’affrontement jusqu’à la guerre civile ouverte, elles doivent associer à leur caractère "ouvert" une réflexion sur la sécurité, sur les perspectives d’illégalisation, de criminalisation, etc.
Au premier stade du processus, cela signifie s’arranger pour éviter que tous les militants ne soient identifiés. Comme exemple du dernier stade du processus, citons l’exemple des meetings improvisés par la Résistance, où les orateurs semblaient surgir de nulle part, haranguaient la foule, et disparaissait sous la protection d’une escorte discrète mais armée.
Le domaine de l’action légale s’est rétrécie dans les démocraties bourgeoises, et ceci pour trois raisons :
a) La réduction de ce domaine. La privatisation de l'espace public fait que, dans nos villes, le collage d'affiche est presque partout passible au moins d'une amende, et c'est une tendance lourde puisque des règlements communaux à Bruxelles identifient déjà la distribution de tracts à une "opération publicitaire" nécessitant une autorisation (préalable à une prévisible taxe).
b) L'inégalité croissante entre les moyens médiatiques de l'ennemi et les nôtres. Dans les années '30, en Europe, il s'agissait plus d'opposer notre journal-papier au journal-papier (et, accessoirement, à la TSF, pour les prolétaires qui pouvaient s'en payer une) de l'ennemi, maintenant, il s'agit de faire face à des journaux, publications "d'information" gratuite de masse, innombrables radios et chaînes de télévision.
c) L’handicap de l'héritage historique laissé par des décennies de trahison révisionniste et d'impuissance gauchistes, le fait que les masses aient supporté et supportent encore une avalanche ininterrompue de tracts, affiches, journaux fourguant cette camelote idéologique sous l'étiquette "communiste" et/ou "révolutionnaire". Pour mille tracts distribués aujourd'hui à la porte d'une usine, combien sont-ils seulement lus ? Et combien de ceux qui les lisent peuvent faire la différence entre les vrais et les faux révolutionnaires, ces derniers se prétendant tous plus "anti-capitalistes" les uns que les autres?
d) Les lois qui limitent les droits démocratiques (par exemple les droits de la défense des prisonniers politiques, les droits à l'expression des organisations politiques) aux ennemis déclarés de la démocratie bourgeoise, lois généralement votées en invoquant le péril islamiste. En Belgique, le projet de loi "anti-radicalisme", qui prévoit l'interdiction des organisations appelant à un "renversement violent" du régime, est un bel exemple de ce processus de restriction.

2.2. Les moyens spécifiques

Quels sont les moyens spécifiques de la guerre populaire ?
Ces moyens sont d’abord des formes d’action :
La lutte armée (qui elle-même revêt des formes différentes : guérilla, guerre de position, guerre de mouvement, insurrection armée, ...) ;
Le combat de rue (autrement dit l’affrontement violent de masse, conscient et délibéré mais non-armé avec les forces de répression, lors de manifestations ou de rassemblements) ;
Le sabotage.

Mais ces formes d’action ne deviennent les moyens spécifiques de la guerre populaire que dans la mesure où ils sont mis au service d’une stratégie de guerre populaire, ce qui implique les conditions suivantes :
Ces formes d’actions sont mises en œuvre par l’avant-garde communiste dans une stratégie consciente de guerre populaire. Si des ouvriers se livrent à des sabotages dans le cadre d’une lutte économique, si des anarchistes font exploser un commissariat, et si des jeunes précarisés font une émeute dans leur quartier, ce ne sont pas des éléments d’une guerre populaire. Ce sont des expressions des contradictions révolutionnaires qui minent la société bourgeoise.
Ces formes d’actions sont toutes trois comprises comme nécessaires et complémentaires, et qu’en conséquent les communistes, s’ils ne sont en mesure que d’employer un moyen, travaillent à la réunion des conditions requises à l’emploi des autres moyens, et les mettent en pratique dès que ces conditions sont réunies.
Ces formes d’actions sont employées afin de modifier le rapport de force prolétariat/bourgeoisie, d’abord dans une phase défensive d’accumulation des forces, ensuite dans une phase offensive de destruction du système ennemi. Ces formes d’action doivent donc être mises en œuvre pour qu’elles gagnent en puissance, ce qui signifie qu’elles soient pratiquées par des masses de plus en plus larges avec de plus en plus de moyens et de compétences.
Nous reviendrons sur chacune de ces conditions, mais nous allons d’abord étudier plus avant chacun de ces moyens spécifiques.

2.3. Première forme de lutte spécifique : La lutte armée

2.3.1. Lutte armée, propagande armée et ligne de masse

Comme toutes les formes de lutte composant la guerre populaire, la lutte armée vise trois objectifs stratégiques : le renforcement des forces révolutionnaires, l’affaiblissement des forces réactionnaires, et les progrès de la conscience révolutionnaire des masses. Pour atteindre cet objectif, la guérilla se fait propagande armée.
Le concept de propagande armée se retrouve dans plusieurs stratégies révolutionnaires. C'est ainsi qu'il a été au cœur des stratégies "communistes combattantes" qui ont été pratiquées en Europe dans les années '70 et '80 (dans notre pays, spécifiquement, par les Cellules Communistes Combattantes).
« L’action armée renforce et stimule la conscience de la classe ouvrière en ce qu’elle peut être porteuse de victoires (même partielles). Pour la première fois depuis trop d’années, ce ne sont plus nous, travailleurs et militants qui en prenons plein la gueule, mais bien la bourgeoisie qui subit défaite sur défaite. Même si l’on peut penser que ces victoires sont éphémères dans les faits, après des années de trahisons, de défaites, de « manifs » matraquées, de prison, d’occupations d’ateliers ou d’usines sans espoir, de privations pendant les grèves où nous n’avons rien gagné, et le tout sous le regard méprisant des princes qui gouvernent, la moindre victoire compte, en ce qu’elle apprend comment elle fut gagnée, et qu’elle ouvre la porte à des lendemains de combat victorieux.
La lutte armée pour le communisme est un vecteur de propagande particulièrement efficace quand elle est menée correctement. Cette force réside dans ce qu’elle porte de rupture avec le cirque démocratique dont la bourgeoisie rédige le programme, dans ce qu’elle est destruction objective chez l’ennemi, dans ce qu’elle témoigne la réalité, même encore limitée, de forces prolétariennes organisées pour la lutte de classe, et dans ce qu’elle est irrécupérable par les idéologues appointés de la bourgeoisie : "les faits sont têtus !" (…) La lutte armée pour le communisme permet enfin de démasquer par les faits tous les traîtres au mouvement ouvrier, tous ceux qui ne manquent pas de rejoindre la bourgeoisie et de dénoncer les révolutionnaires quand l’orage s’annonce ! La lutte armée a un caractère d’anticipation concrète du pouvoir ouvrier, elle démasque les politiques de kollaboration et d’intégration des traîtres syndicaux et réformistes. » 3
Cette définition est certainement correcte, mais la propagande armée comme éléments central de la première phase de la guerre populaire de longue durée possède une dimension bien supérieure que lui donne cet outil propre au maoïsme et qui est irremplaçable pour toute politique révolutionnaire : la ligne de masse.
« Dans toute activité pratique de notre Parti, une direction juste doit se fonder sur le principe suivant: partir des masses pour retourner aux masses.
Cela signifie qu'il faut recueillir les idées des masses (qui sont dispersées, non systématiques), les concentrer (en idées généralisées et systématisées, après étude), puis aller de nouveau dans les masses pour les diffuser et les expliquer, faire en sorte que les masses les assimilent, y adhèrent fermement et les traduisent en action, et vérifier dans l'action même des masses la justesse de ces idées.
Puis, il faut encore une fois concentrer les idées des masses et les leur retransmettre pour qu'elles soient mises résolument en pratique. Et le même processus se poursuivra indéfiniment, ces idées devenant toujours plus justes, plus vivantes et plus riches. ».4
La propagande armée propre à la guerre populaire n'est donc pas une relation univoque entre une avant-garde et les masses, la première utilisant ce moyen pour élever la conscience politique des secondes, pour transformer les prolétaires en révolutionnaires appelés à rejoindre l'avant-garde. Il s'agit d'une relation dialectique où l'avant-garde recueille et analyse les points de contradictions thématisés par les masses, les épure, les systématise, établi la connexion particulier-général, avec de les restituer aux masses sous forme (notamment) d'actions de propagande armée dirigées contre la bourgeoisie, son état, ses agents et ses complices.
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3 Cellules Communistes combattantes, A propos de la lutte armée (1985) points 15, 16 et 18.
4 À propos des méthodes de direction, 1er juin 1943, OEuvres choisies de Mao Tsétoung, tome III.

2.3.2. La guérilla urbaine

La lutte armée revêt, au début de la guerre populaire prolongée dans les métropoles impérialistes, la forme de la guérilla urbaine. Nous avons déjà amplement traité de la question de l’urbanisation, dans notre précédente contribution, pour ne pas devoir revenir sur ce caractère. Le choix de la guérilla permet de compenser l’infériorité des forces révolutionnaires sur le plan des effectifs, de l’armement, de l'équipement et de l’entrainement. La guérilla étant basée sur l’initiative, la surprise, la souplesse, la mobilité et la clandestinité.
a) Stratégiquement, l’initiative est au cœur de l’activité de guérilla. Même dans la première phase de la guerre populaire, la phase défensive, les forces révolutionnaires doivent prendre et garder l’offensive. Ce sont elles qui doivent choisir le moment et le terrain de l’affrontement, elles doivent garder la maîtrise de l’escalade révolution/contre-révolution en anticipant correctement les réactions de l’ennemi. Cela implique d’estimer le niveau correct (qualitatif et quantitatif) auquel pratiquer la lutte armée. Rester en-deçà du juste niveau signifie renoncer à son rôle d’avant-garde et à la possibilité de progrès révolutionnaire, aller au-delà du juste niveau signifie rompre les liens avec le mouvement révolutionnaire de la classe et déclencher une escalade contre-révolutionnaire qui peut être fatale au mouvement de classe.




Carlos Marighella, théoricien de la guérilla urbaine


b) Tactiquement, la surprise est l’élément principal permettant de compenser l'inégalité des moyens. Les révolutionnaires étudient minutieusement leur objectif et choisissent l'heure, le lieu, l’ampleur et la durée de l'attaque. C’est la surprise (garantie par le secret) qui permet aux révolutionnaires de concentrer sur un point et pendant un temps donné des forces supérieures à celles de l’ennemi, et de développer une connaissance du terrain de l’affrontement supérieur.
c) La souplesse dans les choix et l’emploi de ses moyens est aussi une caractéristique de la guérilla. Mener des opérations stéréotypées avec des forces d’une composition invariable amènera rapidement à des défaites. La souplesse doit aussi se manifester dans la capacité à affronter des situations nouvelles, quelle qu’elles soient, du surgissement d’une crise politique majeure dans la société à l‘application d’une nouvelle technique par la police.
d) La mobilité est la protection tactique des guérilleros urbains. Elle leur est nécessaire pour se soustraire à la réaction de l’ennemi. Pour pouvoir se replier avant l’arrivée des renforts de police, la mobilité du groupe de guérilla doit être supérieure à celle de la police. Cela ne signifie pas forcément avoir des véhicules plus rapides que ceux de l’ennemi mais cela implique nécessairement un choix parfait de l’itinéraire de repli et du moment du repli. Ce choix est le fruit d’une enquête portant sur le terrain (carrefours, feux, embouteillages) et l’ennemi (où est-il? quand est-il prévenu? combien de temps met-il à venir?). Des mesures permettent aussi : de ralentir l’ennemi (embouteillages provoqués d’une manière ou d’une autre), de le distraire (par des fausses alertes) ou de le priver de ses moyens.
e) La clandestinité est la protection stratégique des guérilleros. Il s’agit de la clandestinité de l’activité, pas forcément des guérilleros. Au contraire : le guérillero urbain doit vivre en apparence une vie normale. Ce n’est que si il est recherché par la police qu’il doit entrer dans la clandestinité. Une clandestinité solide est obtenue par quelques méthodes reconnues (à commencer par le compartimentage de l’organisation) et par une discipline de fer dans l’application de ces méthodes.


2.3.3. La guérilla urbaine dans l’héritage communiste

La guérilla urbaine est beaucoup moins présente dans l’héritage communiste en général, et dans l’héritage maoïste en particulier, que la guérilla rurale. La raison en est le poids de la conception insurrectionnaliste dans le mouvement communiste.
Néanmoins, les bolcheviks l’ont pratiquée en grand après l’échec de la révolution de 1905. Après janvier 1905, le POSDR(b) avait constitué un Bureau militaro‐technique (connu aussi comme Organisation de combat) non seulement pour préparer l’insurrection à venir, mais aussi pour mener des expropriations, faire du renseignement, fabriquer acheter et stocker des armes et des explosifs, abattre les espions et les cadres les plus dangereux de la contre-révolution. Un réseau de groupes de combat locaux (liés aux comités locaux du Parti) était dirigé par un Groupe de Combat Central nommé par le Comité Central. Une école pour instructeurs militaires fut constituée à Kiev et une autre pour l’emploi des bombes à Lemberg, des ateliers de fabrication de bombes furent montés à Moscou et à Kiev. Les groupes de combat du POSDR menèrent de nombreuses opérations de guérilla urbaine, principalement dans les pays baltes, dans le Caucase (où Staline joua un rôle majeur, notamment dans l’organisation de l’attaque du transport de fonds à Tiflis — aujourd’hui Tbilissi, en 1907) et dans l’Oural.

Une grande partie de ce patrimoine d’expérience fut perdu lors du processus de théorisation qui, suite à Octobre, fit de l’insurrection l’unique objectif militaire prolétarien. Pourtant, la maturité politico-militaire des bolcheviks devait beaucoup à leur pratique de la guérilla urbaine et à leur appareil militaire d’après-1905.
Une deuxième grande vague d’expérience de guérilla urbaine est celle qui a eu lieu dans les années ‘60 et au début des années ‘70 en Argentine, au Brésil et en Uruguay. Cette vague a associé (ou juxtaposé) des initiatives guévaristes, trotskistes, radical-réformistes (péronistes de gauche, par exemple), mais également, quoique marginalement, maoïstes (le MIR maoïste uruguayen a été une des forces constitutives du MLN-Tupamaros en 1965). C’est en Argentine que la guérilla urbaine a pris le plus d’ampleur. L'Armée révolutionnaire du peuple (ERP), trotsko-guévariste, était de loin la plus grande de ces organisations, à côté d’autres expériences (FAL, Montoneros, FAP, FAR et autres).

Combattants de l’ERP

Des milliers de militants ont participé à ces guérillas et près de 5.000 membres de l’ERP ont été tués par la répression. Les guérillas urbaines brésiliennes (ALN et MR-8), pour puissantes qu’elles furent, n’auront pas l’ampleur de celles du cône sud.
Il faut remarquer que toutes ces guérillas urbaines ne se considérèrent pas elles-mêmes comme "décisives" (sauf, dans une certaines mesure, en Uruguay). Toutes eurent le souci de fonder des guérillas rurales. Parmi les « sept erreurs du guérillero urbain », Marighella compte :
« La surestimation de la lutte urbaine. Ceux qui se laissent enivrer par les actes de guérilla dans les villes risquent de ne pas se préoccuper beaucoup du déclenchement de la guérilla rurale. Ils finissent par considérer la guérilla urbaine comme décisive et par y consacrer toutes les forces de l’organisation. La ville est susceptible d’être l’objet d’un encerclement stratégique, que nous ne pourrons éviter ou rompre que lorsque sera déclenchée la guérilla rurale. Tant que celle-ci n’aura pas surgi, l’ennemi pourra toujours nous porter des coups graves. » 5
L’ERP argentine consacra un soin particulier à fonder une guérilla rurale dans la province Tucumán, en y affectant à l’origine une centaine de combattants. Près d’un tiers de la province sera considéré comme « libérée » par l’ERP du contrôle du gouvernement. L’ERP y pratiqua alors un système de péage afin de contrôler les routes de la zone jusqu’en février 1975 où une vaste opération interarmes détruit la guérilla (les premiers centres de détention, de tortures, d’exécutions extrajudiciaires suivies de dissimulation des corps en Argentine apparaissent dans le Tucumán à cette occasion). Enfin, les Tupamaros avaient aussi fondé de grands espoirs (et affectés à l’origine entre 100 et 150 combattants) sur l’établissement de foyers de guérilla rurale, dans ce qu’ils appelaient le "plan Tatu".
Chez le THKP-C, le Parti-Front Populaire de Libération de Turquie, et ses organisations héritières (Dev Yol, Dev Sol, MLSPB, THKP-Avant-garde révolutionnaire du Peuple, etc.), la guerre populaire doit commencer par une phase de guérilla urbaine (plus accessible aux révolutionnaires, agissant sur un terrain qui offre un large écho à la propagande armée) dont un des objectifs est de créer les conditions pour la formation d’une guérilla rurale.
Ce n’est qu’avec l’expérience des Brigades Rouges en Italie et des GRAPO en Espagne que la guérilla rurale est, sinon totalement écartée, du moins tout-à-fait marginalisée. C’est dans ces deux luttes que se sont expérimentées les formes de lutte et d’organisation visant à utiliser la guérilla urbaine dans la perspective de la prise de pouvoir par le prolétariat. C’est pour nous le patrimoine d’expérience le plus précieux qui n’a pas encore été analysé à sa juste valeur.
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5 Manuel de guérilla urbaine, in Pour la libération du Brésil, Paris 1970, page 133.


Un mot encore sur les puissantes guérillas urbaines qui ont eu lieu au Pays basque et en Irlande. Si celles-ci n’avaient pas pour but la conquête révolutionnaire du pouvoir (à l’exception de l’INLA, pendant une longue période de son histoire), elles ont tout de même expérimenté des formes de contre-pouvoir populaires, de sociétés parallèles, en milieu urbain, face à une contre-insurrection extrêmement dense, moderne et puissante. Là aussi, il y a encore matière à études.

2.3.4. Modes d'action de la guérilla urbaine

A la différence de la guerre populaire prolongée qui a un contenu politique, la guérilla urbaine est une méthode de lutte. Cette méthode se caractérise par ses contraintes organisationnelles (clandestinité, cloisonnement, etc.) et par ses cinq modes d’actions, à savoir :

1° L'attaque armée
Il s’agit aussi bien des attaques contre des bâtiments, des installations et/ou des personnes par un groupe de guérilleros armés. L’action peut consister en un simple raid visant la devanture du bâtiment visé ou comprendre une incursion dans le bâtiment et une occupation rapide de celui-ci. Ces actions peuvent aussi être une expropriation (de fonds dans une banque, d’armes dans une armurerie ou un commissariat). Elle peut enfin être l’occasion de poser une bombe à retardement dans le local investi. Il peut enfin s’agir d’une exécution, d’un enlèvement ou, au contraire d’une libération de camarades prisonniers.
2° L'action incendiaire/explosive
L’action incendiaire/explosive, généralement nocturne, est la forme de sabotage propre à la guérilla urbaine. L’exemple le plus classique est le dynamitage des pylônes supportant les lignes à haute-tension ou les relais de télécommunication, mais peuvent être aussi visés des installations industrielles ou portuaires, des oléoducs, etc. Cette action peut-être très simple, elle peut consister en un simple lancé de cocktail Molotov contre un véhicule ou un immeuble, par un groupe ne disposant pas encore d’armes à feu.
3° Le soutien aux luttes de masses
Lors des grèves et des manifestations de masses, les forces de guérilla urbaine peuvent intervenir dans le cadre d’une politique visant à lier le particulier des luttes au général du projet contre-révolutionnaire. La destruction des stocks sur lesquels la bourgeoisie compte pour résister à la grève, ou l’attaque des cadres bourgeois, ou la coupure de l’approvisionnement électrique, sont des moyens parmi d’autres d’intervention. De même, lors des manifestations de masses susceptibles d’évoluer en combats de rue, la guérilla peut détruire une partie du matériel de "contrôle des foules" (blindés spéciaux, autopompes, hélicoptères de surveillance etc.) sur lequel compte la bourgeoisie.
4° La protection d'opérations non-armées
Avec l’élévation de l’escalade révolution/contre-révolution, des actions qui relevaient précédemment de l’activité légale et paralégale seront réprimées avec une telle intensité et une telle violence qu’elles relèveront pratiquement de la guérilla. Des guérilleros armés escorterons et protègerons les militants collant des affiches, peignant des slogans sur les murs, ou prenant la parole par surprise dans des rassemblements populaires. Ce mode d’action a été employé pendant la résistance anti-nazie en Belgique et ailleurs.
5° La démonstration armée
Les guérilleros peuvent aussi apparaitre (naturellement masqués…) dans des rassemblements de masse pour affirmer et rendre concrète la présence de la guérilla révolutionnaire dans le corps social. De telles démonstrations de force (pratiquées dans le mouvement républicain irlandais ou dans la gauche nationaliste basque) peut avoir un impact très fort, bien au-delà du discours prononcé par les guérilleros à ces occasion.

2.3.5. Les moyens de la guérilla urbaine

La question des moyens n’est pas qu’une question technique. C’est aussi une question politique. En effet, on ne peut prétendre "préparer" la guerre prolongée sans travailler concrètement à réunir ces moyens. On peut postposer, pour des raisons d’impréparation, le déclenchement de la guérilla urbaine, mais on ne peut pas, sauf à trahir sa volonté cachée de ne pas quitter le terrain légal et semi-légal, ne pas travailler concrètement à en réunir les moyens.
Quels sont les moyens nécessaires à la pratique de la guérilla urbaine ?
1° Les militants.
Les guérilleros doivent cumuler les compétences politiques, les compétences militaires, une forte détermination et une discipline de fer, tant dans l’accomplissement de l’action armée que dans le respect des procédures de sécurité qui garantissent la clandestinité.
2° Armes, munitions et explosifs.
Ceux-ci s’achètent au marché noir, se réquisitionnent (dans les armureries et chez l’ennemi pour les armes, dans les carrières ou les casernes pour les explosifs) ou (prudemment) se fabriquent.
3° Motorisation
Les véhicules sont achetés, loués avec de faux documents, réquisitionnés.
4° Argent
L’argent peut venir d’expropriations bancaires, d’enlèvements contre rançon, de versements imposés aux sociétés commerciales et industrielles, etc. L’argent peut aussi provenir des cotisations et dons des militants, de sociétés commerciales appartenant clandestinement au mouvement, ou d’opérations clandestines destinées au financement (opération de contrebande par exemple)
5° Faux documents
Cartes d’identités, permis de conduire, cartes de crédit, passeports etc. sont nécessaires à l’action clandestine. Ils se volent et/ou se falsifient, ou se fabriquent. Si leur complexité est croissante (puce RFID etc.), les moyens de falsifications gagnent aussi en complexité (imprimantes laser, généralisation des puces).
6° Moyens IT
Les équipements de communication (et de sécurisation des communications), d’interception des communications et des banques de données de l’ennemi, ont une importance croissante. Il importe de disposer de militants qualifiés et de leur donner les moyens d’améliorer encore leur qualification.
7° Bases
Les bases peuvent être établies chez des militants inconnus des services de police ou louées (ou achetées) sous une fausse identité.
8° Communication
Assurer la communication entre les groupes en respectant les règles du cloisonnement est facilité par les technologies IT (et notamment les technique de cryptage), mais les contacts directs restent parfois nécessaires. La maîtrise des procédures pour éviter ou, le cas échéant, casser une filature, est nécessaire pour les personnes devant assurer des contacts.
9° Service médical
Le développement des actions armées augmentant le risque d’affrontements directs, donc de blessures, celui-ci ira de paire avec la constitution d’un service médical de plus en plus complet, alliant la formation aux premiers soins des guérilleros à l’installation d’un petit poste de secours et au développement d’un réseau de complicité dans les milieux hospitaliers.
10° Information
L’information est centrale pour la guérilla. Il faut avoir des informations sur les cibles à frapper, sur les services policiers, leurs effectifs, leurs moyens, les agents et leurs enquêtes. La constitution d’un service spécial devra se faire tôt ou tard, mais c’est le profond enracinement dans les masses qui assure à la guérilla le flot d’informations qui lui est vital.

2.3.6. Contraintes organisationnelles de la guérilla

Si, comme nous le pensons, dans les premières phases de la guerre populaire, c’est le Parti lui-même qui doit assumer la lutte armée, il doit se plier à certaines contraintes organisationnelles.
La militarisation du Parti ne signifie pas que tous ses militants soient affectés au travail militaire. Mais il est évident que toutes les structures du parti seront réprimées sauvagement, qu’elles soient affectées au travail militaire, politico-militaire, politique, logistique, de liaison, de publication, de renseignement, etc. Tout le Parti doit alors adopter les règles les plus strictes de la clandestinité et du cloisonnement.
Le mouvement communiste a une longue expérience de la clandestinité sur laquelle on peut se baser, et sur les principes duquel (cloisonnement, etc.) nous ne reviendrons pas ici.
Mais si l’activité politique clandestine non-armée peut s’accommoder de groupes de base de deux, trois ou quatre personnes, l’expérience montre que le groupe armé de base d’une organisation pratiquant la guérilla urbaine doit compter quatre ou idéalement cinq personnes (l’effectif nécessaire pour mener une opération moyenne, et pouvant tenir dans une voiture). Ces cinq militants seront bien soudés, auront confiance les uns dans les autres, et rassembleront ensemble les compétences nécessaires à l’action armée (au moins une d’entre elles doit être un bon chauffeur, au moins une autre doit être un bon tireur au pistolet-mitrailleur, au moins une autre doit maitriser les engins explosifs, etc.).
Ce réseau de groupes de combat doit en outre bénéficier d’un service de renseignement, d’un centre de propagande (éditant l’organe central de l’organisation), d’un service de liaison, etc.
Au plus le processus de guerre populaire va en se développant et en se déployant, au plus la fonction militaire de la guérilla se développe par rapport à la fonction politique. La destruction matérielle des forces ennemies devient un objectif stratégique. Alors que, dans les premières phases, la guérilla est pratiquée avec la conscience que l’ennemi pour combler ses pertes plus facilement que nous pouvons lui en causer, dans les phases supérieures, l’ennemi doit pouvoir compter sur tous ses moyens, sur toutes ses ressources, et chaque perte lui est sensible.
C’est à ce saut qualitatif du processus, ce moment où la lutte armée cesse d’être un outil purement politique (nous faisons exception des opérations logistiques, financières, et de la liquidation des espions) que se pose concrètement la construction de l’Armée rouge.
Jusqu’à ce moment, la guérilla est menée par des militants du Parti, à partir de ce moment, la lutte armée peut être menée par tous des combattants qui ont fait leur choix conscient dans la guerre civile émergente en adhérant au programme du Front.


2.4. Deuxième forme de lutte spécifique : Le combat de rue

2.4.1. Qu'entendons-nous par "combat de rue" ?

Nous entendons par combat de rue l'appropriation de l'espace urbain par les manifestants au-delà de ce qui est toléré (autorisé) par les forces de répression, et donc l'escalade répression/résistance qui en découle (charges de police, arrestations de manifestants par les policiers, empoignades pour libérer les manifestants arrêtés, jets de pierres contre tirs de grenades lacrymogènes, etc.).
L'appropriation de l'espace urbain peut donner lieu à diverses manifestations politiques antagonistes ou non (prises de paroles, tags, bris de vitrine, blocage de la circulation, etc.). Le combat de rue se distingue de l'émeute dans la mesure où :
1° il a une fin politique et,
2° qu'il a été préparé en ce sens (ne serait-ce que par la résolution des militants à le pratiquer).
Le combat de rue est une manifestation de contre-pouvoir populaire qui permet de rompre pratiquement et démonstrativement d'avec le réformisme. Le combat de rue permet de tracer une ligne de démarcation entre la révolution et le réformisme. Il éduque les masses et les militants de base à la violence révolutionnaire, il leur apprend à oser lutter et oser vaincre.
L'impact est moins dans les coûts des dégâts que dans le message que cela fait passer: il est possible de renverser le rapport de force, ne serait-ce que pendant un moment, même sur une petite échelle. Le combat de rue se différencie de la guérilla urbaine en ce qu'il est accessible immédiatement à de très larges masses.

2.4.2. Le combat de rue dans l'héritage communiste

Ce serait une grande erreur de croire que le combat de rue est étranger au mouvement communiste, qu'il appartient aux anarchistes et aux inorganisés.
Le combat de rue a pris une grande part dans la lutte communiste révolutionnaire, mais il fait partie de ces pans de notre héritage que le révisionnisme a occulté et liquidé au profit des seules formes de lutte légales et pacifiques.
La pratique du mouvement communiste à la fin des années '20 et au début des années '30 est très riche en expériences de ce type. Tous les Parti communistes avaient des organisations spéciales, paramilitaires, dont les fonctions allaient de la protection des locaux, des manifestations, des cadres, des piquets de grève, à la constitution de groupes de choc pour les combats de rue.

Le PCB avait sa propre organisation, qui avait son uniforme (casquette et blouse grise, baudrier, foulard et brassard rouge). Ces "Combattants du front rouge" ont été en première ligne des manifestations violentes lors des grèves des mineurs de 1932 dans le Centre et dans le Borinage.

Mais comme à chaque fois que l'on analyse l'expérience communiste de la fin des années '20 et du début des années '30 en Europe, c'est le mouvement communiste allemand qui apparait comme ayant poussé au plus loin, et presque à la perfection, les formes de lutte et d'organisation choisis par l'Internationale Communiste.
L'enracinement du KPD dans les quartiers prolétaires et dans les usines était très profond et, dès le début des années '20, la lutte pour la rue (manifestations sauvages, affrontements avec la police) étaient assumés. Avec la crise, le KPD allait devenir de plus en plus un « parti de chômeurs » (l'aristocratie ouvrière, moins touchée par la crise, adhérait plutôt au SPD). L'Allemagne de 3,2 millions de chômeurs en 1930, à 6,1 millions en 1932, un glissement s'opéra tout naturellement, dans la stratégie du KPD, de l'usine à la rue. La vie politique des parties les plus défavorisées de la classe (et aussi du lumpen-prolétariat en partie encadré par le KPD) sous la forme de groupes de discussions aux coins des rues, ou sur les paliers des immeubles, ou dans les brasseries.
La violence révolutionnaire, comme tactique, se développa constamment au cours de manifestations communistes entre 1928 et 1931. Dans la première moitié de 1929, presque chaque manifestation a tourné en affrontement violent avec la police. Les seules exceptions étaient les manifestations‐éclairs qui se disloquaient avant l’arrivée de la police.
Le du 1er mai 1929, quand la police voulu disperser les rassemblements auquel le KPD, malgré l’interdiction, avait appelés, ils se heurtèrent à une résistance de masse. Les quartiers prolétaires de Wedding (le fameux "Rote Wedding") et de Neukölln se couvrirent de barricades, et ne furent sous contrôle que le 4 mai. Les affrontements avaient fait 31 morts (dont un policier), environ 200 blessés.

Malgré la répression (1.200 arrestations, interdiction de la presse communiste et de l’organisation paramilitaire de masse du KPD, le Rote Frontkampferbund), le KPD pouvait faire une évaluation positive de l’usage du combat de rue. En avril 1931, sa revue d’étude politico-militaire, Oktober, distinguait trois formes de manifestations de masse : les manifestations légales, les manifestations où l’on compte dès le départ qu’il y aura des affrontements, et les manifestations concourant à l’insurrection finale.
Avant cette dernière étape, il fallait trouver le juste équilibre entre la nécessité de la violence, pour que les masses apprennent leur force et exerce celle-ci, et la nécessité de ne pas provoquer une escalade prématurée. Cela donna lieu à des débats très durs où les "radicaux" accusaient les "modérés" de vouloir les envoyer à l’abattoir (en interdisant l’usage des armes que la police utilisait au besoin), tandis que les "modérés" reprochaient aux "radicaux" de vouloir provoquer un massacre en déclenchement une bataille généralisée prématurée. Le KPD a finalement admis l’utilisation de groupes armés pour la défense des manifestations, mais à cette époque, il s’agissait déjà moins d’affronter la police que les nazis qui avaient entrepris de conquérir la rue.
L’expérience du KPD n’est certainement pas la seule. Les organisations communistes de la fin des années ’60 ont aussi fait du combat de rue une pratique centrale, et cela de la France au Japon.

Il nous apprendre de ces expériences communistes du combat de rue. Mais il faut confronter cette expérience aux développements réalisés par les forces de répression, et aux expériences récentes du combats de rue, à commencer par les expériences des Black Blocs.

2.4.3. Développement des moyens de contrôle des foules

Les techniques de contrôle des foules se sont considérablement affinées ces dernières années. Jusque dans les années ‘30, l’équipement des forces déployées contre les émeutes était un équipement purement militaire : lors de la grève de 1932, les blindés envoyés contre les manifestants étaient des auto-mitrailleuses prévues pour affronter une armée classique. Ce qui était considéré comme équipement "spécifique" était en fait du matériel militaire déclassé et dont le peu d’efficacité était renforcé par les doctrines d’emploi (par exemple : l’usage qu’avaient les gendarmes de frapper les manifestants du plat du sabre).
Dans les années ’50, l’équipement reste largement une combinaison de l’équipement du gardien de la paix (matraque) et du militaire. Il ne s’y ajoutait qu’un casque à visière plastique et un bouclier et, pour le fusil, un tromblon spécial permettant de tirer des grenades à gaz lacrymogènes (le premier usage de ceux-ci contre des manifestants date des années ’20, mais leur usage généralisé, au cœur des dispositifs anti-émeutes, est plus tardif).
La bourgeoisie fit à plusieurs reprises, dans tous les pays capitalistes développés, l’expérience que la mort de manifestants pouvait être contre-productive, autrement dit que ces morts attisaient la colère des masses plutôt qu’elles ne les terrorisaient. En Belgique, ce fut notamment le cas lors du massacre de Grace-Berleur. Un développement inouï des moyens du contrôle des foules allait s’ensuivre.

Il s’agit d’abord des moyens techniques : blindés spéciaux, canons à eau (parfois teintée), panoplie de protection individuelle des policiers, grenades assourdissantes, flash-ball, balles en bois, en caoutchouc puis en plastique, taser, canons à son (LRAD), bonbonnes portatives de gaz, etc. Il s’agit ensuite des moyens tactiques, rendus de plus en plus flexibles et efficaces avec le développement des communications radios et des observateurs héliportés).
Il s’agit enfin des moyens (techniques et tactiques) permettant une répression judiciaire efficace, et qui ont, au moment même des manifestations, un puissant effet d’intimidation, à commencer par l’usage massif d’appareils photos et de caméras numériques.

Tout cela ayant pour but d’assurer aux forces de répression une supériorité écrasante sur les manifestants tout en proportionnant très soigneusement le degré de violence exercé.
Mais au développement de la répression a correspondu un développement de la résistance. Aux nouveaux équipements ont correspondus de nouveaux gestes (aux boucliers transparents et aux casques à visière ont répondu, par exemple, le geste d’aveugler visières et boucliers avec des bombes de peinture, aux balles en caoutchouc ont répondus le tir tendus de feux d’artifices ou de fusées de détresse). Dans le cas du combat de rue, ce développement n’est pas venu des manifestants ouvriers, mais de cette partie de la jeunesse révolutionnaire qui a constitué les Black Blocs .

2.4.4. L'apport du Black Bloc au combat de rue

Les Black Blocs sont apparus à Berlin en 1980, lors de la résistance des squats du mouvement autonome aux opérations d'expulsions. C'est à ce moment que l'on a vu des ensembles de petits groupes de manifestants vêtus et masqués de noir. Les grandes décisions se prennent au niveau du mouvement (date et point de rendez-vous des manifestations) mais les décisions tactiques se prennent au niveau des petits groupes selon le de la situation et des opportunités qui s'offrent. Si la masse des militants masqués et vêtus de noir offre un anonymat protecteur, les membres des petits groupes se connaissent bien, ont l'habitude de lutter ensemble, et ils restent ensemble le long de l'affrontement.
La pratique du Black Bloc s'est développée au fil des années '80 dans toute l'Allemagne, dans le mouvement autonome, "Antifa" et anti-impérialiste. Une large partie de ce mouvement se dialectisait avec la lutte armée, en mettant en avant les revendications des prisonniers de la RAF, à commencer par la fin de l'isolement et le regroupement de prisonniers. Les manifestations contre la venue de Reagan, contre le nouvel aéroport de Francfort, pour la défense des squats de la Haffenstrasse à Hambourg, ou, en 1988, contre la tenue d'une réunion de la Banque Mondiale et du FMI, ont été des grandes expériences de Black Block. L'expérience s'est perpétuée et affinée à l'occasion, par exemple des "1er mai révolutionnaire" à Kreuzberg.

L'expérience du Black Bloc allemand des années '80 n'a pas constitué qu'une expérience de tactique du combat de rue. Elle aussi représenté pour le mouvement autonome une expression organisationnelle, celles des petits "groupes d'affinités", conforme à leur idéal anti-parti. Elle a aussi revêtu, pour de très larges couches de la jeunesse révolutionnaire, une dimension culturelle évidente, avec les "kapus" (sweat-shirt à capuches) noirs se portant comme une marque d'appartenance à la gauche radicale.
Au début des années '90, les Black Bloc sont apparus en Amérique du Nord, d'abord dans le mouvement antifasciste (Anti-Racist Action) et anti-guerre (1991) et ensuite dans le cadre des mobilisations de l'"antimondialisation". Leur succès tactique à Seattle, le 30 novembre 1999, lors du sommet de l'OMC, fera aussi leur succès médiatique, mais leur principal succès reste la mobilisation contre la réunion du FMI et de la Banque Mondiale en avril 2000, à Washington. Le Black Bloc (Revolutionary Anti-Capitalist Bloc) parvenant à refouler le dispositif policier, à forcer les barrages et à libérer les manifestants arrêtés.
Nous l'avons vu, la pratique du combat de rue est ancienne. Qu'apportent de ce point de vue les expériences du Black Bloc ? La démonstration qu'un grand nombre de manifestants peuvent non seulement faire face à la répression policière, mais même déborder celle-ci, sans organisation centralisée, mais avec une "communauté de pratiques" telles que :
Se masquer et s'habiller de la même manière pour empêcher toute identification.
Exploiter la souplesse d'une masse de petits groupes autonomes. La moindre faille dans le dispositif policier peut être exploitée. Si un encerclement n'est pas parfait, le groupe qui aperçoit l'ouverture s'y faufile, ouvrant la voie à une manœuvre générale quoique non concertée. L'action par petits groupes autonomes permet une gestion plus fluide de l'action et l'émergence d'un auto-synchronisme. Une masse de gens interdépendants (qui suivent par exemple toujours la tête de la manifestation) est plus facilement contrôlable par la police.
Pratiquer le "tight block" en fermant les bords de la manifestation par de solides banderoles solidement tenues, et en formant des rangs au coude-à-coude pour faire échouer les actions opérations policières "en coin" (celle-ci visant à couper la manifestation en tronçons, pour procéder à des arrestations ciblées, etc.) où des arrestations par des policiers déguisés en manifestants.
Associer dans une complicité active les éléments les plus décidés aux éléments passifs. Les premiers sortent des rangs pour attaquer des cibles (vitrines, voitures de police, etc.) avant de rejoindre les seconds qui ouvrent leurs rangs et qui les absorbent. 5° Interdire toute prise de photo ou de vidéo dans la manifestation.
Ajoutons à cela la paradoxale visibilité du Black Bloc : tout en préservant l'anonymat, il permet aux manifestants révolutionnaires (ou, au moins, antagonistes) d'apparaitre en force, de dégager une impression de force qui est elle-même un facteur de propagande, et qui a contribué à en faire un phénomène culturel.

2.4.5. Limites du Black Bloc

Sans parti, sans organisation centralisée des avant-gardes prolétariennes, les combats de rue ne peuvent espérer dépasser le stade des victoires d'un jour. Mais nous ne discuterons pas ici des limites stratégiques découlant du fait que les Blacks Bloc aujourd'hui ont une base massivement anarchistes et autonomes, refusant toute organisation centralisée. Le Black Bloc est en partie né de ces caractères, mais il a fait surgir des méthodes et des pratiques qui peuvent enrichir l'expérience d'une politique centralisée, partitiste. Ainsi par exemple, le principe de l'autonomie tactique des groupes n'est pas en soit incompatible avec une stratégie centralisée. Qu’est-ce qui, alors, dans une perspective révolutionnaire communiste, partitiste, centralisée, (et dans le domaine spécifique du combat de rue) est problématique dans la pratique du Black Bloc ?
Ces phalanges compactes de manifestants vêtus et masqués de noir, défilant en rangs serrés peuvent sembler une force extérieure, presque hostile, aux mobilisations de masse où ils apparaissent. Cela produit un effet de "eux et nous" entre le Black Bloc et les autres manifestants qui est parfaitement acceptable pour les anarchistes mais qui est contre-productif d'un point de vue marxiste-léniniste-maoïste.
Les Black Bloc peuvent entretenir une dialectique répression-résistance-répression qu'ils peuvent assumer mais qui laisse les autres manifestants impuissants. A plusieurs reprises, les Black Bloc ont provoqué l'affrontement, les policiers ont réagi par des manœuvres d'encerclement ; comme les Black Bloc sont rompus à cet exercice, ils ont échappé à l'encerclement, aux coups et aux arrestations dont ont été victimes des masses de manifestants "ordinaires". C'est ce qui s'est passé lors du sommet de l'OTAN à Strasbourg. Si quelques uns de ces manifestants peuvent se décider à se qualifier, la majorité risque plutôt d'accuser les Black Bloc de les avoir mis dans la merde (et c’est ce que claironnera la propagande kollabo-réformiste). Au lieu d'éduquer à la violence, le Black Bloc devient un repoussoir.
Dans certains cas, des membres de Black Bloc ont délibérément exploité cela en trouvant refuge dans des parties de la manifestation qui ne voulaient absolument pas leur servir de protection. Considérer les autres manifestants comme "bouclier humain" peut se comprendre de la part de certains anarchistes qui considèrent ces autres manifestants comme des "veaux" et des "vendus", mais c'est inadmissible d'un point de vue marxiste-léniniste-maoïste. Les groupes de choc du combat de rue doivent être et apparaître comme les boucliers du mouvement de masse, et non pas le contraire.
La constitution et le développement des Black Blocs ont constitué un acquis dans la dialectique lutte/répression. Mais la dialectique ne connait pas de point final et l'ennemi a déjà développé des réponses très efficaces. La principale de celle-ci est, de manière proactive, d'isoler le Black Bloc du reste des manifestants par une opération soudaine, brutale et bien pensée (à un endroit favorisant un encerclement hermétique). C'est ainsi que la police de Bruxelles a opéré lors du No Border Camp. A une plus grande échelle, c'est ainsi que le Black Bloc de Copenhague avait été réduit à l'impuissance.
Cette riposte de la police est favorisée par un autre grand point faible des Black Bloc : le fait que les grands rendez-vous de ceux-ci soient connus de tous bien à l'avance.

Dorénavant, un dispositif de milliers de policiers organisé suivant de doctrines ayant intégré les tactiques anti-Black Bloc. Les grands rendez-vous militants deviennent autant de souricière parfois dès le passage des frontières.

2.4.6. Perspective du combat de rue communiste révolutionnaire

L'expérience du Black Bloc doit être étudiée soigneusement par les communistes. Cette expérience doit enrichir leur propre expérience du combat de rue. Certains traits du Black Bloc (et notamment la coupure délibérée d'avec les autres manifestants) doivent être abandonnés comme anti-communistes et, finalement, contre-révolutionnaires. Mais d'autres doivent être, au moins partiellement adoptés : le fait d'opérer masqué et de se rhabiller "en civil" l'incident criminalisable achevé, le fait d'opérer en petits groupes tactiques autonomes, le fait de pratiquer le tight-block qui profite aussi aux autres manifestants et qui empêche les petits groupes de policiers en civil d'opérer dans les manifestations, etc.
Une pratique communiste du Black Bloc doit aussi inclure les mille moyens d'établir des connections avec la masse des autres manifestants, en partageant les mots d'ordre, en conseillant les manifestants pour leur éviter coups et arrestations, en partageant le matériel de protection (anti-lacrymogène notamment), en ayant une politique d'affrontement intelligente (choix des cibles, traitement des cibles, choix des situations tactiques évitant que les autres manifestants aient l'impression d'être considéré comme des boucliers, etc.).
Dans cette mesure, le combat de rue peut à nouveau jouer son rôle dans le processus révolutionnaire. Il peut servir à développer l'autonomie de la classe, la conscience de sa force par les masses, l'éducation à la violence politique organisée, l'émergence d'un contre-pouvoir prolétarien, l'ouverture de perspectives de luttes victorieuses.

2.5. Troisième forme de lutte spécifique : Le sabotage

2.5.1. Aspect historique (I) : Emilie Pouget et la CGT

Suite à un sabotage survenu l’entreprise métallurgique ESB à Seraing, le Bloc ML avait entrepris, dans le n°3 de Clarté, une analyse du sabotage dont nous allons reprendre ici quelques éléments pour montrer que, comme dans le cas du combat de rue, cette forme d’action que s’est appropriée le mouvement anarchiste appartient aussi largement au mouvement communiste. Car si le sabotage est aussi vieux que l’exploitation, il a connu néanmoins des applications collectives d’une ampleur remarquable.
L’ouvrage classique d’Émile Pouget rapporte qu’en 1881, les employés du télégraphe parisien, qui s’étaient vu refuser l’augmentation du service de nuit, sabotèrent si astucieusement le réseau que les ingénieurs de la compagnie ne purent y remédier. Les lignes refusèrent de fonctionner pendant cinq jours. L’augmentation finalement accordée, et comme par enchantement, toutes les lignes étaient rétablies le lendemain matin. Ni les auteurs ni le procédé ne furent jamais découverts. C'est en juin 1895 que, pour la première fois en France, nous trouvons trace d'une manifestation théorique et consciente du sabotage. Le Syndicat national des chemins de fer menait alors campagne contre un projet de loi qui visait à interdire aux cheminots le droit au syndicat. Outre la grève générale, le secrétaire du syndicat, encouragea le sabotage : « ... avec deux sous d'une certaine matière, utilisée à bon escient, déclara-t-il, il nous est possible de mettre une locomotive dans l'impossibilité de fonctionner... ».
C’est au congrès syndical confédéral de Toulouse en 1897 que le sabotage allait recevoir sa consécration théorique et prendre rang parmi les moyens de lutte reconnus. Le rapport au congrès de la Commission du boycottage et du sabotage envisageait plusieurs formes de lutte comme le boycottage, le sabotage par travail exécuté maladroitement et lentement, la malfaçon systématique, et le sabotage sur l'outillage. La commission proposa au congrès la résolution suivante : « Chaque fois que s'élèvera un conflit entre patrons et ouvriers, soit que le conflit soit dû aux exigences patronales, soit qu'il soit dû à l'initiative ouvrière, et au cas où la grève semblerait ne pouvoir donner de résultats aux travailleurs visés : que ceux-ci appliquent le boycottage ou le sabotage - ou les deux simultanément - en s'inspirant des données que nous venons d'exposer. » La lecture de ce rapport fut accueillie par les applaudissements unanimes du congrès. Pas une voix discordante ne s'éleva pour critiquer ou même présenter la moindre observation ou objection.
Le congrès confédéral suivant, qui se tint à Rennes en 1898, adopta à l'unanimité un rapport qui disait notamment : « ce qui serait à souhaiter, c'est que les travailleurs se rendent compte que le sabotage peut être pour eux une arme utile de résistance, tant par sa pratique que par la crainte qu'il inspirera aux employeurs, le jour où ils sauront qu'ils ont à redouter sa pratique consciente. Et nous ajouterons que la menace du sabotage peut souvent donner d'aussi utiles résultats que le sabotage lui-même. » En 1900, au congrès confédéral de Paris, malgré l’influence du réformisme, du légalisme, incarnée par Millerand, le vote sur cette question donna les résultats suivants : pour le sabotage 117 ; contre 76 ; bulletins blancs 2. Depuis ce vote, le sabotage n'a plus été évoqué aux congrès syndicaux.

2.5.2. Aspect historique (II) : Joseph Jacquemotte saboteur

En Belgique, on ignore souvent que Joseph Jacquemotte, futur fondateur du Parti Communiste, a théorisé et pratiqué le sabotage à l’époque où, secrétaire du Syndicat depuis 1910, il s’employait particulièrement à développer la lutte sur le terrain très difficile des grands magasins.
Pour ce faire, il se mit à l’école des pratiques d’action directe mises en œuvre par les "cégétistes" parisiens pour arracher en 1909 la fermeture des magasins à 19 heures. Avec l'aide de jeunes gardes socialistes, de militants d'autres syndicats, notamment des peintres ou des ouvriers du bâtiment, parfois même en appelant à la rescousse des ouvriers d'autres professions en grève, les activistes du syndicat menaient la vie dure aux directions des grands magasins qui refusaient de donner satisfaction aux revendications. A maintes reprises, les activistes avaient paralysé la vente, en manifestant devant les magasins, en y jetant des boules puantes dans le magasin, en l’encombrant de militants jouant aux chalands, essayant qui des costumes, qui des pantalons, etc. Ces initiatives peuvent sembler folkloriques : elles provoquaient un important manque à gagner pour le patronat et elle s’attirèrent les foudres de la répression. Dans ces actions, Jacquemotte payait de sa personne et ses arrestations lui acquirent une grande popularité dans le prolétariat bruxellois. Lors de sa condamnation à trois mois de prison en 1911, 6.000 manifestants réclamèrent sa libération. Le succès du syndicat fut grand parmi les employés : en deux ou trois ans, le syndicat devint l'un des plus importants de la Fédération bruxelloise du P.O.B.

2.5.3. Le sabotage dans la lutte des classes aujourd’hui

Toute recrudescence de la lutte des classes s’accompagne d’une recrudescence d’actions de sabotage. Le sabotage est alors le fait de travailleurs conscientisés. C’est une arme d’autant plus inquiétante pour le patronat qu’elle peut être menée méthodiquement et discrètement, donc sans offrir de prise à la répression. C’est un avantage indiscutable du sabotage sur d’autres formes de luttes radicales (séquestrations de patrons dans l’entreprise par exemple).
Les sabotages ne sont pas rares aujourd'hui, mais ils ne sont plus assumés par les forces qui prétendent représenter les intérêts des travailleurs. On peut penser à la remarquable vague de sabotages lors de la grève SNCF de novembre 2007.
Rappelons qu'au moment où la grève pour le maintien du régime de retraite des cheminots s'essoufflait et que s'ouvraient les "négociations" entre la direction de la SNCF, l’État français et les directions syndicales, des dizaines de mètres de câbles de signalisation étaient incendiés le long des différentes lignes TGV (Est, Atlantique, Nord et Sud-Est) et RER. Ces actions s'ajoutaient à des dizaines d'autres, essentiellement des signaux, câbles de passages à niveaux et cabines électriques incendiés et des aiguillages bloqués. Des incidents de ce genre ont été enregistrés dans les gares de Paris, Bordeaux, Amiens, Toulouse, Clermont-Ferrand, Woippy, Chartres, Boulogne, Lille, Metz, Sète, Versailles, Gap et quelques autres (notamment des gares RER, en région parisienne).
Ces actions ont plombé le trafic alors que le taux de grévistes tombait à 22% et que la direction, comptant sur une reprise du trafic pour imposer ses vues dans les négociations, avait programmé plus de 300 TGV. Ces actions ont naturellement été condamnées à droite comme à "gauche". Le PCF a condamné « avec la plus grande fermeté les actes de malveillance commis à l'encontre de la SNCF »; « Les auteurs de tels actes s'en prennent à un bien public » et « mettent en danger le mouvement de lutte des cheminots », a-t-il estimé. La LCR a également dénoncé une « campagne » qui « sent très mauvais » et vise à « criminaliser et marginaliser » la mobilisation sociale par des « sabotages organisés » sur les lignes de TGV et des accusations de noyautage du mouvement par l'extrême gauche. La direction de la CGT a parlé « d'actes inqualifiables commis par des lâches » et a « condamné de manière tout à fait claire » des « actes inadmissibles destinés à porter le discrédit sur une profession ». Tous les syndicats officiels (y compris SUD) ont condamné ces sabotages dans des termes voisins.

Le sabotage peut servir à atteindre un objectif partiel (la réintégration d’un délégué, l’exigence d’un nouvel acquis social ou la défense d’un acquis menacé). Il peut donc espérer faire fléchir le patronat qui risquera de perdre davantage en campant sur ses positions qu’en acceptant une revendication.
Cette forme de lutte est d’autant plus efficace qu’elle fait partie d’une stratégie consciente, avec une analyse constante de l’affrontement en cours. Telle ou telle situation particulière peut faire que le sabotage peut se révéler payant indépendamment d’une organisation de lutte des travailleurs dans l’entreprise, mais il est incontestable qu’une telle organisation est précieuse d’abord pour analyser correctement et dans son ensemble la situation de l’entreprise et du rapport de force salariés/capitalistes ; ensuite pour "doser" les formes de lutte ouvertes ou secrètes en fonction de cette situation et de son évolution.
Le sabotage ne relève pas, par nature, du syndicalisme révolutionnaire. Ceux qui le pratiquent peuvent poursuivre des objectifs partiels en s’imaginant que le capitalisme peut être modifié, amélioré. Le sabotage comme poursuite d’objectifs partiels est une façon radicale d’améliorer son sort propre au sein du système sans viser au changement de système. Ce n’est pas du réformisme kollabo (comme celui du PTB ou du PCB qui ne soutiennent pas les travailleurs dans leurs actions les plus radicales, toujours qualifiées de "dangereuses provocations") ; c’est au mieux de l’autodéfense (qui ne se pose pas la question du changement de système), au pire du radical-réformisme (qui refuse de se poser cette question, ou qui y répond en renonçant à l’objectif révolutionnaire).

2.5.4. Le sabotage dans la guerre populaire

Le sabotage, dans le cadre d’une guerre populaire prolongée, se manifeste de deux manières. D’abord de manière classique, dans les luttes sociales particulières. Les maoïstes s’engagent aux côtés des masses aussi dans les luttes populaires partielles, ouvrières et paysannes. Ils peuvent être amenés à y pratiquer ou à y encourager le sabotage.
Mais le sabotage peut aussi être mené dans le cadre spécifique de la guerre populaire prolongée. Il ne s’agit pas alors de gripper le fonctionnement de telle ou telle entreprise lors d’un conflit particulier, il s’agit :
1° De gripper de manière permanente le fonctionnement de rouages sociaux fondamentalement anti-populaires (par exemple : saboter la télédiffusion). Il s’agit ici d’affaiblir l’emprise de l’ennemi sur le corps social, de manifester ouvertement l’existence d’une résistance, d’un contre-pouvoir.
2° De gripper le fonctionnement de rouages sociaux qui nuisent de manière générale aux autres formes de la guerre populaire (par exemple : saboter la vidéosurveillance). Il s’agit de favoriser les conditions d’émergence et de développement du contre-pouvoir révolutionnaire.
3° De gripper ponctuellement le fonctionnement de rouages sociaux en connexion avec telle ou telle offensive de la guerre populaire (par exemple : couper l’éclairage public lors des manifestations évoluant en combat de rue, saboter les transports public lors des grèves générales révolutionnaires, etc.).

2.5.5. Le piratage informatique

Une réflexion sur les moyens et tactiques de la guerre populaire doit aujourd'hui intégrer une réflexion particulière sur le hackage informatique. Celui-ci s'exerce de manière extrêmement diversifiée, s'apparentant parfois au sabotage, parfois à la manifestation classique de propagande (une sorte d'affichage sauvage virtuel) parfois de l'action armée en ce qu'il peut induire des destructions importantes. Les succès des hacktivistes d'Anonymous, réseau composé pour l'essentiel (si on en juge les arrestations) de geeks politisés, laisse entrevoir les possibilités d'une telle pratique lorsqu'elle sera menée de manière organisée et systématisée par une organisation révolutionnaire disposant, par nature, de militants employés dans les services IT des grandes sociétés de transport, de fourniture d'énergie, de télécom, etc.


2.7. Les formes combinées
2.7.1. Les grèves et les manifestations armées

Nous avons traité, lorsqu’il était question des formes d’actions de la guérilla urbaine, du soutien armé aux luttes de masses (grève ou manifestation). La grève armée diffère substantiellement du soutien armé à une grève, parce que la grève armée est décrétée par le Parti et le syndicat révolutionnaires.
La grève armée est une combinaison consciente et planifiée de toutes les formes de lutte dans le cadre de la guerre populaire prolongée. Elle associe l'action consciente des masses avec les opérations d'avant-garde de l'armée populaire (non seulement contre les structures du pouvoir mais aussi contre les entreprises qui défient le mot d’ordre de grève en voulant poursuivre leurs activités), les sabotages, et les piratages informatiques. Chaque aspect de cette lutte démultiplie les effets des autres aspects, et donne à la grève armée un rôle central dans le processus d'émergence du contre-pouvoir prolétarien.
Il est évident qu’il n’est possible de mener des grèves armées qu’à un niveau assez élevé du processus révolutionnaire. Au Pérou, par exemple, les premières grèves armées (paros armados) ont été menées à Lima dans la phase de "l'équilibre stratégique". La première d’entre elles eut lieu le 19 Janvier 1989, et la dernière (d’envergure) les 17 et 18 mai 1994. En Inde, le PCI(M) a déclenché plusieurs de ces grèves appelées bandh), au niveau national, par exemple en mars 2010, en décembre 2011.

2.7.2. L'insurrection armée et la guerre civile

L’insurrection armée reste la phase ultime de la guerre révolutionnaire. C’est une phase qui combine toutes les formes de luttes, qui les concentrent pour abattre dans un temps relativement court le pouvoir ennemi à la faveur d’un rapport de forces transformés par les premières phases de la guerre populaire prolongée.
Comme une abondante littérature existe sur l’insurrection armée, et que celle-ci n’est que l’ultime phase d’un processus dont nous ne connaissons que le balbutiement, nous n’en traiterons pas dans cette contribution.

3. La question des "conditions préalables" au déclenchement de la guerre populaire

La question des "conditions préalables" au déclenchement de la guerre populaire est la question la plus perméable à l'influence du néo-révisionnisme. Nous reviendrons sur cet aspect dans notre quatrième et dernière contribution.
Il est clair que la question des conditions préalables à la guerre populaire apparait de manière différente selon la conception que l'on a de la guerre populaire. Si l'on s'en tient à la conception clausewitzienne (guerre = lutte armée), on peut imaginer un certains nombre de conditions politico-organisationnelles, telle l'existence d'une organisation révolutionnaire dotée d'un appareil clandestin déjà très qualifié (le problème n'étant pas de faire une action armée : le problème est de ne pas se faire arrêter pour être en mesure d'en mener une deuxième!), capable de se développer et de se renouveler. En effet, la riposte de l'ennemi à une action armée est extrêmement forte, ce qui suppose que l'organisation révolutionnaire soit non seulement en mesure de tenir le choc, mais aussi de développer ses liens à la classe et de se développer malgré la pression de l'ennemi.
La situation est différente si l'on s'en tient à la conception marxiste-léniniste-maoïste de la guerre populaire telle que nous l'avons exposée. Comme elle admet comme forme de guerre des niveaux d'affrontement assez bas (combat de rue, sabotage, cocktail Molotov, hackage informatique), nécessitant des effectifs, des compétences élémentaires, la seule "condition préalable" à l’usage de chacun des moyens de la guerre populaire en général, est l’existence d’une organisation communiste, parti ou embryon de parti, ayant une vision claire de ce que doit être la stratégie révolutionnaire, une juste ligne politique et militaire. Nous vivons une période de bouleversements révolutionnaires dans la phase la plus avancée de l'impérialisme et la guerre populaire prolongée est la seule stratégie viable dans un pays impérialiste. Cela, c'est ce qui distingue fondamentalement le positionnement marxiste-léninisme-maoïste de toutes les formes dégénérées issues du mouvement communiste. Penser, déclencher, développer la guerre populaire est le devoir des communistes.

4. La contre-révolution préventive

L’initiative révolutionnaire engendre forcément une réaction contre-révolutionnaire.
Après avoir été plusieurs fois surprise par le déclenchement de mouvement révolutionnaire, les forces puissances réactionnaires, à commencer par les organisations politico-militaro-policières nord-américaines, ont forgé une doctrine de "contre-révolution-préventive". Celle-ci se base sur le constat qu’agir quand le mouvement révolutionnaire est solidement enraciné, c’est agir trop tard. L’objectif central de la contre-révolution est donc d’empêcher à tout prix l’enracinement du mouvement révolutionnaire dans les masses populaires.
La doctrine de la contre-révolution préventive venait compléter celle de la sécurité nationale. En 1947, le président Truman décréta que n'importe quelle agression contre n’importe quel régime favorable aux USA équivalait à une agression à la sécurité nationale des USA et appelait donc à une intervention directe de ceux-ci.
La contre-révolution préventive est partie de ce qui est appelé contre-insurrection, autrement dit, pour reprendre la définition du Pentagone : « les opérations militaires, paramilitaires, politiques, économiques, psychologiques et civiles exécutées par un gouvernement pour briser toute insurrection subversive ».
Cette doctrine s’est forgée essentiellement empiriquement, d’abord par les militaires français défaits en Indochine, ensuite par les Anglais suite à leur expérience malaise, enfin par les Etats-Unis (à l’origine influencé par les thèses de "l’école française" 6 des officiers ayant fait les guerres d’Indochine et d’Algérie).

Ses théorisations 7 restent très pauvres (elles souffrent de l’absence d’une vision scientifique des rapports sociaux comme déterminés par les rapports de production). Néanmoins, cette doctrine est parvenue à un certain degré d’efficacité, ne serait-ce que grâce à l’importance des moyens qu’elle met en œuvre dès que l’ombre d’une menace révolutionnaire point.
Parmi les moyens de la contre-révolution préventive :
1° La surveillance maximale et la "mise en fiches" de la société, le quadrillage du territoire.
2° La répression terroriste des groupes sociaux susceptibles d’approuver le projet révolutionnaire, allant jusqu’à créer des zones mortes en vidant les villages des régions de guérilla (comme le massacre des villageois de Plan de Sánchez au Guatemala en juillet 1982).
3° Les provocations pour faire apparaître l’Etat comme protecteur des masses (attentats massacres commis par des fascistes et attribués aux communistes, etc.).
4° Les opérations publicitaires faisant passer les structures bourgeoises comme au service de la population (les médecins militaires alphabétisant et soignant des paysans, distribuant des vivres et des couvertures, etc.)
5° Le massacre des cadres révolutionnaires (et donc la torture des prisonniers pour obtenir les informations permettant d’identifier ces cadres). Dans le cas de l’Opération Phénix au Vietnam dirigée par la CIA au Sud-Vietnam : entre 1962 et 1965, plus de 80.000 membres supposés de l’organisation communiste clandestine ont été arrêtés et torturés, et 26.369 ont été abattus.
6° L’utilisation des traîtres et de repentis (et donc leur production, par la torture, les menaces contre les proches, l’isolement, etc.) et de la gauche réformiste pour diviser les forces révolutionnaires avec un discours "de gauche".
7° Les campagnes d’intoxications pour provoquer des luttes fratricides parmi les révolutionnaires, pour déconsidérer les dirigeants, etc.. (le FBI a obtenu un réel succès dans ce domaine contre le Black Panther Party 8).
8° L’utilisation de la pègre (gangs, mafias) et des courants idéologiques ultra-réactionnaires, d’abord comme dérivatifs pour les contradictions sociales (fascisme, racisme, intégrisme, chauvinisme), ensuite comme réservoirs à supplétifs de la contre-révolution.
9° L’utilisation des médias pour diaboliser les révolutionnaires (les faire passer pour des délinquants de droit commun, ou pour des fous messianiques, ou des agents de l’étranger, etc.) et valoriser les forces de l’ordre.
10° La formation d’unité pouvant opérer hors des lois et procédures civiles et militaires ("escadrons de la mort" en Amérique latine, GAL en Espagne 9).
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6 Le général Aussaresses a enseigné à Fort Bragg (base des forces spéciales US et centre d’enseignement de la contre-insurrection) les techniques de la bataille d'Alger (arrestations massives, torture, exécutions extrajudiciaire, retournements de prisonniers). Cet enseignement a formé les officiers des forces spéciales US qui partaient au Viêt-nam.
7 A commencer par La Guerre moderne du colonel Trinquier (1961)
8 A titre d’exemple, le FBI avait envenimé les relations entre le Black Panther Party et une autre organisation noire (United Slaves), notamment au moyen de courriers falsifiés, au point que deux membres de l’US assassinèrent deux membres du BPP sur le campus de l'UCLA en 1969.
9 Les divers escadrons de la mort mis sur pieds par les services secrets espagnols contre la gauche nationaliste basque (Groupes Antiterroristes Espagnols, Bataillon Basque Espagnol, Groupe Antiterroriste de Libération, etc.) ont tués 67 personnes et blessés presque 200 autres entre 1975 à 1987.

Ces dispositifs sont donc plus nombreux, systématisés, raffinés et rodés qu’au début du siècle passé. Les révolutionnaires qui n’en tiendraient pas compte seront balayés. Répéter les tactiques passées, ne pas apprendre des expériences les plus contemporaines, signifie se condamner à l’échec.


5. L'accumulation des forces
5.1. Les trois types d'accumulation des forces

Les conditions objectives et subjectives dans l'Europe impérialiste imposent le déclenchement de la guerre populaire, en commençant par ses formes les plus élémentaires, les plus limitées, les plus apparemment bénignes. Il est moins important de "frapper fort" que de "frapper juste", autrement dit utile. Dans le cadre de la première étape (défensive) de la guerre populaire, "frapper utile", cela signifie frapper pour accumuler des forces. Ne pas espérer porter des coups fatals à l'ennemi, ne pas espérer gagner des positions inexpugnables, mais simplement, être plus fort demain qu'aujourd'hui.
Cette accumulation des forces se manifeste de trois niveaux. Il s'agit du renforcement des forces communistes organisées, il s'agit du renforcement des avant-gardes prolétaires, et s'agit de l'élévation générale de la conscience révolutionnaire de la société. Ces trois niveaux sont complémentaires. Qu'un seul reste significativement en arrière et c'est tout le processus révolutionnaire qui est déséquilibré et menacé à court terme.
Si l'organisation communiste se développe mais que les avant-gardes prolétaires restent coupées de cette dynamique, ou refluent, c'est le début d'un processus d'isolement de l'organisation révolutionnaire. Généralement, ce processus est masqué par le fait que, précisément en raison du reflux des avant-gardes de classe, les organisations communistes intègrent de nouveaux militants issus de ces avant-gardes et répondant au reflux par une radicalisation/qualification. Aux yeux des militants, ce qui est la marque d'un reflux peut paraître la marque d'une avancée. C'est un processus que l'Italie a bien connu, et la sanction a été terrible, quelques années après, pour les organisations communistes.

5.2. L'accumulation des forces organisées communistes

C'est la plus facile à concevoir. L'organisation a des militants et des cadres de plus en plus nombreux et de plus en plus qualifiés, elle fonctionne de plus en plus efficacement, ses connexions avec les masses sont de plus en plus nombreuses et étroites, sa direction a une perception de plus en plus précise et juste de la situation de la société et de la classe, elle est de plus en plus à même de développer des contre-mesures contre les forces de répression, etc.

5.3. L'accumulation des forces des avant-gardes prolétaires

Cette accumulation se fait à travers différentes manifestations d'autonomie des secteurs avancés de la classe. Ceux-ci se détachent idéologiquement, politiquement et organisationellement des structures réformistes et, sur base d'une conscience de leur propre intérêt de classe, s'auto-organisent tant dans les luttes économiques que dans les quartiers, dans la culture, etc. La guerre populaire et le processus d'autonomie des avant-gardes de la classe sont des éléments qui, à la première étape (défensive) de la lutte, entre dans une dialectique vitale, dans laquelle l'un nourrit et se nourrit de l'autre. Aux étapes supérieures, ces éléments s'imbriquent étroitement, des secteurs entiers des avant-gardes de la classe intégrants (ou devenant) des organisations sous la direction du parti communiste.
Mais insistons sur ce fait : le processus d'autonomie de la classe est un phénomène distinct du développement des forces communistes organisées. Chaque phénomène enrichit l'autre, mais chacun joue un rôle spécifique dans le processus. Trop souvent, les communistes ne mesurent le succès de leur travail qu'à l'aune du développement de leur propre organisation. Ils en viennent parfois à torpiller des dynamiques révolutionnaires authentiques dans la classe en se livrant à la "pêche aux militants", en écrémant ces dynamiques de leurs éléments les plus politisés. Dans bien des cas, ces éléments seraient plus utile à faire vivre et à qualifier des dynamiques authentiques révolutionnaires de la classe, plutôt que de devenir un militant de plus pour l'organisation communiste.
Les dynamiques authentiques de la classe doivent être respectées et encouragées par les communistes, ils doivent apporter leur savoir-faire, l'intelligence de la situation donnée par la maitrise du marxisme, mais ils doivent aussi apprendre ce que ces dynamiques disent de la classe et de ses luttes. Ce n'est qu'ainsi que l'organisation pourra se renforcer d'un flux constant de nouveaux militants issus de dynamique authentique. Faute de quoi, l'organisation intègrera bien quelques militants de plus, mais se coupera l'herbe sous le pied.

5.4. L'élévation générale de la conscience révolutionnaire

Une organisation communiste centralisée, efficace et déterminée, des avant-gardes de la classe déterminées à lutter résolument pour ses intérêts historiques, voilà les agents historiques actifs du processus révolutionnaire dans les pays européens. Mais ces forces seraient impuissantes si elles vivaient dans un milieu hostile. Si les larges masses n'ont aucune confiance dans le processus révolutionnaire, si elles le perçoivent comme étranger, générateur d'un chaos qui empire encore leur situation économique, alors elles faciliteront le travail de la contre-révolution.
La propagande bourgeoise parvient, lors d'une grève de chemin de fer, à faire en sorte que de grandes masses des prolétaires extérieurs au conflit se positionnent du point de vue de « l'usager-victime » plutôt que du point de vue du frère de classe. Que dire alors de son impact dans la petite bourgeoisie et dans le sous-prolétariat ! La bourgeoisie a réussi des prodiges pour imposer ses intérêts idéologiques dans une situation historique qui toute entière la dénonce comme parasitaire, destructrice, décadente et génocidaire. Elle n'a pu le faire qu'en trahison de la collaboration éhontée des réformistes et des révisionnistes qui ont épousés les valeurs de la démocratie libérale et de l'économie de marché, et qui les ont défendues au sein des masses.
Le mouvement révolutionnaire peut et doit développer des bases d'appui où il bénéficie d'un soutien profond et solide des masses, mais cela implique a contrario de vastes régions où l'emprise du régime reste forte, jusque sur le plan idéologique. Pour éviter que les bases d'appui ne soient des ghettos révolutionnaires, pour permettre l'extension et la création de nouvelles bases d'appui, un renversement général de la perception de la légitimité doit s'opérer. Le pouvoir bourgeois doit perdre aux yeux des plus larges masses tout crédit, et les forces révolutionnaires doivent apparaitre comme une alternative porteuse d'espoir.
Pour cela, les communistes doivent mener une réflexion et une pratique spécifique. Les actions de propagandes armées doivent être pensées non seulement pour renforcer, aguerrir et qualifier les forces armées communistes, non seulement pour faire vivre le projet révolutionnaire et le contre-pouvoir prolétarien dans leur dialectique avec les avant-gardes de la classe. Mais aussi pour contribuer à la défaite idéologique de la bourgeoisie dans les plus larges masses. Cela signifie aussi une action spécifique politico-idéologique en ce sens.

5.5. La construction du contre-pouvoir et des bases d’appui

Dans notre précédente contribution, nous avons pu fixer quelques caractères des bases d'appui de la guerre populaire dans les pays impérialiste : zones densément peuplées, populaires, idéalement avec des traditions de lutte, « éloignées » des centres ennemis (dans l'acception que nous avons précisée), etc.
Le contenu militaire de la base d'appui est facile à dégager : c'est là où les forces révolutionnaires peuvent se reconstituer, recruter, se développer en une relative sécurité.
Mais quel est le contenu politique de la base d'appui ? Le contenu politique de la base d'appui est l'exercice du contre-pouvoir révolutionnaire, le développement de nouveaux rapports sociaux. Dans la base d'appui, l'autorité n'est plus celle de l'état mais celle de l'auto-organisation des masses (comités de quartier, comités de lutte, etc.) et des organisations du parti (celles-ci restant clandestine). Jusqu'à l'insurrection finale, en Europe, il est illusoire de croire que l'on peut garder un point du territoire hors de portée d'une grande opération policière-militaire. A tout moment donc, des militants identifiés peuvent être arrêtés, des appartements fouillés, etc. Cela implique que le parti doit rester clandestin jusque dans ses bases d'appui. Le nouveau pouvoir ne doit pas apparaitre sous la forme visible d'un nouvel état mais plutôt sous la forme d'une dynamique concernant tous les aspects de la vie, formellement indépendant de la lutte révolutionnaire, et indépendant parfois aux yeux même de ses acteurs, mais en réalité partie essentielle de celle-ci.

6. Pour conclure

Nous sommes conscients des limites de notre contribution, mais n’était pas question pour nous de répondre en détail à toutes les questions posées par la problématique. Notre intention était d’abord d’exposer de manière large, mais systématique, nos positions, et ensuite de tenter d’impulser dans le mouvement MLM des pays impérialistes une discussion approfondie sur cette question trop souvent expédiée avec quelques considérations générales. Seule une approche scientifique permettra d’avoir une pratique correcte, et de débusquer ceux qui, derrière les appels les plus martiaux à la guerre populaire, pratiquent le néo-révisionnisme le plus plat et le plus vulgaire. Les artifices argumentaires et les tours de passe-passe idéologique de ces "guerriers " en chambre seront l’objet de notre prochaine contribution.


* Le chapitre 1 :
1. La guerre populaire est une guerre


Dans le n°7 de Clarté, la revue du Bloc Marxiste-Léniniste, nous avions publié une polémique entre le (n)PCI et T. Derbent à propos du concept de guerre. Pour schématiser, selon le (n)PCI, le travail légal et paralégal destiné à préparer les conditions de la constitution d’un force armée prolétarienne, c’est déjà la guerre :
« La guerre entre la bourgeoisie et la classe ouvrière est un affrontement pour le pouvoir. La bourgeoisie veut conserver le pouvoir. La classe ouvrière veut prendre le pouvoir. Il s’agit d’un affrontement entre deux camps. L’une a un Etat consolidé par une longue tradition et soutenu par la "société civile". La seconde doit édifier en combattant son Etat et le support social de son Etat : le parti communiste, le front des forces et des classes révolutionnaires, les forces armées. Normalement, au commencement de sa lutte, il n’a pas encore de forces armées. Nous appelons "guerre" cet affrontement : guerre populaire révolutionnaire de longue durée. Car il s’agit d’un seul processus (bien qu’il s’accomplisse par étapes qu’il faut distinguer). Car il s’agit de l’affrontement de deux pouvoirs antagoniques dont l’un doit éliminer l’autre. »1
A l’opposé, pour Derbent la guerre se définit par l’usage du combat armé, et cela de trois manières et/ou pour trois raisons :
1° Par orthodoxie clausewitzienne (nous reviendrons sur cette question) ;
2° Pour éviter que l’extension à l’infini du concept fasse perdre toute spécificité à celui-ci (pour le (n)PCI par exemple, la préparation à la guerre est déjà la guerre) et n’ouvre le chemin à un néo-révisionnisme (déclarer "guerre" une phase qui n’est pas la guerre permet de se profiler comme "en guerre" tout en ayant une pratique pacifique). C’est une question importante sur laquelle nous reviendront dans notre quatrième contribution.
3° Parce que cette définition est celle reconnue par les classiques du marxisme-léninisme-maoïsme.
Mais ce dernier point mérite un plus ample examen car la plupart des citations présentées ne parlent pas de lutte armée mais de lutte violente — et nous pensons que cette distinction est importante. Toutes ces citations peuvent se réduire à celle-ci : « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens (à savoir : par la violence). Les marxistes ont toujours considéré avec juste raison cette thèse comme la base théorique des conceptions sur le rôle de chaque guerre donnée. »
Seule la citation de Mao 2 semble légitimer l’équivalence "guerre = lutte armée", mais nous retrouvons ici encore la difficulté que nous avons mise en avant dans notre précédente contribution, à savoir que, dans ce passage comme dans beaucoup d’autres, Mao se garde bien de généraliser et veille bien à préciser que tout ce qu’il peut avancer est dicté par les spécificités de la situation en Chine de son époque. C’est aux communistes qui ont suivi Mao à savoir ce qu’il convient de théoriser/généraliser et ce qu’il convient de laisser à la spécificité de la Chine des années ’30.
En toute hypothèse, la conclusion de Derbent "guerre = lutte armée", qui est non seulement purement clausewitzienne, mais aussi dans le droit fil de l’analyse du courant "communiste combattant", nous semble réductrice et militariste. La pratique de la lutte armée implique en effet un tel niveau d’affrontement qu’il ne peut être atteint que tard dans un processus qui voit déjà les forces révolutionnaires lutter violemment contre les forces du régime.
Pour dire les choses autrement, nous n’admettons pas que l’on prétende faire la guerre populaire alors qu’on ne fait que coller des affiches, nourrir des sites internet ou vendre un journal aux manifestations syndicales. Ces activités peuvent (ou pas) servir à réunir des forces dans la perspective d’une guerre populaire, mais elles ne peuvent prétendre au titre de guerre. La guerre implique l’usage de moyens violents, destructeurs de biens et de personnes, inévitablement illégaux et, dans ses formes supérieures, armés.
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1 Lettre ouverte à la rédaction de "Clarté" par Giuseppe Maj, pour la Delegazione della Commissione Provisoria del Comitato Centrale, (nuovo)Partido comunista italiano, publiée dans Clarté n°7, mai 2007.
2 « En Chine, la forme principale de la lutte, c’est la guerre, et la forme principale de l’organisation, l’armée. Toutes les autres formes, par exemple l’organisation et la lutte des masses populaires, sont extrêmement importantes, absolument indispensables et ne sauraient en aucun cas être négligées, mais elles sont toutes subordonnées aux intérêts de la guerre. Avant que la guerre n’éclate, toute le travail d’organisation et toutes les luttes ont pour but de préparer la guerre. (…) En Chine, sans la lutte armée, il n’y aurait pas de place pour le prolétariat et le Parti communiste, et il leur serait impossible d’accomplir aucune tâche révolutionnaire ». Mao Zedong, Problèmes de la guerre et de la stratégie, in OEuvres Militaires, Éditions en Langues étrangères, Pékin, 1968, p.306-307.


Centre Marxiste-Léniniste-Maoïste | Belgique
Revue Clarté Novembre 2012

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Un autre article : 
Du caractère universel de la guerre populaire prolongée 
de type maoïste

Centre Marxiste-Léniniste-Maoïste | Belgique
Revue Clarté | N° 2 Août 2012






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