Ce
que peut et doit être la guerre populaire prolongée dans les pays
impérialistes
Une
contribution du Centre MLM de Belgique, à propos des moyens de la Révolution, “
question trop souvent expédiée avec quelques considérations
générales."
Un programme ambitieux,
au contenu forcément critiquable, notamment par le choix des
exemples de guerres révolutionnaires qui abondent dans le sens
idéologique du Centre MLM, d'autres pourraient contredire leurs propos.
Mais les auteurs nous préviennent qu'il “n’était pas
question pour nous de répondre en détail à toutes les questions
posées par la problématique.”
Malgré
d'importantes réserves, cette "approche scientifique"
nous offre un document essentiel, précieux car inédit à ce jour,
les têtes de chapitre sont définitivement posés avec clarté,
prêts à s'enrichir, à être complétés, pour en faire un ouvrage
magistral pour les uns, un instrument révolutionnaire pour les autres...
Centre
Marxiste-Léniniste-Maoïste | Belgique
Revue Clarté Rouge | Novembre
2012
2*.
Les moyens de la guerre populaire
2.1.
Les moyens non-spécifiques
Par
"moyens non-spécifiques" de la guerre populaire, nous
entendons tous les moyens qui ne relèvent pas de la guerre. C’est
bien connu : « le marxisme ne répudie d'une façon absolue aucune
forme de lutte » (Lénine), et ainsi, même dans le cadre de la
guerre (ou de sa préparation), les formes de lutte non-violentes
doivent être employées tant qu’elles peuvent l’être de manière
utile. Les combinaisons entre le travail légal, paralégal, et
illégal peuvent varier à l’infini, mais leur choix doit être
dicté par l’analyse concrète de la situation concrète, et non
pas quelque fétichisme que ce soit, de la légalité ou de
l’illégalité.
La
guerre populaire intègre donc, à des degrés divers selon les
conditions objectives, des formes d’action qui ne relèvent pas de
la guerre. Non-violentes, elles s’intègrent dans une stratégie
globale qui fait une place aux formes d’actions violentes. Ces
moyens, nous n’allons pas les énumérer, ce sont ceux de la
militance classique. Leur forme extérieure varie peu (collage
d’affiche, réunions, grèves, meetings, manifestation, etc.) mais
elles prennent, dans le cadre d’une guerre populaire, deux
caractères particuliers :
a) Elles se combinent
aux moyens violents pour démultiplier les effets de ceux-ci et pour
bénéficier de l’impact de ceux-ci
b) Elles se pratiquent
avec la conscience qu’en raison de la combinaison dont nous venons
de parler, et de la perspective d’une hausse progressive du niveau
de l’affrontement jusqu’à la guerre civile ouverte, elles
doivent associer à leur caractère "ouvert" une réflexion
sur la sécurité, sur les perspectives d’illégalisation, de
criminalisation, etc.
Au
premier stade du processus, cela signifie s’arranger pour éviter
que tous les militants ne soient identifiés. Comme exemple du
dernier stade du processus, citons l’exemple des meetings
improvisés par la Résistance, où les orateurs semblaient surgir de
nulle part, haranguaient la foule, et disparaissait sous la
protection d’une escorte discrète mais armée.
Le
domaine de l’action légale s’est rétrécie dans les démocraties
bourgeoises, et ceci pour trois raisons :
a) La réduction
de ce domaine. La privatisation de l'espace public fait que, dans nos
villes, le collage d'affiche est presque partout passible au moins
d'une amende, et c'est une tendance lourde puisque des règlements
communaux à Bruxelles identifient déjà la distribution de tracts à
une "opération publicitaire" nécessitant une autorisation
(préalable à une prévisible taxe).
b) L'inégalité
croissante entre les moyens médiatiques de l'ennemi et les nôtres.
Dans les années '30, en Europe, il s'agissait plus d'opposer notre
journal-papier au journal-papier (et, accessoirement, à la TSF, pour
les prolétaires qui pouvaient s'en payer une) de l'ennemi,
maintenant, il s'agit de faire face à des journaux, publications
"d'information" gratuite de masse, innombrables radios et
chaînes de télévision.
c) L’handicap
de l'héritage historique laissé par des décennies de trahison
révisionniste et d'impuissance gauchistes, le fait que les masses
aient supporté et supportent encore une avalanche ininterrompue de
tracts, affiches, journaux fourguant cette camelote idéologique sous
l'étiquette "communiste" et/ou "révolutionnaire".
Pour mille tracts distribués aujourd'hui à la porte d'une usine,
combien sont-ils seulement lus ? Et combien de ceux qui les lisent
peuvent faire la différence entre les vrais et les faux
révolutionnaires, ces derniers se prétendant tous plus
"anti-capitalistes" les uns que les autres?
d) Les lois qui
limitent les droits démocratiques (par exemple les droits de la
défense des prisonniers politiques, les droits à l'expression des
organisations politiques) aux ennemis déclarés de la démocratie
bourgeoise, lois généralement votées en invoquant le péril
islamiste. En Belgique, le projet de loi "anti-radicalisme",
qui prévoit l'interdiction des organisations appelant à un
"renversement violent" du régime, est un bel exemple de ce
processus de restriction.
2.2.
Les moyens spécifiques
Quels
sont les moyens spécifiques de la guerre populaire ?
Ces
moyens sont d’abord des formes d’action :
1° La lutte armée
(qui elle-même revêt des formes différentes : guérilla,
guerre de position, guerre de mouvement, insurrection armée, ...) ;
2° Le combat de rue
(autrement dit l’affrontement violent de masse, conscient et
délibéré mais non-armé avec les forces de répression, lors de
manifestations ou de rassemblements) ;
3° Le sabotage.
Mais ces formes d’action ne deviennent les moyens spécifiques de la guerre populaire que dans la mesure où ils sont mis au service d’une stratégie de guerre populaire, ce qui implique les conditions suivantes :
1°
Ces formes d’actions sont mises en œuvre par l’avant-garde
communiste dans une stratégie consciente de guerre populaire. Si des
ouvriers se livrent à des sabotages dans le cadre d’une lutte
économique, si des anarchistes font exploser un commissariat, et si
des jeunes précarisés font une émeute dans leur quartier, ce ne
sont pas des éléments d’une guerre populaire. Ce sont des
expressions des contradictions révolutionnaires qui minent la
société bourgeoise.
2°
Ces formes d’actions sont toutes trois comprises comme
nécessaires et complémentaires, et qu’en conséquent les
communistes, s’ils ne sont en mesure que d’employer un moyen,
travaillent à la réunion des conditions requises à l’emploi des
autres moyens, et les mettent en pratique dès que ces conditions
sont réunies.
3°
Ces formes d’actions sont employées afin de modifier le
rapport de force prolétariat/bourgeoisie, d’abord dans une phase
défensive d’accumulation des forces, ensuite dans une phase
offensive de destruction du système ennemi. Ces formes d’action
doivent donc être mises en œuvre pour qu’elles gagnent en
puissance, ce qui signifie qu’elles soient pratiquées par des
masses de plus en plus larges avec de plus en plus de moyens et de
compétences.
Nous
reviendrons sur chacune de ces conditions, mais nous allons d’abord
étudier plus avant chacun de ces moyens spécifiques.
2.3.
Première forme de lutte spécifique : La lutte armée
2.3.1.
Lutte armée, propagande armée et ligne de masse
Comme
toutes les formes de lutte composant la guerre populaire, la lutte
armée vise trois objectifs stratégiques : le renforcement des
forces révolutionnaires, l’affaiblissement des forces
réactionnaires, et les progrès de la conscience révolutionnaire
des masses. Pour atteindre cet objectif, la guérilla se fait
propagande armée.
Le
concept de propagande armée se retrouve dans plusieurs stratégies
révolutionnaires. C'est ainsi qu'il a été au cœur des stratégies
"communistes combattantes" qui ont été pratiquées en
Europe dans les années '70 et '80 (dans notre pays, spécifiquement,
par les Cellules Communistes Combattantes).
«
L’action armée renforce et stimule la conscience de la classe
ouvrière en ce qu’elle peut être porteuse de victoires (même
partielles). Pour la première fois depuis trop d’années, ce ne
sont plus nous, travailleurs et militants qui en prenons plein la
gueule, mais bien la bourgeoisie qui subit défaite sur défaite.
Même si l’on peut penser que ces victoires sont éphémères dans
les faits, après des années de trahisons, de défaites, de «
manifs » matraquées, de prison, d’occupations d’ateliers ou
d’usines sans espoir, de privations pendant les grèves où nous
n’avons rien gagné, et le tout sous le regard méprisant des
princes qui gouvernent, la moindre victoire compte, en ce qu’elle
apprend comment elle fut gagnée, et qu’elle ouvre la porte à des
lendemains de combat victorieux.
La
lutte armée pour le communisme est un vecteur de propagande
particulièrement efficace quand elle est menée correctement. Cette
force réside dans ce qu’elle porte de rupture avec le cirque
démocratique dont la bourgeoisie rédige le programme, dans ce
qu’elle est destruction objective chez l’ennemi, dans ce qu’elle
témoigne la réalité, même encore limitée, de forces
prolétariennes organisées pour la lutte de classe, et dans ce
qu’elle est irrécupérable par les idéologues appointés de la
bourgeoisie : "les faits sont têtus !" (…) La lutte
armée pour le communisme permet enfin de démasquer par les faits
tous les traîtres au mouvement ouvrier, tous ceux qui ne manquent
pas de rejoindre la bourgeoisie et de dénoncer les révolutionnaires
quand l’orage s’annonce ! La lutte armée a un caractère
d’anticipation concrète du pouvoir ouvrier, elle démasque les
politiques de kollaboration et d’intégration des traîtres
syndicaux et réformistes. » 3
Cette
définition est certainement correcte, mais la propagande armée
comme éléments central de la première phase de la guerre populaire
de longue durée possède une dimension bien supérieure que lui
donne cet outil propre au maoïsme et qui est irremplaçable pour
toute politique révolutionnaire : la ligne de masse.
«
Dans toute activité pratique de notre Parti, une direction juste
doit se fonder sur le principe suivant: partir des masses pour
retourner aux masses.
Cela
signifie qu'il faut recueillir les idées des masses (qui sont
dispersées, non systématiques), les concentrer (en idées
généralisées et systématisées, après étude), puis aller de
nouveau dans les masses pour les diffuser et les expliquer, faire en
sorte que les masses les assimilent, y adhèrent fermement et les
traduisent en action, et vérifier dans l'action même des masses la
justesse de ces idées.
Puis,
il faut encore une fois concentrer les idées des masses et les leur
retransmettre pour qu'elles soient mises résolument en pratique. Et
le même processus se poursuivra indéfiniment, ces idées devenant
toujours plus justes, plus vivantes et plus riches. ».4
La
propagande armée propre à la guerre populaire n'est donc pas une
relation univoque entre une avant-garde et les masses, la première
utilisant ce moyen pour élever la conscience politique des secondes,
pour transformer les prolétaires en révolutionnaires appelés à
rejoindre l'avant-garde. Il s'agit d'une relation dialectique où
l'avant-garde recueille et analyse les points de contradictions
thématisés par les masses, les épure, les systématise, établi la
connexion particulier-général, avec de les restituer aux masses
sous forme (notamment) d'actions de propagande armée dirigées
contre la bourgeoisie, son état, ses agents et ses complices.
_______________________________
3
Cellules Communistes combattantes, A propos de la lutte armée (1985)
points 15, 16 et 18.
4
À propos des méthodes de direction, 1er juin 1943, OEuvres choisies
de Mao Tsétoung, tome III.
2.3.2.
La guérilla urbaine
La
lutte armée revêt, au début de la guerre populaire prolongée dans
les métropoles impérialistes, la forme de la guérilla urbaine.
Nous avons déjà amplement traité de la question de l’urbanisation,
dans notre précédente contribution, pour ne pas devoir revenir sur
ce caractère. Le choix de la guérilla permet de compenser
l’infériorité des forces révolutionnaires sur le plan des
effectifs, de l’armement, de l'équipement et de l’entrainement.
La guérilla étant basée sur l’initiative, la surprise, la
souplesse, la mobilité et la clandestinité.
a)
Stratégiquement, l’initiative est au cœur de l’activité de
guérilla. Même dans la première phase de la guerre populaire, la
phase défensive, les forces révolutionnaires doivent prendre et
garder l’offensive. Ce sont elles qui doivent choisir le moment et
le terrain de l’affrontement, elles doivent garder la maîtrise de
l’escalade révolution/contre-révolution en anticipant
correctement les réactions de l’ennemi. Cela implique d’estimer
le niveau correct (qualitatif et quantitatif) auquel pratiquer la
lutte armée. Rester en-deçà du juste niveau signifie renoncer à
son rôle d’avant-garde et à la possibilité de progrès
révolutionnaire, aller au-delà du juste niveau signifie rompre les
liens avec le mouvement révolutionnaire de la classe et déclencher
une escalade contre-révolutionnaire qui peut être fatale au
mouvement de classe.
Carlos
Marighella, théoricien de la guérilla urbaine
b)
Tactiquement, la surprise est l’élément principal permettant
de compenser l'inégalité des moyens. Les révolutionnaires étudient
minutieusement leur objectif et choisissent l'heure, le lieu,
l’ampleur et la durée de l'attaque. C’est la surprise (garantie
par le secret) qui permet aux révolutionnaires de concentrer sur un
point et pendant un temps donné des forces supérieures à celles de
l’ennemi, et de développer une connaissance du terrain de
l’affrontement supérieur.
c)
La souplesse dans les choix et l’emploi de ses moyens est aussi
une caractéristique de la guérilla. Mener des opérations
stéréotypées avec des forces d’une composition invariable
amènera rapidement à des défaites. La souplesse doit aussi se
manifester dans la capacité à affronter des situations nouvelles,
quelle qu’elles soient, du surgissement d’une crise politique
majeure dans la société à l‘application d’une nouvelle
technique par la police.
d)
La mobilité est la protection tactique des guérilleros urbains.
Elle leur est nécessaire pour se soustraire à la réaction de
l’ennemi. Pour pouvoir se replier avant l’arrivée des renforts
de police, la mobilité du groupe de guérilla doit être supérieure
à celle de la police. Cela ne signifie pas forcément avoir des
véhicules plus rapides que ceux de l’ennemi mais cela implique
nécessairement un choix parfait de l’itinéraire de repli et du
moment du repli. Ce choix est le fruit d’une enquête portant sur
le terrain (carrefours, feux, embouteillages) et l’ennemi (où
est-il? quand est-il prévenu? combien de temps met-il à venir?).
Des mesures permettent aussi : de ralentir l’ennemi (embouteillages
provoqués d’une manière ou d’une autre), de le distraire (par
des fausses alertes) ou de le priver de ses moyens.
e)
La clandestinité est la protection stratégique des guérilleros. Il
s’agit de la clandestinité de l’activité, pas forcément des
guérilleros. Au contraire : le guérillero urbain doit vivre en
apparence une vie normale. Ce n’est que si il est recherché par la
police qu’il doit entrer dans la clandestinité. Une clandestinité
solide est obtenue par quelques méthodes reconnues (à commencer par
le compartimentage de l’organisation) et par une discipline de fer
dans l’application de ces méthodes.
2.3.3.
La guérilla urbaine dans l’héritage communiste
La
guérilla urbaine est beaucoup moins présente dans l’héritage
communiste en général, et dans l’héritage maoïste en
particulier, que la guérilla rurale. La raison en est le poids de la
conception insurrectionnaliste dans le mouvement communiste.
Néanmoins,
les bolcheviks l’ont pratiquée en grand après l’échec de la
révolution de 1905. Après janvier 1905, le POSDR(b) avait constitué
un Bureau militaro‐technique (connu aussi comme Organisation de
combat) non seulement pour préparer l’insurrection à venir, mais
aussi pour mener des expropriations, faire du renseignement,
fabriquer acheter et stocker des armes et des explosifs, abattre les
espions et les cadres les plus dangereux de la contre-révolution. Un
réseau de groupes de combat locaux (liés aux comités locaux du
Parti) était dirigé par un Groupe de Combat Central nommé par le
Comité Central. Une école pour instructeurs militaires fut
constituée à Kiev et une autre pour l’emploi des bombes à
Lemberg, des ateliers de fabrication de bombes furent montés à
Moscou et à Kiev. Les groupes de combat du POSDR menèrent de
nombreuses opérations de guérilla urbaine, principalement dans les
pays baltes, dans le Caucase (où Staline joua un rôle majeur,
notamment dans l’organisation de l’attaque du transport de fonds
à Tiflis — aujourd’hui Tbilissi, en 1907) et dans l’Oural.
Une
grande partie de ce patrimoine d’expérience fut perdu lors du
processus de théorisation qui, suite à Octobre, fit de
l’insurrection l’unique objectif militaire prolétarien.
Pourtant, la maturité politico-militaire des bolcheviks devait
beaucoup à leur pratique de la guérilla urbaine et à leur appareil
militaire d’après-1905.
Une
deuxième grande vague d’expérience de guérilla urbaine est celle
qui a eu lieu dans les années ‘60 et au début des années ‘70
en Argentine, au Brésil et en Uruguay. Cette vague a associé (ou
juxtaposé) des initiatives guévaristes, trotskistes,
radical-réformistes (péronistes de gauche, par exemple), mais
également, quoique marginalement, maoïstes (le MIR maoïste
uruguayen a été une des forces constitutives du MLN-Tupamaros en
1965). C’est en Argentine que la guérilla urbaine a pris le plus
d’ampleur. L'Armée révolutionnaire du peuple (ERP),
trotsko-guévariste, était de loin la plus grande de ces
organisations, à côté d’autres expériences (FAL, Montoneros,
FAP, FAR et autres).
Combattants
de l’ERP
Des
milliers de militants ont participé à ces guérillas et près de
5.000 membres de l’ERP ont été tués par la répression. Les
guérillas urbaines brésiliennes (ALN et MR-8), pour puissantes
qu’elles furent, n’auront pas l’ampleur de celles du cône sud.
Il
faut remarquer que toutes ces guérillas urbaines ne se considérèrent
pas elles-mêmes comme "décisives" (sauf, dans une
certaines mesure, en Uruguay). Toutes eurent le souci de fonder des
guérillas rurales. Parmi les « sept erreurs du guérillero urbain
», Marighella compte :
« La surestimation de
la lutte urbaine. Ceux qui se laissent enivrer par les actes de
guérilla dans les villes risquent de ne pas se préoccuper beaucoup
du déclenchement de la guérilla rurale. Ils finissent par
considérer la guérilla urbaine comme décisive et par y consacrer
toutes les forces de l’organisation. La ville est susceptible
d’être l’objet d’un encerclement stratégique, que nous ne
pourrons éviter ou rompre que lorsque sera déclenchée la guérilla
rurale. Tant que celle-ci n’aura pas surgi, l’ennemi pourra
toujours nous porter des coups graves. » 5
L’ERP
argentine consacra un soin particulier à fonder une guérilla rurale
dans la province Tucumán, en y affectant à l’origine une centaine
de combattants. Près d’un tiers de la province sera considéré
comme « libérée » par l’ERP du contrôle du gouvernement. L’ERP
y pratiqua alors un système de péage afin de contrôler les routes
de la zone jusqu’en février 1975 où une vaste opération
interarmes détruit la guérilla (les premiers centres de détention,
de tortures, d’exécutions extrajudiciaires suivies de
dissimulation des corps en Argentine apparaissent dans le Tucumán à
cette occasion). Enfin, les Tupamaros avaient aussi fondé de grands
espoirs (et affectés à l’origine entre 100 et 150 combattants)
sur l’établissement de foyers de guérilla rurale, dans ce qu’ils
appelaient le "plan Tatu".
Chez
le THKP-C, le Parti-Front Populaire de Libération de Turquie, et ses
organisations héritières (Dev Yol, Dev Sol, MLSPB, THKP-Avant-garde
révolutionnaire du Peuple, etc.), la guerre populaire doit commencer
par une phase de guérilla urbaine (plus accessible aux
révolutionnaires, agissant sur un terrain qui offre un large écho à
la propagande armée) dont un des objectifs est de créer les
conditions pour la formation d’une guérilla rurale.
Ce
n’est qu’avec l’expérience des Brigades Rouges en Italie et
des GRAPO en Espagne que la guérilla rurale est, sinon totalement
écartée, du moins tout-à-fait marginalisée. C’est dans ces deux
luttes que se sont expérimentées les formes de lutte et
d’organisation visant à utiliser la guérilla urbaine dans la
perspective de la prise de pouvoir par le prolétariat. C’est pour
nous le patrimoine d’expérience le plus précieux qui n’a pas
encore été analysé à sa juste valeur.
_____________________________
5
Manuel de guérilla urbaine, in Pour la libération du Brésil, Paris
1970, page 133.
Un
mot encore sur les puissantes guérillas urbaines qui ont eu lieu au
Pays basque et en Irlande. Si celles-ci n’avaient pas pour but la
conquête révolutionnaire du pouvoir (à l’exception de l’INLA,
pendant une longue période de son histoire), elles ont tout de même
expérimenté des formes de contre-pouvoir populaires, de sociétés
parallèles, en milieu urbain, face à une contre-insurrection
extrêmement dense, moderne et puissante. Là aussi, il y a encore
matière à études.
2.3.4.
Modes d'action de la guérilla urbaine
A
la différence de la guerre populaire prolongée qui a un contenu
politique, la guérilla urbaine est une méthode de lutte. Cette
méthode se caractérise par ses contraintes organisationnelles
(clandestinité, cloisonnement, etc.) et par ses cinq modes
d’actions, à savoir :
1°
L'attaque armée
Il
s’agit aussi bien des attaques contre des bâtiments, des
installations et/ou des personnes par un groupe de guérilleros
armés. L’action peut consister en un simple raid visant la
devanture du bâtiment visé ou comprendre une incursion dans le
bâtiment et une occupation rapide de celui-ci. Ces actions peuvent
aussi être une expropriation (de fonds dans une banque, d’armes
dans une armurerie ou un commissariat). Elle peut enfin être
l’occasion de poser une bombe à retardement dans le local investi.
Il peut enfin s’agir d’une exécution, d’un enlèvement ou, au
contraire d’une libération de camarades prisonniers.
2°
L'action incendiaire/explosive
L’action
incendiaire/explosive, généralement nocturne, est la forme de
sabotage propre à la guérilla urbaine. L’exemple le plus
classique est le dynamitage des pylônes supportant les lignes à
haute-tension ou les relais de télécommunication, mais peuvent être
aussi visés des installations industrielles ou portuaires, des
oléoducs, etc. Cette action peut-être très simple, elle peut
consister en un simple lancé de cocktail Molotov contre un véhicule
ou un immeuble, par un groupe ne disposant pas encore d’armes à
feu.
3°
Le soutien aux luttes de masses
Lors
des grèves et des manifestations de masses, les forces de guérilla
urbaine peuvent intervenir dans le cadre d’une politique visant à
lier le particulier des luttes au général du projet
contre-révolutionnaire. La destruction des stocks sur lesquels la
bourgeoisie compte pour résister à la grève, ou l’attaque des
cadres bourgeois, ou la coupure de l’approvisionnement électrique,
sont des moyens parmi d’autres d’intervention. De même, lors des
manifestations de masses susceptibles d’évoluer en combats de rue,
la guérilla peut détruire une partie du matériel de "contrôle
des foules" (blindés spéciaux, autopompes, hélicoptères de
surveillance etc.) sur lequel compte la bourgeoisie.
4°
La protection d'opérations non-armées
Avec
l’élévation de l’escalade révolution/contre-révolution, des
actions qui relevaient précédemment de l’activité légale et
paralégale seront réprimées avec une telle intensité et une telle
violence qu’elles relèveront pratiquement de la guérilla. Des
guérilleros armés escorterons et protègerons les militants collant
des affiches, peignant des slogans sur les murs, ou prenant la parole
par surprise dans des rassemblements populaires. Ce mode d’action a
été employé pendant la résistance anti-nazie en Belgique et
ailleurs.
5°
La démonstration armée
Les
guérilleros peuvent aussi apparaitre (naturellement masqués…)
dans des rassemblements de masse pour affirmer et rendre concrète la
présence de la guérilla révolutionnaire dans le corps social. De
telles démonstrations de force (pratiquées dans le mouvement
républicain irlandais ou dans la gauche nationaliste basque) peut
avoir un impact très fort, bien au-delà du discours prononcé par
les guérilleros à ces occasion.
2.3.5.
Les moyens de la guérilla urbaine
La
question des moyens n’est pas qu’une question technique. C’est
aussi une question politique. En effet, on ne peut prétendre
"préparer" la guerre prolongée sans travailler
concrètement à réunir ces moyens. On peut postposer, pour des
raisons d’impréparation, le déclenchement de la guérilla
urbaine, mais on ne peut pas, sauf à trahir sa volonté cachée de
ne pas quitter le terrain légal et semi-légal, ne pas travailler
concrètement à en réunir les moyens.
Quels
sont les moyens nécessaires à la pratique de la guérilla urbaine ?
1°
Les militants.
Les
guérilleros doivent cumuler les compétences politiques, les
compétences militaires, une forte détermination et une discipline
de fer, tant dans l’accomplissement de l’action armée que dans
le respect des procédures de sécurité qui garantissent la
clandestinité.
2°
Armes, munitions et explosifs.
Ceux-ci
s’achètent au marché noir, se réquisitionnent (dans les
armureries et chez l’ennemi pour les armes, dans les carrières ou
les casernes pour les explosifs) ou (prudemment) se fabriquent.
3°
Motorisation
Les
véhicules sont achetés, loués avec de faux documents,
réquisitionnés.
4°
Argent
L’argent
peut venir d’expropriations bancaires, d’enlèvements contre
rançon, de versements imposés aux sociétés commerciales et
industrielles, etc. L’argent peut aussi provenir des cotisations et
dons des militants, de sociétés commerciales appartenant
clandestinement au mouvement, ou d’opérations clandestines
destinées au financement (opération de contrebande par exemple)
5°
Faux documents
Cartes
d’identités, permis de conduire, cartes de crédit, passeports
etc. sont nécessaires à l’action clandestine. Ils se volent et/ou
se falsifient, ou se fabriquent. Si leur complexité est croissante
(puce RFID etc.), les moyens de falsifications gagnent aussi en
complexité (imprimantes laser, généralisation des puces).
6°
Moyens IT
Les
équipements de communication (et de sécurisation des
communications), d’interception des communications et des banques
de données de l’ennemi, ont une importance croissante. Il importe
de disposer de militants qualifiés et de leur donner les moyens
d’améliorer encore leur qualification.
7°
Bases
Les
bases peuvent être établies chez des militants inconnus des
services de police ou louées (ou achetées) sous une fausse
identité.
8°
Communication
Assurer
la communication entre les groupes en respectant les règles du
cloisonnement est facilité par les technologies IT (et notamment les
technique de cryptage), mais les contacts directs restent parfois
nécessaires. La maîtrise des procédures pour éviter ou, le cas
échéant, casser une filature, est nécessaire pour les personnes
devant assurer des contacts.
9°
Service médical
Le
développement des actions armées augmentant le risque
d’affrontements directs, donc de blessures, celui-ci ira de paire
avec la constitution d’un service médical de plus en plus complet,
alliant la formation aux premiers soins des guérilleros à
l’installation d’un petit poste de secours et au développement
d’un réseau de complicité dans les milieux hospitaliers.
10°
Information
L’information
est centrale pour la guérilla. Il faut avoir des informations sur
les cibles à frapper, sur les services policiers, leurs effectifs,
leurs moyens, les agents et leurs enquêtes. La constitution d’un
service spécial devra se faire tôt ou tard, mais c’est le profond
enracinement dans les masses qui assure à la guérilla le flot
d’informations qui lui est vital.
2.3.6.
Contraintes organisationnelles de la guérilla
Si,
comme nous le pensons, dans les premières phases de la guerre
populaire, c’est le Parti lui-même qui doit assumer la lutte
armée, il doit se plier à certaines contraintes organisationnelles.
La
militarisation du Parti ne signifie pas que tous ses militants soient
affectés au travail militaire. Mais il est évident que toutes les
structures du parti seront réprimées sauvagement, qu’elles soient
affectées au travail militaire, politico-militaire, politique,
logistique, de liaison, de publication, de renseignement, etc. Tout
le Parti doit alors adopter les règles les plus strictes de la
clandestinité et du cloisonnement.
Le
mouvement communiste a une longue expérience de la clandestinité
sur laquelle on peut se baser, et sur les principes duquel
(cloisonnement, etc.) nous ne reviendrons pas ici.
Mais
si l’activité politique clandestine non-armée peut s’accommoder
de groupes de base de deux, trois ou quatre personnes, l’expérience
montre que le groupe armé de base d’une organisation pratiquant la
guérilla urbaine doit compter quatre ou idéalement cinq personnes
(l’effectif nécessaire pour mener une opération moyenne, et
pouvant tenir dans une voiture). Ces cinq militants seront bien
soudés, auront confiance les uns dans les autres, et rassembleront
ensemble les compétences nécessaires à l’action armée (au moins
une d’entre elles doit être un bon chauffeur, au moins une autre
doit être un bon tireur au pistolet-mitrailleur, au moins une autre
doit maitriser les engins explosifs, etc.).
Ce
réseau de groupes de combat doit en outre bénéficier d’un
service de renseignement, d’un centre de propagande (éditant
l’organe central de l’organisation), d’un service de liaison,
etc.
Au
plus le processus de guerre populaire va en se développant et en se
déployant, au plus la fonction militaire de la guérilla se
développe par rapport à la fonction politique. La destruction
matérielle des forces ennemies devient un objectif stratégique.
Alors que, dans les premières phases, la guérilla est pratiquée
avec la conscience que l’ennemi pour combler ses pertes plus
facilement que nous pouvons lui en causer, dans les phases
supérieures, l’ennemi doit pouvoir compter sur tous ses moyens,
sur toutes ses ressources, et chaque perte lui est sensible.
C’est
à ce saut qualitatif du processus, ce moment où la lutte armée
cesse d’être un outil purement politique (nous faisons exception
des opérations logistiques, financières, et de la liquidation des
espions) que se pose concrètement la construction de l’Armée
rouge.
Jusqu’à
ce moment, la guérilla est menée par des militants du Parti, à
partir de ce moment, la lutte armée peut être menée par tous des
combattants qui ont fait leur choix conscient dans la guerre civile
émergente en adhérant au programme du Front.
2.4.
Deuxième forme de lutte spécifique : Le combat de rue
2.4.1.
Qu'entendons-nous par "combat de rue" ?
Nous
entendons par combat de rue l'appropriation de l'espace urbain par
les manifestants au-delà de ce qui est toléré (autorisé) par les
forces de répression, et donc l'escalade répression/résistance qui
en découle (charges de police, arrestations de manifestants par les
policiers, empoignades pour libérer les manifestants arrêtés, jets
de pierres contre tirs de grenades lacrymogènes, etc.).
L'appropriation
de l'espace urbain peut donner lieu à diverses manifestations
politiques antagonistes ou non (prises de paroles, tags, bris de
vitrine, blocage de la circulation, etc.). Le combat de rue se
distingue de l'émeute dans la mesure où :
1° il a une fin
politique et,
2° qu'il a été
préparé en ce sens (ne serait-ce que par la résolution des
militants à le pratiquer).
Le
combat de rue est une manifestation de contre-pouvoir populaire qui
permet de rompre pratiquement et démonstrativement d'avec le
réformisme. Le combat de rue permet de tracer une ligne de
démarcation entre la révolution et le réformisme. Il éduque les
masses et les militants de base à la violence révolutionnaire, il
leur apprend à oser lutter et oser vaincre.
L'impact
est moins dans les coûts des dégâts que dans le message que cela
fait passer: il est possible de renverser le rapport de force, ne
serait-ce que pendant un moment, même sur une petite échelle. Le
combat de rue se différencie de la guérilla urbaine en ce qu'il est
accessible immédiatement à de très larges masses.
2.4.2.
Le combat de rue dans l'héritage communiste
Ce
serait une grande erreur de croire que le combat de rue est étranger
au mouvement communiste, qu'il appartient aux anarchistes et aux
inorganisés.
Le
combat de rue a pris une grande part dans la lutte communiste
révolutionnaire, mais il fait partie de ces pans de notre héritage
que le révisionnisme a occulté et liquidé au profit des seules
formes de lutte légales et pacifiques.
La
pratique du mouvement communiste à la fin des années '20 et au
début des années '30 est très riche en expériences de ce type.
Tous les Parti communistes avaient des organisations spéciales,
paramilitaires, dont les fonctions allaient de la protection des
locaux, des manifestations, des cadres, des piquets de grève, à la
constitution de groupes de choc pour les combats de rue.
Le
PCB avait sa propre organisation, qui avait son uniforme (casquette
et blouse grise, baudrier, foulard et brassard rouge). Ces
"Combattants du front rouge" ont été en première ligne
des manifestations violentes lors des grèves des mineurs de 1932
dans le Centre et dans le Borinage.
Mais
comme à chaque fois que l'on analyse l'expérience communiste de la
fin des années '20 et du début des années '30 en Europe, c'est le
mouvement communiste allemand qui apparait comme ayant poussé au
plus loin, et presque à la perfection, les formes de lutte et
d'organisation choisis par l'Internationale Communiste.
L'enracinement
du KPD dans les quartiers prolétaires et dans les usines était très
profond et, dès le début des années '20, la lutte pour la rue
(manifestations sauvages, affrontements avec la police) étaient
assumés. Avec la crise, le KPD allait devenir de plus en plus un «
parti de chômeurs » (l'aristocratie ouvrière, moins touchée par
la crise, adhérait plutôt au SPD). L'Allemagne de 3,2 millions de
chômeurs en 1930, à 6,1 millions en 1932, un glissement s'opéra
tout naturellement, dans la stratégie du KPD, de l'usine à la rue.
La vie politique des parties les plus défavorisées de la classe (et
aussi du lumpen-prolétariat en partie encadré par le KPD) sous la
forme de groupes de discussions aux coins des rues, ou sur les
paliers des immeubles, ou dans les brasseries.
La
violence révolutionnaire, comme tactique, se développa constamment
au cours de manifestations communistes entre 1928 et 1931. Dans la
première moitié de 1929, presque chaque manifestation a tourné en
affrontement violent avec la police. Les seules exceptions étaient
les manifestations‐éclairs qui se disloquaient avant l’arrivée
de la police.
Le
du 1er mai 1929, quand la police voulu disperser les rassemblements
auquel le KPD, malgré l’interdiction, avait appelés, ils se
heurtèrent à une résistance de masse. Les quartiers prolétaires
de Wedding (le fameux "Rote Wedding") et de Neukölln se
couvrirent de barricades, et ne furent sous contrôle que le 4 mai.
Les affrontements avaient fait 31 morts (dont un policier), environ
200 blessés.
Malgré
la répression (1.200 arrestations, interdiction de la presse
communiste et de l’organisation paramilitaire de masse du KPD, le
Rote Frontkampferbund), le KPD pouvait faire une évaluation positive
de l’usage du combat de rue. En avril 1931, sa revue d’étude
politico-militaire, Oktober, distinguait trois formes de
manifestations de masse : les manifestations légales, les
manifestations où l’on compte dès le départ qu’il y aura des
affrontements, et les manifestations concourant à l’insurrection
finale.
Avant
cette dernière étape, il fallait trouver le juste équilibre entre
la nécessité de la violence, pour que les masses apprennent leur
force et exerce celle-ci, et la nécessité de ne pas provoquer une
escalade prématurée. Cela donna lieu à des débats très durs où
les "radicaux" accusaient les "modérés" de
vouloir les envoyer à l’abattoir (en interdisant l’usage des
armes que la police utilisait au besoin), tandis que les "modérés"
reprochaient aux "radicaux" de vouloir provoquer un
massacre en déclenchement une bataille généralisée prématurée.
Le KPD a finalement admis l’utilisation de groupes armés pour la
défense des manifestations, mais à cette époque, il s’agissait
déjà moins d’affronter la police que les nazis qui avaient
entrepris de conquérir la rue.
L’expérience
du KPD n’est certainement pas la seule. Les organisations
communistes de la fin des années ’60 ont aussi fait du combat de
rue une pratique centrale, et cela de la France au Japon.
Il
nous apprendre de ces expériences communistes du combat de rue. Mais
il faut confronter cette expérience aux développements réalisés
par les forces de répression, et aux expériences récentes du
combats de rue, à commencer par les expériences des Black Blocs.
2.4.3.
Développement des moyens de contrôle des foules
Les
techniques de contrôle des foules se sont considérablement affinées
ces dernières années. Jusque dans les années ‘30, l’équipement
des forces déployées contre les émeutes était un équipement
purement militaire : lors de la grève de 1932, les blindés envoyés
contre les manifestants étaient des auto-mitrailleuses prévues pour
affronter une armée classique. Ce qui était considéré comme
équipement "spécifique" était en fait du matériel
militaire déclassé et dont le peu d’efficacité était renforcé
par les doctrines d’emploi (par exemple : l’usage qu’avaient
les gendarmes de frapper les manifestants du plat du sabre).
Dans
les années ’50, l’équipement reste largement une combinaison de
l’équipement du gardien de la paix (matraque) et du militaire. Il
ne s’y ajoutait qu’un casque à visière plastique et un bouclier
et, pour le fusil, un tromblon spécial permettant de tirer des
grenades à gaz lacrymogènes (le premier usage de ceux-ci contre des
manifestants date des années ’20, mais leur usage généralisé,
au cœur des dispositifs anti-émeutes, est plus tardif).
La
bourgeoisie fit à plusieurs reprises, dans tous les pays
capitalistes développés, l’expérience que la mort de
manifestants pouvait être contre-productive, autrement dit que ces
morts attisaient la colère des masses plutôt qu’elles ne les
terrorisaient. En Belgique, ce fut notamment le cas lors du massacre
de Grace-Berleur. Un développement inouï des moyens du contrôle
des foules allait s’ensuivre.
Il
s’agit d’abord des moyens techniques : blindés spéciaux, canons
à eau (parfois teintée), panoplie de protection individuelle des
policiers, grenades assourdissantes, flash-ball, balles en bois, en
caoutchouc puis en plastique, taser, canons à son (LRAD), bonbonnes
portatives de gaz, etc. Il s’agit ensuite des moyens tactiques,
rendus de plus en plus flexibles et efficaces avec le développement
des communications radios et des observateurs héliportés).
Il
s’agit enfin des moyens (techniques et tactiques) permettant une
répression judiciaire efficace, et qui ont, au moment même des
manifestations, un puissant effet d’intimidation, à commencer par
l’usage massif d’appareils photos et de caméras numériques.
Tout
cela ayant pour but d’assurer aux forces de répression une
supériorité écrasante sur les manifestants tout en proportionnant
très soigneusement le degré de violence exercé.
Mais
au développement de la répression a correspondu un développement
de la résistance. Aux nouveaux équipements ont correspondus de
nouveaux gestes (aux boucliers transparents et aux casques à visière
ont répondu, par exemple, le geste d’aveugler visières et
boucliers avec des bombes de peinture, aux balles en caoutchouc ont
répondus le tir tendus de feux d’artifices ou de fusées de
détresse). Dans le cas du combat de rue, ce développement n’est
pas venu des manifestants ouvriers, mais de cette partie de la
jeunesse révolutionnaire qui a constitué les Black Blocs .
2.4.4.
L'apport du Black Bloc au combat de rue
Les
Black Blocs sont apparus à Berlin en 1980, lors de la résistance
des squats du mouvement autonome aux opérations d'expulsions. C'est
à ce moment que l'on a vu des ensembles de petits groupes de
manifestants vêtus et masqués de noir. Les grandes décisions se
prennent au niveau du mouvement (date et point de rendez-vous des
manifestations) mais les décisions tactiques se prennent au niveau
des petits groupes selon le de la situation et des opportunités qui
s'offrent. Si la masse des militants masqués et vêtus de noir offre
un anonymat protecteur, les membres des petits groupes se connaissent
bien, ont l'habitude de lutter ensemble, et ils restent ensemble le
long de l'affrontement.
La
pratique du Black Bloc s'est développée au fil des années '80 dans
toute l'Allemagne, dans le mouvement autonome, "Antifa" et
anti-impérialiste. Une large partie de ce mouvement se dialectisait
avec la lutte armée, en mettant en avant les revendications des
prisonniers de la RAF, à commencer par la fin de l'isolement et le
regroupement de prisonniers. Les manifestations contre la venue de
Reagan, contre le nouvel aéroport de Francfort, pour la défense des
squats de la Haffenstrasse à Hambourg, ou, en 1988, contre la tenue
d'une réunion de la Banque Mondiale et du FMI, ont été des grandes
expériences de Black Block. L'expérience s'est perpétuée et
affinée à l'occasion, par exemple des "1er mai
révolutionnaire" à Kreuzberg.
L'expérience
du Black Bloc allemand des années '80 n'a pas constitué qu'une
expérience de tactique du combat de rue. Elle aussi représenté
pour le mouvement autonome une expression organisationnelle, celles
des petits "groupes d'affinités", conforme à leur idéal
anti-parti. Elle a aussi revêtu, pour de très larges couches de la
jeunesse révolutionnaire, une dimension culturelle évidente, avec
les "kapus" (sweat-shirt à capuches) noirs se portant
comme une marque d'appartenance à la gauche radicale.
Au
début des années '90, les Black Bloc sont apparus en Amérique du
Nord, d'abord dans le mouvement antifasciste (Anti-Racist Action) et
anti-guerre (1991) et ensuite dans le cadre des mobilisations de
l'"antimondialisation". Leur succès tactique à Seattle,
le 30 novembre 1999, lors du sommet de l'OMC, fera aussi leur succès
médiatique, mais leur principal succès reste la mobilisation contre
la réunion du FMI et de la Banque Mondiale en avril 2000, à
Washington. Le Black Bloc (Revolutionary Anti-Capitalist Bloc)
parvenant à refouler le dispositif policier, à forcer les barrages
et à libérer les manifestants arrêtés.
Nous
l'avons vu, la pratique du combat de rue est ancienne. Qu'apportent
de ce point de vue les expériences du Black Bloc ? La démonstration
qu'un grand nombre de manifestants peuvent non seulement faire face à
la répression policière, mais même déborder celle-ci, sans
organisation centralisée, mais avec une "communauté de
pratiques" telles que :
1°
Se masquer et s'habiller de la même manière pour empêcher
toute identification.
2°
Exploiter la souplesse d'une masse de petits groupes autonomes.
La moindre faille dans le dispositif policier peut être exploitée.
Si un encerclement n'est pas parfait, le groupe qui aperçoit
l'ouverture s'y faufile, ouvrant la voie à une manœuvre générale
quoique non concertée. L'action par petits groupes autonomes permet
une gestion plus fluide de l'action et l'émergence d'un
auto-synchronisme. Une masse de gens interdépendants (qui suivent
par exemple toujours la tête de la manifestation) est plus
facilement contrôlable par la police.
3°
Pratiquer le "tight block" en fermant les bords de la
manifestation par de solides banderoles solidement tenues, et en
formant des rangs au coude-à-coude pour faire échouer les actions
opérations policières "en coin" (celle-ci visant à
couper la manifestation en tronçons, pour procéder à des
arrestations ciblées, etc.) où des arrestations par des policiers
déguisés en manifestants.
4°
Associer dans une complicité active les éléments les plus
décidés aux éléments passifs. Les premiers sortent des rangs pour
attaquer des cibles (vitrines, voitures de police, etc.) avant de
rejoindre les seconds qui ouvrent leurs rangs et qui les absorbent.
5° Interdire toute prise de photo ou de vidéo dans la
manifestation.
Ajoutons
à cela la paradoxale visibilité du Black Bloc : tout en préservant
l'anonymat, il permet aux manifestants révolutionnaires (ou, au
moins, antagonistes) d'apparaitre en force, de dégager une
impression de force qui est elle-même un facteur de propagande, et
qui a contribué à en faire un phénomène culturel.
2.4.5.
Limites du Black Bloc
Sans
parti, sans organisation centralisée des avant-gardes
prolétariennes, les combats de rue ne peuvent espérer dépasser le
stade des victoires d'un jour. Mais nous ne discuterons pas ici des
limites stratégiques découlant du fait que les Blacks Bloc
aujourd'hui ont une base massivement anarchistes et autonomes,
refusant toute organisation centralisée. Le Black Bloc est en partie
né de ces caractères, mais il a fait surgir des méthodes et des
pratiques qui peuvent enrichir l'expérience d'une politique
centralisée, partitiste. Ainsi par exemple, le principe de
l'autonomie tactique des groupes n'est pas en soit incompatible avec
une stratégie centralisée. Qu’est-ce qui, alors, dans une
perspective révolutionnaire communiste, partitiste, centralisée,
(et dans le domaine spécifique du combat de rue) est problématique
dans la pratique du Black Bloc ?
1°
Ces phalanges compactes de manifestants vêtus et masqués de
noir, défilant en rangs serrés peuvent sembler une force
extérieure, presque hostile, aux mobilisations de masse où ils
apparaissent. Cela produit un effet de "eux et nous" entre
le Black Bloc et les autres manifestants qui est parfaitement
acceptable pour les anarchistes mais qui est contre-productif d'un
point de vue marxiste-léniniste-maoïste.
2°
Les Black Bloc peuvent entretenir une dialectique
répression-résistance-répression qu'ils peuvent assumer mais qui
laisse les autres manifestants impuissants. A plusieurs reprises, les
Black Bloc ont provoqué l'affrontement, les policiers ont réagi par
des manœuvres d'encerclement ; comme les Black Bloc sont rompus à
cet exercice, ils ont échappé à l'encerclement, aux coups et aux
arrestations dont ont été victimes des masses de manifestants
"ordinaires". C'est ce qui s'est passé lors du sommet de
l'OTAN à Strasbourg. Si quelques uns de ces manifestants peuvent se
décider à se qualifier, la majorité risque plutôt d'accuser les
Black Bloc de les avoir mis dans la merde (et c’est ce que
claironnera la propagande kollabo-réformiste). Au lieu d'éduquer à
la violence, le Black Bloc devient un repoussoir.
3°
Dans certains cas, des membres de Black Bloc ont délibérément
exploité cela en trouvant refuge dans des parties de la
manifestation qui ne voulaient absolument pas leur servir de
protection. Considérer les autres manifestants comme "bouclier
humain" peut se comprendre de la part de certains anarchistes
qui considèrent ces autres manifestants comme des "veaux"
et des "vendus", mais c'est inadmissible d'un point de vue
marxiste-léniniste-maoïste. Les groupes de choc du combat de rue
doivent être et apparaître comme les boucliers du mouvement de
masse, et non pas le contraire.
4°
La constitution et le développement des Black Blocs ont
constitué un acquis dans la dialectique lutte/répression. Mais la
dialectique ne connait pas de point final et l'ennemi a déjà
développé des réponses très efficaces. La principale de celle-ci
est, de manière proactive, d'isoler le Black Bloc du reste des
manifestants par une opération soudaine, brutale et bien pensée (à
un endroit favorisant un encerclement hermétique). C'est ainsi que
la police de Bruxelles a opéré lors du No Border Camp. A une plus
grande échelle, c'est ainsi que le Black Bloc de Copenhague avait
été réduit à l'impuissance.
5°
Cette riposte de la police est favorisée par un autre grand
point faible des Black Bloc : le fait que les grands rendez-vous de
ceux-ci soient connus de tous bien à l'avance.
Dorénavant,
un dispositif de milliers de policiers organisé suivant de doctrines
ayant intégré les tactiques anti-Black Bloc. Les grands rendez-vous
militants deviennent autant de souricière parfois dès le passage
des frontières.
2.4.6.
Perspective du combat de rue communiste révolutionnaire
L'expérience
du Black Bloc doit être étudiée soigneusement par les communistes.
Cette expérience doit enrichir leur propre expérience du combat de
rue. Certains traits du Black Bloc (et notamment la coupure délibérée
d'avec les autres manifestants) doivent être abandonnés comme
anti-communistes et, finalement, contre-révolutionnaires. Mais
d'autres doivent être, au moins partiellement adoptés : le fait
d'opérer masqué et de se rhabiller "en civil" l'incident
criminalisable achevé, le fait d'opérer en petits groupes tactiques
autonomes, le fait de pratiquer le tight-block qui profite aussi aux
autres manifestants et qui empêche les petits groupes de policiers
en civil d'opérer dans les manifestations, etc.
Une
pratique communiste du Black Bloc doit aussi inclure les mille moyens
d'établir des connections avec la masse des autres manifestants, en
partageant les mots d'ordre, en conseillant les manifestants pour
leur éviter coups et arrestations, en partageant le matériel de
protection (anti-lacrymogène notamment), en ayant une politique
d'affrontement intelligente (choix des cibles, traitement des cibles,
choix des situations tactiques évitant que les autres manifestants
aient l'impression d'être considéré comme des boucliers, etc.).
Dans
cette mesure, le combat de rue peut à nouveau jouer son rôle dans
le processus révolutionnaire. Il peut servir à développer
l'autonomie de la classe, la conscience de sa force par les masses,
l'éducation à la violence politique organisée, l'émergence d'un
contre-pouvoir prolétarien, l'ouverture de perspectives de luttes
victorieuses.
2.5.
Troisième forme de lutte spécifique : Le sabotage
2.5.1.
Aspect historique (I) : Emilie Pouget et la CGT
Suite
à un sabotage survenu l’entreprise métallurgique ESB à Seraing,
le Bloc ML avait entrepris, dans le n°3 de Clarté, une analyse du
sabotage dont nous allons reprendre ici quelques éléments pour
montrer que, comme dans le cas du combat de rue, cette forme d’action
que s’est appropriée le mouvement anarchiste appartient aussi
largement au mouvement communiste. Car si le sabotage est aussi vieux
que l’exploitation, il a connu néanmoins des applications
collectives d’une ampleur remarquable.
L’ouvrage
classique d’Émile Pouget rapporte qu’en 1881, les employés du
télégraphe parisien, qui s’étaient vu refuser l’augmentation
du service de nuit, sabotèrent si astucieusement le réseau que les
ingénieurs de la compagnie ne purent y remédier. Les lignes
refusèrent de fonctionner pendant cinq jours. L’augmentation
finalement accordée, et comme par enchantement, toutes les lignes
étaient rétablies le lendemain matin. Ni les auteurs ni le procédé
ne furent jamais découverts. C'est en juin 1895 que, pour la
première fois en France, nous trouvons trace d'une manifestation
théorique et consciente du sabotage. Le Syndicat national des
chemins de fer menait alors campagne contre un projet de loi qui
visait à interdire aux cheminots le droit au syndicat. Outre la
grève générale, le secrétaire du syndicat, encouragea le sabotage
: « ... avec deux sous d'une certaine matière, utilisée à bon
escient, déclara-t-il, il nous est possible de mettre une locomotive
dans l'impossibilité de fonctionner... ».
C’est
au congrès syndical confédéral de Toulouse en 1897 que le sabotage
allait recevoir sa consécration théorique et prendre rang parmi les
moyens de lutte reconnus. Le rapport au congrès de la Commission du
boycottage et du sabotage envisageait plusieurs formes de lutte comme
le boycottage, le sabotage par travail exécuté maladroitement et
lentement, la malfaçon systématique, et le sabotage sur
l'outillage. La commission proposa au congrès la résolution
suivante : « Chaque fois que s'élèvera un conflit entre patrons et
ouvriers, soit que le conflit soit dû aux exigences patronales, soit
qu'il soit dû à l'initiative ouvrière, et au cas où la grève
semblerait ne pouvoir donner de résultats aux travailleurs visés :
que ceux-ci appliquent le boycottage ou le sabotage - ou les deux
simultanément - en s'inspirant des données que nous venons
d'exposer. » La lecture de ce rapport fut accueillie par les
applaudissements unanimes du congrès. Pas une voix discordante ne
s'éleva pour critiquer ou même présenter la moindre observation ou
objection.
Le
congrès confédéral suivant, qui se tint à Rennes en 1898, adopta
à l'unanimité un rapport qui disait notamment : « ce qui serait à
souhaiter, c'est que les travailleurs se rendent compte que le
sabotage peut être pour eux une arme utile de résistance, tant par
sa pratique que par la crainte qu'il inspirera aux employeurs, le
jour où ils sauront qu'ils ont à redouter sa pratique consciente.
Et nous ajouterons que la menace du sabotage peut souvent donner
d'aussi utiles résultats que le sabotage lui-même. » En 1900, au
congrès confédéral de Paris, malgré l’influence du réformisme,
du légalisme, incarnée par Millerand, le vote sur cette question
donna les résultats suivants : pour le sabotage 117 ; contre 76 ;
bulletins blancs 2. Depuis ce vote, le sabotage n'a plus été évoqué
aux congrès syndicaux.
2.5.2.
Aspect historique (II) : Joseph Jacquemotte saboteur
En
Belgique, on ignore souvent que Joseph Jacquemotte, futur fondateur
du Parti Communiste, a théorisé et pratiqué le sabotage à
l’époque où, secrétaire du Syndicat depuis 1910, il s’employait
particulièrement à développer la lutte sur le terrain très
difficile des grands magasins.
Pour
ce faire, il se mit à l’école des pratiques d’action directe
mises en œuvre par les "cégétistes" parisiens pour
arracher en 1909 la fermeture des magasins à 19 heures. Avec l'aide
de jeunes gardes socialistes, de militants d'autres syndicats,
notamment des peintres ou des ouvriers du bâtiment, parfois même en
appelant à la rescousse des ouvriers d'autres professions en grève,
les activistes du syndicat menaient la vie dure aux directions des
grands magasins qui refusaient de donner satisfaction aux
revendications. A maintes reprises, les activistes avaient paralysé
la vente, en manifestant devant les magasins, en y jetant des boules
puantes dans le magasin, en l’encombrant de militants jouant aux
chalands, essayant qui des costumes, qui des pantalons, etc. Ces
initiatives peuvent sembler folkloriques : elles provoquaient un
important manque à gagner pour le patronat et elle s’attirèrent
les foudres de la répression. Dans ces actions, Jacquemotte payait
de sa personne et ses arrestations lui acquirent une grande
popularité dans le prolétariat bruxellois. Lors de sa condamnation
à trois mois de prison en 1911, 6.000 manifestants réclamèrent sa
libération. Le succès du syndicat fut grand parmi les employés :
en deux ou trois ans, le syndicat devint l'un des plus importants de
la Fédération bruxelloise du P.O.B.
2.5.3.
Le sabotage dans la lutte des classes aujourd’hui
Toute
recrudescence de la lutte des classes s’accompagne d’une
recrudescence d’actions de sabotage. Le sabotage est alors le fait
de travailleurs conscientisés. C’est une arme d’autant plus
inquiétante pour le patronat qu’elle peut être menée
méthodiquement et discrètement, donc sans offrir de prise à la
répression. C’est un avantage indiscutable du sabotage sur
d’autres formes de luttes radicales (séquestrations de patrons
dans l’entreprise par exemple).
Les
sabotages ne sont pas rares aujourd'hui, mais ils ne sont plus
assumés par les forces qui prétendent représenter les intérêts
des travailleurs. On peut penser à la remarquable vague de sabotages
lors de la grève SNCF de novembre 2007.
Rappelons
qu'au moment où la grève pour le maintien du régime de retraite
des cheminots s'essoufflait et que s'ouvraient les "négociations"
entre la direction de la SNCF, l’État français et les directions
syndicales, des dizaines de mètres de câbles de signalisation
étaient incendiés le long des différentes lignes TGV (Est,
Atlantique, Nord et Sud-Est) et RER. Ces actions s'ajoutaient à des
dizaines d'autres, essentiellement des signaux, câbles de passages à
niveaux et cabines électriques incendiés et des aiguillages
bloqués. Des incidents de ce genre ont été enregistrés dans les
gares de Paris, Bordeaux, Amiens, Toulouse, Clermont-Ferrand, Woippy,
Chartres, Boulogne, Lille, Metz, Sète, Versailles, Gap et quelques
autres (notamment des gares RER, en région parisienne).
Ces
actions ont plombé le trafic alors que le taux de grévistes tombait
à 22% et que la direction, comptant sur une reprise du trafic pour
imposer ses vues dans les négociations, avait programmé plus de 300
TGV. Ces actions ont naturellement été condamnées à droite comme
à "gauche". Le PCF a condamné « avec la plus grande
fermeté les actes de malveillance commis à l'encontre de la SNCF »;
« Les auteurs de tels actes s'en prennent à un bien public » et «
mettent en danger le mouvement de lutte des cheminots », a-t-il
estimé. La LCR a également dénoncé une « campagne » qui « sent
très mauvais » et vise à « criminaliser et marginaliser » la
mobilisation sociale par des « sabotages organisés » sur les
lignes de TGV et des accusations de noyautage du mouvement par
l'extrême gauche. La direction de la CGT a parlé « d'actes
inqualifiables commis par des lâches » et a « condamné de manière
tout à fait claire » des « actes inadmissibles destinés à porter
le discrédit sur une profession ». Tous les syndicats officiels (y
compris SUD) ont condamné ces sabotages dans des termes voisins.
Le
sabotage peut servir à atteindre un objectif partiel (la
réintégration d’un délégué, l’exigence d’un nouvel acquis
social ou la défense d’un acquis menacé). Il peut donc espérer
faire fléchir le patronat qui risquera de perdre davantage en
campant sur ses positions qu’en acceptant une revendication.
Cette
forme de lutte est d’autant plus efficace qu’elle fait partie
d’une stratégie consciente, avec une analyse constante de
l’affrontement en cours. Telle ou telle situation particulière
peut faire que le sabotage peut se révéler payant indépendamment
d’une organisation de lutte des travailleurs dans l’entreprise,
mais il est incontestable qu’une telle organisation est précieuse
d’abord pour analyser correctement et dans son ensemble la
situation de l’entreprise et du rapport de force
salariés/capitalistes ; ensuite pour "doser" les formes de
lutte ouvertes ou secrètes en fonction de cette situation et de son
évolution.
Le
sabotage ne relève pas, par nature, du syndicalisme révolutionnaire.
Ceux qui le pratiquent peuvent poursuivre des objectifs partiels en
s’imaginant que le capitalisme peut être modifié, amélioré. Le
sabotage comme poursuite d’objectifs partiels est une façon
radicale d’améliorer son sort propre au sein du système sans
viser au changement de système. Ce n’est pas du réformisme
kollabo (comme celui du PTB ou du PCB qui ne soutiennent pas les
travailleurs dans leurs actions les plus radicales, toujours
qualifiées de "dangereuses provocations") ; c’est au
mieux de l’autodéfense (qui ne se pose pas la question du
changement de système), au pire du radical-réformisme (qui refuse
de se poser cette question, ou qui y répond en renonçant à
l’objectif révolutionnaire).
2.5.4.
Le sabotage dans la guerre populaire
Le
sabotage, dans le cadre d’une guerre populaire prolongée, se
manifeste de deux manières. D’abord de manière classique, dans
les luttes sociales particulières. Les maoïstes s’engagent aux
côtés des masses aussi dans les luttes populaires partielles,
ouvrières et paysannes. Ils peuvent être amenés à y pratiquer ou
à y encourager le sabotage.
Mais
le sabotage peut aussi être mené dans le cadre spécifique de la
guerre populaire prolongée. Il ne s’agit pas alors de gripper le
fonctionnement de telle ou telle entreprise lors d’un conflit
particulier, il s’agit :
1° De gripper de
manière permanente le fonctionnement de rouages sociaux
fondamentalement anti-populaires (par exemple : saboter la
télédiffusion). Il s’agit ici d’affaiblir l’emprise de
l’ennemi sur le corps social, de manifester ouvertement l’existence
d’une résistance, d’un contre-pouvoir.
2° De gripper le
fonctionnement de rouages sociaux qui nuisent de manière générale
aux autres formes de la guerre populaire (par exemple : saboter la
vidéosurveillance). Il s’agit de favoriser les conditions
d’émergence et de développement du contre-pouvoir
révolutionnaire.
3° De gripper
ponctuellement le fonctionnement de rouages sociaux en connexion avec
telle ou telle offensive de la guerre populaire (par exemple : couper
l’éclairage public lors des manifestations évoluant en combat de
rue, saboter les transports public lors des grèves générales
révolutionnaires, etc.).
2.5.5.
Le piratage informatique
Une
réflexion sur les moyens et tactiques de la guerre populaire doit
aujourd'hui intégrer une réflexion particulière sur le hackage
informatique. Celui-ci s'exerce de manière extrêmement diversifiée,
s'apparentant parfois au sabotage, parfois à la manifestation
classique de propagande (une sorte d'affichage sauvage virtuel)
parfois de l'action armée en ce qu'il peut induire des destructions
importantes. Les succès des hacktivistes d'Anonymous, réseau
composé pour l'essentiel (si on en juge les arrestations) de geeks
politisés, laisse entrevoir les possibilités d'une telle pratique
lorsqu'elle sera menée de manière organisée et systématisée par
une organisation révolutionnaire disposant, par nature, de militants
employés dans les services IT des grandes sociétés de transport,
de fourniture d'énergie, de télécom, etc.
2.7.
Les formes combinées
2.7.1.
Les grèves et les manifestations armées
Nous
avons traité, lorsqu’il était question des formes d’actions de
la guérilla urbaine, du soutien armé aux luttes de masses (grève
ou manifestation). La grève armée diffère substantiellement du
soutien armé à une grève, parce que la grève armée est décrétée
par le Parti et le syndicat révolutionnaires.
La
grève armée est une combinaison consciente et planifiée de toutes
les formes de lutte dans le cadre de la guerre populaire prolongée.
Elle associe l'action consciente des masses avec les opérations
d'avant-garde de l'armée populaire (non seulement contre les
structures du pouvoir mais aussi contre les entreprises qui défient
le mot d’ordre de grève en voulant poursuivre leurs activités),
les sabotages, et les piratages informatiques. Chaque aspect de cette
lutte démultiplie les effets des autres aspects, et donne à la
grève armée un rôle central dans le processus d'émergence du
contre-pouvoir prolétarien.
Il
est évident qu’il n’est possible de mener des grèves armées
qu’à un niveau assez élevé du processus révolutionnaire. Au
Pérou, par exemple, les premières grèves armées (paros armados)
ont été menées à Lima dans la phase de "l'équilibre
stratégique". La première d’entre elles eut lieu le 19
Janvier 1989, et la dernière (d’envergure) les 17 et 18 mai 1994.
En Inde, le PCI(M) a déclenché plusieurs de ces grèves appelées
bandh), au niveau national, par exemple en mars 2010, en décembre
2011.
2.7.2.
L'insurrection armée et la guerre civile
L’insurrection
armée reste la phase ultime de la guerre révolutionnaire. C’est
une phase qui combine toutes les formes de luttes, qui les
concentrent pour abattre dans un temps relativement court le pouvoir
ennemi à la faveur d’un rapport de forces transformés par les
premières phases de la guerre populaire prolongée.
Comme
une abondante littérature existe sur l’insurrection armée, et que
celle-ci n’est que l’ultime phase d’un processus dont nous ne
connaissons que le balbutiement, nous n’en traiterons pas dans
cette contribution.
3.
La question des "conditions préalables" au déclenchement
de la guerre populaire
La
question des "conditions préalables" au déclenchement de
la guerre populaire est la question la plus perméable à l'influence
du néo-révisionnisme. Nous reviendrons sur cet aspect dans notre
quatrième et dernière contribution.
Il
est clair que la question des conditions préalables à la guerre
populaire apparait de manière différente selon la conception que
l'on a de la guerre populaire. Si l'on s'en tient à la conception
clausewitzienne (guerre = lutte armée), on peut imaginer un certains
nombre de conditions politico-organisationnelles, telle l'existence
d'une organisation révolutionnaire dotée d'un appareil clandestin
déjà très qualifié (le problème n'étant pas de faire une action
armée : le problème est de ne pas se faire arrêter pour être en
mesure d'en mener une deuxième!), capable de se développer et de se
renouveler. En effet, la riposte de l'ennemi à une action armée est
extrêmement forte, ce qui suppose que l'organisation révolutionnaire
soit non seulement en mesure de tenir le choc, mais aussi de
développer ses liens à la classe et de se développer malgré la
pression de l'ennemi.
La
situation est différente si l'on s'en tient à la conception
marxiste-léniniste-maoïste de la guerre populaire telle que nous
l'avons exposée. Comme elle admet comme forme de guerre des niveaux
d'affrontement assez bas (combat de rue, sabotage, cocktail Molotov,
hackage informatique), nécessitant des effectifs, des compétences
élémentaires, la seule "condition préalable" à l’usage
de chacun des moyens de la guerre populaire en général, est
l’existence d’une organisation communiste, parti ou embryon de
parti, ayant une vision claire de ce que doit être la stratégie
révolutionnaire, une juste ligne politique et militaire. Nous vivons
une période de bouleversements révolutionnaires dans la phase la
plus avancée de l'impérialisme et la guerre populaire prolongée
est la seule stratégie viable dans un pays impérialiste. Cela,
c'est ce qui distingue fondamentalement le positionnement
marxiste-léninisme-maoïste de toutes les formes dégénérées
issues du mouvement communiste. Penser, déclencher, développer la
guerre populaire est le devoir des communistes.
4.
La contre-révolution préventive
L’initiative
révolutionnaire engendre forcément une réaction
contre-révolutionnaire.
Après
avoir été plusieurs fois surprise par le déclenchement de
mouvement révolutionnaire, les forces puissances réactionnaires, à
commencer par les organisations politico-militaro-policières
nord-américaines, ont forgé une doctrine de
"contre-révolution-préventive". Celle-ci se base sur le
constat qu’agir quand le mouvement révolutionnaire est solidement
enraciné, c’est agir trop tard. L’objectif central de la
contre-révolution est donc d’empêcher à tout prix l’enracinement
du mouvement révolutionnaire dans les masses populaires.
La
doctrine de la contre-révolution préventive venait compléter celle
de la sécurité nationale. En 1947, le président Truman décréta
que n'importe quelle agression contre n’importe quel régime
favorable aux USA équivalait à une agression à la sécurité
nationale des USA et appelait donc à une intervention directe de
ceux-ci.
La
contre-révolution préventive est partie de ce qui est appelé
contre-insurrection, autrement dit, pour reprendre la définition du
Pentagone : « les opérations militaires, paramilitaires,
politiques, économiques, psychologiques et civiles exécutées par
un gouvernement pour briser toute insurrection subversive ».
Cette
doctrine s’est forgée essentiellement empiriquement, d’abord par
les militaires français défaits en Indochine, ensuite par les
Anglais suite à leur expérience malaise, enfin par les Etats-Unis
(à l’origine influencé par les thèses de "l’école
française" 6 des officiers ayant fait les guerres d’Indochine
et d’Algérie).
Ses
théorisations 7 restent très pauvres (elles souffrent de l’absence
d’une vision scientifique des rapports sociaux comme déterminés
par les rapports de production). Néanmoins, cette doctrine est
parvenue à un certain degré d’efficacité, ne serait-ce que grâce
à l’importance des moyens qu’elle met en œuvre dès que l’ombre
d’une menace révolutionnaire point.
Parmi
les moyens de la contre-révolution préventive :
1° La surveillance
maximale et la "mise en fiches" de la société, le
quadrillage du territoire.
2° La répression
terroriste des groupes sociaux susceptibles d’approuver le projet
révolutionnaire, allant jusqu’à créer des zones mortes en vidant
les villages des régions de guérilla (comme le massacre des
villageois de Plan de Sánchez au Guatemala en juillet 1982).
3° Les provocations
pour faire apparaître l’Etat comme protecteur des masses
(attentats massacres commis par des fascistes et attribués aux
communistes, etc.).
4° Les opérations
publicitaires faisant passer les structures bourgeoises comme au
service de la population (les médecins militaires alphabétisant et
soignant des paysans, distribuant des vivres et des couvertures,
etc.)
5° Le massacre des
cadres révolutionnaires (et donc la torture des prisonniers pour
obtenir les informations permettant d’identifier ces cadres). Dans
le cas de l’Opération Phénix au Vietnam dirigée par la CIA au
Sud-Vietnam : entre 1962 et 1965, plus de 80.000 membres supposés
de l’organisation communiste clandestine ont été arrêtés et
torturés, et 26.369 ont été abattus.
6° L’utilisation des
traîtres et de repentis (et donc leur production, par la torture,
les menaces contre les proches, l’isolement, etc.) et de la gauche
réformiste pour diviser les forces révolutionnaires avec un
discours "de gauche".
7° Les campagnes
d’intoxications pour provoquer des luttes fratricides parmi les
révolutionnaires, pour déconsidérer les dirigeants, etc.. (le FBI
a obtenu un réel succès dans ce domaine contre le Black Panther
Party 8).
8° L’utilisation de
la pègre (gangs, mafias) et des courants idéologiques
ultra-réactionnaires, d’abord comme dérivatifs pour les
contradictions sociales (fascisme, racisme, intégrisme,
chauvinisme), ensuite comme réservoirs à supplétifs de la
contre-révolution.
9° L’utilisation des
médias pour diaboliser les révolutionnaires (les faire passer pour
des délinquants de droit commun, ou pour des fous messianiques, ou
des agents de l’étranger, etc.) et valoriser les forces de
l’ordre.
10° La formation
d’unité pouvant opérer hors des lois et procédures civiles et
militaires ("escadrons de la mort" en Amérique latine, GAL
en Espagne 9).
__________________________________
6
Le général Aussaresses a enseigné à Fort Bragg (base des forces
spéciales US et centre d’enseignement de la contre-insurrection)
les techniques de la bataille d'Alger (arrestations massives,
torture, exécutions extrajudiciaire, retournements de prisonniers).
Cet enseignement a formé les officiers des forces spéciales US qui
partaient au Viêt-nam.
7
A commencer par La Guerre moderne du colonel Trinquier (1961)
8
A titre d’exemple, le FBI avait envenimé les relations entre le
Black Panther Party et une autre organisation noire (United Slaves),
notamment au moyen de courriers falsifiés, au point que deux membres
de l’US assassinèrent deux membres du BPP sur le campus de l'UCLA
en 1969.
9
Les divers escadrons de la mort mis sur pieds par les services
secrets espagnols contre la gauche nationaliste basque (Groupes
Antiterroristes Espagnols, Bataillon Basque Espagnol, Groupe
Antiterroriste de Libération, etc.) ont tués 67 personnes et
blessés presque 200 autres entre 1975 à 1987.
Ces
dispositifs sont donc plus nombreux, systématisés, raffinés et
rodés qu’au début du siècle passé. Les révolutionnaires qui
n’en tiendraient pas compte seront balayés. Répéter les
tactiques passées, ne pas apprendre des expériences les plus
contemporaines, signifie se condamner à l’échec.
5.
L'accumulation des forces
5.1.
Les trois types d'accumulation des forces
Les
conditions objectives et subjectives dans l'Europe impérialiste
imposent le déclenchement de la guerre populaire, en commençant par
ses formes les plus élémentaires, les plus limitées, les plus
apparemment bénignes. Il est moins important de "frapper fort"
que de "frapper juste", autrement dit utile. Dans le cadre
de la première étape (défensive) de la guerre populaire, "frapper
utile", cela signifie frapper pour accumuler des forces. Ne pas
espérer porter des coups fatals à l'ennemi, ne pas espérer gagner
des positions inexpugnables, mais simplement, être plus fort demain
qu'aujourd'hui.
Cette
accumulation des forces se manifeste de trois niveaux. Il s'agit du
renforcement des forces communistes organisées, il s'agit du
renforcement des avant-gardes prolétaires, et s'agit de l'élévation
générale de la conscience révolutionnaire de la société. Ces
trois niveaux sont complémentaires. Qu'un seul reste
significativement en arrière et c'est tout le processus
révolutionnaire qui est déséquilibré et menacé à court terme.
Si
l'organisation communiste se développe mais que les avant-gardes
prolétaires restent coupées de cette dynamique, ou refluent, c'est
le début d'un processus d'isolement de l'organisation
révolutionnaire. Généralement, ce processus est masqué par le
fait que, précisément en raison du reflux des avant-gardes de
classe, les organisations communistes intègrent de nouveaux
militants issus de ces avant-gardes et répondant au reflux par une
radicalisation/qualification. Aux yeux des militants, ce qui est la
marque d'un reflux peut paraître la marque d'une avancée. C'est un
processus que l'Italie a bien connu, et la sanction a été terrible,
quelques années après, pour les organisations communistes.
5.2.
L'accumulation des forces organisées communistes
C'est
la plus facile à concevoir. L'organisation a des militants et des
cadres de plus en plus nombreux et de plus en plus qualifiés, elle
fonctionne de plus en plus efficacement, ses connexions avec les
masses sont de plus en plus nombreuses et étroites, sa direction a
une perception de plus en plus précise et juste de la situation de
la société et de la classe, elle est de plus en plus à même de
développer des contre-mesures contre les forces de répression, etc.
5.3.
L'accumulation des forces des avant-gardes prolétaires
Cette
accumulation se fait à travers différentes manifestations
d'autonomie des secteurs avancés de la classe. Ceux-ci se détachent
idéologiquement, politiquement et organisationellement des
structures réformistes et, sur base d'une conscience de leur propre
intérêt de classe, s'auto-organisent tant dans les luttes
économiques que dans les quartiers, dans la culture, etc. La guerre
populaire et le processus d'autonomie des avant-gardes de la classe
sont des éléments qui, à la première étape (défensive) de la
lutte, entre dans une dialectique vitale, dans laquelle l'un nourrit
et se nourrit de l'autre. Aux étapes supérieures, ces éléments
s'imbriquent étroitement, des secteurs entiers des avant-gardes de
la classe intégrants (ou devenant) des organisations sous la
direction du parti communiste.
Mais
insistons sur ce fait : le processus d'autonomie de la classe est un
phénomène distinct du développement des forces communistes
organisées. Chaque phénomène enrichit l'autre, mais chacun joue un
rôle spécifique dans le processus. Trop souvent, les communistes ne
mesurent le succès de leur travail qu'à l'aune du développement de
leur propre organisation. Ils en viennent parfois à torpiller des
dynamiques révolutionnaires authentiques dans la classe en se
livrant à la "pêche aux militants", en écrémant ces
dynamiques de leurs éléments les plus politisés. Dans bien des
cas, ces éléments seraient plus utile à faire vivre et à
qualifier des dynamiques authentiques révolutionnaires de la classe,
plutôt que de devenir un militant de plus pour l'organisation
communiste.
Les
dynamiques authentiques de la classe doivent être respectées et
encouragées par les communistes, ils doivent apporter leur
savoir-faire, l'intelligence de la situation donnée par la maitrise
du marxisme, mais ils doivent aussi apprendre ce que ces dynamiques
disent de la classe et de ses luttes. Ce n'est qu'ainsi que
l'organisation pourra se renforcer d'un flux constant de nouveaux
militants issus de dynamique authentique. Faute de quoi,
l'organisation intègrera bien quelques militants de plus, mais se
coupera l'herbe sous le pied.
5.4.
L'élévation générale de la conscience révolutionnaire
Une
organisation communiste centralisée, efficace et déterminée, des
avant-gardes de la classe déterminées à lutter résolument pour
ses intérêts historiques, voilà les agents historiques actifs du
processus révolutionnaire dans les pays européens. Mais ces forces
seraient impuissantes si elles vivaient dans un milieu hostile. Si
les larges masses n'ont aucune confiance dans le processus
révolutionnaire, si elles le perçoivent comme étranger, générateur
d'un chaos qui empire encore leur situation économique, alors elles
faciliteront le travail de la contre-révolution.
La
propagande bourgeoise parvient, lors d'une grève de chemin de fer, à
faire en sorte que de grandes masses des prolétaires extérieurs au
conflit se positionnent du point de vue de « l'usager-victime »
plutôt que du point de vue du frère de classe. Que dire alors de
son impact dans la petite bourgeoisie et dans le sous-prolétariat !
La bourgeoisie a réussi des prodiges pour imposer ses intérêts
idéologiques dans une situation historique qui toute entière la
dénonce comme parasitaire, destructrice, décadente et génocidaire.
Elle n'a pu le faire qu'en trahison de la collaboration éhontée des
réformistes et des révisionnistes qui ont épousés les valeurs de
la démocratie libérale et de l'économie de marché, et qui les ont
défendues au sein des masses.
Le
mouvement révolutionnaire peut et doit développer des bases d'appui
où il bénéficie d'un soutien profond et solide des masses, mais
cela implique a contrario de vastes régions où l'emprise du régime
reste forte, jusque sur le plan idéologique. Pour éviter que les
bases d'appui ne soient des ghettos révolutionnaires, pour permettre
l'extension et la création de nouvelles bases d'appui, un
renversement général de la perception de la légitimité doit
s'opérer. Le pouvoir bourgeois doit perdre aux yeux des plus larges
masses tout crédit, et les forces révolutionnaires doivent
apparaitre comme une alternative porteuse d'espoir.
Pour
cela, les communistes doivent mener une réflexion et une pratique
spécifique. Les actions de propagandes armées doivent être pensées
non seulement pour renforcer, aguerrir et qualifier les forces armées
communistes, non seulement pour faire vivre le projet révolutionnaire
et le contre-pouvoir prolétarien dans leur dialectique avec les
avant-gardes de la classe. Mais aussi pour contribuer à la défaite
idéologique de la bourgeoisie dans les plus larges masses. Cela
signifie aussi une action spécifique politico-idéologique en ce
sens.
5.5.
La construction du contre-pouvoir et des bases d’appui
Dans
notre précédente contribution, nous avons pu fixer quelques
caractères des bases d'appui de la guerre populaire dans les pays
impérialiste : zones densément peuplées, populaires, idéalement
avec des traditions de lutte, « éloignées » des centres ennemis
(dans l'acception que nous avons précisée), etc.
Le
contenu militaire de la base d'appui est facile à dégager : c'est
là où les forces révolutionnaires peuvent se reconstituer,
recruter, se développer en une relative sécurité.
Mais
quel est le contenu politique de la base d'appui ? Le contenu
politique de la base d'appui est l'exercice du contre-pouvoir
révolutionnaire, le développement de nouveaux rapports sociaux.
Dans la base d'appui, l'autorité n'est plus celle de l'état mais
celle de l'auto-organisation des masses (comités de quartier,
comités de lutte, etc.) et des organisations du parti (celles-ci
restant clandestine). Jusqu'à l'insurrection finale, en Europe, il
est illusoire de croire que l'on peut garder un point du territoire
hors de portée d'une grande opération policière-militaire. A tout
moment donc, des militants identifiés peuvent être arrêtés, des
appartements fouillés, etc. Cela implique que le parti doit rester
clandestin jusque dans ses bases d'appui. Le nouveau pouvoir ne doit
pas apparaitre sous la forme visible d'un nouvel état mais plutôt
sous la forme d'une dynamique concernant tous les aspects de la vie,
formellement indépendant de la lutte révolutionnaire, et
indépendant parfois aux yeux même de ses acteurs, mais en réalité
partie essentielle de celle-ci.
6.
Pour conclure
Nous
sommes conscients des limites de notre contribution, mais n’était
pas question pour nous de répondre en détail à toutes les
questions posées par la problématique. Notre intention était
d’abord d’exposer de manière large, mais systématique, nos
positions, et ensuite de tenter d’impulser dans le mouvement MLM
des pays impérialistes une discussion approfondie sur cette question
trop souvent expédiée avec quelques considérations générales.
Seule une approche scientifique permettra d’avoir une pratique
correcte, et de débusquer ceux qui, derrière les appels les plus
martiaux à la guerre populaire, pratiquent le néo-révisionnisme le
plus plat et le plus vulgaire. Les artifices argumentaires et les
tours de passe-passe idéologique de ces "guerriers " en
chambre seront l’objet de notre prochaine contribution.
*
Le chapitre 1 :
1.
La guerre populaire est une guerre
Dans
le n°7 de Clarté, la revue du Bloc Marxiste-Léniniste, nous avions
publié une polémique entre le (n)PCI et T. Derbent à propos du
concept de guerre. Pour schématiser, selon le (n)PCI, le travail
légal et paralégal destiné à préparer les conditions de la
constitution d’un force armée prolétarienne, c’est déjà la
guerre :
«
La guerre entre la bourgeoisie et la classe ouvrière est un
affrontement pour le pouvoir. La bourgeoisie veut conserver le
pouvoir. La classe ouvrière veut prendre le pouvoir. Il s’agit
d’un affrontement entre deux camps. L’une a un Etat consolidé
par une longue tradition et soutenu par la "société civile".
La seconde doit édifier en combattant son Etat et le support social
de son Etat : le parti communiste, le front des forces et des classes
révolutionnaires, les forces armées. Normalement, au commencement
de sa lutte, il n’a pas encore de forces armées. Nous appelons
"guerre" cet affrontement : guerre populaire
révolutionnaire de longue durée. Car il s’agit d’un seul
processus (bien qu’il s’accomplisse par étapes qu’il faut
distinguer). Car il s’agit de l’affrontement de deux pouvoirs
antagoniques dont l’un doit éliminer l’autre. »1
A
l’opposé, pour Derbent la guerre se définit par l’usage du
combat armé, et cela de trois manières et/ou pour trois raisons :
1°
Par orthodoxie clausewitzienne (nous reviendrons sur cette question)
;
2°
Pour éviter que l’extension à l’infini du concept fasse perdre
toute spécificité à celui-ci (pour le (n)PCI par exemple, la
préparation à la guerre est déjà la guerre) et n’ouvre le
chemin à un néo-révisionnisme (déclarer "guerre" une
phase qui n’est pas la guerre permet de se profiler comme "en
guerre" tout en ayant une pratique pacifique). C’est une
question importante sur laquelle nous reviendront dans notre
quatrième contribution.
3°
Parce que cette définition est celle reconnue par les classiques du
marxisme-léninisme-maoïsme.
Mais
ce dernier point mérite un plus ample examen car la plupart des
citations présentées ne parlent pas de lutte armée mais de lutte
violente — et nous pensons que cette distinction est importante.
Toutes ces citations peuvent se réduire à celle-ci : « La guerre
est la continuation de la politique par d’autres moyens (à savoir
: par la violence). Les marxistes ont toujours considéré avec juste
raison cette thèse comme la base théorique des conceptions sur le
rôle de chaque guerre donnée. »
Seule
la citation de Mao 2 semble légitimer l’équivalence "guerre
= lutte armée", mais nous retrouvons ici encore la difficulté
que nous avons mise en avant dans notre précédente contribution, à
savoir que, dans ce passage comme dans beaucoup d’autres, Mao se
garde bien de généraliser et veille bien à préciser que tout ce
qu’il peut avancer est dicté par les spécificités de la
situation en Chine de son époque. C’est aux communistes qui ont
suivi Mao à savoir ce qu’il convient de théoriser/généraliser
et ce qu’il convient de laisser à la spécificité de la Chine des
années ’30.
En
toute hypothèse, la conclusion de Derbent "guerre = lutte
armée", qui est non seulement purement clausewitzienne, mais
aussi dans le droit fil de l’analyse du courant "communiste
combattant", nous semble réductrice et militariste. La pratique
de la lutte armée implique en effet un tel niveau d’affrontement
qu’il ne peut être atteint que tard dans un processus qui voit
déjà les forces révolutionnaires lutter violemment contre les
forces du régime.
Pour
dire les choses autrement, nous n’admettons pas que l’on prétende
faire la guerre populaire alors qu’on ne fait que coller des
affiches, nourrir des sites internet ou vendre un journal aux
manifestations syndicales. Ces activités peuvent (ou pas) servir à
réunir des forces dans la perspective d’une guerre populaire, mais
elles ne peuvent prétendre au titre de guerre. La guerre implique
l’usage de moyens violents, destructeurs de biens et de personnes,
inévitablement illégaux et, dans ses formes supérieures, armés.
____________________________
1
Lettre ouverte à la rédaction de "Clarté" par Giuseppe
Maj, pour la Delegazione della Commissione Provisoria del Comitato
Centrale, (nuovo)Partido comunista italiano, publiée dans Clarté
n°7, mai 2007.
2
« En Chine, la forme principale de la lutte, c’est la guerre, et
la forme principale de l’organisation, l’armée. Toutes les
autres formes, par exemple l’organisation et la lutte des masses
populaires, sont extrêmement importantes, absolument indispensables
et ne sauraient en aucun cas être négligées, mais elles sont
toutes subordonnées aux intérêts de la guerre. Avant que la guerre
n’éclate, toute le travail d’organisation et toutes les luttes
ont pour but de préparer la guerre. (…) En Chine, sans la lutte
armée, il n’y aurait pas de place pour le prolétariat et le Parti
communiste, et il leur serait impossible d’accomplir aucune tâche
révolutionnaire ». Mao Zedong, Problèmes de la guerre et de la
stratégie, in OEuvres Militaires, Éditions en Langues étrangères,
Pékin, 1968, p.306-307.
Centre Marxiste-Léniniste-Maoïste | Belgique
Revue Clarté | Novembre 2012
______________________________________________________________
Un autre article :
Du caractère universel de la guerre populaire prolongée
de type maoïste
Centre Marxiste-Léniniste-Maoïste | Belgique
Revue Clarté | N° 2 Août 2012



Un document très intéressant en effet. Merci.
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