
Le fameux système d'aide du cinéma français ne profite qu'à une minorité de parvenus. Mais jamais cela ne provoquera un scandale aussi retentissant que l'exil fiscal de Gérard Depardieu.
Vincent Maraval
La polémique, à propos de l'exil fiscal belge de l'énorme acteur-homme-d'affaires Depardieu était jusqu'à présent d'un intérêt limité - qu'un homme d'affaires déserte le sol fiscal national n'était pas nouveau -, et l'on attendait , avec impatience, une réponse lumineuse de syndicats d'intermittents du spectacle en proie aux mesures très restrictives du quinquennat sarkosyste, ou de politiciens de la Gauche radicale, voire du Parti Socialiste, ou bien encore de journalistes intransigeant de grands quotidiens, élevant le débat et ayant l'intelligence de critiquer et d'informer, non pas l'attitude des riches "stars", mais bien évidemment, le "système" qui engendre ces considérables fortunes, et en contrepartie, fabrique autant d'inégalités.
L'article de Vincent Maraval, brillant producteur, ne pose pas le problème des intermittents, il l'évacue, mais il nous éclaire sur un "système" typiquement français. Ainsi incroyablement, sans son intervention hélas tardive, ce triste débat n'aurait pas atteint une critique aussi fondamentale concernant l'INDUSTRIE du cinéma français : qui reste faut-il le souligner, toujours et encore, un instrument de propagande... tout du moins en France, car de par le reste du monde, le cinéma français, à part quelques rares films, est mort depuis bien longtemps...
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| Jean RENOIR | 1936 |
Les acteurs français sont trop payés !
Vincent Maraval
Décembre 2012
L'année
du cinéma français est un désastre. Pendant que Gérard Depardieu
fait l'actualité et que les ministres rivalisent d'esprit pour en
faire le scandale du moment et dénoncer son exil fiscal à 2
kilomètres de la frontière d'un pays dont il ne se sent "plus
faire partie", personne ne parle du cinéma français. Or tous
les films français de 2012 dits importants se sont "plantés",
perdant des millions d'euros : Les Seigneurs, Astérix, Pamela Rose,
Le Marsupilami, Stars 80, Bowling, Populaire, La vérité si je mens
3, etc. Pas
un film, sauf peut-être Le Prénom, pour gommer ce que toute la
profession sait pertinemment, mais tente de garder secret : le cinéma
français repose sur une économie de plus en plus subventionnée.
Même ses plus gros succès commerciaux perdent de l'argent.
EXCEPTION
CULTURELLE
Constat
unanime : les films sont trop chers. Après les films des studios
américains, la France détient le record du monde du coût moyen de
production : 5,4 millions d'euros, alors que le coût moyen d'un film
indépendant américain tourne autour de 3 millions d'euros. Ce coût
moyen ne baisse jamais, alors qu'il y a toujours plus de films
produits, que le marché de la salle stagne, que la vidéo s'écroule
et que les audiences du cinéma à la télévision sont en perpétuel
déclin face à la télé-réalité et aux séries.
Mais
alors, pourquoi s'émouvoir ainsi sur le cas Depardieu ? Pourquoi ce
déchaînement médiatique et politique ? Sans doute parce qu'il y a
là un vrai scandale d'ordre plus général. On le sait, l'époque
aime les cas particuliers. Mais le scandale qui nous intéresse les
dépasse largement. Il est d'ordre systémique. On peut s'étonner de
voir nos ministres s'en laver les mains.
Pourquoi
si peu de voix s'en saisissent-elles dans le milieu du cinéma ?
Parce qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil ? Que Delon,
Hallyday et autres agissent de même depuis longtemps ? Dany Boon,
par exemple, ce chantre de la France profonde qui vit à Los Angeles,
obtient des sommes qui laissent un Gérard Depardieu sur le carreau,
ratatiné. 3, 5 millions d'euros pour Le Plan parfait, dont les
entrées ne seront pas suffisantes pour payer son salaire ! Un
million pour quelques minutes dans Astérix, film qui fait exploser
le ratio entrées/cachet/minute à l'écran...
MIRACLE
DU SYSTÈME DE FINANCEMENT
Malgré
ses récents échecs, grâce au miracle du système de financement du
cinéma français, Dany Boon s'apprête aujourd'hui à attaquer son
nouveau film, Hypercondriaque, pour lequel on parle d'une somme
proche de 10 millions d'euros. Ce texte ne se transformera pas en
lettre de dénonciation, je ne nommerai que ceux qui ont fait leur
coming out fiscal. Mais ils sont nombreux, qui se disent à gauche,
dénoncent les injustices, mais au fond n'en voient qu'une seule :
leur niveau d'imposition.
Mais
pourquoi, au fond, les acteurs seraient-ils pires que les sportifs ?
Parce que leur carrière est potentiellement plus longue ? Non, le
seul scandale, le voilà : les acteurs français sont riches de
l'argent public et du système qui protège l'exception culturelle. A
part une vingtaine d'acteurs aux Etats-Unis et un ou deux en Chine,
le salaire de nos stars, et encore plus le salaire de nos moins
stars, constitue la vraie exception culturelle aujourd'hui.
Pourquoi
est-ce qu'un acteur français de renom, qu'il se nomme Vincent
Cassel, Jean Reno, Marion Cotillard, Gad Elmaleh, Guillaume Canet,
Audrey Tautou, Léa Seydoux, touche pour un film français - au
marché limité à nos frontières - des cachets allant de 500 000 à
2 millions d'euros, alors que, dès qu'il tourne dans un film
américain, dont le marché est mondial, il se contente de 50 000 à
200 000 euros ? Pourquoi, par exemple, Vincent Cassel tourne-t-il
dans Black Swan (226 millions d'euros de recettes monde) pour 226 000
euros et dans Mesrine (22,6 millions d'euros de recettes monde) pour
1,5 million d'euros ? Dix fois moins de recettes, cinq fois plus de
salaire, telle est l'économie du cinéma français.
Savez-vous
que Benicio Del Toro, pour le Che, a touché moins que
François-Xavier Demaison dans n'importe lequel des films dans
lesquels il a joué ? Que Marilou Berry, dans Croisière, touche
trois fois plus que Joaquin Phoenix dans le prochain James Gray ? Que
Philippe Lioret touche deux fois plus que Steven Soderbergh et sept
fois plus que James Gray ou Darren Aronofsky ? Pourquoi s'en
priveraient-ils ?
Et
pourquoi Depardieu est-il le salaud ? Lui qui fait Mammuth
gratuitement pour permettre au film d'exister et propose de faire la
même chose pour DSK de Ferrara. Pourquoi Vincent Cassel, qui met son
argent et son énergie au service de jeunes talents comme Kim
Chapiron ou Romain Gavras, serait-il plus coupable que le système ?
DES
ÉCHECS ÉCONOMIQUES
L'explication,
jamais le Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC) ni
la ministre ne l'ont fournie : la subvention directe dont jouit le
cinéma français (chaînes publiques, avances sur recettes, aides
régionales), mais surtout la subvention indirecte (l'obligation
d'investissement des chaînes privées). Voilà pourquoi tous les
échecs de 2012 mentionnés ci-dessus n'ont guère ému la
profession, et que ceux-ci n'ont pas suscité d'articles de fond. Et
pourtant, rendez-vous compte ! Sur le top 10 des films d'une économie
qui en concerne 220, un seul est rentable !
Il
est vrai, les scores de ces films ne sont pas honteux : 6 millions
d'entrées pour le Marsupilami, 4 millions pour Astérix ou La Vérité
si je mens, 3 millions pour Les Seigneurs, 2 millions pour Stars 80,
1 million pour Populaire... Ils sont même bons dans l'absolu, et il
est probable que le niveau d'entrées 2012 ne va guère baisser par
rapport à 2011, la fameuse année d'Intouchables. Mais ce sont tous
des échecs économiques parce qu'ils coûtent beaucoup trop cher.
Astérix,
à 60 millions d'euros, a le même budget qu'un film de Tim Burton.
Voilà qui laisse rêveur... Stars 80 plus cher que The Hangover ou
Ted. Ça laisse pantois... Et tout autant Populaire, plus cher que
Black Swan ou Le Discours d'un roi ! La responsabilité de cette
situation n'est pas à chercher, hélas ! dans une supposée
incompétence de nos producteurs, mais dans ce que les Américains
appellent le "above the line " ("la surévaluation"),
les cachets qui font de nos talents, inconnus au-delà de nos
frontières, les mieux payés du monde.
Mais
à quoi servent de tels cachets si les résultats ne se matérialisent
pas en recettes économiques ? En réalité, ils permettent d'obtenir
le financement des télévisions. Black Swan se finance sur le
marché. Il n'y a dans son financement aucune obligation, aucune
subvention, l'acteur est donc payé pour ce qu'il vaut, 226 000
euros. Mesrine, en revanche, a besoin de ce financement pour exister,
ce qui explique que l'acteur se retrouve avec un pouvoir de vie ou de
mort sur le projet, et ce en fonction de sa valeur télé. Il réclame
donc sa part du gâteau. Lui sera payé entre 1 et 1,5 million
d'euros. Qui peut l'en blâmer ? Cela devrait vouloir dire qu'il
touche là le fruit de sa notoriété sur le marché télévisuel.
Sauf que le cinéma enregistre des contre-performances à la
télévision. Sans les obligations légales issues de notre système
public de financement, il y a bien longtemps que "Les Experts"
et la "Star Ac" auraient réduit à néant les cases
"Cinéma" des chaînes de télévision.
JETÉ
À LA VINDICTE PUBLIQUE
Est-ce
à l'individu qu'il revient de "réguler" le système sous
peine d'être jeté à la vindicte publique comme Gérard Depardieu
ou est-ce au CNC et à son ministère de tutelle de le faire ? A
l'heure où François Hollande veut que les patrons des grandes
entreprises publiques limitent leurs salaires, laissera-t-on les
"hauts salaires" du cinéma gagner plus qu'ils ne valent,
et ce grâce à de l'argent public, à un système unique,
exceptionnel de financement ? Est-il normal qu'un Daniel Auteuil,
dont les quatre derniers films représentent des échecs financiers
de taille, continue à toucher des cachets de 1,5 million d'euros sur
des films coproduits par France Télévisions ?
Le
fameux système d'aide du cinéma français ne profite qu'à une
minorité de parvenus. Mais jamais cela ne provoquera un scandale
aussi retentissant que l'exil fiscal de Gérard Depardieu. Les
miettes que laisse ce système réduisent en effet au silence ceux
dont le rôle serait de pousser l'analyse.
Une
idée simple : limitons à 400 000 euros par acteur - et peut-être
un peu plus pour un réalisateur -, assorti d'un intéressement
obligatoire sur le succès du film, le montant des cachets qui
qualifient un film dans les obligations légales d'investissement des
chaînes de télévision. Qu'on laisse à Dany Boon un cachet de 10
millions d'euros, si telle est véritablement sa valeur marchande.
Mais alors que ce soit en dehors de ces obligations. Et redonnons
ainsi à notre système unique et envié sa vertu en éliminant ses
vices.
Vincent Maraval
LE
MONDE | 28.12.2012
Vincent
Maraval, distributeur et producteur, fondateur de la société de
distribution de films Wild Bunch, dont il est directeur des ventes
internationales
Le
catalogue de Vincent Maraval
Wild
Bunch, créée en 2002, détient un catalogue de plus de 1 700 films.
Plusieurs films distribuésou vendus par Wild Bunch ont reçu des
distinctions : "The Artist", de Michel Hazanavicius
(Oscars, 2012),"La Part des anges", de Ken Loach, (Festival
de Cannes, 2012),"Mr Nobody", de Jaco Van Dormael (Mostra
de Venise, 2009), "La Saveurde la pastèque", de Tsai
Ming-liang (Berlinale, 2005)

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