Architecture Radicale | ECOLOGIE


Jacques Famery | PARIS | 1972

Dans les parages de 1968, les jeunes architectes du courant de l'« architecture radicale» s'attaquent à l'ordre établi, à l'académisme des institutions et aux grandes théories de la ville-campagne et de l'aménagement du territoire, héritées de la pensée du 19e et du début du 20e siècle : elles-mêmes réponses radicales en leur temps, elles sont repensées en fonction des nouvelles technologies, du refus du réalisme technocratique capitaliste ou socialiste, et s'imprègnent de l'air du temps, des idéologies de l'éco-contestation hippie, et/ou – selon les tendances - de celles de la révolte portée par la Nouvelle Gauche.


Tandis que les famines successives dans les pays du Tiers-monde interrogent les experts sur la capacité de la planète – polluée et malmenée - à pouvoir subvenir aux besoins d'une population toujours plus nombreuse : les questions relatives à l'environnement humain, l'écologie politique, la décroissance forgent alors une nouvelle aire – ère -d'inquiétudes et de réflexions.

Dans ce nouvel environnement, l'écologie occupe une place prépondérante, essentielle pour les architectes « radicaux », autant sur le plan théorique, que pratique, car si certains théorisent l'environnement futur "radical" de demain, d'autres, affiliés au mouvement, exigent l'utopie immédiate, et organiseront les communautés rurales – hippies, anarchistes ou communistes – dans les régions préservées de la modernité  [Ibiza, Goa, Hawaï ou Bali...] De même, dans les grandes villes, les Farmers streets revendiqueront l'idée de ville-verte, d'autres, celle d'un monde sans villes ; ils annoncent la disparition de l'architecture ou de l'architecte, villes en ruine,  champs envahissant les villes, tandis que le bétail – le mouton est une image récurrente dans les illustrations – s'approprie l'espace urbain, devenu pâturage.

9999 | projet de concours | Sauvetage de Venise | 1971

Street Farmer | 1972
ZZIGURAT | cité linéaire

L'ARCHITECTURE RADICALE


Entre 1966 et 1974 se développe en Europe un courant contestataire, qui ouvre l’architecture à des pratiques conceptuelles et artistiques, affranchies de toute finalité constructive. Si le critique d’art italien Germano Celant est le premier en 1972 à parler d’« architecture radicale » à propos de la scène florentine, le terme sera rapidement extrapolé à d’autres groupes, autrichiens, anglais ou américains. Déclinée à toutes les échelles – du domestique à l’urbain –, l’architecture se donne désormais comme un environnement en perpétuelle reconfiguration, inscrit dans le temps de l’action : une installation, un collage, une performance dans la rue, un article dans une revue, valent comme projets d’architecture  :« tout est architecture » déclare Hans Hollein en 1968.  

L'architecture « radicale » est une nébuleuse composée de plusieurs courants, parfois antagonistes, de groupes et de personnalités isolées, dont notamment : Hans Hollein, Walter Pichler, les groupes Haus-Rucker-Co et Coop Himmelblau en Autriche, Ante Farm aux USA, Archigram au Royaume-Uni, Archizoom, Superstudio, 9999, UFO, Ugo La Pietra, Sottsass, en Italie, et dans une certaine mesure le groupe Utopie en France. Il n'y a pas d'idéal type, certains architectes revendiquent l'apolitisme tandis que d'autres adhèrent ouvertement aux idées libertaires, anarchisantes ou marxistes. 

Ainsi, le groupe anglais Archigram se situe davantage dans la mouvance "love and peace" hippie, et revendique joyeusement le "fun" d'une nouvelle culture du désir et de son accomplissement immédiat. Les architectes italiens d'Archizoom trouvent modèles dans la revendication politique, et en appelle à la ruse d'Ulysse : la « théorie du cheval de Troie » consiste à rejeter le manifeste révolutionnaire au profit d'une pratique d'infiltration, plus pernicieuse et efficace sur le long terme  ; le groupe italien  Strum revendique ouvertement son affiliation à la Nouvelle Gauche, et adhère à la radicalisation de la lutte ouvrière prônée par Toni Negri. Le contexte politique « mouvementé » de l'époque doit, bien sûr, être pris en compte pour expliquer leur formidable succès, au sein des universités et – paradoxalement – au sein de l'establishment [exposition à New York, Biennale de Venise, publications dans les revues, etc.], ce qui leur sera reproché et, semble-t-il causera leur perte.

Leur dénominateur commun est une critique acerbe de la société, du cynisme de la réalisation achevée du capital, et leur refus à s'engager dans les voies – débiles – de l'utopie « sociale » architecturale, ou du pacifisme prôné par les courants hippies et néo-hippies, à différents degrés selon les personnalités ; l'utopie se borne à la critique du présent. Cette posture expérimentale et subversive est partagée par les groupes italiens comme Archizoom et Superstudio, qui refusent les valeurs consuméristes et choisissent la dérision pour dénoncer un appauvrissement généralisé de la création. En parvenant ainsi à ébranler les certitudes de la modernité classique, en réformant de fond en comble le mode de penser la ville et l’habitat, dans un rapport de confrontation à la société, les groupes radicaux ont renouvelé durablement le champ théorique et imaginaire de l’architecture. Pour D. Rouillard*, "l'architecture radicale montre précisément le basculement d'une architecture fondée sur le besoin et la construction à une architecture dont les références sont l'immédiat et la consommation, les objets mobiles et le plaisir du corps ; le passage d'une architecture conçue en termes de progrès social et de bonheur humain à une architecture de révélation du monde existant ». Ces caractéristiques communes de l'approche du projet – la prégnance du réel dans l'utopie – n'homogénéise pas pour autant la production."  

Mais si la plupart des propositions faites tiennent du manifeste inconstructible, composent avec l'ironie, illustrent les pires scénarios catastrophes et s'engagent dans l'utopie négative, certaines adoptent une pensée qui tout en amplifiant ou caricaturant la réalité, s'approche dans la théorie, du domaine du possible, du réalisable, voire du souhaitable.


L'ANTI-MÉGASTRUCTURE 



En 1964, l'architecte autrichien Hans Hollein expose son projet Aircraft-Carrier-City Enterprise dans le cadre des Transformations, une série de projets-collages. Ce porte-avions posé en pleine campagne est le manifeste de Hollein contre l'architecture fonctionnaliste, mais également contre les architectes théoriciens de la ville mégastructurelle, alors considérés comme l'avant-garde de la pensée urbano-architecturale ; il ne partage pas l‘euphorie des architectes de sa génération qui voyaient dans la mégastructure le moyen de résoudre le problème de la ville moderne au développement incontrôlé. Cela étant, les projets superstructurels de l'architecte Yona Friedman et plus encore de Constant-Debord seront autant de références et sources d'influence pour les radicaux.

Ce porte-avions voguant sur les champs, ready-made duchampien d'une « cité » - indiquée dans le titre -, peut être interprété comme une ville « guerrière », autonome, une machine monumentale dont le but n’est pas de créer un monde meilleur. On y lit l’ironie par laquelle Hollein se démarque ici des rêves futuristes pour réaffirmer la place de l’homme dans la ville obligatoirement dominée par les technologies et la communication. 
Selon Dominique Rouillard :

En 1950, la revendication d'une architecture du futur par les avant-gardes se fracasse contre la médiocrité esthétique et le fonctionnalisme primaire de la reconstruction. Une crise durable affecte alors la discipline. L'heure est aux interrogations drastiques : l'architecture a-t-elle encore un futur ? Ou qu'est-ce que l'architecture ? Autour des architectes Smithson, d'Hans Hollein, les courants qui émergent cherchent une nouvelle définition dans l'idée du produit, de mode, de fiction, de média. Surgit une nouvelle utopie : la mégastructure. Hybride colossal qui règle à la fois, et l'architecture, et l'urbanisme, et les infrastructures. Mais l'engouement des métabolistes japonais, de Yona Friedman ou d'Archigram pour ces grandes machines censées résoudre les problèmes à l'échelle planétaire, cède le pas à l'architecture radicale. Avec Archizoom ou Superstudio, on bascule d'une architecture conçue en termes de progrès social et de bonheur humain, à une architecture de la révélation du monde existant.


LA VILLE CHAMP


JANUSZ DERYNG

En France qui ne connaît aucun mouvement d'envergure affilié à la mouvance de l'architecture « radicale » – si ce n'est le groupe Utopie –,  ce sera l'urbaniste d'origine polonaise, Janusz Deryng, qui proposera dès le milieu des années 60, l'interpénétration de la ville et de la campagne, concrétisée dans le plan d'un « Paris des champs ». Selon Janusz Deryng :

« Banlieues, cités-jardins, unités de voisinage, villes satellites, jardins ouvriers, espaces verts urbains, sont diverses conceptions périmées. Les cités jardins et les jardins ouvriers constituent une vraie caricature de la nature. Le jardin ouvrier correspond à une conception sociale paternaliste. Quant aux espaces verts urbains, d'ailleurs insuffisants dans la plupart des villes, ils ont toujours un caractère artificiel. De plus, leur aménagement et leur entretien sont très onéreux, ce dernier s'élevant à 10 % par an des frais de création. Il est donc indispensable de trouver une formule nouvelle. » ; « En faisant les champs à l'intérieur d'îlots urbains, les jardins potagers disparaissent pour laisser la place à la production maraîchère et agricole. Avec la mécanisation, le travail des urbains et des ruraux ne diffère pas autant que jadis. Dans la Ville des champs, les paysans habitent la grande ville, tout comme les ouvriers et les employés habitent la campagne ».

Dans les plans de Deryng, si le centre économique et administratif de la cité est prévu en hauteur, l'habitat est en revanche réparti autour de vastes espaces agricoles, de telle façon qu'une façade donne sur la ville et une autre sur la campagne. Curieusement ce plan révolutionnaire revient à la conception de la ville médiévale, avec sa très grande densité de population sur des espaces limités, côtoyant d'immenses espaces libres. Dans une certaine mesure, l'Angleterre a d'ailleurs empiriquement conçu son urbanisme dans cette idée de Ville des champs, à tel point qu'il est fort difficile de savoir où finit Londres et où commence la campagne. Hyde Park étant, par exemple, un vaste monceau de campagne avec troupeaux de moutons, en plein coeur de Londres.


PLANTEZ !

Les questions relatives à l'environnement et à l'écologie urbaine avaient dès la première révolution industrielle été théorisées de manière admirable : l'idéologie naturaliste du président américain Thomas Jefferson, reprise dans le projet Broadacre City de Frank Lloyd Wright, la ville linéaire de Soria Y Mata, des désurbanistes soviétiques, de Le Corbusier, les garden-cities anglaises et nord-américaines,  les siedlungen allemandes du Bauhaus, les villes-territoires « limitées » des urbanistes soviétiques – et chinois -, les premiers kibboutz israéliens, et la construction en 1951 de Chandigarh en Inde, par Le Corbusier, etc., offraient aux concepteurs des années 1960, un solide héritage théorique et quelques expériences. Mais dans la décennie des années 60-70, il s'agissait déjà, pour les urbanistes, de "réparer" les villes meurtries par un développement chaotique, fruit de la spéculation, de la corruption ou du laisser-faire administratif, de l'emprise du capitalisme le plus prédateur sur les territoires. 

Les architectes "radicaux", dans de nombreux projets, préféreront comme thérapeutique les forces naturelles plutôt que l'architecture, et répondant aux invectives des Situationnistes [Ne travaillez jamais], célébreront la civilisation du plaisir et non celle du travail, et la fin de l'oppression de la consommation, sous-entendues dans les théories héritées. Dominique Rouillard, qui a consacré une longue étude sur l'architecture « radicale », analyse ainsi les propositions des architectes concernant l'écologie :

Substituer la nature (réelle ou fictive) à l'architecture est le « rêve » du moment. [...] Pour le sauvetage de Venise, le groupe 9999 comble les canaux et y installe des chèvres. Le même remède est préconisé pour Paris, où Jacques Famery plante la place de l'Opéra et la rue de Rennes, les transformant en pâtures pour les moutons ; il vaut aussi pour toute ville moderne anonyme qu'évoque le projet Via Appia du groupe d'architectes autrichiens Haus-Rucker-Co, dont le projet (1973) se focalise, comme dans un cadre, sur une rue broutée par du bétail.





9999 | projet de concours | Sauvetage de Venise | 1971

Max Peinter | Nature Still Draws A Crowd (1975) – signed : Suburban Press 

Se remémorant les événements de mai 68, renvoyant l'automobile à un état de détritus, libérant la ville - « C'était bon de voir les voitures utilisées comme des briques ou des pavés durant la révolution à Paris », Max Peinter place au centre de la ville industrielle une arène, dont le public assiste au spectacle donné par... une forêt.


ECOLOGIE RADICALE


Le groupe Street Farmer est à la marge de la mouvance "radicale", les jeunes étudiants qui le composent, propagent la nécessité d'un engagement  politique et écologique de l'architecture et de l'urbanisme plus pragmatique, activiste, et moins théorique. La revue qu'ils éditent - 2 numéros -,  propose une critique acerbe du capitalisme, prône l'unité sociale et annonce la fin de la dualité ville-campagne ; le thème récurrent est la destruction des villes par les forces naturelles : les buildings sont démolis ou transformés en bosquet et, comme dans les projets de Jacques Femery ou du groupe italien 9999, l'espace urbain est rendu à la nature, à l'agriculture et à nouveau, des troupeaux de moutons l'envahissent...

Dans cette démarche, la révolte verte anti-capitaliste, est menée autant par les intellectuels que les citadins, considérés ici comme des acteurs à part entière. Street Farmer énonce clairement son rôle : labourer les rues, pour réaliser « la métamorphose physique du sol urbain avec une radicalisation des modes de vie ». 













VILLES EN RUINES

Le scénario que choisit Haus-Rucker-Co s'oriente plutôt du côté de la revanche de la nature sur l'architecture, le nouvel enfer vert de l'architecte : dans Manhattan en ruines, seul subsiste encore l'Empire State Building, traversé par un arbre immense qui le maintient debout, et dont les branches et le feuillage forment le nouveau skyline. Dans le projet d'E. Sottsass, "La planète comme festival", rien ne subsiste du cataclysme ayant dévasté New York, et la jungle envahit la mégapole : "La décentralisation explosive de la distribution des biens de consommation a pulvérisé les villes, les a éliminées de la face de la Terre. Elles ont été mangées par la jungle, par les grands fromagers, par le désert".  La tragédie de Tchernobyl survenue en 1986, démontre que leur vision négative s'est avérée, hélas, prophétique. 


Haus-Rucker-Co et K. Pinter | 1971

En Italie, l'urbanisme prédateur du capitalisme - parfaitement illustré en 1963 par le film Mani sulla Città - se caractérise par un chaos urbain orchestré par la recherche du profit maximum, au détriment de l'environnement, des quartiers anciens de la ville héritée, y compris les monuments historiques et les habitants,  et, plus grave, de la sécurité : dans le sud du pays, nombre de constructions neuves ne résistent guère aux secousses de tremblements de terre - nombreux en Italie -, Naples connaît encore des épidémies de Cholera et une difficile gestion des déchets, tandis qu'au nord, en 1966, de graves inondations ravagent la plaine du Pô - Florence est submergée - ainsi que Venise. 




Dominique Rouillard analyse ainsi la réponse faite par Superstudio :

Dans le Livre des exorcismes figurent tous les détails des opérations de sauvetage des centres historiques italiens (Pise, Venise, Milan, Florence, Naples, Rome [1971-1972]). Rome se voit submergé par les ordures déversées afin de préserver ses ruines, qui sont chaque jour endommagées par la pollution atmosphérique. La décharge créé les fondations pour construire une nouvelle ville, tout en offrant des lieux de fouille, riches en traces de notre civilisation pour les archéologues du futur. Comme toujours les calculs sont précis : "Vingt ans pour remplir totalement la zone". Le projet pour Florence joue sur la notion même de restauration, pour laquelle l'idéal serait de retrouver l'"état d'origine". A l'échelle de la région, la restauration vise à restituer la géologie du site à la fin de l'ère tertiaire, quand la vallée était occupée par un vaste lac. Grâce à la construction d'un barrage en amont de l'Arno, les eaux inondent la ville, transformées en station balnéaires. Arguant du fait que l'inondation du 4 septembre 1966 a rendu à Florence une célébrité perdue, Superstudio transforme l'événement tragique en sauvetage, par l'engloutissement de toute l'architecture qui n'importe pas - une sorte de sélection naturelle, le jugement de l'architecture, éternelle quand elle émerge. [...]

Les "Collines d'ordures pour ville de plaine" du groupe Archizoom accusent les actes quotidiens de violation du paysage - à moins qu'elles ne désignent la seule qualité qui importe vraiment : celle de la gestion des déchets.




LE TERRITOIRE MAGIQUE


Dominique Rouillard, ouvre ainsi son chapitre à propos de l'écologisme de leurs propositions, sur le groupe anglais phare de l'architecture radicale :

Archigram quitte une vision conquérante de l'aménagement du territoire pour une recherche de préservation narrative du paysage. La nature, le territoire dans toutes ses géographies, se révèle comme l'espace public par excellence, que chacun possède et partage avec tous. Ove Arup, membre du jury du concours de Monte Carlo remporté par Archigram, appelle en 1970 à prendre conscience que la planète n'est pas seulement menacée par l'épuisement de ses réserves énergétiques, mais qu'elle est aussi saturée d'aménagements. Il annonce la fin de la "bataille de l'homme avec la nature", incitant tous les ingénieurs à prendre en charge l'"administration du territoire conquis". L'architecture radicale est aussi un projet d'instauration du site, jusque-là assimilé à tort à une recherche d'homogénéisation du territoire, dominante dans les projets du courant mégastructurel. A la suite de Buckminster Fuller et des artistes du Land art - qui ont arpenté tous les territoires, y compris les plus plats et les plus désertiques -, l'architecture radicale prend désormais pour site la terre entière. 

A la fin de la décennie soixante, les mégastructures disparaissent : seuls subsistent les réseaux technologiques qu'Archigram et Superstudio cherchent à intégrer et à dissimuler dans une nature retrouvée, réinventée ou reflétée. L'écologisme qui marque leurs projets s'inscrit dans la ligne du discours messianique de Fuller, qui prêche depuis les années 1930 les économies d'énergie et de coût de construction : « C'est notre survie même qui dépend de l'utopie écologique, sans laquelle nous serions détruits », affirme-t-il à nouveau en 1971 W. Chalk.

La dimension paysagère représente alors une préoccupation esthétique nouvelle pour aborder le territoire comme lieu de séjour et de passage de l'humanité errante. La réflexion sur le projet se déplace de la conception de structures idéales visant une occupation minimale de la terre, et du rêve moderniste de l'immatérialité, vers la possibilité d'un geste toujours plus modeste vis-à-vis de la nature.


Une technologie étroitement liée à la nature, et qui se substitue à toute autre forme de construction, innerve le territoire : aux technologies du téléphone, de l'informatique, de la robotique, s'ajoutent les infrastructures routières et l'automobile, qui ne disparaissent jamais totalement de ces fictions. L'éradication de l'architecture de la surface de la Terre et l'avènement de son substitut technologique sont désormais postulés, et non plus projetés. La technologie existe : son intégration par l'architecture suppose de la camoufler, et non plus de la représenter. Le projet repose sur les réseaux qui parcourent en sous-sol la Terre entière, reliés par satellites à l'espace inter-planétaire (la technologie de l'Internet, testée en 1969 par des étudiants de Berkeley est complètement présente dans Education, de Superstudio, l'un des projets des « Actes fondamentaux » de 1972). L'architecte se concentre sur ce qui émerge, comme si la question du traitement du sol se posait alors même que l'architecture se retire. Que reste-t-il ? Le projet devient une interrogation sur un aménagement de surface, lié à la vision et au corps. À l'utopie du sens (le projet social de l'utopie), se subsiste une utopie de surface, technologique et émancipatrice, immédiate, sans promesses ni prouesses, mais sensuelle, au service d'un corps jouissant – comme le proposent également les divers casques sensoriels ou transformateurs d'environnement élaborés à partir de 1967.

Pour atteindre ce rêve d'une Arcadie affranchie de l'architecture, il faudra en passer par une série d'expérimentations sur les limites de la conception architecturale. L'exploration de ce « territoire magique » sera menée parallèlement par des artistes et architectes, chacun dans la logique propre à sa démarche. Etrangement, en France, la relation entre le revendication à l'individualité, que permet mai 68, et l'architecture ne s'établira pas, sinon à la marge, tardivement et sans inventivité architecturale, avec le groupe Utopie. L'action se veut alors politique et sociale. La proximité entre art et architecture, largement établie en Italie par les revues d'architecture – dont Domus et Casabella – fera en France l'objet d'une redécouverte relativement récente.



Ainsi David Greene, un des fondateurs d'Archigram, propose en 1969 le projet LAWUN - Locally Available  World Unsen Network - [Réseaux mondiaux invisibles accessibles localement] -, néologisme de lawn, pelouse en anglais ; l'idée est d'équiper la Terre entière d'un réseau enterré invisible, dissimulant des appareillages distribuant par des discrets orifices "comme ceux d'un terrain de golf", ou bien camouflés dans les troncs d'arbre, les rochers - artificiels ou non -, le plus grand nombre de services, tels que l'air frais et chaud, téléphone, musique, film, bikini, parasol, mobiliers et abris pneumatiques, etc., payable en carte de crédit. Conçu à l'origine pour le concours de Monte-Carlo, ce projet lauréat, qui proposait également des équipements semi-enterrés recouvert de pelouse, est selon Rouillard :

" L'effacement des traces laissées par le passage des hommes. Si l'événement a bien lieu, pour Archigram, 'le lieu' n'existe que dans l'esprit. Le site retrouve instantanément son état d'origine par la dissolution automatique de toutes les structures installées à titre provisoire [...] De l'événement, écrit D. Greene, 'il ne restera rien qui puisse indiquer qu'il a eu lieu. La scène naturelle demeurera inchangée'. Pour lui, la photographie d'un pêcheur assis au bord de l'eau, les yeux fixés sur l'écran d'une télévision portative posée à côté de sa canne à pêche, 'rassemble la plupart des images et des sources qui produisirent le projet'. Cette image vaut à la fois comme référence et comme représentation du projet. [...] D. Greene met en parallèle ses projets de camouflage technologique et les installations réalisées par Robert Simthson dans le Yucatan - dont seule la photographie conserve la trace après leur enlèvement - et lui emprunte le concept d'une architecture de l'absence. [...] Le nomade moderne parcourt ainsi l'ensemble de la planète, grâce à des installations éphémères - et non moins sophistiquées - : "toute la surface du monde peut fournir le même service" (Archigram n° 8). 





SUPERSURFACE

Superstudio s'inspira du Lawun d'Archigram et proposera dans le projet utopique Supersurface [1971] une réponse hallucinée aux interrogations de l'architecturale radicale : la mort de l'architecture, instrument de domination et symbole du capitalisme, en faisant intervenir les technologies contemporaines et futures, sur le corps humain ; pour Superstudio, il s'agit de "nouvelles symbioses : le cyborg, les possibilités de développement de la biologie, de la biochimie, etc..., les modifications et les mutations, l'élimination des barrières spatiales (agoraphobie, claustrophobie), les potentialités offertes par les mécanismes de thermorégulation, de régénération des cellules, etc." La retranscription architecturale de leurs recherches est finalisée par une grille, une surface plane au sol infinie, délimitée par les reliefs, et comprenant un ensemble de réseaux et de flux permettant un contrôle total de l'environnement par l'énergie (barrières thermiques, radiations) et ceux nécessaires aux habitants nomades (eau, électricité, téléphone, internet, etc.). Une grille universelle où les nomades, génétiquement modifiés et sous l'emprise de drogues mais libérés des contraintes du travail,  se connectent, se branchent. La transformation physiologique du corps humain, note Rouillard est "conditionnée pour se brancher à l'architecture, ramenée à la simple existence et à l'action d'une grille [...] L'architecture devient ainsi bi-dimensionnelle : le Monument s'aplatit et les êtres humains apparaissent. La grille est au sol, elle est le sol - résultat d'un processus du design dans tous les domaines. Infrastructure idéale, elle fournit la possibilité d'une vie urbaine sans, à la base, l'érection de structures tridimensionnelles.[...] La présence matérielle de l'architecture est une obscénité : D. Greene va jusqu'à parler de la "pornographie" des bâtiments, et Superstudio, de libérer l'homme de la "bestialité de l'architecture". 







LE RADICALISME RAISONNÉ

En 1974, le mouvement est d'ores et déjà moribond. La plupart des groupes se séparent et s'engagent vers d'autres voies plus réalistes : l'architecture radicale n'intéresse plus, peut-être du fait de la crise économique de 1973, et de son penchant à "trop" fréquenter l'establishment académique. Un des derniers projets du groupe Haus-Rucker-Co, Moutains in the City, modère les préceptes fondateurs et tente de se placer entre utopie raisonnée et réalisme ; il marque la fin de ce que certains critiques considèrent comme la dernière avant-garde architecturale. Coop Himmelbau est le seul groupe survivant encore en activité ; Hans Hollein, le précurseur, s'engagera dans la voie de l'architecture post-moderne, préférant les affligeantes colonnes doriques  - dorées. 





RECUPERATION

Le propre du capitalisme est de s'approprier les idées qu'elle que ce soit leur provenance, leur nature et les re-modeler ; ce sera l'oeuvre du jeune architecte Rem Koolhaas qui participa brièvement à la toute fin du mouvement,  et s'inspira largement de leurs travaux, mais en reléguant la critique politique à un rôle subalterne, et en les adaptant - efficacement - au monde politico-financier qu'ils combattaient avec acharnement. Ironie de l'histoire pour ces « radicaux » qui savaient apprécier les critiques ou se réclamaient de la pensée de Guy Debord : Rem Koolhaas, héritier ou véritable pilleur d'idées et de concepts, les a érigé - avec talent - en tant qu'architecture spectaculaire "décomplexée" dédiée, entièrement dévouée à l'ultra-libéralisme.... 


OMA - Rem Koolhaas | Concours Paris Axe de la Défense | 1991




SOURCES & EXTRAITS

* Dominique ROUILLARD
Superarchitecture
le futur de l'architecture 1950 - 1970
Editions de La Villette

Un bel ouvrage, essentiel pour aborder l'architecture radicale, mais qui hélas, évacue complètement - et intentionnellement - le contexte social et politique des pays concernés : ne sont pas évoqués, par exemple, les crises - exceptionnelles - du logement à Londres et en Italie et leurs conséquences directes : les bidonvilles et les taudis, les très importants mouvements squatters à Londres, à Amsterdam (le mouvement Provo), les occupations illégales dans toutes les grandes villes de l'Italie, et les phénomènes de construction "abusive" [construction d'une maison sans permis], etc. De même, que sont peu évoquées - voire déformées - les magistrales critiques de Manfredo Tafuri, Argan, Cacciari, Colin Rowe, etc, portées contre l'architecture radicale. Ses graves lacunes falsifient et recomposent ainsi à la convenance - politique - de l'auteure, l'histoire mouvementée de cette période où la contestation politique s'enivrait avant tout, des mouvements citoyens, de leur spontanéité, et de leur grande vigueur à lutter activement et sans concessions pour le droit au logement, pour le droit à la ville.







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