HAITI | République des ONG



Les ONG sont la nécessité d’un ordre mondial, le vecteur de la domination et les agents de formatage de cet ordre. [...] L’activité des ONG aujourd’hui se compare à celle des prêtres de l’Église catholique lors de la 2e révolution industrielle, qui transmettaient aux pauvres ce message : “Acceptez votre sort, vous serez récompensés dans l’au-delà. [...]
Les ONG empêchent la révolte des masses par la solidarité. Elles louent leurs services aux pays donateurs. 
Daniel Holly de l’Université du Québec à Montréal | 2012

Trois articles chronologiques à propos du rôle controversé des ONG à Haïti implantées depuis le tremblement de terre survenu en janvier 2010, accusées par la plupart des observateurs de prendre la place de l’État – supposé corrompu - et d’être ainsi responsables de sa faiblesse.

Christophe Wargny
L’urgence s’éternise : Haïti entre Dieu et ONG
janvier 2011

Reconstruire l’Etat pour reconstruire le pays, tel était l’objectif de l’élection présidentielle haïtienne du 28 novembre 2010. Mais le scrutin, dénaturé par la fraude, par les conséquences de l’épidémie de choléra et par la tutelle étrangère, a plongé le pays — déjà ravagé — dans une nouvelle crise, politique cette fois.

L’aéroport international Toussaint-Louverture s’est refait une santé. Propre et presque accueillant. Avec escaliers roulants et boutiques hors taxe. Des couloirs mobiles comme il n’y en eut jamais avant le séisme vous mènent directement de l’avion à l’intérieur. Espoir : la reconstruction a commencé, les milliards annoncés ont enfin atteint leurs premières cibles. On imagine les bulldozers, les pelleteuses et camions de chantier à la besogne. On se prend à penser qu’ils expliquent le blokus, cet embouteillage monstrueux que le chauffeur de taxi vous annonce d’emblée comme permanent.

Mais non. La restauration de l’aéroport constitue, avec le déblaiement des artères principales, le seul projet qui se soit concrétisé en douze mois : la reconstruction n’a pas commencé. Contrairement aux édifices les plus solides d’une capitale désormais dévastée, le pouvoir de la classe politique et économique qui étrangle ce pays depuis deux siècles a résisté au séisme du 12 janvier 2010. Kleptomanes jusque dans les mots, elle s’est approprié celui de « refondation », qui structurait le projet du mouvement social de refonte des structures de l’Etat… et l’a vidé de son sens. La « refondation », pour l’heure, c’est la continuité.

On connaît les chiffres d’un désastre aggravé par l’inertie (ou l’inconscience ?) d’une caricature d’Etat dépourvue de structures, de moyens et de légitimité politique. Autant qu’à la tectonique des plaques, c’est au chaos urbain, à l’absence d’infrastructures dignes de ce nom que l’on doit ce macabre décompte : trois cent mille morts, autant de blessés, plus d’un million de déplacés, la plupart dans des centaines de camps autour de la capitale.

Les images de Port-au-Prince montrées par la télévision — à la recherche du pire — ont donné l’impression d’une ville rasée. Le crescendo dans l’horreur nourrissait l’audience. La réalité est autre ; elle n’en est pas moins tragique. Quelques îlots, notamment les bâtiments publics à étages, sont entièrement détruits. Dans les vieux quartiers du centre et de l’ouest, trois maisons sur quatre ont plus ou moins résisté. Quand on gravit les mornes environnants (l’altitude géographique correspond grosso modo à la stratification sociale), les dégâts sont moindres. Le confirme un travail promptement mené par des centaines d’ingénieurs haïtiens et étrangers au moyen de tampons collés aux édifices : vert (habitable), orange (travaux indispensables) et rouge (à détruire). Plus on s’élève, plus le vert prédomine… En bas, c’est le rouge. Ou les camps.

Dès l’arrivée, on les voit, on les respire, tant ils sont nombreux dans la zone proche de l’aéroport, sur les terrains plats de la Croix-des-Bouquets, de Tabarre et de toute la plaine du Cul-de-Sac. L’agencement des bâches de plastique dans lesquelles s’engouffre le vent forme d’immenses vagues bleues et blanches, parfois mouchetées des couleurs inattendues d’autres matériaux protecteurs. Les camps, hier préférés aux quartiers du bord de mer ou des collines les plus pentues — ces immenses bidonvilles qui s’étendent inexorablement depuis des décennies —, commencent à leur ressembler.

Une succession de tentes si serrées qu’on peine à glisser une table en plastique entre deux toiles. Promiscuité extrême, conditions de vie oscillant entre l’insupportable et l’épouvantable. Et ce malgré une aide extérieure « d’urgence » et « massive ». Le visiteur n’est pas encore parvenu dans le centre de Port-au-Prince qu’une certitude s’impose à lui : au rythme actuel des décisions et des décideurs, l’« urgence » pourrait s’éterniser.

Le confort des golfeurs profite aux réfugiés

Le terrain de golf de Pétionville, un lieu autrefois très couru de quelques-uns. Trente mille personnes y ont trouvé refuge. Avantage sur d’autres camps : les paysagistes, soucieux du confort des golfeurs, l’ont agrémenté de superbes ombrages — efficaces pour protéger les nouveaux arrivants du soleil qui darde entre deux averses — et d’amples allées, qui facilitent les déplacements alors que le chaos règne ailleurs. Les sentiers sont bordés de murs de sacs de sable, pour guider les eaux pluviales dévastatrices. Et puis, Pétionville, ce sont quelques salles de classe improvisées, une clinique pour enfants, assez de points d’eau pour tous, un cybercafé certains jours et des réfugiés relogés pas trop loin de leurs quartiers d’origine.
Les organisations non gouvernementales (ONG) assurent l’approvisionnement en eau potable et les soins, vident les latrines et fournissent des fontaines mobiles. Comme ailleurs, la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah) — arrivée à la suite du renversement du président Jean-Bertrand Aristide, après l’intervention des Etats-Unis et de la France, en 2004 — est là. Mais, comme ailleurs, point d’Etat haïtien ! « Un ministre ici ? Jamais vu, assure un réfugié qui participe au conseil du camp. Ils ont peur, peut-être, des réactions… »
Pétionville fait figure d’exception : tous les camps ne sont pas aussi bien lotis. Et pourtant. Les toiles résistent mal aux orages. Elles abritent moustiques, rats et autres parasites. Parce que la vie — ou le sens de la survie — reprend très vite le dessus, le petit commerce se développe — vente de canne fraîche, de coca, de clairin (une eau-de-vie à base de canne à sucre), de savon —, tout comme les cantines et des balbutiements d’artisanat. Les petits trafics prospèrent le long de venelles malodorantes.

Par temps sec, les matières fécales forment partout l’essentiel des particules en suspension. Tout comme l’eau souillée, elles transportent le bacille du choléra qui vient de faire son retour dans l’île après une absence de près d’un siècle. Maladie relativement aisée à prévenir — avoir accès à de l’eau saine et pouvoir se laver les mains limitent les risques —, elle fait ici des ravages. Mi-décembre, près de cent mille personnes avaient été touchées, trente-quatre mille hospitalisées. On dénombrait plus de deux mille deux cents décès. Tomas, le cyclone qui a balayé l’île le 5 novembre, a favorisé la propagation de la bactérie. Partout, les fosses septiques débordent et mêlent leur boue aux immondices charriées par les orages. Réceptacle des eaux furieuses et des ordures qu’elles entraînent, les camps deviennent d’immenses cloaques en proie aux vibrions cholériques.

Mais d’autres prédateurs rôdent : les propriétaires fonciers. Au golf, maniant l’intimidation, ils ont chassé les déplacés installés sur des terrains adjacents. Les escarmouches se multiplient : les terrains vacants valent désormais de l’or. La spéculation va bon train, portée par la flambée des prix de l’immobilier. La destruction de beaucoup d’archives lors du séisme, l’incertitude quant aux titres de propriété, l’absence de cadastre dans tout le pays promettent d’innombrables conflits.

Des locations ? Les prix ont triplé. Logique : l’offre a baissé et la demande enflé. Les ONG, prises par l’urgence, n’ont guère le choix. Des fortunes nouvelles se bâtissent. Les anciennes, celles des oligarques, se consolident. Comme le résume un médecin, « la solidarité des premiers jours a fait long feu. On en arrive à une conséquence inattendue : les inégalités s’aggravent ! ». Elles sont déjà les plus extrêmes des Amériques.

Le premier objectif : déblayer. Des escouades de tee-shirts aux couleurs des ONG s’acharnent autour des gravats, armées de pelles et de balais qui tiennent lieu de grues et de bulldozers. Sisyphes tropicaux, ils entassent le jour ce que l’averse tropicale éparpille la nuit. C’est peu dire que la productivité est faible. Les ordures, empilées, propagent les pires diarrhées. Chacun le répète : au rythme actuel des camions, dix ans ne suffiront pas à évacuer la caillasse.

Passer des tentes à des abris provisoires (durée de vie prévue : de trois à cinq ans) en bois, plastique et tôle permettrait pourtant de jeter les bases d’une vie moins précaire. La construction de cent quarante mille cabanes de ce type — les T-shelters — est prévue, financée même, à raison de 1 500 euros l’abri de quinze mètres carrés. Mais où ? Sur quels terrains ? Et obtenus comment ? Réquisitionnés ? Achetés en sous-main ? En Haïti, la « politique du logement » s’orchestre entre cinq ministères différents. Au mieux, c’est la cacophonie. Dans les faits, elle n’existe pas. Résultat : seulement onze mille cabanes édifiées en onze mois ! Quand le dernier abri sera terminé, le premier sera hors d’usage… D’autant que le nombre de « campeurs » ne diminue pas.

Des organisations connues de tous mais pas de l’Etat

En janvier dernier, le séisme avait provoqué un exode urbain. Les provinces avaient alors accueilli près d’un demi-million de personnes, tentant, avec l’aide des ONG déjà sur place et des communes (sans ressources propres), de fournir écoles, logements, services médicaux, d’organiser distributions alimentaires, chantiers, soins psychologiques… Les familles se sont serrées pour recevoir leur parentèle. Parfois jusqu’à épuisement des économies. Conséquences : appauvrissement des provinces et incapacité à contrarier une vieille pesanteur, l’hypercentralisation.

Au bout de quelques mois, 80 % de ceux qui avaient quitté la capitale pour la province ont fait le chemin inverse. Même limités, les services qu’on sait pouvoir trouver dans la capitale — y compris dans les camps de fortune — valent mieux que l’environnement d’une bicoque incertaine à la campagne. La migration intérieure a repris son sens habituel et son rythme infernal. Les camps n’en seront que plus durables.

Depuis longtemps, pour la majorité des Haïtiens, le service public ce n’est pas l’Etat : ce sont les ONG. Avant le séisme, le Programme alimentaire mondial (PAM) nourrissait près de deux millions d’Haïtiens, la diaspora peut-être autant (1). La catastrophe n’a fait qu’intensifier cette dépendance. Qu’on le veuille ou non, à Port-au-Prince, les ONG représentent la condition de la survie.

Au milieu des agences de l’Organisation des Nations unies (ONU), dix mille associations de solidarité soutiennent Haïti depuis le monde entier. Plus d’un millier opèrent sur place. La moitié sont inconnues de l’Etat, mais leurs logos identifiés par tous les Haïtiens.

Venues, à l’instar des colonialismes de jadis, des deux côtés de l’Atlantique, elles sont présentes dans la quasi-totalité des camps. Parc automobile luxueux, logistique coûteuse qui participe au blokus d’une agglomération au bord de l’apoplexie. Ce sont elles qui assurent un « travail contre salaire » à plus de cent mille citoyens chargés du déblaiement. Le salaire de 200 gourdes (à peine 4 euros) par jour constitue un pactole, que le président René Préval avait trouvé en 2009 trop dispendieux pour l’économie haïtienne et qu’il avait refusé, malgré une longue lutte sociale. Mais, en Haïti, les ONG sont plus puissantes que l’Etat.

L’humanitaire constituait un tiers du produit intérieur brut (PIB) en 2009. Des centaines de milliers de personnes en vivent : non seulement les salariés, mais aussi leurs familles. Certains blan — étrangers en créole — en vivent même très bien : les Haïtiens peuvent le mesurer dans les restaurants ou les poubelles de Pétionville, encore assez riches pour nourrir les plus pauvres. D’ailleurs, le souhait de tout diplômé haïtien, c’est d’émigrer (2) ou de rejoindre une ONG. En 2009, après des années d’« aide » supposée faciliter son développement, l’Etat haïtien dépendait encore à 60 % des institutions internationales pour équilibrer son budget ordinaire. Il faut dire que, même en progrès, le recouvrement des impôts abandonne toujours beaucoup à la corruption. Entre 2008 et 2009, 300 millions de dollars issus des remises tarifaires accordées par le Venezuela dans le cadre de l’accord Petrocaribe disparaissaient. Et presque autant dans des marchés de travaux publics.

A côté des associations se multiplient les Eglises (qui sont parfois elles aussi des ONG). Profitant de l’absence de l’Etat, évangélistes, pentecôtistes et consorts font aujourd’hui un tabac.
Cet après-midi-là, les fidèles sont rassemblés par milliers à Carrefour, dans la banlieue de Port-au-Prince. La sono crache une musique rythmée dont tout le quartier profite. La foule amorce quelques pas de danse. Suivent les sermons de révérends américains, traduits en créole : chants, scènes de liesse, lecture et commentaire de la Bible par des pasteurs locaux formés en moins d’un an. On touche les malades, nombreux. Des « miracles » ont lieu. Surtout, on remercie le Seigneur pour le repas qu’il nous accorde chaque jour par le biais de ces militants de Dieu : « Croyez et vous serez sauvés. »

Aux évangélistes et pentecôtistes s’ajoutent les Témoins de Jéhovah et les adventistes du septième jour. Sans compter les ministres de cultes autoproclamés. Il en naît à tout instant. L’armée céleste joue les avant-gardes, les commissaires religieux : « A bas les péristyles (les temples vaudous), ces lieux de satanisme ! » Est-ce d’ailleurs un hasard si Dieu a frappé les bâtiments publics, la cathédrale, défenestré l’archevêque en sa demeure ?

Le catholicisme est maintenant minoritaire. Laënnec Hurbon, sociologue des religions, estime qu’il ne représente plus que 45 % de la population (contre 75 % en 1986) : magie, thaumaturgie, culpabilisation, nouvelles formes d’indulgences, l’évangélisme offre des réseaux de solidarité plus étroits que l’Eglise catholique. Ici, les jeunes sans avenir en trouvent un, d’apparence moderne. Décourageant toute révolte et annihilant toute possibilité d’une refondation politique de la société haïtienne. L’objectif des missionnaires ? Faire de l’imaginaire un bouclier face à la réalité : cultiver l’émotion, éradiquer la réflexion. On est passé, en trente ans, de l’émergence d’une théologie de la libération — incarnée par M. Jean-Bertrand Aristide, président en 1991, puis de 1994 à 1996 et de 2001 à 2004 — au culte de la résignation.

Ici, on sait que, pour l’avenir, « se blan ki desid »

La période d’urgence s’achève ; pourtant l’urgence s’aggrave. Chacun comptait sur la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH), coprésidée par M. William Clinton, envoyé spécial de l’ONU, et par le premier ministre Jean-Max Bellerive, pour assurer le relais. Résultats décevants : peu de projets entérinés, coordination médiocre entre les bailleurs, mise à l’écart de la société civile haïtienne, mauvaise volonté des Etats à tenir leurs promesses, fascinante disposition de leurs dirigeants à « placer » leurs entreprises. Ils paraissent bien loin, les 10 ou 15 milliards de dollars annoncés. Seuls 10 % des dons ont effectivement été collectés. Dans ces conditions, du cadastre à la formation des maîtres, des hôpitaux au soutien à l’agriculture, les projets ne sont que partiellement financés. Et rarement bouclés.

Les élections ? Les préoccupations de la population sont ailleurs, décalées : un abri, un djob et de l’hygiène. Avec le sentiment qu’Haïti est un pays qui ne s’appartient plus. Que l’avenir, « se blan ki desid » (c’est l’étranger qui décide). Reconstruction, recréation, refondation ? L’avenir se nomme plutôt rafistolage, y compris de l’ordre ancien : comment renforcer un Etat dont le fonctionnement est structurellement malsain et déficient ? Quels moyens donner à un système politique basé sur le clientélisme, garant d’une société à deux vitesses ? Il suffit de profiter du blokus pour observer : de rutilantes 4 5 4 climatisées aux vitres teintées et des smartphones pour quelques-uns, la marche à pied ou la brouette pour les autres. La classe politique, à quelques éléments de modernité près, ne change pas.

Christophe Wargny
Maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), Paris. 
(1) Le dernier budget de l’Etat dépassait à peine 2 milliards de dollars, soit cinq jours de guerre en Irak au milieu des années 2000. D’après la Banque interaméricaine de développement (BID), la diaspora fournit 16 % du produit intérieur brut (PIB).
(2) Selon un rapport de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), en 2007, pour cent nouveaux diplômes décernés en Haïti, quatre-vingts anciens diplômés émigraient, notamment en Amérique du Nord.



Max E. Chauvet
Haïti, la république des ONG
Le Nouvelliste | 03.02.2011 |

Un an après le séisme, Port-au-Prince est investie par les humanitaires, qui agissent sans concertation. Cri d’alarme du directeur d’un quotidien local.

Honnêtement, à la question “Où en est Haïti un an après le séisme ?”, je n’ai qu’une réponse : je ne sais pas. Officiellement, la reconstruction est lancée. Mais comment reconstruire avec un Etat plus faible qu’il ne l’était avant et une myriade d’organisations non gouvernementales qui lui font concurrence ?

Ce sentiment de gâchis extraordinaire que nous éprouvons un an après le séisme est bien le résultat de cet affrontement entre l’Etat haïtien, la société civile haïtienne et le secteur privé haïtien, qui ne disposent pas de beaucoup d’argent pour des actions sur le terrain, et les ONG, qui en reçoivent beaucoup mais n’ont aucun plan d’ensemble, ne sont astreintes à aucune supervision haïtienne, ne participent à aucune intégration dans un projet haïtien de reconstruction. Pas encore, du moins. Ce modèle sans nom ni base théorique qui se met en place en Haïti est unique au monde.

Dans deux secteurs en particulier, Le Nouvelliste a pu constater les ravages causés par la mauvaise utilisation de l’aide : le secteur de l’eau et celui des soins de santé.

Lavé men siyé atè”

Des centaines de millions de dollars ont été dépensés pour apporter de l’eau aux centaines de milliers de sinistrés qui logent dans les camps de la région métropolitaine de Port-au-Prince, entre Cité Soleil et Léogane principalement. Ces millions de dollars sont venus renforcer un système archaïque de pompage de la nappe phréatique. Ce transfert massif d’argent frais, le jour où il s’arrêtera, ne laissera que ruine et désolation. Aucun système d’adduction ou de traitement de l’eau ne sera installé. Tout redeviendra comme avant.

En ce qui concerne les soins, des médecins et des médicaments ont été envoyés du monde entier, des hôpitaux de campagne et des unités d’urgence mis en place. Cependant, les hôpitaux haïtiens du petit système de santé à dominante privée qui ont souffert des ravages du tremblement de terre n’ont reçu aucune aide, sinon qu’il existe un programme que l’Etat haïtien essaie de mettre en œuvre. Que s’est-il passé ? Avec leur budget infini et généreux, les ONG médicales ont mis en place un système de soins de qualité gratuits et ont débauché sans restriction les cadres qui faisaient marcher le secteur. On ne peut pas se plaindre que des professionnels de santé aient trouvé du travail et reçu de meilleurs salaires pendant que les hôpitaux n’étaient plus que décombres, ni que les malades reçoivent des soins gratuitement. Mais que se passera-t-il quand une autre urgence appellera les ONG ailleurs ? Un jour, on fera le bilan des milliards dépensés en Haïti. Aura-t-on le courage de souligner tout ce qui se fait jusqu’à présent dans des programmes sans lendemain ? Acceptera-t-on de comparer les budgets, les moyens et les résultats ? Le développement doit être durable et les objectifs du millénaire auxquels Haïti a souscrit doivent fonder la philosophie de l’action de ceux qui nous aident. Il faut un schéma directeur et que les différentes actions s’y inscrivent, sinon, comme on dit chez nous, ce sera lavé men siyé atè (Se laver les mains et les essuyer par terre).

Bien entendu, il ne revient pas aux ONG, aux organisations internationales, aux pays amis d’Haïti de planifier ni d’exécuter les plans de développement en lieu et place des autorités haïtiennes. Mais la concurrence est déloyale. L’Etat, la société civile, le secteur privé disposent de moyens bien moindres que les ONG ou la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah), qui est en place depuis des années. Dans un récent article, nous avons cité un rapport américain du Disaster Accountability Project sur les activités des ONG en Haïti. Il fait état d’un manque de transparence dans leur mode de gestion. Très peu d’informations, a noté le rapport, sont disponibles sur la manière dont les ONG ont dépensé les millions de dollars collectés aux Etats-Unis après le séisme. Seules 38 des 196 ONG considérées dans le cadre dudit rapport ont rempli le questionnaire qui leur a été soumis. Ces 38 ONG ont collecté 1,4 milliard de dollars, dont environ la moitié n’est pas encore engagée. Seules cinq ont accepté de répondre à la question sur les intérêts que la somme collectée leur rapporte en la plaçant à la banque : 1,8 million de dollars.

Un désert d’information

L’absence totale de réponse de la plupart des ONG laisse perplexe Ben Smillowitz, directeur exécutif du Disaster Accountability Project. “Une telle situation va porter les gens à réfléchir avant de participer aux collectes de fonds après une catastrophe. Un meilleur partage d’informations peut augmenter la crédibilité des ONG aux yeux des donateurs”, confie-t-il au Nouvelliste. Ce rapport ne prend en compte que les ONG américaines qui interviennent en Haïti. Qu’en est-il des autres ? Je ne sais pas. Ce que je sais comme directeur d’un média, c’est qu’il y a un désert d’information quant au fonctionnement des ONG en Haïti et que rien ne les oblige à prendre leurs responsabilités ni à rendre des comptes. L’Etat, via l’Unité de coordination des activités des ONG du ministère de la Planification, ne dispose que d’une liste de 495 ONG opérant à travers les dix départements du pays, a-t-on appris lors de la conférence nationale sur l’aide humanitaire organisée récemment à Port-au-Prince par l’Observatoire citoyen de l’action des pouvoirs publics en Haïti (OCAPH). Selon la loi du 14 septembre 1989 en vigueur, les ONG doivent soumettre un rapport d’activité annuel à l’Etat haïtien. Seules 19 d’entre elles ont respecté cette exigence légale pour l’exercice fiscal 2009-2010. Voilà qu’un Etat réputé corrompu est en train d’être remplacé par des organisations peu transparentes… Cela n’augure rien de bon.

Max E. Chauvet
Directeur du journal Le Nouvelliste ; président de l’Association nationale des médias haïtiens (ANMH).




Julie Lévesque
Les ONG en Haïti : entre le bien et le mal.
Mondialisation.ca | juin 2012

Paternalisme, néocolonialisme, outil de domination de l’ordre mondial, voilà seulement quelques-uns des attributs et concepts accolés aux organisations non gouvernementales (ONG) lors du colloque sur le rôle controversé des ONG en Haïti, lequel a soulevé des passions le 15 juin à Montréal.
L’organisatrice Nancy Roc d’Incas Productions, a admis que ce colloque intitulé « Les ONG en Haïti : entre le bien et le mal », est « un colloque qui dérange ». Elle a salué la présence de plusieurs ministres haïtiens : « Ce sont eux qu’on accuse mais ils sont là aujourd’hui, ils nous prennent au sérieux », dit-elle avant de déplorer l’absence d’un grand nombre d’ONG québécoises.

« Les Québécois ont été les plus généreux donateurs et ils sont en droit de se demander où sont les fonds. J’ai contacté toutes les ONG, l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), et la plupart n’ont même pas pris la peine de me répondre. J’ai appris la semaine dernière que l’AQOCI tenait son assemblée générale aujourd’hui même. J’étais prête à payer pour que le programme du colloque soit affiché sur le site de l’AQOCI. On m’a répondu que ce n’était pas possible pour le technicien web…

« Lorsqu’une étude a été menée auprès des ONG par le Disaster Accountability Project (États-Unis), 80% des ONG ont refusé de rendre des comptes. On accuse souvent le gouvernement haïtien mais seulement 1% de l’aide s’est rendue au gouvernement. Pour chaque dollar canadien donné à Haïti, 6 sous seulement sont allés aux Haïtiens. Voici la vérité qu’on ne vous dit pas.

« La plupart des rôles de l’État ont été refilés aux ONG, les fonds sont dirigés vers d’autres gouvernements, vers des compagnies privées étrangères. Comment s’étonner que l’on qualifie Haïti de Far West des ONG! Il s’est développé en Haïti une forme de colonialisme humanitaire. Depuis 1986, Haïti est le pays qui a reçu le plus d’aide mais s’est appauvri. Et on accuse les victimes! Par ailleurs, les ONG haïtiennes ne reçoivent pas d’aide et pourtant ce sont elles qui connaissent le pays et les besoins de la situation. »

Mme Roc se défend de vouloir faire le procès des ONG. Le but de ce colloque est de « chercher des solutions et mettre en œuvre une coordination entre les acteurs, d’amorcer un dialogue, un nouveau virage ».

La faiblesse de l’État haïtien et la propagande voulant qu’il soit trop corrompu pour se voir allouer des fonds profite grandement aux ONG étrangères qui récoltent l’aide financière qui autrement irait à l’État. Ce dernier est davantage affaibli par cette pratique et les intervenants ont dans une grande majorité mis l’accent sur la nécessité du renforcement de l’État. S’il faut avoir les moyens de ses ambitions, le renforcement de l’État haïtien passe d’abord et avant tout par les moyens financiers.

« Est-ce la faiblesse de l’État qui a causé cette invasion d’ONG dans les compétences gouvernementales ou l’invasion d’ONG qui a contribué à affaiblir l’État? » Sans amener de réponse à la question que plusieurs se posent, le directeur exécutif de l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire, François Audet, conclut qu’il « faut revoir les paradigmes de l’intervention en Haïti ».

Daniel Supplice, ministre des Haïtiens vivant à l’étranger accuse plutôt l’instabilité politique d’être responsable de la faiblesse de l’État. Il n’a toutefois pas mentionné le rôle prépondérant des pays donateurs dans l’instabilité politique haïtienne.

Ce rôle antidémocratique des grandes puissances est également passé sous silence dans les grands médias qui n’osent même pas parler du coup d’État concocté par le Canada, les États-Unis et la France contre Jean-Bertrand Aristide en 2004 et préfèrent le qualifier de « départ » du président. Ce dernier, élu démocratiquement avec un pourcentage des suffrages à faire rougir n’importe quel dirigeant des pays qui l’ont chassé du pouvoir, faisait face à une insurrection armée et financée entre autres par le CIA. Quant à l’opposition politique, le gouvernement canadien a largement contribué à son financement :

Le gouvernement canadien a été fortement impliqué sur tous les plans dans le coup d’État. Le Canada, l’Union européenne et les États-Unis avaient supprimé toute aide au gouvernement Fanmi Lavalas tout en finançant ses opposants. Pire, le Canada a participé à la planification et à l’exécution du renversement du gouvernement et au kidnapping d’Aristide. La nuit du coup, 125 troupes canadiennes étaient sur le terrain à Port-au-Prince, assurant la sécurité de l’aéroport à partir duquel les soldats étasuniens forceraient Aristide à prendre un avion pour l’exil. Le Canada a aidé à installer le nouveau régime non élu et lui a fourni des millions de dollars d’aide. L’aspect probablement le plus honteux est que les troupes canadiennes et les policiers envoyés en Haïti ont activement appuyé la répression. (Nikolas Barry-Shaw, Dru Oja Jay, Paved with Good Intentions, 2012, p. xi. Traduction libre.)

En créant et en entretenant l’instabilité dans la Perle des Antilles, ces pays qui prétendent être les amis d’Haïti maintiennent l’État haïtien dans une condition de dépendance à l’aide internationale de laquelle ils sont les premiers à profiter puisqu’elle sert à stimuler leur économie plus que celle d’Haïti.

Dans une longue tirade à l’endroit du rôle des ONG et des pays donateurs intitulée « Au nom du pain, du fric et de la tragédie », Frédéric Boisrond, sociologue et chargé de cours à l’Université McGill a cité l’ancien président étasunien Bill Clinton qui, pour justifier les fonds alloués à l’United States Agency for International Development (USAID) avait fait valoir que l’agence d’aide internationale était d’abord et avant tout un « levier économique interne, puisque 80 % de l’aide ne quitte pas le pays ».

Les données gouvernementales des États-Unis de l’automne 2011 sur l’aide à Haïti illustrent parfaitement ce phénomène : sur 1537 contrats valant au total 204 604 670$, seulement 23 contrats ont été attribués à des entreprises haïtiennes pour un total de 4 841 426$. (Marjorie Valbrun, Haitian firms few and far between on reconstruction rosters, iWatch News, 11 janvier 2012.)

Daniel Holly, professeur titulaire au département de science politique de l’Université du Québec à Montréal a accusé les dirigeants haïtiens d’être responsables de la situation tout en critiquant fortement le rôle des ONG dans l’ordre mondial actuel, un rôle qu’il n’a pas hésité à comparer à celui des prêtres de l’Église catholique lors de la deuxième révolution industrielle :

« Les ONG sont la nécessité d’un ordre mondial, le vecteur de la domination et les agents de formatage de cet ordre. Les premières ONG sont nées de la deuxième révolution industrielle en réaction à la misère provoquée par cette révolution, par cet ordre du monde basé sur la domination et l’asservissement des régions extérieures à l’Europe. Les ONG vont par la suite s’internationaliser comme le capitalisme générateur de misère. L’activité des ONG aujourd’hui se compare à celle des prêtres de l’Église catholique lors de la 2e révolution industrielle, qui transmettaient aux pauvres ce message : “Acceptez votre sort, vous serez récompensés dans l’au-delà.”

« Les ONG empêchent la révolte des masses par la solidarité. Elles louent leurs services aux pays donateurs. Leurs projets ne sont pas anodins : ils sont conçus pour formater les sociétés où ils sont exécutés, dans des États fragiles, pour la plupart, et n’ayant pas de moyens financiers ni de ressources humaines. L’aide internationale contourne systématiquement l’État pour faire exécuter ses projets par les ONG.

« L’ordre mondial ne saurait s’improviser. Il s’agit d’une structure envahissante qui prend la place des États nationaux. Les premiers responsables de cette situation sont les dirigeants, la faiblesse de l’État. Les ONG les plus importantes agissent à titre d’agences de notation et promeuvent dans des pays en développement une démocratisation rapide telle que conçue par l’Occident sans toutefois tenir compte du fait qu’il a fallu des siècles aux pays développés pour y arriver. Les décisions prises en Haïti aujourd’hui sont celles des maîtres d’Haïti : la France, les États-Unis et le Canada. »

Cette rencontre a révélé l’ampleur et les travers de ce système d’aide qui n’en est pas un. Elle a aussi démontré que contrairement à l’image souvent véhiculée dans les médias voulant les Haïtiens sont accros à l’aide internationale par simple paresse, il n’en est rien. Ils sont nombreux à vouloir remédier à cette situation de dépendance qui ne fait que les enfoncer et les maintenir dans la misère.

Haïti a besoin d’une « Révolution tranquille » et les Haïtiens souhaitent être « Maîtres chez-eux », mais leurs maîtres les en empêchent et les ONG sont symptomatiques de cette maladie de l’asservissement propagée par l’ordre économique mondial.

Comment y arriver? L’impact des ONG étrangères en Haïti n’est pas que négatif et celles-ci peuvent contribuer à renforcer l’État haïtien. Les ONG haïtiennes font elles aussi partie des solutions proposées lors du colloque et qui seront abordées dans la deuxième partie de cet article.


Haïti : Les ONG sont-elles un outil de domination néocoloniale?

Haïti est sans contredit la République des ONG. Stéphane Pallage, professeur au Département de sciences économiques de l’UQAM souligne que le pays reçoit annuellement 8 % de son PIB en aide, soit l’équivalent de 4 plans Marshall par an. Par comparaison, dans le cadre de ce plan de reconstruction d’après-guerre, la France a reçu 2 % de son PIB pendant 3 ans. « Malgré tout, il n’y a pas de développement et le PIB d’Haïti a diminué, les Haïtiens se sont appauvris! » Le professeur Pallage a insisté sur la nécessité d’aller au-delà de l’urgence et de passer au stade du développement.

Mais comment s’explique la présence envahissante des ONG dans la Perle des Antilles? Jean-Paul Jean, responsable du Bureau de Développement et Paix en Haïti depuis mars 2012, rappelle les raisons de cette situation : « Il s’agit du résultat d’une longue confrontation. La société civile s’est construite face à la dictature et a gardé comme réflexe que l’État c’est le mal, la répression. Inversement, l’État a vu dans la société civile des éléments subversifs. »

Paul Latortue, doyen de la faculté d’administration de l’Université de Puerto Rico, admet que les ONG sont source de problèmes au pays mais prévient qu’il ne faut pas « jeter le discrédit sur toute les ONG ». Il rappelle que « le but des entreprises privées est le profit, alors que celui des ONG, qui sont elles aussi des entreprises privées, est de rendre service à la communauté, un espaces mal desservi par l’entreprise privée ».

Selon Gabriel Thimothé, directeur général du ministère de la Santé publique et de la Population en Haïti (MSPP), les ONG étrangères sont « utilisées par les États qui les financent pour réaliser leurs projets ». Il constate plusieurs problèmes qui démontrent cette tendance : « Les priorités des ONG sont plus souvent alignées au pays d’origine qu’au MSPP, les priorités changent en fonction des opportunités, les normes nationales ne sont pas respectées, l’information est d’abord transmise aux bailleurs de fonds et les données financières ne sont pas disponibles. » Il en résulte une « duplication des activités et des coûts élevés par rapport aux revenus locaux ».

En revanche, il reconnaît certains bienfaits des ONG : « Elles financent des activités de terrain, étendent la couverture sanitaire, forment des agents de santé, créent de l’emploi, offrent une assistance technique. » Toutefois l’efficacité des ONG passe selon lui par la collaboration avec l’État.

Les ONG locales

Certains intervenants ont insisté sur l’importance de faire la différence entre les ONG locales et étrangères. Paul Latortue souligne : « Les ONG ne doivent pas tenter de se substituer à l’État mais plutôt faire ce que l’État ne peut pas faire. Aussi, la réussite possible des ONG haïtiennes est la clé de la décentralisation, » une solution à bien des problèmes dans un pays où la population rurale est mal desservie par l’État et où la capitale est surpeuplée.

Les centres GHESKIO (Groupe Haïtien d’Étude du Sarcome de Kaposi et des infections Opportunistes) sont exemple de réussite. Il s’agit de la première institution mondiale dédiée à la lutte contre le VIH/sida. Fondée en 1982, elle offre des soins gratuits et des formations aux travailleurs haïtiens de la santé. Grâce aux centres de réhydratation mis sur pied par GHESKIO la mortalité infantile au pays est passée de 40% à 1% en une seule année. Ils ont par ailleurs été parmi les premiers répondants lors du séisme.

Fonkoze est pour sa part la plus importante ONG haïtienne de microfinance, présente sur 80 % du territoire. Le but de Fonkoze explique la directrice des projets et responsable des relations avec la diaspora, Kathleen Felix, est non seulement de « donner accès à la finance aux régions rurales, mais aussi d’offrir, une éducation, un accompagnement au crédit ». L’organisme est par ailleurs l’un des sept employeurs les plus importants en Haïti avec ses 46 succursales.

Ces deux ONG locales mettent en lumière l’importance que peuvent avoir des ONG haïtiennes dans l’économie du pays et la création d’emploi. C’est d’ailleurs sur ce point que les critiques les plus virulentes ont été véhiculées à l’endroit des ONG étrangères.

Les ONG internationales, un frein à l’économie locale

« L’aide internationale n’a rien à voir avec les gens qui meurent de faim. Elle consiste à aider les pays à devenir des partenaires économiques », lance Frédéric Boisrond, sociologue et chargé de cours à McGill, expert en Stratégies d’affaires pour l’organisme à but non lucratif Solution Feedback actif et fondateur du YMCA d’Haïti, lequel figure parmi les 10 ONG les plus efficaces depuis le séisme selon le Huffington Post.

Il fait référence au Programme de Doha pour le développement plus précisément au « Renforcement des capacités dans le domaine du commerce » (trade capacity building). Ce programme consiste selon l’OMC à « aider les pays en développement à participer plus pleinement au système commercial mondial ».

M. Boisrond a fortement critiqué l’Agence canadienne de développement international (ACDI) et la Croix-Rouge canadienne pour leur projet de construction de 7500 habitations pour Jacmel et Léogâne. C’est une entreprise québécoise, Maison Laprise, qui a hérité du contrat de 28 millions de dollars. « Cela s’est traduit en création d’emploi et en retombées directes pour Montmagny, qui a ainsi relancé son économie. Ces habitations ont une durée de vie de 5 ans. Dans cinq ans il y aura en Haïti des milliers de sans-abri et une occasion d’affaire pour une entreprise de récupération québécoise », dit-il, cynique.

Le directeur Opérations en Haïti de la Croix-Rouge canadienne, Jean-Philippe Tizi, a pour sa part défendu le projet d’habitations en remettant quelques « pendules à l’heure ». « Le choix des maisons s’est fait en coordination avec la Croix-Rouge haïtienne. Ce ne fut pas un choix facile, il fallait tenir compte d’un ensemble de facteurs comme la rapidité, la qualité, l’impact environnemental, la duré des maisons, qui est d’ailleurs de dix à quinze ans et non de cinq ans. »

Le programme a par ailleurs créé de l’emploi en Haïti : « Au Québec 60 emplois ont été créés mais en Haïti ce sont 300 emplois sur 2 ans qui ont été créés et des bourses ont été offertes afin d’offrir des formations supplémentaires aux travailleurs haïtiens. »

Son constat était cependant le même que la plupart des conférenciers : « Haïti a besoin de mécanismes de coordination et de ressources. Les acteurs sont nombreux et il y a un manque d’encadrement et de réglementation. »

Pour Frédéric Boisrond, « le projet de Maison Laprise a mis en lumière la faiblesse de l’État : la lenteur des douanes qui a forcé le ralentissement de la production; les problèmes légaux au niveau des terrains où les habitations seraient construites, etc. L’ONG a remplacé l’État haïtien, n’a pas de mesures de reddition de comptes et répond aux priorités des bailleurs de fonds. Le rôle des ONG n’est pas de stimuler l’économie : microcrédit égale microcroissance. »

Il a condamné en terminant l’absence de plan national : « Il n’y a pas un seul projet de réduction de pauvreté! L’État est responsable de la mise en place des mécanismes qui permettront aux citoyens de se développer et de produire de la richesse. »

Haïti a besoin d’un État fort

Daniel Supplice, ministre des Haïtiens vivant à l’étranger va dans le même sens : « Le renforcement de l’État passe par la diminution de l’importance des ONG, mais on évoque les problèmes de corruption pour justifier le financement des ONG. »

Et c’est là le cœur du problème qui fait tourner le cercle vicieux maintenant Haïti dans la dépendance, la pauvreté et la corruption. Comment enrayer les problèmes de corruption au niveau étatique si l’on prive l’État de ressources financières? Tant que l’on persistera à priver l’État haïtien d’argent sous prétexte qu’il est « corrompu », la corruption demeurera un problème puisque l’État restera faible, incapable de faire rouler l’économie et de remplir ses obligations alors que les ONG étrangères récolteront l’aide financière, qui comme nous l’avons démontré, sert davantage de levier économique dans les pays donateurs que d’outil de développement en Haïti.


Le premier ministre haïtien Laurent Lamothe l’a d’ailleurs souligné dans son message vidéo présenté aux participants : « J’apprécie la solidarité internationale et l’appui des ONG. Toutefois les ONG ne sont soumises à aucun contrôle étatique et ne tiennent pas compte des priorités de l’État. Il y a un manque de confiance en l’État et sans cette confiance l’État ne peut pas faire face à ses responsabilités. La meilleure formule est de canaliser l’aide vers le gouvernement pour accélérer la reconstruction. Il est par ailleurs nécessaire de faire l’inventaire des ONG et de les réorienter selon les priorités du gouvernement et d’exiger plus de transparence. La solidarité mal ordonnée ne profite jamais. »

Si les réprimandes envers les ONG étaient multiples, les solutions évoquées par les participants au colloque sont simples et font l’unanimité : une meilleure coordination des interventions des ONG et une meilleure communication avec l’État, un plan national de développement comprenant un encadrement et une réglementation, et enfin un alignement des ONG aux priorités nationales, de manière à contribuer positivement au développement et à renforcer l’État national.

Julie Lévesque
Mondialisation.ca



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