FRANCE | 2040




La démarche de prospective Territoires 2040, aménager le changement portée par la Datar [Délégation interministérielle à l'aménagement du territoire et à l'attractivité régionale], a pour objectif d'anticiper le futur, de pré-voir des scénarios possibles, devant servir à l’élaboration de futures politiques et « nourrir l’action de la Datar, de l’Etat, des collectivités locales, des entreprises et autres fabricants des territoires de demain. » Pour cela la DATAR a fait appel à près de 300 experts regroupés au sein de groupes thématiques de travail. Notons que si des scénarios « catastrophes » sont analysés, aucun n'entrevoit un aménagement du territoire autre, n'ayant plus seule vocation de satisfaire au mieux, la recherche du plus haut profit exigée par le capitalisme. Nous publions parmi les 28 scénarios -thématiques-, les travaux de Gilles Pinson et Max Rousseau.

Les systèmes métropolitains intégrés


Gilles Pinson
Max Rousseau
2011

Scénario 3

L’antipole ou la métropole slow



En 2040, l’économie française aura poursuivi son décrochage entamé dès la fin du XXe siècle et sera progressivement devenue un acteur déclassé dans la division internationale du travail désormais dominée par le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine. La concurrence imposée par les ex-« pays émergents » aura durablement déstabilisé l’industrie française. Le pari de la spécialisation de l’économie nationale sur les activités « immatérielles » du tertiaire, de la R&D, de la conception et de l’écoconception aura été perdu car ce type d’activités aura suivi les activités manufacturières. Toutefois, cette évolution pourra également résulter en partie de choix, de luttes et de compromis. On peut imaginer que de larges portions de la jeunesse, notamment celles issues des classes moyennes déclassées, auront fait pression pour des choix politiques de désintensification des rythmes économiques et sociaux et de refus des sacrifices induits par la mondialisation néolibérale.





La France aura connu un approfondissement du processus de désindustrialisation. La poursuite des délocalisations des activités manufacturières aura fini par priver les activités de recherche et développement de leur substrat matériel. On ne trouvera plus d’activités high-tech en France. Le développement des activités de services aux entreprises aura été interrompu par cette perte de substance. L’économie française se sera recentrée au mieux sur les activités liées au patrimoine, au tourisme, à l’agriculture et à l’œno-gastronomie, au pire sur des activités subalternes de support aux grandes firmes internationales (centres d’appel, recyclage, back-office). On verra aussi renaître au sein de communautés ou de quartiers ayant très tôt fait rupture avec les modèles dominants de la mondialisation néolibérale, des activités artisanales dans le domaine du textile ou de l’ameublement. Ces activités pourront devenir des foyers d’innovation et sources de nouveaux avantages comparatifs dans des secteurs négligés par les économies dominantes. Ce nouveau type de spécialisation de l’économie française sera perçu comme non dépourvu d’avantages : il sera moins dommageable pour l’environnement, il aura permis dans certains cas de redonner un sens au travail  ; par ailleurs, il aura permis de conserver les aménités naturelles et patrimoniales du pays et d’attirer les élites sociales des pays émergents en quête d’authenticité.


Les principales métropoles françaises et européennes seront reléguées dans la hiérarchie des villes mondiales désormais dominée par Shanghai, Pékin, Bombay, São Paolo et Moscou. Les grandes villes françaises, notamment celles qui ne bénéficient pas de la manne du tourisme internationale et de la résidence de luxe, seront désormais en compétition avec les métropoles africaines émergentes pour la relocalisation des centres d’appel ou les plates-formes de recyclage. Les métropoles françaises seront redevenues des villes de taille modeste, marginalisées dans la hiérarchie urbaine internationale mais en même temps décongestionnées et, parfois, pour les mieux loties d’entre elles, offrant une meilleure qualité de vie, ce qui leur permet d’accueillir l’élite transnationale et ses subordonnés (traders, cadres supérieurs, entrepreneurs à succès) : en sus d’une résidence principale à Shanghai ou Rio, le mas dans l’arrière-pays niçois, voire la longère finistérienne ont progressivement remplacé les traditionnels lofts à New York, Paris, Londres et Tokyo comme lieux de villégiature de la nouvelle classe capitaliste mondialisée. La métropole parisienne aura par ailleurs perdu une bonne partie de ses sièges sociaux et de ses fonctions directionnelles. Elle aura partiellement compensé en développant, comme la Provence et la Côte d’Azur, les fonctions résidentielles, touristiques et universitaires à destination de l’élite transnationale. Globalement, la hiérarchie urbaine ne sera pas tant étirée que fortement diversifiée : certaines villes pourront faire valoir leur qualité patrimoniale, la beauté de leur pourtour rural, la qualité des produits agroalimentaires et se positionner dans la captation de la résidence, du tourisme et de la consommation de l’élite transnationale  ; d’autres en revanche ne parviendront pas à suivre cette tendance et seront obligés de « cou-rir la délocalisation ».
En 2040, la France sera un pays vieux et point de départ, qui plus est, d’une importante émigration. La population nationale sera revenue à 50 millions d’habitants. Les jeunes hautement qualifiés comme peu qualifiés émigreront vers les nouveaux pôles de croissance mondiaux. Cette hémorragie interviendra dans un pays déjà vieillissant, ce qui posera des problèmes à la fois du point de vue du dynamisme économique et de la survie des systèmes de protection sociale.


Logiques à l’œuvre


Du fait de ce décrochage vis-à-vis de la mondialisation, mais aussi du succès croissant des discours et des mouvements politiques et sociaux favorables à la décroissance et exigeant l’abandon des politiques menées au nom du référentiel de compétitivité, les métropoles françaises auront vu leurs rythmes, à la fois sociaux et de croissance, ralentir. La plupart des métropoles françaises, à l’exception de Paris, seront redevenues des villes.
Ce décrochage aura eu des effets extrêmement ambigus et variés d’un contexte territorial à l’autre. Certaines régions urbaines auront pu bénéficier du processus de spécialisation de l’économie nationale dans des fonctions résidentielles, touristiques et de consommation. Le ralentissement de la croissance leur aura permis d’améliorer la qualité de vie et d’attirer une élite internationale en quête de patrimoine et d’authenticité. Ce ralentissement aura été synonyme de patrimonialisation et de bonne tenue des marchés immobiliers, pour d’autres, il sera synonyme de déclin et d’évidement. Ces métropoles maintiendront une position relativement favorable dans la compétition internationale pour la consommation. Ce sera le cas de Paris bien sûr mais aussi de Nice et de Bordeaux. Certaines villes de moindre importance mais relativement bien connectées et ayant réussi par des politiques de branding  , de préservation du patrimoine et des traditions agroalimentaires et des savoir-faire artisanaux sauront aussi tirer leur épingle du jeu. On peut penser à Stras-bourg, Dijon, Aix-en-Provence ou encore à Rennes. En revanche, d’autres métropoles auront peiné à se positionner sur ce type de créneaux. Elles auront subi la désindustrialisation, l’hémorragie démographique, le départ des classes supérieures, l’émigration des jeunes, l’effondrement des valeurs foncières et immobilières et, parfois, l’évidement et la désurbanisation.

Un tel clivage se retrouvera dans la hiérarchie métropolitaine nationale, mais on pourra également l’observer à l’échelle des espaces métropolitains. En effet, à l’intérieur de ces derniers, certains territoires profiteront du tournant patrimonial, résidentiel, consumériste et touristique et d’autres connaîtront plutôt un phénomène d’évidement. Ces différences de trajectoires pourront se traduire par un morcellement social, générationnel et politique des métropoles. Les enclaves résidentielles, patrimoniales et touristiques accueilleront des populations plutôt âgées et une élite transnationale mobile. Elles seront gouvernées par des coalitions conservatrices veillant à préser-ver l’intégrité sociale et environnementale de leurs espaces. À l’opposé, on peut imaginer que les villes-centres ayant subi un phénomène de désurbanisation auront été conquises par des groupes sociaux et les jeunes générations favorables à une réinvention de manières de vivre en société, de produire et de consommer. Sur fond de contrastes sociaux et territoriaux renforcés, les gouvernements métropolitains auront fait long feu, laissant place à un système métropolitain fragmenté laissant libre cours aux protectionnismes municipaux. Cette désintégration des anciens systèmes métropolitains aura eu un impact fort sur les services urbains. La dégradation des comptes publics et le sécessionnisme de communes privilégiées refusant de prendre en charge le coût des équipements collectifs aura conduit à une importante dégradation de ces derniers. Dans les métropoles, on verra se juxtaposer, d’une part, des infrastructures d’accès aux espaces socialement privilégiés, rentables, performantes et gérées par des opérateurs privés, et d’autre part, des infrastructures publiques de desserte de proximité dégradées. Des conflits permanents opposeront les usagers et gestionnaires de l’une et l’autre de ces catégories d’infrastructures.

La stratification sociale des métropoles sera très variable d’une réalité territoriale à l’autre. Dans les métropoles encore intégrées dans la division internationale du travail, de la résidence et de la consommation, elle sera extrêmement étirée. Dans cette configuration, les métropoles accueilleront l’élite mobile transnationale, les retraités aisés mais aussi la « classe des serviteurs », l’armée de travailleurs pauvres et précarisés des services à la personne, du commerce et des transports. Dans les villes moins bien loties ou dans les espaces relégués ou en rupture des métropoles, on observera une égalisation sociale par le bas, propice à une remobilisation et à la redéfinition du contrat social local. Dans l’ensemble, la plupart des métropoles se trouveront un peu au large dans les habits que leur aura légué le XXe siècle. La décrue démographique aura frappé l’ensemble des antipoles, mais selon des degrés d’intensité et des modalités variables. Dans l’ensemble, le pays aura vu beaucoup de jeunes émigrer vers les nouveaux foyers mondiaux du capitalisme. Certains auront rejoint les quartiers périphériques des espaces résidentiels et patrimoniaux des métropoles et des territoires les mieux lotis dans l’espoir de trouver un emploi dans le tourisme, les services à la personne ou la logistique. Les autres auront préféré rejoindre les mouvements sociaux et politiques visant à organiser la « déglobalisation » et à réinventer les manières de vivre, produire, consommer et d’habiter la ville.

Le reflux démographique, la marginalisation économique, la raréfaction et le renchérissement des énergies auront conduit à un rétrécissement des métropoles et à une désintensification des mobilités. Beaucoup d’espaces au sein des métropoles auront été aban-donnés au profit d’espaces plus facilement accessibles. Les plus riches pourront encore s’affranchir des distances mais l’essentiel des populations métropolitaines aura dû privilégier des localisations dans les villes-centres ou des centres secondaires du fait des difficultés croissantes pour se déplacer. Ce réinvestissement des centres n’aura pas toujours empêché un relatif dépeuplement de ceux-ci du fait du solde démographique devenu structurellement négatif.

Les antipoles françaises ne seront plus de grosses émettrices de gaz à effets de serre. Leur contribution au réchauffement climatique sera devenue extrêmement mineure, même si elles subiront ses effets (épisodes réguliers de sécheresse, tempêtes fréquentes, etc.). On y respirera un air relativement pur. La qualité de l’alimentation pourra y être également meilleure qu’aujourd’hui. La raréfaction des produits agroalimentaires aura été compensée par le redéveloppement d’une agriculture maraîchère biologique orchestré par les gouvernements municipaux et des mouvements alternatifs devenus dominants dans les équilibres politiques de certaines villes déclassées.
Le phénomène de l’étalement urbain aura pris fin au profit d’un regroupement des populations dans les centralités principales et secondaires, mieux desservies par des systèmes de transports collectifs devenus le mode de déplacement majoritaire, le tout sur fond de desserrement démographique. Ces centralités antipolitaines seront devenues beaucoup plus accessibles à tout un ensemble de groupes sociaux du fait de la chute des valeurs foncières et immobilières, exception faite des enclaves touristiques et patrimoniales.

Les logiques de dérive oligarchique de la gouvernance des métropoles et de démobilisation concomitante des masses auront laissé la place dans les antipoles à des phénomènes de repolitisation. Les modèles de développement, les manières de pratiquer l’espace, de consommer et de cohabiter cliveront fortement les sociétés antipolitaines mais auront l’avantage de recréer de puissants mécanismes d’agrégation et d’intégration. Si des conflits d’usage assez violents pourront éclater çà et là, c’est bien une logique d’intégration conflictuelle qui dominera dans l’ensemble. Dans les centres paupérisés, cette intégration sera facilitée par la « collectivisation de l’urbanité ». On notera ainsi pour le domaine du logement, la généralisation de la colocation et de formes collectives d’habitat  ; dans le domaine politique, la généralisation de l’engagement associatif à l’échelle du quartier  ; dans le domaine économique, la généralisation d’une économie axée sur les interconnaissances de proximité et l’ancrage local : formes d’entreprises autogérées, coopératives maraîchères et artisanales opérant exclusivement sur la base de circuits courts, économie de troc.

Contradictions rencontrées


Ce phénomène de repolitisation, dans lequel A.O. Hirschmann (2006) aurait vu une énième illustration de la succession de cycles de désinvestissement et de réinvestissement politique dans la vie des sociétés modernes, n’empêchera pas que les espaces antipolitains se segmentent à l’extrême. Les espaces patrimoniaux, les zones de résidence des seniors aisés et de l’élite transnationale se constitueront en enclaves sélectives et sécurisées et empêcheront l’accès du reste de la population à certaines aménités (infrastructures de loisirs mais aussi espaces naturels).
Cette logique de dualisation du fonctionnement des espaces antipolitains aura un impact fort sur les services publics. Les habitants des enclaves privilégiées et leurs gouvernements municipaux postmétropolitains cesseront de financer les services publics bénéficiant à l’ensemble des populations des métropoles. Ils privilégieront le financement de services et d’infrastructures privés à l’accès sélectif. On verra donc émerger un paysage dual des infrastructures et des équipements collectifs. Privatisés, sélectifs et performants dans les enclaves privilégiées  ; publics, universels mais dégradés dans le reste des antipoles.
Enfin, les antipoles constituent la traduction spatiale d’une logique de paupérisation, certes différenciée, mais généralisée. La précarité y sera devenue la règle. Les systèmes de protection sociale y seront devenus résiduels. Le redéveloppement du maraîchage et de l’artisanat offrira certes des perspectives, mais pour une bonne partie de la population antipolitaine, la vie quotidienne sera affaire de débrouille.


Repères géographiques

  • Detroit  ;
  • Porto Alegre  ;
  • Christiania (Copenhague)  ;
  • Sankt Pauli (Hambourg).


Fiction : « L’antipole ou la métropole slow »



12 juillet 2040, 8 heures. Manuel, jeune menuisier à Rive-de-Gier, quitte son appartement dans un immeuble délabré du centre-ville et frappe à la porte de son voisin, Nicolas : comme tous les jours, il prend son café chez lui avant de se rendre à son travail. Manuel travaille chez Meubles Pour Tous, une entreprise autogérée d’ameublement située au bord du Gier et organisée sur la base des cir-cuits courts : le bois provient des scieries de Saint-Chamond, et les meubles créés, simples, robustes et bon marché, sont vendus exclusivement dans la vallée du Gier. Meubles Pour Tous ne renouvelle pas ses collections, n’a pas de stratégie de marketing et n’emploie aucun commercial : sa réputation locale est suffisante, et l’entreprise offre une garantie à vie à ses clients. Depuis la fermeture du magasin de mobilier et de décoration de Saint-Étienne, vendu une quarantaine d’années auparavant comme l’« un des plus grands d’Europe », plusieurs coopératives d’ameublement ont ainsi vu le jour dans l’agglomération stéphanoise, la plupart initialement financées par la Banque Mondiale sur la base du microcrédit. Meubles Pour Tous emploient ainsi une cinquantaine de personnes, qui perçoivent tous le même salaire. Celui-ci est peu élevé, mais Manuel aime son travail et estime avoir d’autant moins de raison de chercher à accroître ses revenus que sa participation au Système d’Échange de l’Est Stéphanois lui permet d’obtenir gratuitement la plupart des biens et services dont il a besoin.
Alors que Nicolas lui ouvre la porte, Manuel remarque combien son voisin semble plus âgé qu’il ne l’est : la vie l’a fait vieillir prématurément. Nicolas est depuis longtemps retraité. Il a commencé sa vie active dans une usine de sous-traitance automobile, à Saint-Étienne, au début des années 1990. Doté d’une sensibilité artistique, et sensibilisé aux métiers de la création par les nombreuses expositions organisées à Saint-Étienne à la fin des années 2000, il a par la suite entrepris une formation tardive de designer industriel. Las, le district du design envisagé par la métropole stéphanoise afin d’assurer sa reconversion s’est retrouvé rapidement concurrencé par Stockholm et Milan, puis par Shanghai et Bombay. Les designers locaux à succès ont émigré et la Cité du Design, objet de tous les espoirs du gouvernement local, a fait faillite dès la fin des années 2010. La politique de réindustrialisation lancée en désespoir de cause n’a pas non plus porté ses fruits. Plombée par la hausse brutale des taux d’intérêt des emprunts toxiques contractés avant la crise des subprimes, la communauté d’agglomération s’est vue contrainte de renoncer à ses grands projets de redéveloppement. Malgré la baisse des taxes locales, la plupart des villes de l’agglomération stéphanoise se sont rapidement paupérisées sous l’effet du déclin économique régional massif.
Père célibataire de trois enfants, Nicolas n’a pas osé effectuer le grand voyage que ses nouveaux amis l’enjoignaient de réaliser. Après avoir occupé plusieurs postes précaires et faiblement payés dans le tourisme, Nicolas a finalement accepté, à 47 ans, le plan de préretraite proposé par le gouvernement. Avec 400 € de revenus mensuels, les services sociaux de la métropole stéphanoise l’ont orienté vers cet appartement inoccupé de Rive-de-Gier, propriété du conseil métropolitain depuis l’exil de son précédent propriétaire. Nicolas se satisfait de son sort, d’autant plus que ses trois enfants ne s’en sont pas si mal sortis, comme il aime à le répéter : l’un de ses fils est agriculteur en Haute-Loire, son second fils est serveur à Moscou – où son accent français lui vaut des pourboires nette-ment au-dessus de la moyenne – et sa fille occupe un poste d’encadrement dans une usine sidérurgique chinoise située à Dakar.
Comme chaque matin, Nicolas et Manuel discutent donc en buvant leur café provenant des Serres coopératives de Saint-Chamond. Tous deux sont des membres actifs du Parti de la décroissance, majoritaire à Rive-de-Gier comme à Saint-Étienne. Nicolas est par ailleurs responsable au sein des instances départementales du parti. Comme il ne dispose pas d’un véhicule, ses réunions fréquentes à Saint-Étienne constituent un véritable casse-tête : la circulation du tram-train métropolitain Rive-de-Gier-Saint-Étienne-Chateaucreux qui a pris le relais de la liaison ferroviaire Lyon-Saint-Étienne à la suite de son abandon par la région est aléatoire car l’infrastructure souffre de sous-investissement chronique. L’A45, la seconde autoroute reliant Lyon à Saint-Étienne n’a jamais été construite, et la première, l’A47, est devenue impraticable. La plupart du temps, Nicolas a donc recours à une association locale de partage d’automobiles, mais l’état du réseau routier l’oblige à prévoir une bonne heure pour couvrir les 20 km séparant les deux villes.
L’enjeu de leur discussion porte sur une réunion importante à laquelle Nicolas doit participer dans l’après-midi : il s’agit de convaincre les dirigeants de la branche locale du Crédit Coopératif d’investir dans la réhabilitation d’un îlot situé au centre-ville de Saint-Étienne. Le projet est porté par un collectif d’artisans stéphanois. Ils espèrent obtenir les fonds nécessaires à la mise en valeur de cet ensemble architectural afin d’y exposer leurs produits. Pour Nicolas, le problème est de convaincre les dirigeants de la banque de la viabilité d’un projet qui repose sur le détournement du flux de touristes, traditionnellement attirés par l’environnement naturel de Saint-Étienne, vers le centre-ville largement désinvesti. La partie, explique-t-il, est loin d’être gagnée, d’autant que nul ne sait si une cohabitation entre les jeunes habitants paupérisés du centre-ville de Saint-Étienne et les touristes potentiels est possible. Manuel tente de le rassurer en lui expliquant que ces jeunes habitants sont dans l’ensemble massivement convaincus de la nécessité d’ouvrir davantage la nouvelle économie locale, axée sur la production et les circuits courts, au nom du développement de l’emploi. L’hostilité, explique-t-il, n’est plus désormais dirigée que vers les rentiers résidant dans les riches communes périurbaines avoisinantes, ceux-là mêmes qui ont obtenu l’abolition de la métropole quelques années auparavant. De son côté, Nicolas craint que le conflit ne s’envenime davantage s’il concerne désormais la captation du flux de touristes étrangers. Le climat s’est en effet nettement tendu depuis que des jeunes stéphanois ont tenté en vain d’ouvrir une brèche dans le mur séparant Saint-Étienne des riches communes du Nord en précipitant un camion-bélier contre une porte d’accès de Saint-Priest-en-Jarez, la semaine précédente. Finalement, il se range aux arguments de Manuel. Ce dernier consulte sa montre : 8 h 30. « Bon, il faut que j’y aille », lance-t-il en se levant et en serrant la main de son ami. Il quitte l’immeuble et lève les yeux au ciel : la journée printanière promet d’être belle au bord du Gier. S’il quitte le travail tôt, peut-être s’octroiera-t-il une partie de pêche à la mouche dans la rivière, juste devant l’atelier de meubles Pour Tous. Roxana et Hakim, ses amis qui travaillent pour l’entreprise voisine des Verreries communautaires du Gier, l’ont initié au printemps dernier, et Manuel a rapidement été conquis : rendue à l’état quasi naturel, la rivière regorge désormais de poissons qui constituent désormais pour la plupart des habitants du quartier la principale composante de leur alimentation quotidienne.


Les enjeux



Scénario 2

L’archipole ou la métropole encadrée



Éléments du contexte


En 2040, en réponse aux dégâts sur l’emploi et le tissu industriel dans les pays européens attribués à la mondialisation libérale, les gouvernements nationaux et l’Union européenne auront réagi en établissant un certain nombre de freins et de barrières aux flux de marchandises, de capitaux et de main-d’œuvre. Des dispositifs douaniers et surtout réglementaires auront limité la pénétration des marchés européens par les produits manufacturés venus des Suds. Prenant acte de l’échec de la stratégie de mise en place d’une monnaie unique sans une harmonisation préalable des politiques industrielles, fiscales et sociales, les pays encore membres de l’UE auront décidé de confier aux institutions communautaires la mission de mettre en place un système social et fiscal unique. De leur côté, à la suite de la crise financière de 2008, les États auront réinvesti le domaine des politiques industrielles. Dans ce domaine, tout était à refaire. La plupart des anciens champions industriels nationaux de l’Europe auront rompu les amarres avec leur pays d’origine et fait suivre à leur siège le même chemin que leurs usines cinquante auparavant  . Les États auront donc à remettre sur pied des appareils industriels complets sur la base des réseaux de PME sous-traitantes restées captives de leur localisation européenne. Bien entendu, la France sera moins bien lotie dans cette configuration que d’autres pays européens du fait de la faible part des grosses PME dans sa démographie des entreprises.


Cette stratégie de déglobalisation aura été orchestrée par les gouvernements nationaux et européens sous la pression de la classe moyenne qui, après les classes populaires à la fin du XXe siècle, sera devenue la nouvelle victime de la mondialisation libérale dans les premières décennies du XXIe. Cette stratégie aura été également facilitée par plusieurs facteurs structurels comme le renchérissement des coûts de production (notamment salariaux) dans les pays émergents et surtout l’explosion des coûts des transports induits par le peak oil. En effet, en 2040, malgré les efforts de recherche consentis pour élaborer des alternatives aux modes de transports recourant aux énergies fossiles, aucune des technologies nouvelles n’aura atteint les performances des modes de transports de l’ère du pétrole. On assistera donc un peu partout dans le monde à une réduction des volumes d’échanges de biens. Seuls les biens rares continueront à faire vivre le commerce de long rayon. Partout, les systèmes productifs se reterritorialiseront et les anciens modèles de développement fondés sur la « substitution des importations » reviendront au goût du jour.


La relocalisation des circuits d’échanges économiques permettra une certaine renaissance des systèmes productifs locaux et un re-tour à un système de métriques christalleriennes  . Ainsi, la hiérarchie urbaine européenne et française connaîtra, contrairement à toutes les expectatives du début du XXIe siècle, un certain tassement, dû à la fois à la relocalisation des échanges économiques mais aussi à des politiques industrielles et d’aménagement du territoire plus ambitieuses. On aura vu ainsi se reconstituer autour des métropoles mais aussi des villes de second rang des systèmes productifs diversifiés couvrant des bassins de consommation relativement limités. Le circuit court sera devenu, du fait d’un mélange de choix et de contraintes, la norme dans de nombreux secteurs productifs, et pas uniquement dans l’agroalimentaire.


Cette volonté de contrôle de la globalisation trouvera également une expression dans des politiques d’immigration devenues de plus en plus restrictives. En effet, les réactions contre la globalisation et ses effets sur les sociétés nationales n’auront pas concerné que les enjeux de chômage et de délocalisation, mais également les enjeux culturels et identitaires. La raréfaction de l’emploi public dans les années  2010 et  2020 aura créé de fortes concurrences pour l’accès aux emplois peu rémunérés, concurrences qui auront elles-mêmes dégénéré en conflits interethniques. De même, la volonté de sauver les systèmes de protection sociale aura conduit à des restrictions plus fortes de l’accès au territoire national mais aussi aux prestations. Les conflits autour de l’immigration et des questions raciales auront conduit les pouvoirs publics à durcir les conditions d’entrée et de séjour des étrangers et à renforcer les dispositifs de contrôle des frontières. Les politiques néokeynésiennes et de déglobalisation s’épanouiront donc dans un climat de crispation identitaire aiguë, voire de renforcement de l’obsession sécuritaire. Par ailleurs, le spectre de la crise énergétique aura rendu légitime le retour à des formes de régulations plus volontaristes et parfois autoritaires, que ce soit de la part de l’État central ou des gouvernements métropolitains ayant élargi leur champ de compétences.


Logiques à l’œuvre


Dans les archipoles de 2040, les acteurs publics, politiques, techniques et administratifs, auront renforcé leur position dominante au sein des systèmes de gouvernance métropolitaine. Si l’exacerbation des problèmes économiques, sociaux et environnementaux dus aux dérives du capitalisme financier avait conduit à un renforcement des régulations à l’échelle européenne et nationale, cela n’aura pas empêché d’autres échelles de monter en puissance. Ainsi, les autorités centrales, et notamment une Datar revigorée par la seconde vie du « keynésianisme spatial » (Martin, 1989, Brenner, 2004), auront-elles finalement réussi à promouvoir le couple modernisateur qu’elles ont toujours choyé : les métropoles et les régions. Les métropoles auront vu leurs périmètres, leurs compétences et leurs ressources (financières, d’expertise, de légitimité politique) s’accroître. Elles auront été investies par l’État et l’UE d’un rôle éminent dans le domaine de la planification, du logement, de l’urbanisme mais aussi des politiques foncières, environnementales et industrielles ainsi que dans la gestion des services urbains.


Les archipoles seront étroitement cornaquées par des institutions métropolitaines puissantes s’appuyant sur des technostructures renforcées qui auront pris en main la conversion des systèmes métropolitains de l’après-pétrole. Des règlements d’urbanisme plus drastiques auront permis d’enrayer l’étalement urbain et de généraliser des modèles urbanistiques privilégiant la densification des centres principaux et secondaires existants et la préservation de ceintures vertes et de couloirs écologiques. Des règlements en matière de construction, mais aussi des politiques volontaristes de réhabilitation du bâti existant mises en œuvre par des agences métropolitaines ou des associations agréées auront permis de convertir l’essentiel du parc immobilier en conformité avec les normes énergétiques les plus ambitieuses. Les grandes entreprises de l’oligopole français des services urbains (eau, assainissement, transports, électricité, déchets, fret urbain, etc.) et de la promotion immobilière auront été évincées du marché français et se seront repositionnées à l’international. Elles auront été remplacées par des régies métropolitaines puissantes et fédérées dans des réseaux nationaux, européens et internationaux d’échange d’expertise, mais aussi par des sociétés d’économie mixte impliquant aux côtés des collectivités, la Caisse des Dépôts et les chambres de commerce. Ces nouvelles entités géreront des équipements métropolitains de production d’énergie renouvelable, de production d’eau et d’assainissement ainsi que les smart grids permettant le contrôle des consommations et l’adaptation au plus juste de la production. L’agriculture périurbaine et les circuits d’approvisionnement des villes en produits frais auront été pris en charge par des coopératives sponsorisées par les pouvoirs métropolitains et travaillant en lien étroit avec les régies de transports métropolitains ayant développé une activité de fret urbain en recourant notamment à l’utilisation nocturne des tramways.


Si le renouveau de l’économie publique sera une caractéristique majeure des archipoles, la renaissance des systèmes industriels locaux en sera une autre. C’est bien les ravages économiques (les services de haut niveau et les activités auront suivi les activités manufacturières dans les pays émergents) et sociaux (le chômage de masse, la précarisation, la perte des savoir-faire, etc.) de la désindustrialisation qui auront convaincu les gouvernements nationaux et l’UE de relancer des politiques de réindustrialisation. Les gouvernements métropolitains seront donc les opérateurs de ces politiques. Ils seront responsables, avec les CCI, des politiques d’accompagnement des PME, d’animation économique, de soutien à l’innovation mais aussi de formation, de conservation et de protection des savoir-faire et de sécurisation des parcours professionnels. Avec les régions, ils seront aussi rentrés massivement dans le capital des PME. Une réglementation européenne antitrust extrêmement sévère, la promulgation d’un Small Business Act au ni-veau national et la présence des collectivités dans le capital des entreprises auront permis d’empêcher la reformation d’oligopoles. Ajoutés au renchérissement du coût des transports et à l’internalisation de ces derniers dans le prix des produits, ces dispositifs auront permis que se reforment des bassins de production et de consommation circonscrits à des espaces régionaux. Les structures productives des métropoles seront revenues à ce qu’elles étaient jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Chaque métropole possédera un tissu industriel varié d’où se dégageront trois ou quatre spécialisations manufacturières, sur la base desquelles s’organiseront les échanges. Autour de ces activités, on trouvera une diversité d’activités de soutien (assurance, finance, logistique, marketing, etc.) : le circuit court ne concernera donc plus uniquement les produits agricoles, mais l’ensemble des productions matérielles. Parfois accusée d’avoir contribué à la destruction des savoir-faire locaux dans les années 1950 et 1960 en délaissant les PME et en se focalisant sur une industrialisation par les industries fordistes et les grands groupes, la Datar, devenue au terme de multiples changements de dénomination « Délégation à l’Aménagement du Territoire et à l’Action de Réindustrialisation » appliquera cette fois à la lettre la formule d’un économiste français à la mode dans les années 2030 selon lequel « les systèmes productifs locaux constituent désormais la voie de la modernisation de la France ». Toutefois, les politiques industrielles, d’innovation et de formation auront permis de maintenir et de développer des avantages comparatifs sur des activités de niche exportatrices (luxe, œno-gastronomie mais aussi sur quelques activités high-tech).


Cette nouvelle donne économique aura légué aux archipoles une stratification sociale plus ramassée, plus trapue. Les accords salariaux conclus à l’échelle régionale entre les Conseils régionaux et des organisations patronales et syndicales enfin territorialisées auront mis fin à l’étirement des échelles de revenus. On observera dès lors un mouvement rapide de déségrégation, approfondi de surcroît par les lois successives restreignant drastiquement la spéculation foncière et immobilière. Parallèlement, la hiérarchie urbaine se sera elle-même ramassée. La métropole capitale n’aura pas creusé l’écart avec ses homologues de province. De même, ces dernières auront participé à la revitalisation des villes moyennes aux moyens des politiques publiques susmentionnées.


Les espaces métropolitains auront été réorganisés par les pouvoirs publics au nom de l’urgence écologique. Le peak oil et la décep-tion des espoirs mis dans les véhicules électriques auront conduit à la mise en place de dispositifs de contrôle étroit à la fois des locali-sations des ménages, des activités mais aussi de contrôle des mobilités. Le lien entre les politiques d’urbanisme et les politiques de transports aura enfin été réalisé par la prise en charge de ces compétences par les gouvernements métropolitains et leurs agences. Ainsi, le schéma des hypermobilités éclatées aura-t-il laissé la place à une logique de concentration des flux de déplacements autour de grands axes que les transports collectifs pourront desservir de façon efficace et rentable.


Contradictions dépassées


Le retour à des formes de protectionnisme et le regain des politiques industrielles et d’aménagement du territoire auront permis de protéger les territoires en général et les métropoles en particulier des effets de la globalisation et de la désindustrialisation. Cette re-lance des politiques publiques aura eu pour effet de stopper le processus d’étirement de la hiérarchie urbaine.
Par ailleurs, la crise écologique et énergétique aura été négociée par des politiques contraignantes et néohygiénistes de densification, de lutte contre l’étalement urbain, d’amélioration de l’habitat, de qualité urbaine et de conversion énergétique basées principalement sur le principe d’incitation/contrôle/sanction à l’échelle des comportements individuels (taxes, amendes, systèmes de quotas). Un terme aura été mis à l’explosion et à l’éclatement des mobilités. Les espaces naturels et agricoles au sein des métropoles auront été protégés, voire sanctuarisés. Le parc de logements aura été largement rénové et la plupart des bâtiments généreront de l’énergie, au lieu d’en consommer. Au final, ce sera plutôt par un regain du volontarisme politique, un renforcement des outils de régulation des marchés, voire par une modification du système économique (par un retour à une version très ambitieuse de l’économie sociale de marché) et enfin par un contrôle des pratiques individuelles que les objectifs du développement durable auront été atteints, et non pas par un recours à des technologies radicalement nouvelles.
Dans ce scénario, les métropoles françaises seront restées gouvernables  ; elles auront même gagné en gouvernabilité. Les excès de la mondialisation et du néolibéralisme auront suscité une forte relégitimation de l’intervention publique. Ce phénomène aura profité à tous les échelons institutionnels et notamment aux institutions et technostructures métropolitaines, mais aussi régionales, et à l’armada des organisations d’économie publique et semi-publiques qu’elles auront constitué dans leur giron.


Contradictions rencontrées


Cette gouvernabilité des archipoles françaises aura été garantie au prix d’un renforcement des oligarchies politiques et techniques. Les archipoles seront gouvernées par des régimes oligarchiques constitués de grands élus métropolitains, des hauts fonctionnaires et des responsables des régies et combinats publics ainsi que des multiples agences mises en place pour gérer les enjeux de mobilité, d’urbanisme, de protection et de gestion des espaces naturels et agricoles. Au nom des enjeux climatiques, environnementaux et ceux relatifs à la reconstitution d’un tissu industriel propre, les logiques d’expertise se seront imposées dans les processus de décision collective. Le principe électif n’aura pas été remis en question. Bien au contraire, la démocratie représentative aura connu une seconde jeunesse avec le retour de l’interventionnisme public. En revanche, la démocratie participative ne sera plus au goût du jour car elle sera systématiquement associée aux jeux des lobbies NIMBY  et à l’égoïsme des riverains et autres intérêts organisés.

Toujours au nom de l’impératif écologique et du principe de précaution en matière environnementale et sanitaire, les pratiques en tout genre seront de plus en plus réglementées dans les archipoles. Les dispositifs de surveillance, de gouvernement des corps et des pratiques auront été étendus. Les smart grids, les compteurs communicants (type Linky  ) permettront de contrôler et de gérer à distance la consommation d’énergie par les habitants mais aussi de leur attribuer des quotas de droits à la mobilité et d’émission de substances polluantes de toutes natures. Les dispositifs de vidéosurveillance se seront généralisés. Et bien entendu, les campagnes appelant à des pratiques alimentaires saines et bannissant les pratiques addictives de toutes sortes se seront généralisées. Les systèmes de protection sociale auront été maintenus mais en contrepartie de la mise en place de dispositifs de surveillance et de sanction des comportements. L’archipole sera l’espace d’exacerbation des biopouvoirs et du néohygiénisme. Ces logiques de contrôle fort pourront aussi conduire, dans certains cas, au développement de trafics de passe-droits permettant à certains de dépasser leurs quotas de mobilité et de contourner les restrictions sévères conditionnant l’accès au « vert ». Ainsi, malgré le retour à une certaine égalité des conditions socio-économiques, on verra perdurer un certain nombre d’inégalités environnementales.


Les mesures protectionnistes mises en place à l’échelle européenne et nationale auront entraîné en retour la mise en place de barrières douanières dans les pays tiers. Ces mesures de rétorsion auront donc généré des surcoûts pour les grandes entreprises françaises qui avaient délocalisé une partie de leurs activités de production. L’industrie française rencontrera de sérieux problèmes de compétitivi-té qui entraîneront dans leur sillage des problèmes sociaux, que la relance d’une industrie sponsorisée par les pouvoirs publics et la relocalisation des circuits économiques ne pourront que partiellement compenser.


Repères géographiques


Singapour  ; – Florence.


Fiction : « L’archipole ou la métropole encadrée »



21 juin 2040. Thomas ne peut retenir une larme en regardant le président de la communauté urbaine de Nantes/Saint-Nazaire et le commissaire à la réindustrialisation couper le ruban qui inaugure la nouvelle usine de Bouguenais qui fabriquera des drones solaires. Thomas est un ancien de l’Aérospatiale. Il a travaillé toute sa vie dans ces lieux mêmes où aujourd’hui on célèbre le démarrage d’une nouvelle activité. Il fut l’une des premières victimes de la décision du grand groupe européen d’aéronautique de fermer tous ses sites de production européens après que les actionnaires publics sont devenus minoritaires dans le capital de l’entreprise en 2027. Cette décision fut à l’origine d’un mouvement politique profond qui a secoué l’Europe pendant plus de dix ans et qui a conduit à une ré-orientation totale des politiques économiques à la fois communautaire et nationales. Le protectionnisme et la planification économique, et parfois même les nationalisations, sont revenus à l’honneur. À ces freins politiques à la mondialisation, se sont ajoutés des freins énergétiques puisque le renchérissement des énergies fossiles a conduit à une forme de relocalisation des systèmes de production et d’échanges.
Si l’État français et l’UE ont largement contribué à ce revirement politique, ce sont les gouvernements métropolitains qui l’ont concrètement mis en œuvre. En lien étroit avec la chambre de commerce, la communauté urbaine de Nantes/Saint-Nazaire a lancé à partir de 2033 une grande réflexion sur les secteurs industriels qu’elle pouvait contribuer à relancer. La chose n’a pas toujours été facile car si la qualité de l’appareil nantais d’enseignement supérieur et de recherche a pu être mise au service de cette politique industrielle métropolitaine, le renchérissement des matières premières et la fermeture de nombreux marchés à l’export du fait de la levée de barrières protectionnistes un peu partout dans le monde ont coûté la vie à un certain nombre d’entreprises. Toutefois, dans ce contexte de « déglobalisation », l’économie nantaise a su reconstituer des niches exportatrices. Ainsi, le savoir-faire nantais en matière d’aéronautique, de matériaux et de télédétection a-t-il permis l’ouverture de cette usine de drones utilisés indifféremment pour la surveillance des frontières de l’Union européenne, des zones urbaines sensibles, des bidonvilles, le comptage des kilomètres parcourus par chaque véhicule et le repérage policier des contrevenants qui auraient dépassé leur quota ou pénétré des zones interdites aux véhicules individuels.
Car si les pouvoirs métropolitains sont devenus les acteurs forts de l’économie métropolitaine, au travers des politiques industrielles, de soutien à l’innovation et de formation, ils sont aussi devenus les principaux opérateurs de la police environnementale dans la région nantaise. Si Nantes a, comme d’autres villes en France et en Europe, négocié le tournant du néokeynésianisme et de la démondialisation, elle a aussi opéré un net virage néohygiéniste. Ce ne sont pas seulement les dégâts de la mondialisation qui ont conduit à un retour en force des pouvoirs et des régulations publics, mais aussi l’urgence environnementale. Du coup, des politiques de planification extrêmement contraignantes pour les communes et les particuliers ont orchestré l’arrêt de l’étalement urbain et la redensification des centres existants. Mathurin, le fils de Thomas, travaille aujourd’hui à l’agence métropolitaine des mobilités installée à la pointe de l’Île de Nantes. L’agence gère à la fois le réseau des trams-trains reliant les centres densifiés et le réseau des trams-fret, mis en place avec l’aide des techniciens des villes néerlandaises et qui alimente les commerces de proximité depuis les plates-formes logistiques de Cheviré et du Grand Blottereau ainsi que les combinats maraîchers du pourtour de la ville. C’est aussi l’agence qui autorise l’accès à ces centres aux véhicules des particuliers qui se sont acquittés de leur redevance d’accès et qui gère les comptes mobilité de l’ensemble des habitants de la métropole.

À l’heure du déjeuner, Thomas et Mathurin se retrouvent à la gare de tram-train de Pirmil. Leur regard est attiré par la fumée qui s’élève de la friche hospitalière de Saint-Jacques. La police métropolitaine a dû encore raser le bidonville que, régulièrement, des familles de sans-abri construisent et reconstruisent. Ces familles ont dû quitter les maisons individuelles qu’elles habitaient dans les communes périurbaines du Sud Loire et qui ont été rasées pour laisser la place au maraîchage et aux multiples parcs naturels créés par l’autorité métropolitaine. Incapables de se loger dans le centre de la métropole du fait du renchérissement des loyers lui-même dû aux normes environnementales appliquées à l’habitat, ces familles n’ont eu d’autres recours que cet habitat de fortune, dans l’attente hypothétique de la livraison d’un nouveau quartier de logements sociaux à Saint-Sébastien-sur-Loire dont le gouvernement métropolitain peine encore à réunir les financements. Mais, Thomas et Mathurin n’ont pas le temps de s’attarder. Ils ont rendez-vous avec Marie, la sœur de Mathurin, qui travaille dans le combinat maraîcher métropolitain qui organise le ravitaillement en denrées fraîches de la métropole sur la base des principes des circuits courts, aujourd’hui généralisés. Le combinat est localisé à Saint-Julien de Concel-les. Pour s’y rendre, Thomas et Mathurin ont décidé d’utiliser la voiture électrique dont ils ont fait l’acquisition ensemble. Arrivés au parking en silo de Pirmil, quelle n’est pas leur surprise quand ils se retrouvent dans l’impossibilité de démarrer leur véhicule. Thomas comprend vite : son père a encore oublié de recharger son crédit mobilité.

Les enjeux



Scénario 1

La mercapole ou la métropole débridée


Éléments du contexte


En 2040, la globalisation et la financiarisation de l’économie se seront poursuivies et amplifiées. L’ancrage national des grandes entre-prises globales sera devenu extrêmement ténu. La dispersion géographique des actifs des multinationales européennes, nord-américaines mais aussi de ce que l’on appelait en 2010 « les pays émergents » (Chine, Inde, Brésil, mais aussi Russie, Indonésie, Afrique du Sud et Turquie) se sera intensifiée et aura définitivement dissuadé l’ensemble des gouvernements de la planète de revenir à des formes de protectionnisme ou même de régulations des flux de capitaux et de marchandises. Les flux de main-d’œuvre auront suivi le même processus de libéralisation que les précédents. En effet, la multiplication des catastrophes environnementales générées par le changement climatique aura rendu intenable le maintien de barrières à la circulation des personnes. De toute façon, le solde naturel insuffisant des pays du « Nord » aura nécessité l’afflux de populations depuis le Sud pour pourvoir les emplois manufacturiers et de services faiblement qualifiés mais aussi les emplois plus qualifiés dans l’informatique, la finance et les biotechnologies.


La prophétie d’une économie d’archipel et d’une géographie nationale et mondiale totalement réorganisée autour de plaques métropolitaines se sera finalement réalisée. Ces plaques seront reliées entre elles par des flux toujours plus intenses et des circuits logistiques toujours plus complexes. En revanche, les liens que ces plaques entretiendront avec leur hinterland régional et national seront devenus toujours plus asymétriques : les premières monopoliseront les fonctions directionnelles alors que les régions périphériques et les villes secondaires se verront encore davantage cantonnées à des fonctions secondaires ou non productives. Toutefois, les logiques de redistribution territoriale par le biais de l’économie dite « résidentielle » seront devenues beaucoup plus ténues du fait à la fois de la réduction de la voilure de l’État-providence et donc des transferts sociaux, mais aussi d’une totale refonte de la présence des services « d’intérêt général » et donc de l’emploi public sur le territoire.


Sous l’effet des dérégulations et des migrations toujours plus intenses, sous l’effet aussi de la concentration de populations de diverses origines dans des métropoles gouvernées davantage par les flux que par les États, les sociétés se seront largement dénationalisées. L’appartenance métropolitaine mais aussi à des groupes de statut, à des diasporas régionales, ethniques, religieuses, mais aussi et de plus en plus socioprofessionnelles, sera davantage fondatrice d’identité que l’appartenance nationale. Toutefois, les espaces métropolitains ne pourront pas échapper à l’éclatement de conflits voire d’émeutes opposant des groupes se disputant l’usage de tel ou tel espace, de tel ou tel équipement ou s’opposant sur des enjeux de mœurs et de pratiques.
Dans ce contexte, les métropoles françaises auront été contraintes de jouer le jeu de la compétition internationale. Malgré quelques efforts épars de sauvegarde des activités manufacturières voire de réindustrialisation, c’est plutôt le pari d’un positionnement sur les activités tertiaires, informationnelles, créatives mais aussi logistiques, touristiques et de consommation qui aura été effectué. Cette stratégie aura suscité des débats car les métropoles du monde émergent auront, elles aussi, développé ces activités. Notamment, les activités de design et de R&D auront bien souvent suivi l’usine et privilégié une localisation dans les métropoles associant tertiaire de haut niveau et activités manufacturières. C’est dire si la concurrence sera rude en 2040.


Bien évidemment, dans ce contexte, l’armature urbaine française se sera étirée. La région parisienne aura accru son poids dans le PIB national. En revanche, la part des revenus dépensés dans cette même région aura continué à diminuer. La consommation dans les régions des revenus générés en Île-de-France contribuera donc toujours à assurer la solidarité entre Paris et le reste du pays. À l’exception de Lyon-Saint-Étienne, la majeure partie des métropoles du pays auront eu du mal à élever en gamme leur base productive. Les « cadres des fonctions métropolitaines » seront encore majoritairement localisés en Île-de-France. En revanche, certaines métropoles régionales tireront leur épingle du jeu en mettant l’accent sur les fonctions logistiques (Nantes, Marseille, Lille), sur les fonc-tions de R&D (Lyon, Grenoble, Toulouse) ou encore sur les fonctions de tourisme et de consommation à destination d’une clientèle internationalisée (Bordeaux, Nice, Strasbourg). Il est clair que les implications de ce scénario seront extrêmement variables en fonction des espaces métropolitains envisagés et du caractère plus ou moins exclusif du phénomène de métropolisation. On peut imaginer ainsi que seule la métropole parisienne bénéficie de la concentration des fonctions de commandement des emplois de cadres des fonctions métropolitaines. La plupart des capitales régionales seraient alors cantonnées dans des fonctions secondaires et ne seraient que partiellement concernées par les phénomènes dont la description suit.


Logiques à l’œuvre


Les politiques redistributives de l’Union européenne et de l’État auront disparu au profit de politiques néolibérales de soutien à la compétitivité. Par ailleurs, dans un contexte de crise chronique des finances publiques (liées à une révolution conservatrice antifiscale de-venue permanente, mais aussi à l’évasion fiscale que nul pouvoir ne se sera préoccupé de réguler), les pouvoirs urbains auront été fortement incités à s’allier aux acteurs économiques pour élaborer et mettre en œuvre des politiques de croissance et de compétitivité mais aussi pour prendre en charge la réalisation et la gestion d’équipement dans le cadre de partenariats publics privés (PPP) devenus la norme en matière de gestion des équipements « publics ». Dans la plupart des cas, ces acteurs économiques seront avant tout des entreprises évoluant dans le secteur du transport et de la logistique, de la grande distribution, des services urbains, des médias, des loisirs, de la promotion immobilière, parfois des hautes technologies et de moins en moins de l’industrie des biens d’équipement et des biens intermédiaires qui se seront, eux, repositionnés dans les pays industrialisés du Sud. Dans les métropoles, les élus, fonctionnaires, techniciens et représentants de ces entreprises formeront de véritables « machines de croissance » (Logan et Molotch, 1987), coalitions certes informelles mais de plus en plus stables et puissantes et composées d’acteurs et organisations intéressés avant tout au développement des marchés immobiliers et de consommation métropolitains.

Les sociétés métropolitaines présenteront des stratifications sociales assez différenciées, d’une métropole à l’autre mais aussi au sein même des métropoles. À Paris, et de manière moins nette à Lyon, les espaces centraux refléteront une stratification en sablier. Le haut de la hiérarchie sociale sera dominé par les représentants d’une élite mobile parfaitement insérée dans la division internationale du travail, qui tendra à privilégier une localisation dans les centres métropolitains socialement valorisante, facilitant ses nombreux déplacements internationaux et lui garantissant des placements immobiliers sûrs et rémunérateurs. Cette élite internationale voisinera voire se confondra avec une élite rentière vivant des revenus que lui assureront l’envolée des valeurs immobilières et la financiarisation de l’économie. À l’autre extrême, une armée ancillaire pourvoira aux besoins de cette élite en matière de restauration, de transport, de commerce de proximité, de vente à distance et de services à la personne. Cette armée recrutera dans des flux migratoires incessants. Ses soldats vivront soit dans des quartiers centraux ou faubourgeois dégradés lui offrant un logement social de fait, soit dans ce qui restera des grands ensembles. Ils y cohabiteront avec un prolétariat intellectuel fait de jeunes gens qualifiés qui seront soit en attente d’être intégrés à l’élite transnationale, soit en rupture avec le modèle social, culturel et économique qu’elle incarne. Le troisième groupe vivant dans les quartiers délabrés des mercapoles sera la fraction du troisième et du quatrième âge paupérisée par la suppression, à la fin des années 2020, de la retraite par répartition. La classe moyenne, pour sa part, sera à la fois devenue moins nombreuse (ses membres les mieux dotés – universitaires, professions libérales, etc. – constituant la fraction inférieure de l’élite transnationale, les autres ayant vu leur mode de vie se rapprocher de plus en plus des classes populaires) et se sera faite plus discrète dans les parties centrales de la métropole capitale, mais aussi de villes comme Lyon, Marseille, Bordeaux ou Lille. Ses ressortissants auront été la plupart du temps contraints à une localisation dans des périphéries lointaines ou dans des métropoles leur offrant encore des perspectives résidentielles attractives.
Les formes des métropoles seront le produit de la continuation de deux tendances apparemment contradictoires : la densification et l’étalement. Les centres historiques auront continué à faire l’objet d’investissements publics et privés massifs. Ils concentreront les équipements, une part importante des commerces, notamment ceux destinés à l’élite transnationale mobile et à l’élite rentière, dont la puissance économique et culturelle leur aura permis d’en faire des lieux largement dédiés à leurs activités de consommation. Les terrains et le bâti des centres urbains, monopolisés par des particuliers fortunés ou par des multinationales financières, seront l’objet d’une intense spéculation renforçant leur exclusivisme social. Toutefois, certaines grandes villes auront pu, à l’inverse, connaître un phénomène d’évidement de leur zone centrale du fait de leur incapacité à attirer les élites mobiles et du départ des classes moyennes en périphérie. Mais de manière générale, réurbanisation et intensification des mécanismes de valorisation foncière et immobilière, d’une part, et étalement et dilatation des aires urbaines de l’autre, cohabiteront dans la plupart des métropoles. Étalement et dilatation auront été permis par les échecs des tentatives successives de constitution des gouvernements métropolitains compétents en matière de planification, d’urbanisme et de transports à l’échelle des bassins de mobilité. En effet, les puissantes coalitions public-privé dominant les espaces centraux ne gouverneront pas les immenses espaces discontinus qui constitueront les métropoles. Ces derniers seront encore gouvernés par des gouvernements municipaux jaloux de leur indépendance et soucieux d’attirer avant tout la résidence. Ni la Région, ni le Département n’auront eu la capacité ou le souhait de contrer cette évolution, trop soucieux de se neutraliser réciproque-ment et de contrer l’expansion des pouvoirs métropolitains.
La poursuite de l’étalement urbain, la généralisation de l’urbain auront en outre été favorisés par les innovations technologiques continues en matière de déplacements. La focalisation des débats autour de l’urgence écologique sur les gaz à effets de serre dans les années 2010 et 2020, mais aussi la pression des lobbies, auront conduit les pouvoirs publics à privilégier une réponse électronucléaire à la crise environnementale. Dès lors, l’usage de la voiture électrique se sera généralisé et aura exonéré bien souvent ces mêmes pouvoirs publics de traiter d’autres enjeux écologiques tels que l’imperméabilisation des sols induits par l’étalement ou encore la question de la gestion des effets latéraux de cette stratégie du « tout électronucléaire » (déchets nucléaires, batteries, etc.). La dilatation des aires urbaines, la dispersion croissante des zones d’habitat et des zones de production auront engendré une poursuite de la tendance à l’hypermobilité et à l’éclatement des mobilités entre des espaces discontinus.


Contradictions dépassées


Dans les mercapoles françaises, la crise démographique aura été compensée par les flux migratoires et la levée des barrières à l’immigration. La concurrence croissante pour l’accès à l’éducation, à l’emploi et aux loisirs, la quasi-disparition de la fonction publique et la suppression de certaines allocations et services publics auront dissuadé la classe moyenne de se reproduire. Mais l’élite métropolitaine mobile se préoccupera peu de la disparition des instituteurs du fait des progrès de l’e-learning  et de la mondialisation du marché universitaire  ; et encore moins de la disparition des écoles d’infirmières vu la « corvéabilité » et le faible coût des infirmières philippines. Du coup, la composition ethnique des métropoles françaises se sera largement diversifiée. Les métropoles auront connu une logique de spécialisation socioethnique des espaces. Dans les zones centrales, on observera ponctuellement des formes de « cohabitation indifférente » entre communautés  . Parallèlement, les discours républicains colour-blind  auront laissé la place à une progressive reconnaissance du fait communautaire. Cette reconnaissance aura permis l’émergence d’une élite politique issue des minorités ethniques.
Comme on l’a vu, la crise écologique et énergétique aura été partiellement résolue, et ce pas tant par la transformation des modes de vie que grâce aux innovations technologiques dans le domaine des déplacements (avec la généralisation des véhicules électriques), dans celui de la construction, de la domotique et grâce à l’application de solutions de type smart grids. Il faut toutefois signaler que c’est sous un angle particulier que « l’urgence environnementale » aura été socialement construite et politiquement traitée : celui des gaz à effets de serre et du réchauffement climatique. L’omniprésence de ce thème aura relégué au second plan d’autres enjeux comme la gestion des déchets, la consommation d’espaces ou encore les inégalités environnementales. D’une certaine manière, l’absence de régulation de l’accès à l’espace et de la consommation des sols permettra à une diversité de groupes sociaux, y compris les plus fragiles économiquement, d’accéder au logement dans la métropole. De manière générale, les métropoles seront devenues des espaces où, du fait de la dérégulation du marché du travail, du logement, du sol, de l’enseignement, de la santé, les opportunités seront à la fois nombreuses mais aussi où les inégalités d’accès à ces différents biens se seront renforcées.


Contradictions rencontrées


Ainsi, dans la mercapole, la libération des opportunités s’accompagnera d’un accroissement important des inégalités des conditions socio-économiques et des inégalités d’accès. La libéralisation des marchés aura pour effet certes de démultiplier les opportunités d’emploi, y compris pour les populations les plus fragiles, mais aussi d’accroître les inégalités et donc les distances symboliques et culturelles séparant les groupes composant les sociétés métropolitaines et, conséquemment, les distances spatiales qu’ils voudront établir entre eux. L’espace métropolitain sera la projection d’une société métropolitaine fortement polarisée et ségrégée.

La mercapole sera aussi confrontée à des phénomènes de saturation des infrastructures publiques et de dégradation de l’offre de services publics. Dans le domaine des transports métropolitains, l’explosion du taux d’équipement en petits véhicules électriques aura pour effet de saturer les infrastructures routières. On assistera à une dualisation du secteur des transports collectifs. Les gouvernements métropolitains seront devenus toujours plus dépendants des grands opérateurs de l’oligopole des transports urbains. Ceux-ci opéreront pour le compte de la collectivité, mais au prix fort, des services de transport de masse dégradés et saturés leur assurant une rente minimale. Parallèlement, ils auront obtenu l’autorisation de développer un secteur privé de transports collectifs offrant des prestations beaucoup plus performantes et fiables à un public choisi pouvant se l’offrir.
Les mercapoles françaises émettront très peu de GES  et auront été en mesure de vendre des droits à polluer aux villes des pays émergents pour financer des programmes de conversion de bâtiments publics et de logements. Toutefois, les enjeux du débat sur l’écologie s’y seront déplacés des questions climatiques et d’émission de GES aux questions relatives à la consommation d’espaces, au traitement des déchets, aux impacts sur la santé des rayonnements générés par les réseaux sans fil et aux inégalités environne-mentales. Les mouvements écologistes y seront mobilisés sur les questions de défense d’espaces naturels et de contestation du développement de l’industrie nucléaire.


Repères géographiques

    Los Angeles  ;
    São Paolo.
Fiction : « La mercapole ou la métropole débridée »


15 mars 2040. Il est presque minuit lorsque Lucas pose le doigt sur l’icône « envoyer » de sa tablette numérique. Il est fatigué, mais heureux : il vient d’achever la programmation du nouveau logiciel d’analyse financière dédié spécifiquement au marché du riz proposé par sa micro-entreprise, Smart Markets. Son ami Mathis, qui dirige un fonds d’investissement basé à Singapour, va être ravi. En plus d’une somme d’argent substantielle, ce projet réussi va certainement accroître la réputation de Lucas, gage d’un avenir relativement assuré au sein d’un secteur ultraconcurrentiel. Lucas prend une gorgée de sa boisson énergétique cubaine, range sa tablette dans la poche de son manteau, et quitte précipitamment son duplex situé dans un immeuble récent écoénergétique du centre de Lille : il ne lui reste que 15 minutes pour rejoindre la gare de Lille Europe afin de rejoindre Londres, où vit sa compagne. Lucas accepte de payer près de 5 000 euros par mois pour cet appartement détenu par un fonds de pension australien en raison de sa proximité avec les infrastructures de transport métropolitaines. En quittant son appartement, Lucas tombe sur un visage familier. C’est Kamel, avec qui il avait suivi une formation en programmation informatique, à la fin de ses études, cinq ans auparavant. En revanche, Kamel, qui marche rapidement lui aussi, semble ne pas l’avoir aperçu. Mais Lucas n’a pas le temps de s’arrêter : même si la liaison entre Lille et Londres s’effectue désormais toutes les heures entre minuit et 6 heures, il ne veut surtout pas rater le prochain train afin de profiter au maximum des trois jours de repos qu’il s’est exceptionnellement accordés, et, qui sait, d’envisager un bref voyage en Espagne avec sa compagne. Or les embouteillages sont fréquents au centre de Lille à cette heure. Tout en enfourchant son scooter électrique, Lucas pense brièvement qu’il lui faudra contacter Kamel : à l’époque, il lui avait semblé sympathique, et puis, c’est toujours intéressant de savoir ce que deviennent les anciens collègues, cela peut toujours donner des idées pour orienter efficacement sa carrière.
Kamel ralentit sa marche pour observer Lucas alors que celui-ci démarre silencieusement. Si la silhouette lui semble vaguement fami-lière, c’est le modèle de son scooter qui retient davantage son attention : c’est le nouveau Biocreative 3, un modèle élaboré par Ur-ban Solutions – le joint-venture codétenu par un constructeur français d’automobiles et le fabricant chinois désormais dominant sur la scène mondiale. Une véritable merveille technologique, pense Kamel alors que le scooter s’éloigne. Kamel aimerait posséder ce type de bijou. Sa batterie ultraplate révolutionnaire possède une autonomie de 1 000 km. Mais son quartier de résidence n’est pas inclus dans le périmètre du partenariat entre Urban Solutions et la métropole lilloise. Désireux de s’implanter sur le marché local, Urban Solutions avait proposé deux ans auparavant de financer la totalité de la rénovation de la voirie du centre de Lille, désormais saturée, en échange du monopole de la prestation de services de transport liés à la propriété d’un logement dans certains quartiers lillois.
Kamel ne s’attarde pas sur les lieux : lui aussi est pressé. Il doit prendre son service de gardien de nuit d’un immeuble destart-ups situé à proximité d’Euralille. Kamel occupe ce poste depuis trois ans. À l’issue de sa formation d’ingénieur, il avait occupé brièvement un poste de gestionnaire d’un réseau informatique à Francfort. Mais l’éloignement lui pesait trop. Il est donc retourné vivre à la périphérie de Roubaix, dans une ancienne cité des années 1960 récemment rachetée puis rénovée par son employeur, une firme multi-nationale spécialiste des solutions de sécurité, à destination de sa main-d’œuvre de l’agglomération lilloise. Kamel ne regrette pas son choix : il a tissé des liens étroits dans son quartier, peuplé de jeunes immigrés originaires d’Afrique du Nord et travaillant, comme lui, dans la sécurité. Mais il est inquiet des futurs changements induits par le projet de l’entreprise d’étendre son quartier en urbanisant massivement les zones à faible densité environnantes au cours des prochaines années. Doté d’un capital culturel important, Kamel est devenu le favori pour les prochaines élections métropolitaines au sein de son quartier peuplé avant tout par des jeunes peu qualifiés et précaires. Pour être élu, il sait toutefois qu’il lui reste à nouer un accord électoral avec l’entreprise, mais aussi avec quelques-unes des organisations religieuses en concurrence dans son quartier. Il est conscient qu’il ne pourra pas changer la situation sociale de sa communauté, mais il espère nouer des partenariats avec de nouvelles firmes asiatiques afin d’améliorer les conditions de vie au sein du quartier.
En poussant la porte de l’immeuble qu’il va surveiller toute la nuit, sa tablette de poche vibre. Il consulte l’écran, qui lui rappelle que l’anniversaire de sa mère tombe aujourd’hui. Kamel a déjà tout préparé : demain matin, il pourra contacter ses parents pour leur en-voyer son cadeau numérique. L’expédition ne coûtera rien à la famille de Kamel : son quartier roubaisien et celui de ses parents à Tunis sont équipés depuis l’année précédente par la même firme indienne de fibre optique. Kamel ne le sait pas, mais cette innovation empêchera Lucas de le contacter la semaine prochaine : le réseau télématique qui gère la tablette de Lucas, n’est en effet pas compatible avec les autres systèmes de communication. Kamel s’engage dans le hall de l’immeuble d’un air las. Sa nuit risque d’être routinière : la surveillance des locaux étant directement assurée par webcams depuis un centre situé en grande banlieue parisienne, on ne lui demande rien de plus qu’une simple présence physique, au cas où… Kamel se rappelle alors avec plaisir qu’à partir de 3 heures du matin, il pourra discuter avec Sergeï, qui ce soir est affecté au nettoyage de l’immeuble de bureaux. Comme de nombreux nouveaux immigrés originaires d’Europe de l’Est récemment installés dans l’agglomération lilloise, Sergeï loge dans un quartier récent de Wattrelos construit par une grande entreprise de service de nettoyage, qui compense la faiblesse des salaires de ses employés par la construction à leur intention de petites maisons mitoyennes relativement confortables, la plupart du temps habitées en colocation. Kamel espère joindre l’utile à l’agréable : il pense qu’il devra discuter avec Sergeï de la récente connexion de son quartier au réseau de Cheap Water, une firme coréenne de distribution d’eau discount offrant des tarifs plus avantageux que Veolia, l’entreprise détenant jusqu’alors la concession du quartier de Kamel.


Les enjeux




Introduction


De quoi la métropole est-elle le nom  ? Force est de constater qu’au terme de la démarche de réflexion prospective et collective, la perplexité face au terme n’a pas été entièrement levée au sein du groupe de travail chargé de plancher sur les « systèmes métropolitains intégrés ». Mot valise, sans définition scientifique stabilisée qui ferait l’unanimité, le terme fait l’objet de tout un ensemble d’investissements symboliques qui rendent extrêmement délicate sa manipulation. Le mot est brandi dans les stratégies de présentation de soi des communautés urbaines et d’agglomération. On le croise aussi dans les débats parlementaires sur la réforme territoriale où il suscite des luttes de définition incessantes pour savoir qui fera partie du club des métropoles. Ces luttes où sont mobilisés des termes géographiques semi-savants de « taille critique », de « territoires pertinents », de « potentiel métropolitain » ne font rien pour clarifier le débat. Les enjeux d’accès aux ressources et aux compétences, les logiques de luttes politiques et institutionnelles y rendent encore plus difficile l’effort de construction d’une définition de la métropole qui tienne la route.


Pour compliquer l’affaire, la métropole est aussi présente dans les représentations et les discours du commun. Elle est bien sûr un mot fétiche qui suscite la crainte (le Metropolis de Fritz Lang mais aussi celui d’Ozamu Tezuka), mais qui, parallèlement, séduit et valorise. Le « métrosexuel » n’est-il pas, selon l’inventeur du néologisme, le journaliste britannique, Mark Simpson, un homme fort soucieux de son apparence et à qui le mode de vie métropolitain apporte inspiration et services en tout genre pour soigner et forger son image  ? On voit ainsi comment le mot se prête bien au fantasme, à l’imagination…, et sans doute donc à la prospective. Mais parce que l’usage du substantif « métropole » et de l’épithète « métropolitain » nous projette rapidement dans l’ordre du fantasme, il convient de le mettre temporairement à l’écart pour nous intéresser davantage au terme de « métropolisation ». L’intérêt de cet autre vocable est en effet de substituer à la description d’un état et de qualités déterminés la mise en lumière de processus : si la « métropole », terme saturé de fantasmes, fait écran, la métropolisation permet de mieux saisir les transformations qui agitent l’urbain. Par ailleurs, statuer définitivement sur ce qui constitue le « métropolitain » risquait de confronter le groupe de travail à la difficile tache de décider quels espaces en France méritent cette qualification…, et de le conduire à ne considérer que la région capitale. S’intéresser plutôt à la notion de « métropolisation » a permis d’éviter cet écueil même si la douloureuse question de savoir si l’on pouvait traiter à égalité la région parisienne et les plus grandes capitales régionales a plané sur nos débats.


Que recouvre la notion de métropolisation  ? Comme nous le rappelions dans une précédente livraison de Territoires 2040  , la métropolisation est un phénomène protéiforme et contradictoire qui travaille aujourd’hui aussi bien les espaces urbains (et, de plus en plus, leurs pourtours « rurbains ») que les armatures urbaines nationales et internationales. La métropolisation soumet les grandes villes à des phénomènes de dilatation, d’augmentation et de diversification des mobilités  ; les logiques de localisation de la résidence comme des activités semblent y échapper à toute contrainte, accroissant en retour la pression sur les espaces naturels et agricoles. Ces phénomènes de dilatation et d’hypermobilité ne sont pas nécessairement incompatibles avec des phénomènes de réurbanisation et de redensification. Ainsi, les phénomènes de « retours au centre » (Bidou-Zachariassen, 2003) sont-ils indissociables du processus de métropolisation. L’avènement dans le monde occidental d’un capitalisme qualifié tantôt de postfordiste (Amin, 1994), tantôt de cognitif (Moulier-Boutang, 2007) a réévalué le rôle des villes dans les processus productifs mais aussi dans les modes de vie. Contre toute attente, ce type de capitalisme exige, malgré la facilité croissante de communiquer à distance, le maintien des logiques de coprésence et de face-à-face dans les relations économiques (Veltz, 2002). Par ailleurs, les organisations d’entreprises qui caractérisent cette phase du développement du capitalisme et qui sont fondées sur la désintégration verticale et horizontale, rendent les entreprises dé-pendantes d’externalités (services aux entreprises, présence de milieux professionnels denses, marchés du travail qualifié, etc.) que seuls les environnements très urbains leur offrent. Ces mécanismes par lesquels l’économie se réconcilie avec une certaine forme d’urbanité ont été renforcés par des phénomènes socioculturels qui ont conduit les classes moyennes à retrouver le goût des centres. La métropolisation est ainsi indissociable de la montée en puissance de la nouvelle « classe de services » (Ley, 1980) qui se nourrit du tournant postindustriel de l’économie urbaine et pour laquelle la métropole est à la fois un espace de démultiplication des opportunités professionnelles et pour laquelle la vie en ville est génératrice de valorisation identitaire.


Ces phénomènes de généralisation de l’urbain et de réinvestissement des centres, appuyés par des politiques urbaines standardisées de promotion du patrimoine et de l’urbanité, caractérisés également par la présence des grandes enseignes commerciales font de la métropolisation un phénomène d’homogénéisation, d’indifférenciation. Pourtant, dans le même temps, la métropolisation est un formidable phénomène de différenciation et de renforcement des inégalités territoriales. En effet, la globalisation et la transition postfordiste ont conduit à un accroissement des écarts entre les conditions de quelques villes globales et celles que vivent des villes de second rang. Dès lors, la métropolisation recouvre également un double processus de durcissement de la compétition territoriale et d’étirement des hiérarchies urbaines. Ce processus est souvent accentué par des politiques néolibérales et néomanagériales des États qui, au nom de la lutte contre les déficits publics et accessoirement de la nécessité d’accélérer la transition vers une économie de la connaissance, concentrent les investissements publics et privés dans les métropoles les plus à même d’affronter la compétition inter-nationale.


Au fil de ses rencontres, le groupe de travail sur les « Systèmes métropolitains » a identifié trois grands ensembles d’enjeux, qui constituent autant de groupes de facteurs qui travaillent aujourd’hui les espaces métropolitains et les feront évoluer d’ici 2040.
Le premier ensemble d’enjeux et de facteurs est d’ordre sociospatial. Les métropoles sont des lieux où l’étirement des hiérarchies sociales et l’accroissement des inégalités s’expriment avec le plus de force, ce qui n’est sans effet ni sur la coexistence entre les groupes composant les sociétés métropolitaines, ni sur les distances physiques séparant ces groupes, ni, in fine, sur la morphologie sociospatiale des métropoles.


Le second ensemble d’enjeux et de facteurs est plutôt de nature économique et politique. L’importance accordée aux facteurs économico-politiques a certainement constitué l’originalité du travail de ce groupe. Contrairement à de nombreux travaux de prospective territoriale qui donnent le primat, dans l’explication et la projection, aux transformations des modes de vie, des usages des technologies et des rapports à l’espace, au risque de réifier, naturaliser ces phénomènes et d’obérer leur origine dans d’autres évolutions plus structurelles, nos discussions nous ont conduit à privilégier un autre ordre de « causes profondes ». En effet, nous avons considéré que les « modes de vie », les « pratiques de l’espace » procèdent – bien davantage qu’ils ne la précèdent – d’une infrastructure politique et économique. Pour nous, les métropoles françaises de 2040, leur place dans l’espace national et international, leurs fonctionnements internes, leurs morphologies, seront le résultat spatial des transformations des systèmes de production et d’échanges et des choix politiques qui auront déterminé et/ou accompagné ces transformations. Ces choix politiques auront pu être formés à partir de la prise en compte de l’expression de préférences et d’aspirations en matière sociale, culturelle et environnementale, mais en aucun cas, nous ne croyons que ces aspirations et préférences se transforment automatiquement en choix politiques.


Le troisième ensemble d’enjeux et de facteurs est relatif aux « environnements métropolitains » au sens large, et recouvre à la fois les questions d’énergie, de consommation des ressources naturelles, de métabolisme urbain et de formes urbaines. Là aussi, le travail du groupe présente une certaine originalité car nous n’avons pas voulu céder aux sirènes « durabilistes » en considérant que la raréfaction des ressources et la prise de conscience généralisée de la finitude du monde allaient nécessairement engendrer une bifurcation fondamentale des modes de vie et des fonctionnements métropolitains. Bien des sirènes voudraient nous faire croire qu’aujourd’hui « nous n’avons pas le choix ». Certes, mais la prise en compte plus ou moins universelle de l’enjeu climatique n’implique absolument pas que l’accord se fera nécessairement sur les enjeux environnementaux à traiter en priorité et les moyens de les traiter. Là encore, la négociation de la crise écologique et énergétique, la construction des métropoles « durables » ou de « l’après-pétrole » se feront au travers de luttes sociales et politiques qui mettront aux prises des groupes qui n’ont pas les mêmes intérêts environnementaux (Marcuse, 1998). Le savoir des « experts » ne sera pas mis en œuvre dans le cadre d’un processus linéaire, comme le fantasme technocratique le voudrait, mais sera mobilisé de manière plurielle au service de causes et d’intérêts eux-mêmes pluriels.


Que seront nos métropoles françaises en 2040  ? Vont-elles continuer à se dilater  ? L’urgence environnementale les contraindra-t-elle à se compacter  ? Ces deux logiques contradictoires seront-elles plutôt appelées à se côtoyer, comme c’est le cas aujourd’hui  ? Qui sera métropole en 2040  ? Qui aura profité, au final, du processus de métropolisation  ? Une poignée de capitales régionales happy few qui, au côté de la région capitale, auront su s’inscrire favorablement dans la division internationale du travail et de la consommation et tirer profit de l’étirement des hiérarchies urbaines  ? Ou bien à l’ensemble des composantes d’un espace national sauvées par les mannes du moteur francilien et de l’économie résidentielle  ? Mais au fait  ! Le processus de métropolisation – précipité de logiques d’homogénéisation (confusion ville-campagne), de différenciation, de concentration et d’étirement de l’armature, etc. – constitue-t-il réellement l’horizon indépassable des territoires urbains composant l’espace national  ? Autant de questions auxquelles les trois scénarios qui suivent essaient de donner des réponses.


Gilles Pinson
Politiste, il est professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon (Lettres et sciences humaines). Il enseigne également à l’IEP Paris depuis 2004, dans le master Stratégies territoriales urbaines.
Max Rousseau
Politiste, postdoctorant au laboratoire RIVES (ENTPE), enseignant à Sciences Po Paris



Les 28 scénarios sur le site DATAR :



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