Terrain Vague




Terrain Vague

Film de Marcel Carné | 1960

Les plans séquences du générique du film Terrain Vague, de Marcel Carné [Les enfants du Paradis, Quai des Brumes, etc.], plongent le spectateur dans l'intimité des nouveaux monstres de béton destinés à loger le plus grand nombre : la caméra descend le long de la façade d'une nouvelle Habitation à Loyer Modéré, et par les fenêtres laisse entrevoir un instant de vie des familles, empilées verticalement dans leurs cellules d'habitation, selon la terminologie – parfaitement appropriée - des technocrates planificateurs de l'époque.

Nous sommes en 1959, dans la banlieue sud de Paris, alors en pleine phase de déconstruction-reconstruction : les immeubles modernes en périphérie, disputent le territoire à des lambeaux de quartiers anciens, de masures, de ruines et de terrains vagues ; où se retrouvent les bandes d'adolescents. Les premiers à souffrir de cet environnement d'une nouvelle modernité urbaine et architecturale. Le Terrain Vague, c'est ici, comme dans les usines en ruine, les points de ralliement des bandes de banlieue de jeunes désœuvrés, des voyous et des fameux « blousons noirs », de familles de la classe moyenne et ouvrière, exilées du centre de Paris. Marcel Carné nous entraîne dans une de celles-ci, un groupe de jeunes garçons menés – surprise étonnante - par Dan, une jolie jeune fille du quartier, qui commettent de menus larcins, des vols à la tire, et pratiquent sans rechigner la baston. Sur l'échelle Richter de la violence, la bande à Dan pourrait être placée dans la catégorie « petite délinquance juvénile ». Deux "intronisations" bouleversent l’équilibre : un "gros coup" imaginé par un des nouveaux venus, divise le groupe, certains apprécient, d'autres refusent, dont Dan, et son complice-amoureux Lucky ;  elle le pousse alors à devenir mécanicien comme il l'a toujours souhaité.

Générique de fin



Terrain Vague ne sera guère apprécié par la critique, même si le jeune François Truffaut accorda une lettre félicitant Carné. Mais Terrain vague pose, pour la première fois au cinéma, la question de la place des jeunes et de leur avenir dans les nouvelles cités d'habitat social ; et ouvre, si l'on peut dire, avec d'autres, le bal des études des phénomènes psychologiques ou sociaux liés aux grands ensembles urbains, et non seulement l'attention des chercheurs, mais aussi celle du grand public. Car en 1959, les avis étaient encore partagés, sur les effets pathogènes de ces formes urbaines jusqu'à présent inconnues : des bandes identiques à celles de Dan, opéraient dans les vieux quartiers des villes de France, et certains accusaient le milieu social et non pas l'espace social. D'autre part, selon une enquête de L'express, la France comptait, en 1955, sept millions de mal-logés, tandis qu'une étude de 1956 établit qu'en région parisienne plus de la moitié des logements, soit 1,300,000 d'entre eux, ne disposaient pas de w.c., et nombre d'historiens et de sociologues admettent l'idée que la population, de manière générale, pouvait apprécier le confort et la modernité des HLM, par rapport à la nocivité des conditions matérielles antérieures, et notamment de logement. Quitter un appartement trop petit ou vétuste, sans confort, un taudis ou un bidonville pour une HLM, permettait une mise au calme après la souffrance physique et psychique éprouvée, voire de gravir une marche de l'escalier social.









Mais tous les historiens de la ville et de l'architecture en conviennent : la reconstruction puis la période d'expansion urbaine, ne se sont pas effectuées selon les prescriptions des architectes théoriciens, mais bien selon celles des affairistes et des spéculateurs, dont le modèle parfait est représenté par Bouygues. Françoise Choay, citée par Fatiha Belmessous, dénonçait dans son article Cités-jardins ou "cages à lapins ? [France-Observateur, n°474, 4 juin 1959] le mythe des grands ensembles et ne se contentait pas de décliner les pathologies du grand ensemble mais dénonçait ouvertement la responsabilité des pouvoirs publics, départementaux et municipaux dans cette production urbaine. Selon l’auteur, l'adoption de plans d’urbanisme « sérieux » pourrait éviter les spéculations d'organismes comme les « innombrables monstres patronnés par la Caisse des Dépôts, devenue assez puissante pour enfreindre les consignes du ministère et même se passer de permis de construire », éliminer les entrepreneurs « douteux » et certains architectes qui « tirent des profits honteux de la répétition, à des milliers d’exemplaires, de cellules ni conçues, ni construites. »


Le critique Jean-Pierre Le Dantec résumait ainsi les réactions au sein de l'intelligentsia des années 1970 : certains jugent que l'expérience de la vraie modernité urbaine n'a jamais eu lieu et qu'on ne peut, par conséquent la juger, pour d'autres, à l'inverse,  l'histoire s'est jouée, qui a montré ce que donne dans la pratique la confrontation d'un discours utopique avec un réel nécessairement impur. Tous s'accordent sur le fait que les généreuses propositions architecturales - et non urbaines -, les beaux duplex des immeubles-villas imaginés par Le Corbusier – et tant d'autres - se transformeront en cages à lapins, les terrains de sport, les jardins et espaces verts en terrains vagues.




Le réalisateur Jean-Luc Godard arrêtera en 1963, sa caméra sur Elle, la Région parisienne meurtrie autant par les infrastructures de transport en construction que par les grands ensembles d'habitat, dont La Courneuve ; tandis que Pier Paolo Pasolini filmait dans Mamma Roma, les mêmes constructions inhumaines de la périphérie de Rome, et tout aussi nostalgique que Guy Debord regrettait les vieilles pierres, et le petit peuple. 


Sourds aux critiques acharnées de la décennie 60, puis reconnaissant leurs "erreurs", les politiciens gaullistes, alors aux commandes de l'appareil français décideront en 1973 seulement,  de mettre un terme à ce que certains considéraient comme la plus grave faillite et catastrophe urbaine de tous les temps : les spéculateurs, groupes financiers, constructeurs et technocrates de France ayant en effet, portés au plus haut degré de perfection ce type urbano-architectural. La circulaire du ministre Guichard est éloquente :

« Les défauts des grands ensembles sont connus depuis toujours : ils rompent l'harmonie du paysage urbain ; ils s'intègrent mal ou se pas à la vie de la ville ; ils donnent à leurs habitants l'impression à la fois de l'isolement et de l'entassement dans un monde complètement artificiel ; ils entraînent une dépossession de la commune au profit de l'organisme constructeur […] ; ils favorisent la ségrégation sociale parce que l'organisme responsable est très souvent « à vocation sociale » ; enfin, ils tendent, dans de très nombreux quartiers de nos villes, à transformer le citoyen en résident. »

Une circulaire énoncée peu avant la crise de 1973 qui emporta les habitants des grands ensembles sociaux, pour beaucoup, vers un destin tragique ; tandis qu'étaient enrichis les principaux bénéficiaires, par des décennies de corruption, de spéculation et de mal-façons – de malhonnête - :  Francis Bouygues, simple maçon en 1952, milliardaire trois décennies plus tard, pourra acquérir une nouvelle arme encore plus redoutable, la première chaîne de télévision de France. Les budgets pharaoniques accordés par les gouvernements successifs depuis 1980 pour réparer l'"erreur" urbaine des grands ensembles, ne suffisent toujours pas aujourd'hui à contenir la détresse et la violence de ceux qui y vivent. Les contribuables français payent ainsi encore la malhonnêteté des profiteurs.




Fatiha Belmessous
Colloque Cerisy 5-12 juin 2007 « La ville mal aimée »
L’image du Grand Ensemble : de la représentation d’une forme urbaine à
celle d’un territoire

Cette communication traitera de l’apparition de la forme urbaine « grand ensemble » tant dans la presse écrite que dans les travaux scientifiques (enquêtes sociales),particulièrement des représentations véhiculées par ces deux canaux. Avant tout, une mise en garde d’ordre méthodologique s’impose. Tout d’abord, en ce qui concerne l’expression de représentation, cette terminologie est suffisamment floue pour facilement prêter à controverse. Admettons a minima que ces deux matériaux (l’enquête sociale comme les articles de presse) donnent à voir et forment une image plausible sur les effets induits par la construction de cette forme urbaine qui ne correspond à aucune autre forme d’habitat jusqu’alors connue.

Autre préalable méthodologique : nous rapporterons les débats tels quels. La confrontation entre la lecture des articles de presse d’une part et les entretiens effectués par les sociologues d’autre part nous aidera à appréhender ce qui relèverait du domaine de la « réalité » de ce qui relèverait du domaine de la « mythologie ». Par exemple, à la fin des années 1950, le débat technique n’existe pratiquement pas dans la presse voire même dans les travaux de recherche, tant la modernité des constructions tranche avec l’habitat insalubre des quartiers anciens et des taudis. Les critiques portent prioritairement sur l’adaptation des femmes à cette nouvelle forme d’habitat ainsi que sur la délinquance juvénile.


Premier corpus : la presse

Dès la fin des années 1950, les critiques formulées par la presse mettent l’accent sur les conséquences provoquées par ce mode d’habitat sur les comportements des résidents : elles sont essentiellement le fait de la presse quotidienne (Le Monde, Le Figaro, France Soir, Le Parisien Libéré) et des revues à caractère social telles que Economie et Humanisme et Christianisme social. L’ensemble de ces articles présente la vie dans les grands ensembles comme une situation problématique. En effet ils mettent d’une part, l’accent sur des constats réels comme le manque de vision prospective quant à la structure démographique et les équipements collectifs et d’autre part, ils interprètent ces faits sur un mode généralisé, établissant des rapports de causalité directe sur la vie sociale. Ainsi, les problèmes psychologiques et sociaux rencontrés parmi les habitants seraient le résultat de cette structure démographique, véritables « ghettos démographiques »1. Par ailleurs, les statistiques établies sur l’accroissement de la délinquance juvénile et sur le taux important de suicides de femmes ne sont pas établis à partir de données vérifiables mais suggérées comme relevant de « l’absence de cadre naturel et affectueux »2. Au-delà de l’aspect informatif, l’intention des articles est d’élaborer un discours destiné à l’appropriation affective d’un phénomène nouveau aux conséquences importantes sur le mode d’habiter.

Premier type d’articles :
autour de la résorption de la crise du logement

La constitution de l’imaginaire autour du grand ensemble est tributaire de l’évolution de sa réalité : d’abord perçu comme une réponse aux impératifs de la crise du logement, il se transforme ensuite en fonction de l’évolution des normes urbaines. L’image et la mythologie qui s’y rattachent caractérisent cette double détermination. En 1955, le grand ensemble est encore un projet mal défini presque inconnu du public et rarement cité comme exemple de remède à la crise du logement. Les constructions nouvelles sont souvent désignées par leur nombre ou le groupe de logements, telle structure composée d’une quantités d’unités non différenciées.

« 414 logements de la ceinture verte mis en location, ce premier groupe a été inauguré hier à la porte d’Ivry » (Le Figaro, 1er décembre 1955)
« Inauguration des 112 premiers logements de la ceinture verte » (Le Monde, 1er décembre 1955)


Les travaux de la psychosociologue Michèle Huguet ont mis en relation les mécanismes entre la femme et son environnement, en l’occurrence le grand ensemble, en essayant de comprendre en quoi la prétendue pathologie de l’habitat favoriserait les désordres psychologiques, voire psychopathologiques 3. Il nous paraît intéressant de reprendre ces travaux tant ils nous renseignent sur la perception du grand ensemble dans la presse. Michèle Huguet découpe l’analyse en deux moments distincts:

La période 1955-1959 est caractérisée par la nécessité de résoudre la crise du logement. Les articles portent principalement sur l’efficacité des solutions adoptées. Ainsi, les constructions nouvelles sont appréhendées comme des solutions possibles à la crise ;
A partir de 1959, l’abondance d’articles change de ton et la presse s’intéresse au développement psychologique des habitants puisque la crise semble se résorber (du moins par la presse) Les articles mettent l’accent sur la corrélation entre la forme d’habitat et les pathologies qu’elle engendrerait.

A partir de 1958, l’expression « grand ensemble » vient s’ajouter à la liste de désignation des formes urbaines telles que « ville nouvelle » ou « cité ». Toutefois, contrairement à ces deux terminologies, la notion « grand ensemble » se structure comme un concept original qui n’emprunte plus à des images familières. L’imprécision dans la désignation rend compte de cette absence de composition de la forme urbaine, trop grande pour appartenir au monde du logement et sous-équipée pour pouvoir évoquer la ville. En réalité, cette fluidité de la terminologie contribue à la constitution du mythe du « grand ensemble » et sert de principe à la structuration symbolique de cette forme urbaine. Ainsi, en comparant les titres qui emploient le terme « grand ensemble » à ceux qui incorporent les termes de « cité » et de « ville nouvelle », les connotations diffèrent selon l’usage. Le second groupe lexical est employé pour décrire la modernité en matière de logement et d’urbanisme.

« Une nouille de 1 060 m de long et neuf tours rivalisent de succès aux Courtillières de Pantin avec un marché villageois et un bois enfantin » (Le Parisien Libéré, 1er décembre 1960)
« Vivre dans les cités nouvelles ; une ville qui a épousé son temps » (Le Figaro, 25 avril 1963)


Pour désigner le « grand ensemble », les titres expriment d’autres aspects et suscitent des interrogations.

« Que penser des grands ensembles ? » (Le Figaro, 3 avril 1962)
« Ce qu’on ne vous dit pas sur les grands ensembles » (L’Humanité, 18 décembre 1960)

La connotation négative s’attache à ce terme selon de subtils procédés. Ainsi une enquête du Figaro intitulée « Vivre dans les cités nouvelles » intégrait le sous-titre suivant : « La plaie des grands ensembles encore dans l’enfance : le manque de distractions » (Le Figaro, 12 février 1963)

La valeur psychosociologique est affirmée dans la désignation de son originalité à un trouble symptomatique. Les raisons de cette structuration spécifique se trouvent dans la possibilité du « grand ensemble » de « rendre problématique l’ordre humain ». Les maux attribués au grand ensemble mettent à jour une forme de refus de la modernité où l’inhumain devient danger puis folie.

« Un cri d’alarme de M. Sudreau : les grands ensembles sont trop souvent inhumains » (Le Figaro, 14 juillet 1959)
« Psychiatres et sociologues dénoncent la folie des grands ensembles » (Sciences et Vie, septembre 1959)


Le redoutable titre du Monde « Pour humaniser les grands ensembles » vise au-delà d’une demande d’équipements d’animation et de loisirs, à revendiquer une continuité temporelle entre passé et présent, afin que les résidents puissent se reconnaître et s’épanouir dans ce nouveau cadre urbain.

Des critiques d'ordre médical

L’article de Jean Royer paru en 19594 dans la revue Urbanisme inaugure une série d'articles consacrée à la "maladie des grands ensembles", présentés comme des "enfers climatisés" où toute vie individuelle et familiale serait impossible. Le journaliste insiste sur le gigantisme des formes construites et sur l'absurdité du plan masse. Conçu comme une simple "juxtaposition d’espaces libres et de volumes construits", ce type de plan ne pouvait contribuer au bonheur des résidents. Toutefois, en raison des différences des groupes dans la société, chacun n'exprimait pas ses craintes ou cette peur de façon univoque. Les femmes et les jeunes sont particulièrement présentés comme les groupes les plus atteints par la forme urbaine.
"Les jeunes et les mères de famille dans les grands ensembles." (Le Figaro, 12 février 1963).
"Délinquance juvénile accrue dans certains grands ensembles." (Le Figaro, 11 juin 1963).

La représentation du grand ensemble se nourrit de l'image féminine traditionnelle, un mythe évocateur d'un mode de vie. De même, l'idée de délinquance juvénile produit un effet de dramatisation de la situation. Les enquêtes menées dans la région parisienne 5 ont porté sur les modes de sensibilisation de la femme à leur nouvel environnement bâti (un grand ensemble ou un quartier présentant des caractères similaires) et permis de cerner les conditions d’apparition de tolérance ou d’intolérance à leur habitat. Ainsi, l’agrément à vivre dans le grand ensemble serait perceptible lorsque l’arrivée dans le logement faisait cesser un sentiment de frustration ou de souffrances antérieures. L’aménagement dans le nouvel habitat correspond alors à l'accomplissement de la vie personnelle et familiale du résident. Bien qu’aucune considération statistique ne soit possible à donner, ces manifestations positives semblent convenir aux cadres moyens 6.
L'intolérance au grand ensemble se manifeste par un comportement dépressif, caractérisé par l’ennui, un besoin accru de sommeil, l’impression de solitude et d’isolement, la difficulté de communiquer et le sentiment de culpabilité vis-à-vis de l’accomplissement des tâches journalières 7. Néanmoins, cette apparence dépressive ne doit pas être confondue avec l’état pathologique de dépression nerveuse car, bien que l’ennui et la solitude affectent la conscience, ils ne parviennent pas à laisser la femme prostrée et dépossédée d’elle-même comme cela se rencontre dans l’état dépressif.

De manière paradoxale, les critiques d'ordre médical sur les grands ensembles provenaient souvent des médecins qui, bien que favorables aux grands ensembles en tant que solution à la crise du logement, ils restaient suspicieux quant à l'épanouissement des enfants « livrés à eux-mêmes » dans cet environnement 8. Toutefois, ces constats seraient valables dans d'autres lieux résidentiels, d'habitat ancien ou moderne, car le problème vient de l'importance de la population juvénile par rapport au reste de la population. Ainsi, dans le grand ensemble de Sarcelles, la proportion des résidents âgés de moins de 14 ans représente plus de 50% de l’ensemble de la population. En menant des travaux sur la densité de la population juvénile par rapport à la surface habitable, le pédopsychiatre Jacques Jenny a ainsi élaboré un « seuil critique » minimum à ne pas franchir sans risquer de provoquer des problèmes de « promiscuité psychologique » pour les enfants. Les travaux du docteur R.-H. Hazemann 9 concernaient le caractère anti-psychologique de la forme bâtie, perçue comme un « organisme présentant une pathologie, en partie congénitale, due à une conception à la fois déficiente et monstrueuse, tératologique. »10

Étant donné que l'habitat doit permettre la structuration et un développement harmonieux de la famille, le grand ensemble favoriserait des maladies « sociales » (troubles affectifs ou mentaux) puisque sa composition n'intègre pas ces paramètres. Ainsi, la difficulté de pouvoir nouer des rapports humains corrects comme dans toute collectivité conventionnelle pourrait être l'une des causes des maladies sociales. Ces pathologies menacent particulièrement les jeunes qui, sans espace structuré, demeurent les sujets les plus fragilisés. Le grand ensemble pourrait néanmoins devenir un mode d'habitat convenable avec la construction d'équipements et un changement de
composition d'ensemble à échelle humaine.

Selon ces divers raisonnements, la forme urbaine du grand ensemble porterait préjudice à ses résidents, notamment les plus « fragiles » (les femmes et les enfants). Ces analyses auront toujours cours lors des débats politiques engagés au début des années 1970 sur la "maladie des grands ensembles", une maladie urbaine et sociale.


Retour sur trois articles de presse

Devant l'impossibilité de rendre compte de manière exhaustive, de l'hétérogénéité des articles de presse sur les grands ensembles, nous avons choisi trois articles publiés entre juin et septembre 1959 "représentatifs" du ton et du contenu sur l'imagerie du grand ensemble dans la presse. Le premier est extrait de la revue Économie et Humanisme 11. Sous la plume de son directeur, Roger Caillot, l'article interroge le choix du grand ensemble comme solution à la crise du logement.

Le second extrait de la revue Science et Vie 12 est en quelque sorte un condensé de commentaires de chercheurs sur les aspects déshumanisants du grand ensemble. Enfin, le dernier article provient du quotidien France-Observateur 13 , ancêtre de l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur. Ce choix est principalement dicté par l'auteur de l'article, en l'occurrence Françoise Choay, ardente défenseur de l'architecture moderne mais qui adopte dans cet article une position mitigée sur la production du grand ensemble, ce qui nous permettra de dissocier architecture moderne et grand ensemble.
L'analyse de ces trois articles, différents dans leur construction et leurs critiques sur la forme urbaine, n’en est pas moins révélatrice de l’engouement passionné suscité par cet habitat avant même la systématisation de sa production.

Économie et Humanisme ou le rejet du grand ensemble

L'article de R. Caillot fait suite à l'élaboration d'un rapport basé sur des enquêtes menées auprès de locataires de 48 groupes d’immeubles répartis dans la région parisienne et dans 10 grandes villes françaises. Sans vouloir nous attarder sur l’aspect méthodologique 14, notons que l'absence des sites étudiés nous empêche de considérer de manière objective cet article car à la fin des années 1950, l’appellation « grand ensemble » était attribué indifféremment à toute construction nouvelle. Toutefois, cet article introduit des critiques peu habituelles à cette forme urbaine dont l’inadaptation des normes architecturales à l'individu et la fabrication de principes selon des modèles. Serait-ce une référence implicite à la grille Dupont, du moins aux principes fonctionnalistes sur l'organisation de la composition urbaine ?

« En tenant compte des "normes" officielles, chaque appartement serait comparable à une serre de botanique : dans une serre, le volume d’air est proportionné à la respiration des plantes qui y sont entreposées et la surface disponible par plante permet à chacune de ne pas gêner sa voisine. »

Sous couvert philosophique d’une revendication sur l’unicité et, par conséquent, de l'analyse foucaldienne sur l'enfermement de l’être humain dans des normes et non pas dans un épanouissement subjectif, il met en cause ouvertement la politique d’attribution des logements.

« Combien de ménages se voient attribuer généreusement un F1 (une pièce, une cuisine) ou mieux un F2 (une salle de séjour, petite, et une chambre, petite aussi) sous prétexte qu’ils ne sont que deux ? Or souvent, 3 ou 4 ans plus tard, la famille a doublé et la salle de séjour se transforme en chambre des enfants. »

Il est intéressant d'évoquer la manière dont le taux de rotation à l’intérieur du parc locatif était appréhendé. Existait-il un nombre suffisant de grands logements pour accueillir les ménages dont la famille s’agrandissait? En changeant de logement suite à l'agrandissement de la famille, les ménages pouvaient-ils bénéficier de loyers préférentiels ? Dans cet article, Caillot poursuit ce débat à partir de données sociologiques. Ainsi, il se demande si le grand ensemble ne caractériserait pas les avatars d’un "ghetto" 15 démographique.

« A-t-on imaginé les problèmes posés dans certains grands ensembles par la présence au pied de chaque montée d’escaliers d’une centaine d’enfants appartenant sensiblement aux mêmes classes d’âge ? »

Pour y répondre, il note les particularités de la structure démographique tout en projetant les difficultés à venir. Caillot n'est certes pas un visionnaire mais pointe les dysfonctionnements que pourraient provoquer une telle proportion de jeunes dans un même lieu. Conjointement, il est intéressant de noter combien ce paramètre, autrefois célébré comme le symbole d’une vitalité, d’une dynamique essentielle après les traumatismes de la guerre, ait pu se transformer négativement. Dans la même optique, l'usage du terme "ghetto", choisi pour désigner cet habitat, correspond à la volonté appuyée de connoter le peuplement du grand ensemble. Tout ceci conduit Caillot à prédire l’avenir d’un grand ensemble comme un lieu de concentration de "catastrophes humaines".

En raison de l'absence d'aménagements de loisirs pour les enfants, l'auteur prévoit une augmentation de la délinquance. Pour étayer cette prévision, il fait référence à des travaux sur la pédo-psychiatrie qui montrent que les adolescents et les grands-parents sont des repères pour construire un "cadre naturel et affectueux" aux jeunes enfants. Cette affirmation n'est appuyée sur aucune référence sérieuse pour pourvoir la discuter. Sous prétexte de donner les conclusions d'une grande enquête nationale effectuée dans différents grands ensembles, Caillot réitère les critiques faites à cette forme urbaine de la même manière que la presse quotidienne. Ainsi, les conclusions apportées font figure de "déjà vu" et "déjà lu". En demandant aux organismes bailleurs d’effectuer un "équilibre humain, psychologique et moral pour tous", Caillot se situe davantage dans la déclaration d’intention que dans le possible, voire dans l'idéal du catholicisme social qui souhaiterait faire coexister tous les milieux sociaux afin qu'une vie sociale "à taille humaine" puisse se construire.

Science et Vie ou la compilation de toutes les critiques

Cet article est issu d'entretiens avec divers "experts ès grands ensembles", comme en témoigne l'introduction consacrée à "la maladie du grand ensemble".

« Quatre experts, un sociologue, un technicien, un économiste et un médecin, viennent de mettre à nu cette nouvelle plaie sociale, infiniment plus redoutable que celle des taudis et qui, par delà les explications classiques de la misère et de l’abandon, tire son origine du fonctionnement même de la société contemporaine. »

C'est un mode de discours judicieux car en faisant « parler » 16 des experts, chacun devait confirmer le postulat sur le caractère pathologique du grand ensemble. Le premier expert est le sociologue P.-H. Chombart de Lauwe, qu'il n'a pas directement interrogé mais dont il reprend des observations émises sur le comportement des familles 17 dans leur environnement résidentiel. Le journaliste bâtit sa démonstration à partir de l’énoncé des besoins 18 élémentaires définis par Chombart de Lauwe pour l’épanouissement de chacun. Même si le socio-anthropologue expliquait dans un article que l'absence de satisfaction des besoins ou de certains d’entre eux risque de « mettre en péril la santé physique et mentale de ceux qui l’éprouvent », ce dernier ne prenait pas la position si radicale laissée entendre par le journaliste.

« Dans les H.L.M., c’est tout le contraire qui se produit ! Les constructeurs semblent avoir pris le contre-pied des indications de la sociologie. »


A partir de ce prétexte sociologique, émanant par celui même considéré comme « le » spécialiste du comportement de l’individu, Caro donne alors la parole aux autres experts. Nous ne retranscrirons seulement les propos de deux d’entre eux, Guy Houist 19, rapporteur au Conseil Économique des questions de l’habitat et du professeur Delore, directeur de l'Institut de médecine sociale.
« Pour des raisons de prix de revient, on a poussé à la multiplication de logements trop restreints. C’est une hérésie. La cage à lapins ne résout pas la crise. 25% de logements de la région parisienne sont déjà en état de sur occupation. 60% des deux-pièces et 34% des trois-pièces le seront dans un avenir proche... Autre grief : on a négligé l’équipement complémentaire, administratif, social et sanitaire des cités; il faut aller au diable pour trouver une garderie, une buanderie, un bureau de poste. On n’a pareillement rien fait pour créer ces « facilités collectives » rendues nécessaires pour l’exiguïté des logis : un garage à scooters, un atelier de bricolage, un espace pour les jeux. Hors les murs et le toit, qui constituent l’abri, rien n’a été prévu... Et puis, il y a la question du style : tous ces immeubles se ressemblent et tendent à la caserne. On aurait voulu renforcer la nostalgie de la masse pour la « petite maison individuelle » qu’on ne s’y serait pas pris autrement. »

« Si les citadins ne chantent plus, c’est qu’ils n’arrivent pas à trouver dans leurs nouveaux ensembles, trop impersonnels, et leurs nouveaux quartiers, trop excentriques, la compensation "en détente" que réclame leur vie professionnelle fébrile et chronométrée... L’angoisse du retard torture le banlieusard voué à la poursuite des autobus; l’anxiété des murs étreint la ménagère condamnée à attendre les siens dans des "surfaces habitables" de 10 à 12 m² ; de redoutables carences, manque d’appétit, troubles cutanés, retard dans le développement, menacent l’enfant privé de tout contact direct avec la nature et dont le seul exutoire devient la rue... C’est d’ailleurs dans les faubourgs suburbains que le médecin rencontre le plus grand nombre de cas de déprimés et d’excités, de consommateurs de fortifiants et de tranquillisants, d’asthéniques et de psychasthéniques, de gosses retardés et caractériels, de candidats aux suicides. Il faudra bientôt consacrer tout un traité de médecine et de névrose aux banlieues ! »

A partir de ces remarques, le journaliste esquisse une liste précise de pathologies affectant les résidents de ces habitations. Tout d'abord, le bruit serait à l’origine de 20% des internements dans les asiles psychiatriques, également des maladies liées au coeur et à l’estomac -dont les « ébranlements nerveux » -et source d’excitation excessive de l’appareil auditif.
Puis, le manque d’espace (sur-occupation des logements) traduirait un « complexe de frustration, la formation de bandes à l’extérieur et la naissance d’un gangstérisme infantile. » Pour convaincre ses lecteurs, le journaliste reprend les propos de M. Chazal, juge au Tribunal pour enfants, qui avait déjà dénoncé un taux de délinquance anormalement élevé dans les ensembles H.L.M. Afin de vérifier cette affirmation, nous avons cherché un article de cet auteur 20 déjà cité, qui effectivement constatait, à partir de son expérience professionnelle, de la corrélation entre des conditions de logement difficiles (taudis, vieux hôtels meublés de Paris et de la banlieue ou dans les lamentables H.B.M. construits entre les deux guerres) et des comportements. Ainsi, un enfant issu d’un milieu défavorisé et évoluant dans un environnement peu épanouissant, serait plus propice à devenir délinquant qu’un autre. Sans déterminisme absolu, cette affirmation est plausible sans même connaître l'argumentaire du juge Chazal. L'utilisation tronquée par le journaliste de Science et Vie pour étayer ses propos relève de la pratique malhonnête.

Le second paramètre pour mesurer la souffrance vécue par les résidents des grands ensembles concerne le manque de souplesse dans les rapports sociaux, à l'origine des multiples querelles de palier. Ensuite, l’absence de services communs et d’équipements de proximité contraindrait les résidents à des déplacements longs et répétés et empêcherait la construction d’une vie sociale.

« Arriveront-ils [les habitants] eux-mêmes à constituer une communauté de sentiments, alors qu’ils ne représentent pour l’instant qu’une communauté de ressentiments et qu’ils viennent parfois de tous les horizons géographiques et sociaux ? »

Enfin, l’ultime mal du grand ensemble proviendrait de l’absence de tout contact avec la nature. Il est cependant difficilement conciliable avec les habituels griefs dans la mesure où l'auteur prend Paris comme exemple de grand ensemble. La ville de Paris constituerait-elle l'archétype du Grand Ensemble ?

Françoise Choay, défenseur de l’architecture moderne
mais pas du grand ensemble

L’article de Françoise Choay, totalement a-typique des deux précédents dans le ton et le contenu, fait cependant partie de cette sélection dans la mesure où son auteur l'a écrit pour « dénoncer le mythe des grands ensembles »21 .

« Sarcelles, Poissy, Châtenay-Malabry : ces noms étaient, il y a quelques années encore, évocateurs de verdure et de rusticité. Aujourd’hui vous ne reconnaîtrez plus rien. Des villes se dressent aux lieux de vos souvenirs. »

Après un rapide récapitulatif sur les motifs de production du grand ensemble, qualifié de « programme de construction à outrance »22, l’auteur se lance dans les critiques. Mais, contrairement aux écrits précédents, l'article de F. Choay porte véritablement sur l'esthétique de l'objet « grand ensemble » tout en faisant l’amalgame entre une forme urbaine et un mode de financement (logement social). D'ailleurs non sans ironie, elle note la facilité déconcertante avec laquelle on reconnaît ce type de logement.

« H.L.M. ou Logécos sont décelables par leur manque d’architecture, régis par un principe de discrimination : au pauvre, logement pauvre et laid. »

Toutefois, elle distingue clairement l'architecture moderne de cette production urbaine où la pauvreté conceptuelle du bâti prévaut.

« Dans la majorité des cas, les immeubles sont construits de façon traditionnelle et informe (Poissy, Vitry, etc.). C’est inexcusable dans une période d’industrialisation et de structuralisme, qui permet une forte individuation des façades. »23

Elle poursuit sa démonstration en indiquant qu’il n’existe pas un « seul exemple qui ne [tende] vers la monstruosité plastique, qu’il s’agisse des pâles démarcations de Le Corbusier (à Nanterre) ou de ces masses géantes et indifférenciées qui, à Fresnes (La Peupleraie) contrastent de façon saisissante avec les 2 ou 3 fermes magnifiques qui subsistent encore à proximité. »

En admettant que ces nouveaux logements constituent néanmoins un progrès par rapport aux taudis antérieurs, elle reprend en écho les critiques déjà rencontrées sur le bruit. Pour illustrer cette assertion, elle évoque un exemple assez curieux de logement insonorisé, reconnaissable par tout lecteur, l’Unité d’habitation de Le Corbusier à Marseille, « si parfaitement insonorisée que certains de ses occupants se plaignent d’un silence excessif à l’intérieur de leur logement. »

F. Choay a également recours à l'argumentaire psychiatrique pour étayer ses critiques. Les logements seraient invivables, non pas sur le plan physiologique (elle signale l'absence de mort par asphyxie vue la qualité des chauffages) mais sur le plan mental.

Aux maladies physiques rencontrées dans les îlots insalubres se superposeraient des affections psychosomatiques et mentales. Là-dessus, l’auteur fait appel à une explication rapide pour argumenter cette affirmation.

« L’adulte brimé, atteint dans ses libertés essentielles (manque d’espace, bruit, enfermement), privé d’éléments de différenciation, condamné à l’ennui d’un milieu visuel uniformisé, d’un milieu social artificiel, dépourvu de distractions; l’enfant est livré à une trop grande autonomie. Les espaces extérieurs sont trop vastes, impossibilité d’une structuration du milieu extra familial, la perte de l’échelle du sentiment de la présence humaine dans des lieux informes et indifférenciés. »

Afin d’éviter l'énumération des défauts « pathogènes » sont cités deux exemples de réussite architecturale: l’ensemble des Courtillières à Pantin, opération de l’architecte Émile Aillaud et le grand ensemble des Grandes Terres à Marly, oeuvre des architectes Lods et Beufé. La solution aux problèmes des grands ensembles consisterait dans le refus des conceptions architecturales traditionnelles et dans l’adoption des principes d'industrialisation encore nouveaux en 1959.

Toutefois, F. Choay ne se contente pas de décliner les pathologies du grand ensemble mais dénonce ouvertement la responsabilité des pouvoirs publics, départementaux et municipaux dans cette production urbaine. Selon l’auteur, l'adoption de plans d’urbanisme « sérieux » pourrait éviter les spéculations d'organismes comme les « innombrables monstres patronnés par la Caisse des Dépôts, devenue assez puissante pour enfreindre les consignes du ministère et même se passer de permis de construire », éliminer les entrepreneurs « douteux » et certains architectes qui « tirent des profits honteux de la répétition, à des milliers d’exemplaires, de cellules ni conçues, ni construites. »

Enfin, l'auteur ne ménage pas non plus le public dont elle souhaiterait une éducation profonde des « valeurs architecturales et urbanistiques. »

A travers ces critiques, nous constatons que la forme urbaine a très peu été remise en cause, seulement durant les premières années. Les grands ensembles ont interrogé les médias sur des aspects jusqu’ici absents des débats. Vouloir confirmer ou dénigrer les effets nocifs dus au grand ensemble équivaut à poser l’existence d’un lien causal entre la santé mentale et cette forme d’habitat, comme nouvelle organisation de l’espace. La plupart des études de socio-psychologie ne tentent pas de récuser cette approche, essayant même de trouver avant tout des liens entre l’adaptation et les conditions de vie.

Le psychosociologue G. Michel 24, bien qu’il essaye de se départir de cette solution en dénonçant l’idée d’une pathologie mentale spécifique aux grands ensembles, conclut que « la grille d’équipement, structure véritable, est certainement le remède le plus efficace aux maux des grands ensembles actuels. » La difficulté de recenser des données n'a pas aidé les chercheurs dans cette approche. Elle marque davantage la limite d’une telle démarche théorique, la recherche sur l’individu et son environnement 25, sujets de nature subjective.


Second corpus: les enquêtes publiques

Les premiers recensements initiés par l’Institut national de la statistique et des études économiques (I.N.S.E.E.) fournissent essentiellement des informations de nature économique comme le nombre de logements et de ménages, la densité d’occupation des lieux, les divers éléments de confort ou d’équipement sanitaire 26. Ainsi, à l’intérieur de ces analyses, rien ne permet de saisir des paramètres plus restreints comme la nature des logements (neufs ou anciens) ou encore des facteurs plus subjectifs comme les attitudes, les désirs ou les besoins psychologiques ou sociaux des ménages. Les enquêtes
plus fines menées conjointement par l’I.N.S.E.E. et le CREDOC 27 en mars-avril 1961 font figurer les opinions des habitants et leur désir de changement de logement. Les travaux ont également porté sur les structures démographique et socioprofessionnelle de ces nouveaux venus.

Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Pour quelles raisons y sont-ils venus ? Sont-ils les premiers occupants des logements ou ont-il succédé à d’autres ? Que pensent-ils du mode de vie qui est le leur, dans ses différents aspects familiaux, professionnels ou de loisirs ? Ont-ils eut du mal à s’adapter ? Sont-ils bien adaptés ? Envisagent-ils de changer de logement, dans les limites du grand ensemble ou ailleurs ? Quelles critiques ont-ils à formuler ? Quelles suggestions à présenter, etc. ?

Les enquêtes sociales et les représentations sur cet habitat

Première grande enquête menée en 1963 par le Centre de recherche et d'urbanisme sur la population des grands ensembles avec un groupe de travail présidé par Pierre George et composé de géographes, d'urbanistes, de sociologues et de démographes en région parisienne. La mission consistait à cerner les problèmes d'urbanisme de cette forme urbaine « sous l'angle des besoins et des aspirations des hommes. » Cette recherche s'est inscrite dans la lignée des travaux de la section socio-psychologique sur l'habitat individuel qui devait en constituer le pendant.

L’objectif était clairement de vérifier le bien-fondé de l'hypothèse sur l'aspect déshumanisant de cette forme urbaine. Cette hypothèse correspond-elle à une expérience vécue de l'intérieur par les habitants ou bien à la représentation tronquée de la vie dans un grand ensemble? Les résultats 28 sont particulièrement éclairant dans la mesure où ils donnent à voir avec précision les particularités de la structure démographique comme celles de la structure sociale. En général, le grand ensemble serait un mode d'habitation où l'on trouve peu des couches défavorisées, essentiellement des salariés. La proportion d'ouvriers, d'employés et de cadres moyens est plus importante que dans l'ensemble de la population urbaine. La particularité de cette structure démographique n'indique pas si cette population serait issue de cette forme urbaine.

Quatre questions nous intéressent directement :

1. « D'une manière générale, diriez-vous que vos conditions de logement sont
maintenant très satisfaisantes, satisfaisantes, acceptables, insuffisantes ou très insuffisantes ? »
2. « D'une manière générale, qu'est-ce qui l'emporte, les avantages ou les
inconvénients ? »
3. « D'une manière générale, les logements nouveaux sont le plus souvent construits sous forme d'immeubles collectifs et de grands ensembles d'habitation. A votre avis, est-ce une bonne chose ou une mauvaise chose de construire de grands ensembles, ou est-ce une chose sans importance? »

4. « En supposant que les dépenses de logement soient les mêmes, préféreriez-vous habiter un logement dans un immeuble collectif ou dans une maison individuelle? »

Réponse à la 1° question : 88% des personnes estiment être logées dans des conditions satisfaisantes voire très satisfaisantes (54%) alors que seules 12% n'en sont pas satisfaites.

Réponse à la 4° question, 82% des personnes souhaiteraient, si les contraintes
financières disparaissaient, résider dans un pavillon. L'expression de cet idéal non envisageable car, entre la réalité dont on se satisfait, et l'idéal auquel on aspire, il existe une différence de jugement.

Même si les avantages d'habiter dans un grand ensemble l'emportent à 82% sur les inconvénients, il est intéressant d'identifier ce que cela recouvre. A travers le jugement de valeur sur le grand ensemble, le lieu d'habitat ne semble pas être mis en cause. La question suscite, de manière implicite, un jugement sur la politique de construction. Des quatre questions, elle connut le plus de réticences auprès des enquêtés : seules 52% des personnes approuvent ce type de construction.


Avantages du site: présence de la nature dans l'habitat, vision proche de la maison individuelle avec la possibilité d'élever les enfants dans un "environnement naturel".
"C'est une ville dans une petite ville; de la verdure, peu de circulation, du grand air" (architecte)
"Être à la fois à la campagne et à Paris; c'est beaucoup mieux pour les enfants" (prothésiste)

Avantages du logement : le confort, possibilité d'avoir de l'eau chaude chez soi et mieux, le chauffage central.
"Le chauffage central supprime certaines corvées ménagères" (gendarme)


Inconvénients : éloignement du centre de la ville et l'insuffisance des transports sont les critiques fréquentes dans la mesure où ils auraient des répercussions sur la vie sociale et familiale.
"On ne vit pas avec sa famille; on part le matin de bonne heure, on revient le soir, on n'a pas le temps de les voir" (réceptionniste)
"La cité est très morte, les mamans s'ennuient, elles discutent ! La ville me manque; je préfère la vie un peu plus vivante. Lorsque je travaillais, j'aimais retrouver la cité très calme. Comme mon mari. Dans la ville, on s'instruit, on élève son niveau intellectuel, ici on ne peut pas" (femme de fonctionnaire)


Autres inconvénients : désagréments de l'habitation collective, le brassage social.
"Trop de monde. Trop les uns sur les autres" (épouse de chauffeur)
"Dans les logements, on est trop mélangés socialement" (femme sans profession)


Enquête menée dans la région lyonnaise sur le grand ensemble de Bron-Parilly en juin 1962 (deux ans après la date de construction).

On retrouve le même type de questionnement que dans l’enquête de l’INED.

« Préférez-vous vivre dans un urbanisme de plein air comme Bron-Parilly ou dans un quartier concentré comme la Croix-Rousse ? »

La réponse positive est massive à plus de 80%. La nostalgie de l'animation de la ville se rencontre davantage chez les femmes n'exerçant pas d'activité professionnelle ou les personnes dont le travail se trouve éloigné du lieur de résidence. Lorsque est évoqué l'avenir dans le grand ensemble, 47% des personnes souhaiteraient déménager. Pour ces personnes, il constitue seulement un lieu de passage et une étape dans leur parcours résidentiel avant d'habiter une maison individuelle. Pour les candidats au départ, 45% en attribuent la cause au logement, considéré comme trop petit (30,6%), pas encore fini (30,6%), trop sonore (13,3%). Les autres difficultés évoquées portent notamment sur la lourdeur des charges locatives, la conception du logement ainsi que des problèmes techniques.

La conclusion des auteurs de cette enquête est intéressante dans la mesure où ils dessinent les dysfonctionnements que pourrait connaître ce quartier dans un futur proche : ils seraient notamment dus à l'absence de vision prospective concernant le nombre croissant d'enfants; la notion de cité-dortoir « sans âme » construite pour héberger ceux qui travaillent ailleurs et ne faisant rien pour construire une vie sociale dans leur nouvel environnement résidentiel.

Les enquêteurs évoquent une « trahison » des promoteurs puisque les logements seulement ont été construits au lieu de créer un environnement avec des équipements sociaux, culturels, éducatifs, sanitaires et sportifs. Les projets étaient prévus avec dans le domaine des loisirs, une salle de cinéma, une brasserie, un hôtel, des restaurants, des espaces de jeux et des espaces plantés.

Commentaires sur ces enquêtes

L'appréciation se traduit d'abord en tenant compte de la crise du logement dans les années 1960 et les difficultés d'accès au logement pour les classes populaires. Ensuite, les sociabilités ne se comprennent pas sans référence aux filières d'attribution des logements: chacun se prononce sur la distance qu'il perçoit entre son groupe social et les autres groupes dont il a artificiellement été rapproché. Les catégories situées aux deux extrémités ont émis des réserves sur cette "cohabitation".
Contrairement aux sociologues, les habitants vivent différemment cette coexistence, selon leur appartenance à tel ou tel groupe : les réponses favorables se trouvent dans les classes ouvrières et les classes moyennes dont le désir d'ascension sociale est renforcé dans le côtoiement des catégories à laquelle elles aspirent d’intégrer. De même, les opinions liées au cadre de vie comme le bruit traduisent une réaction face à cette situation de coexistence. En associant le thème du bruit à celui de la promiscuité et du mélange social, les résidents attribuent une signification sociale à l'insonorisation.

Grands ensembles et quartiers nouveaux

À la suite de ces divers enquêtes sociologiques, d’autres chercheurs tentent d’apporter un regard différent sur le mode d’habitat particulier lié aux grands ensembles qu’un regard statistique. Le célèbre article de Pierre George 29, sorte de plaidoyer en faveur de la recherche sur le grand ensemble, concentre les diverses interrogations des chercheurs des années 1960. En effet, il affirme que l’analyse des problèmes des grands ensembles ne serait pas seulement résolue par les analyses sociologiques (analyse des besoins) mais surtout par la médecine pathologique. Ainsi, P. George s’inscrit dans le « courant dominant » qui associe forme urbaine et pathologie médicale. Cette situation reposerait selon l’auteur sur une interprétation simpliste des grands ensembles en tant qu’unité d’habitation, interprétation due à l’affectation des crédits, destinés exclusivement à l’édification des logements. Or, le logement seul ne pouvait vraiment répondre aux besoins d’encadrement matériel de la vie quotidienne des familles.

« Le grand ensemble [n’accède] au premier degré de l’autonomie que par la possession d’un équipement commercial et scolaire. »30

L'auteur projette ainsi divers types de dysfonctionnements dont voici les principales.

La structure de la population offrirait-t-elle des perspectives normales de peuplement ?
La mobilité serait-elle suffisante pour assurer la meilleure utilisation des logements ?
Les relations sociales pourront-elles s’y établir de manière à réaliser un équilibre des rapports avec autrui et de la participation à une vie collective, d’une part, et une pression sociale toujours contraignante, d’autre part ? 31
Les équipements commerciaux, scolaires, sanitaires, sportifs et culturels,
répondront-ils aux besoins des habitants ?
La distance des grands ensembles par rapport au noyau urbain ancien ou par rapport aux lieux de travail serait-elle ressentie comme excessive ou non 32

Les réponses apportées par les études sociologues devraient être transmises au Centre de Recherche d'Urbanisme, groupe de réflexion chargé de proposer des normes de conception et de réalisation pour les grands ensembles. Suite à ces injonctions, René Kaës, psychosociologue et disciple de Chombart de Lauwe, publie un ouvrage sur la question en 1963 -Vivre dans les grands ensembles 33 -ouvrage qui initie l’approche conjointe basée sur la méthode des enquêtes sociales et l’adaptation psychologique des habitants à ce nouveau type d’habitat.

L'auteur entend dépasser les critiques 34 faites par la presse, critiques qu’il juge imprégné d’idées préconçues, et propose un autre schéma qui serait plus proche de la réalité. Il reprend également le même type de discours que P. George sur les difficultés à prévoir le bon fonctionnement d’un grand ensemble, en insistant sur les problèmes démographiques, au regard des caractères particuliers de leur population et du manque d’équipements collectifs. En guise de projection, le sociologue envisage de définir des normes minimales d'habitabilité pour chaque logement.


En conclusion :
la négation du grand ensemble
ou l’apparition de la sarcellite

Il apparaît que la production des grands ensembles a suscité autant d’articles de presse que d’enquêtes sociales car au-delà de la construction d’une nouvelle forme urbaine, l’échelle, les dimensions sans précédent et la rapidité d’exécution ont laissé penser que ces nouveaux espaces urbanisés allaient devenir des quartiers, voire des morceaux de ville. D’où les travaux portant sur le développement futur de ces territoires. Pourtant, les aspects négatifs, qu’ils relèvent de la presse ou des mises en garde des travaux sociologiques, ont permis d’élaborer un imaginaire autour de ces lieux comme en témoigne le terme même de « sarcellite ». En effet, au début des années 1960, la presse se fait l’écho de l’apparition d’une maladie propre au grand ensemble, la « sarcellite », qui cristalliserait l’ensemble des maux dus à cette forme urbaine.

« Sarcellite, total désenchantement, indifférence à la vie sociale, ennui insurmontable, aboutissant à la dépression nerveuse dans les cas bénins, au suicide dans les cas aigus. » « Les raisons de la Sarcellite », L’Humanité, (5 novembre 1963)

« Malgré les caves, l’alcool et les ouvriers étrangers, les Sarcellois souffrent d’une curieuse épidémie : je ne plaisante plus. La sarcellite n’est pas une maladie imaginaire : la sarcellite existe. Cette affection qui est un “ état dépressif ” particulier aux habitants des grands ensembles, atteint surtout quelques jeunes femmes en mal d’oisiveté. » R. Miquel, L’Aurore, (26 avril 1965)

Le mot « sarcellite » s'est construit à partir du nom emblématique en 1962, du grand ensemble de la ville de Sarcelles auquel on lui a accolé le suffixe « ite », habituellement utilisé dans le champ lexical médical pour désigner une « maladie de nature inflammatoire.» 35 . L’exemple de Sarcelles n’est pas anodin puisque ce grand ensemble est le premier de la région parisienne construit entre 1954 et 1960 par la SCIC et regroupant 13 000 logements pour une population nouvelle de 25 000 habitants. Ainsi naissait ce néologisme qui traduirait tous les maux des grands ensembles, les nouveaux territoires de pathologie urbaine.

En 1962, le journaliste M. Bernard s’installe pendant trois mois dans un des immeubles de Sarcelles afin de décrire la vie sociale du quartier, s'arrêtant longuement sur les signes avant-coureurs de cette nouvelle névrose, qui touche principalement les femmes.

« Peu à peu, quelques-unes, dit-on, tombent dans une sorte de langueur que je n’ai jamais eu l’occasion d’observer autour de moi, mais que l’on décrit à peu près de cette façon : la patiente va au hasard dans les rues; bien loin de trouver un apaisement dans cette promenade, elle sent son angoisse augmenter. Elle a l’impression d’habiter dans une ville morte située dans un lieu indéterminé, assez pareil aux limbes. Les gens qu’elle rencontre sont des ombres, des spectres. Elle marche d’une avenue à l’autre en croyant être au même endroit, qu’à sa droite et à sa gauche se dressent toujours les mêmes maisons. Elle presse le pas, impatiente tout à coup de rentrer dans son « logéco », et se trompe d’immeuble, incapable qu’elle est de reconnaître le sien parmi les autres. Une fois chez elle, son malaise s’accroît [...]. Elle se sent retranchée du monde, un peu comme si on l’avait mise dans une couveuse, tel un enfant qui vient au monde avant terme. Tout lui semble trop net, désinfecté, trop silencieux, trop vide [...]. Sa solitude l’étouffe [...]. Son logement lui fait horreur; le soleil même qui entre par la baie aggrave son trouble. Tout ce qu’elle voit est faux; les arbres sont trop petits, les enfants ne sont que des jouets, l’avenue est peinte. » 36

La description d'une telle pathologie semble difficilement concevable car l’auteur avoue n’avoir pas constaté de visu ces symptômes mais seulement de les avoir entendus narrés. L'apparition de cette nouvelle maladie s'apparenterait davantage à une maladie fantasmée telle que la presse la décrivait déjà abondamment sous d'autres termes, (« maladie des grands ensembles »), une maladie mythique qui aurait la « fonction idéologique classique d’invisibilisation de conflits. »37

Le sociologue A. Vulbeau apporte une explication intéressante au choix du grand ensemble de Sarcelles dans ces années pour exprimer cette pathologie. Au cours de l’hiver 1962, un conflit violent a opposé un comité d’habitants et le bailleur social à propos du mauvais fonctionnement des canalisations du chauffage qui plongeaient les habitants dans un froid glacial. A la même époque s’est également produit un accident mortel dans le quartier. En effet, une petite fille a succombé à des brûlures, provoquées par un accident dans un conduit souterrain, accident du à une plaque d’égout mal scellée. L’émoi provoqué par ce décès entraîna des réactions virulentes auprès de la population, obligeant la SCIC à reconnaître que, par souci d’économie, elle avait installé des stations de chauffage ne fonctionnant plus si la température était inférieure à 4° C. Ainsi, il serait possible que la narration de cette action militante dans la presse ait conduit les journalistes à focaliser leurs articles sur Sarcelles, sans toutefois chercher à mettre en avant les responsabilités du bailleur mais, au contraire, à exprimer des pathologies propres à la vie urbaine telles que l’aspect inhumain de l’habitat, la promiscuité, le nombre important d’enfants, la délinquance, l’absence de commerces, etc.



NOTES


1 R. Caillot, « Logement et équilibre humain », Economie et Humanisme, vol. 10, n°118, mai-juin 1959, pp.55-61.
2 Ibid.
3 M. Huguet, Les femmes dans les grands ensembles. De la représentation à la mise en scène, Paris, Ed. du CNRS, 1971, p.11.
4 J. Royer, « Pour ou contre l’homme ? », Urbanisme, n°65, 1959, pp.13-14.
5 Souvent, ces études ne précisent pas la localisation des groupes de logements dans le but explicite de renforcer l’anonymat des études; cf. M. Huguet, « Les femmes dans les grands ensembles. Approche psychologique de cas d’agrément et d’intolérance », Revue française de sociologie, vol. VI, n°2, avril-juin 1965, pp.215-227. Toutefois, l’auteur nous apprend que ces ensembles construits dans deux communes de la banlieue présentent certains caractères communs aux grands ensembles tels que la structure démographique ; l’éloignement du centre de la commune et le nombre important de logements réunis (1 700 pour l’un, 350 pour l’autre).
6 M.-J. Chombart de Lauwe, M. Huguet, E. Perroy, N. Bisseret, La femme dans la société. Son image dans différents milieux sociaux, Paris, Ed. du CNRS, 1963, chap. III, p.103.
7 M. Huguet, Les femmes dans les grands ensembles, op. cit., p.222.
8 J. Chazal, « Les enfants et les adolescents dans les grands ensembles », Revue d’hygiène et de médecine sociale, n°2, mars 1962, pp.154-158.
9 R.-H. Hazemann, « L’humanisation des grands ensembles », Revue d’hygiène et de médecine sociale, n°2, mars 1962, pp.159-174.
10 La tératologie est une science dont l'objet d'étude porte sur les anomalies et les monstruosités des êtres vivants. Ibid., p.160.
11 R. Caillot, « Logement et équilibre humain. Conclusions d’une enquête », Économie et Humanisme, n°118, XVIII° année, mai-juin 1959, pp.55-61.
12 L. Caro, « Psychiatres et sociologues dénoncent la folie des grands ensembles », Science et Vie, n°504, tome XCVI, septembre 1959, pp.30-37.
13 F. Choay, « Cités-jardins ou "cages à lapins ? », France-Observateur, n°474, 4 juin 1959, pp.12 13.
14 Cet article ne peut être considéré autrement que comme un témoignage sur la représentation du grand ensemble en dépit de ses références à certaines enquêtes sociologiques de terrain.
15 Nous soulignons ce terme car, dans les années 1980, il sera l’objet d’analyses auprès de nombreux sociologues, tels que François Dubet, pour désigner le phénomène communautaire nouveau dans les quartiers d’habitat social.
16 En dehors du sociologue dont il reprend, de manière schématisée, des conclusions d'enquêtes, dans le cas des trois autres experts, il s'agit soit d'entretiens soit d'une reprise de propos publiés.
17 Bien que l’article n’y fasse pas allusion, nous pensons que la référence implicite est la publication des résultats dans la presse spécialisée des analyses issues de l’ouvrage Famille et Habitations. Il sera publié en 1960.
18 Ces 9 besoins sont les suivants : besoin d’espace; besoin d’appropriation et d’aménagement de l’espace; besoin d’indépendance des groupes de personnes à l’intérieur du logement; besoin de repos et de détente; besoin de séparation des fonctions; besoin de bien-être et de libération des contraintes matérielles; besoin d’intimité du groupe familial; besoin d’être bien considéré par et à travers le logement; besoin de relations sociales extérieures.
19 Notons seulement que Caro le présente d’abord comme un militant catholique avant de préciser ses fonctions institutionnelles.
20 J. Chazal, "Les enfants et les adolescents dans les grands ensembles", Revue d’hygiène et de médecine sociale, n°2, mars 1962, pp.154-158.
21 Notons que pour éviter toute ambiguïté, F. Choay donne une définition du terme grand ensemble dans la note 3. "Nouveaux ensembles d’habitation de 30 000 à 40 000 habitants (8 à 10 000 logements), implantés sur des terrains acquis et aménagés par le Fonds National d’Aménagement du Territoire, mis à la disposition des constructeurs selon une procédure destinée à éviter la spéculation", définition de janvier 1956.
22 F. Choay explique comment de 1945 à 1954, seuls 89 000 logements furent mis en oeuvre pour tenter d’endiguer l’afflux de population alors qu’à partir de 1954, près de 70 000 logement sont construits chaque année.
23 Les enduits, à bas prix, sont qualifiés de « gaieté factice conférée par la polychromie dont on use et abuse. »
24 G. Michel, Structure des grands ensembles et santé mentale, Paris, Institut de l’Université de Paris, sd.
25 Les recherches des chercheurs américains sur l’écologie urbaine ont tenté de voir comment les maladies mentales s’inscrivaient dans les territoires urbains. Basées sur le modèle de l’expansion des villes en cinq zones concentriques, les recherches de l’Ecole de Chicago ont tracé des cartes de répartition des troubles mentaux en fonction de ces divisions. Les conclusions ont estimé que les phénomènes pathologiques sont plus importants dans la zone dite de "transition proche du centre de la ville".
26 Recensement 1962, Population légale et statistiques communales complémentaires, Institut National de la Statistique et des Études Économiques, Paris, 1963.
27 P. Gounod, « Une enquête par sondage sur les logements neufs. Novembre 1959 », Études statistiques, avril-juin 1960, pp.65-79; E. Salembien, « Les conditions de logement des Français en 1961. Premiers résultats d’une enquête auprès des ménages », Consommation, n°3, 1962.
28 Ils sont publiés par Paul Clerc dans l’ouvrage Grands ensembles, banlieues nouvelles, en 1967.
29 P. George, « Présent et avenir des « grands ensembles ». Un appel à l’étude (de la géographie humaine à la sociologie) », Cahiers internationaux de sociologie, XXXV, 1963.
30 Ibid., p.34.
31 R. Ledrut, « Sociabilité d’habitat et structure urbaine », Cahiers internationaux de sociologie, XXXIV, 1963.
32 P. George, op. cit.
33 R. Kaës, Vivre dans les grands ensembles, Paris, Ed. ouvrières, 1963, p.74.
34 Dès le début des années 1960, les critiques assimilent ces habitations à un "univers concentrationnaire" ou à des casernes (une réminiscence des critiques faites par les socialistes au siècle dernier sur les cités ouvrières).
35 Dictionnaire Le Petit Robert, édition 1993.
36 M. Bernard, Sarcellopolis, Paris, Flammarion, 1964.
37 A. Vulbeau, "De la sarcellite au malaise des banlieues : 30 ans de pathologie des grands ensembles", Lumières de la ville, n°5, juin 1992.



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