Rote Armee Fraktion | Guérilla Pénitentiaire


Holger Meins 


Tout révolutionnaire court le risque d’être, un jour, arrêté et condamné à de nombreuses années de détention. Son combat ne sera pas pour autant terminé ; l’expérience de la prison sera un enrichissement et, en prison, toujours, il devra continuer la lutte.

Carlos Marighella
Manuel du guérillero urbain


Il y a trente-cinq ans, dans la nuit du 17 au 18 octobre 1977, les membres de la Rote Armee Fraktion, Andreas Baader, Jan Carl Raspe, Gudrun Ensslin, sont assassinés dans leur cellule de la prison de Strammhein, seule Irmgard Möller échappera, par miracle, à ce massacre. La légendaire  Ulrike Meinhof avait déjà été « suicidée » dans sa cellule le 9 mai 1976.


Durant toute la durée de leur détention, les prisonniers politiques de la RAF [1] de la première génération [1968-1977], celle des fondateurs du groupe, mèneront la lutte sans relâche, avec courage et détermination, et une de leurs tâches sera la politisation de l’univers carcéral, dont la finalité est entièrement pensée comme une entreprise de dévoilement de la « nature fasciste » d’un Etat dont le « caractère démocratique » n’aurait été qu’une « parure ». Une forme inédite en Europe, de guérilla « pénitentiaire » : la prison, plutôt que de clore l’affrontement, a ouvert une gamme de possibilités nouvelles qui l’ont relancé sous d’autres modalités.



Dominique Linhardt

Réclusion révolutionnaire. La confrontation en prison entre des organisations clandestines révolutionnaires et un Etat – le cas de l’Allemagne dans les années 1970.
Cultures & Conflits, 55 | automne 2004

Le sociologue D. Linhardt a consacré une minutieuse étude sur les conditions de détention et l'organisation de la résistance des prisonniers politiques de la Fraction Armée Rouge. Son article est cependant présenté sous formes de larges extraits choisis : nous avons en effet isolé les faits, des analyses, des conclusions et des interprétations contestables ou erronées que l'auteur avance, tout du moins pour nous. Le Secours Rouge Belgique présente un dossier complet retraçant l'histoire de la RAF, comprenant l'ensemble de leurs écrits à cette adresse :
http://www.secoursrouge.org/histoire-de-la-rote-armee-fraktion


Guérilla « pénitentiaire »


Le 1er juin 1972, Andreas Baader, Jan Carl Raspe et Holger Meins sont arrêtés dans un garage de Francfort où ils stockaient du matériel et des armes. Le quartier est entièrement bouclé et plusieurs blindés participèrent à l'opération au cours de laquelle Andreas Baader est blessé. Six jours plus tard, Gudrun Ensslin est arrêtée à Hambourg dans un magasin sur dénonciation d'une vendeuse. Le 15 juin 1972, Gerhard Müller et Ulrike Meinhof sont arrêtés à Hanovre dans l'appartement de Fritz Rodewald, professeur de pédagogie et responsable syndical. C'est lui-même qui, après avoir accepté de les héberger, les a dénoncé à la police. Dominique Linhardt analyse ainsi les enjeux pour les prisonniers et les réponses-réactions décidées par l'Etat :

Les prisonniers politiques feront de l’enceinte de la prison, un terrain d’affrontement politique, une arène à part entière du conflit qui les opposait à l’Etat, Une forme de "guérilla pénitentiaire" à l'intérieur de l’espace carcéral, nouvelle scène du conflit, par l’élaboration progressive d’une stratégie de « subversion » ajustée à cet espace. Cette lutte s’est transformée en une épreuve pour un État dont la réaction parut à beaucoup démesurée et fort peu respectueuse des exigences démocratiques dont il se réclamait. Les critiques qui lui ont été adressées et l’affaire qui s’est déployée peuvent être compris comme le moment – au double sens du terme – par lequel s’est collectivement redéfinie la manière légitime d’enfermer les opposants politiques radicaux. Le risque pour les instances étatiques réside alors dans ce que l’on pourrait appeler une « défaite figurative » : que l’Etat apparaisse effectivement tel que la guérilla urbaine veut le constituer, comme un Etat « répressif », « policier », « liberticide » – en un mot : « fasciste » [2].


L’enfermement des membres des groupes armés a eu pour conséquence d’imposer la prison comme un point focal de la « lutte » engagée contre l’Etat ouest-allemand : tout d’abord, les efforts des « combattants de l’extérieur » étaient tendus de manière croissante vers la libération de leurs « camarades de l’intérieur » ; ensuite, l’enceinte pénitentiaire s’est elle-même transformée pour les prisonniers en un « terrain d’opération révolutionnaire » sur lequel ils ont mis en oeuvre des formes d’action spécifiques qu’ils concevaient comme un levier d’une « stratégie révolutionnaire globale » ; enfin, en raison de cette transposition du conflit dans les prisons allemandes, le domaine pénitentiaire s’est durablement installé dans l’espace public où il a fait l’objet d’une « politisation » inédite dans l’histoire allemande. Le dessein de l’action déployée en prison était précisément d’exhiber publiquement que ce que l’on y faisait subir aux « prisonniers politiques », ainsi qu’ils se qualifiaient eux-mêmes, était une preuve tangible de ce « fascisme » attribué au régime de Bonn. C’est en cela que la question des « conditions de détention » s’est imposée comme une épreuve pour la République fédérale : les autorités publiques ont été contraintes de donner des gages de bonne conduite démocratique et d’ajuster leur réaction à ce qui était attendu d’un Etat qui devait se montrer d’autant plus vertueux qu’il avait succédé à l’ignominie du Troisième Reich. Dans la mesure où cela n’allait pas sans frictions, on a assisté à une véritable affaire au cours de laquelle ont été progressivement redéfinies les conditions collectivement acceptables de l’enferment d’opposants politiques radicaux. Ces conditions ont été directement inscrites dans les dispositifs pénitentiaires de sorte que les événements relatés se présentent également comme un moment de remodelage du paysage carcéral allemand dans le domaine de ce que l’on appelle, depuis précisément cette période, les Hochsicherheitstrakte – les sections de haute sécurité.


La torture blanche

Anne Steiner et Loïc Debray*, qui ont consacré un livre sur l'histoire de la RAF, décrivaient dans un long chapitre, les différentes conditions de rétention. Dès le début de leur détention, les prisonniers politiques ont été soumis à un système de détention spéciale. En dépit des modulations et des variations – chaque prisonnier étant soumis à son propre règlement de détention –, les prisonniers sont maintenus en isolement : tout contact avec d'autres détenus leur est interdit, ils ne peuvent participer à aucune des activités collectives de la prison ; ils doivent faire leur promenade seuls et souvent les mains liées dans le dos. De manière générale, le contact social est réduit au minimum ; les fenêtres et les portes de ces cellules sont munies de dispositifs qui rendent difficile la prise de contact vocal avec d’autres prisonniers ; les prisonniers sont contrôlés après tout contact avec un visiteur ou un avocat en étant totalement déshabillés, le cas échéant avec un contrôle rectal ; les livres, journaux et magazines sont censurés (c’est-à-dire que l’on découpe ce que l’on estime ne pas devoir être porté à la connaissance du prisonnier) ; après 1976 la vitre de séparation dans les parloirs pour éviter tout contact physique entre les prisonniers et leurs visiteurs, y compris les avocats, se généralise.

« sections mortes » (tote Trakte)

Certains prisonniers ont été placés dans des conditions encore plus dures, dont notamment au quartier général de la section silencieuse de Cologne-Ossendorf, une « section morte » (tote Trakte), définie comme telle en raison de la faiblesse extrême du niveau de stimulation des sens qui y règnerait. Ce quartier est situé dans une des ailes du bâtiment "Psychiatrie Femmes" de la prison spécialement aménagée pour être isolée acoustiquement. Ulricke Meinhoff, et pour des périodes plus courtes Astrid Proll et Gudrun Ensslin, y étaient seules lorsqu'elles furent incarcérées.

Ces conditions particulières de détention correspondent à la définition de ce qu'on appelle "privation sensorielle", qui consiste à réduire et si possible à annuler toute différence de perception (jour/nuit, silence/bruit, etc.). Aucun changement acoustique ou visuel ne doit parvenir au sujet placé dans un milieu artificiel approprié. Les organes des sens, alors privés de toute stimulation, subissent une atrophie comparable à l'atrophie des muscles à la suite d'une immobilisation forcée et prolongée. Les premières expériences concernant la privation sensorielle ont été réalisées au cours des années 1950 et 1960 aux Etats-Unis, dans le cadre des programmes de la CIA appelés "Blue Bird", "M.K. Ultra" et "Milk Delta" rendus publics en 1977. En Allemagne fédérale, les expérimentations sur la privation sensorielle ont commencé en 1971, année des premières arrestations des militants de la RAF, à la clinique psychiatrique et neurologique de Hambourg.


Les prisonnières de l'aile spéciale de Cologne-Ossendorf vivaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre sans milieu ambiant discernable. Les cellules situées au-dessus et à côté des leurs sont restées inoccupées le temps de leur détention de sorte qu'aucun bruit extérieur ne pouvait leur parvenir. Les murs et l'ameublement de la cellule étaient peints en blanc et la lumière du jour ne pénétrait dans les cellules que par une étroite fente recouverte d'un très fin grillage. Ces conditions de détention ont des conséquences terribles. Dans ce silence, cette monochromie artificielle, où les sens ne sont jamais sollicités, l'être humain est atteint dans sa totalité : le sens de l'orientation, l'intelligence, la faculté de concentration sont gravement atteints. Astrid Proll, internée pendant cinq mois dans cette section spéciale a du être replacée dans des conditions normales de détention au début de 1973, avant l'ouverture du procès, pour qu'elle puisse être en mesure d'y participer. Elle dut finalement être transférée dans une maison de repos en 1975, son état ne lui permettant plus de survivre en détention.

Ces traitements seront particulièrement infligés à Ulrike Meinhof, personnage reconnu et appréciée parmi l'intelligentsia de gauche et principale théoricienne, donc dangereuse, selon les autorités, de la RAF. Le parquet général alla même jusqu'à examiner la possibilité d'une intervention chirurgicale, afin d'expertiser son état mental, par une opération de scintigraphie du cerveau. Seule la mobilisation de l'opinion publique, alertée par les conférences de presse des avocats décidèrent le Parquet à abandonner ce projet. Ulrike Meinhof témoignera de ses souffrances dans cette


Lettre du couloir de la mort (1972)


Sentir ta tête exploser (sentir ta boîte crânienne sur le point d’éclater en morceaux)
sentir ta moelle épinière te remonter au cerveau à force d’être comprimée
sentir ton cerveau comme un fruit sec
se sentir sans cesse et inconsciemment et comme électriquement téléguidée
sentir qu’on te vole tes associations d’idées
sentir ton âme pisser de ton corps, comme si tu n’arrivais plus à fixer l’eau
sentir la cellule bouger. Tu te réveilles, tu ouvres les yeux : la cellule bouge.
L’après-midi quand il y a du soleil, ça s’arrête tout d’un coup.
Mais elle bouge toujours, tu n’arrives pas à te dépêtrer de cette sensation
Impossible de savoir si tu trembles de froid ou de fièvre
impossible de t’expliquer pourquoi tu trembles, pourquoi tu gèles.
Pour parler de façon simplement audible, il te faut faire effort, il faut presque
hurler, comme pour parler très fort
Te sentir devenir muette
Impossible de te rappeler le sens des mots, sinon très vaguement
Les sifflantes - s, ss, tz, sch -, supplice intolérable
Les gardiens, les visites, la cour - réalité de celluloïd
Maux de tête
Flashes
Ne plus maîtriser la construction des phrases, la grammaire, la syntaxe.
Si tu écris - au bout de deux lignes, impossible de te rappeler le début de la première
Sentir que tu te consumes au dedans
sentir que si tu étais libérée, dire ce qu’il en est, ce serait exactement comme jeter de l’eau bouillante à la gueule des autres et les ébouillanter, les défigurer à vie

Une agressivité folle, sans exutoire.
C’est le pire.
Être persuadée que tu n’as pas la moindre chance de t’en tirer : et impossible de faire entendre ça.
Des visites, il ne te reste rien.
Une demi-heure après, impossible de te rappeler, sauf de façon mécanique, si ça a eu lieu aujourd’hui ou la semaine dernière
Le bain de la semaine, c’est la chance de se laisser aller, de reprendre des forces pour un bref instant - pour quelques heures
Sentir le temps et l’espace irrémédiablement imbriqués l’un dans l’autre et te sentir vaciller, piégée dans un labyrinthe de glaces déformantes
Et après : la terrible euphorie d’entendre quelque chose - qui différencie le jour de la nuit acoustique
Sentir que maintenant le temps repart, le cerveau se dilate, la moelle épinière se remet en place pour des semaines
Et te sentir comme dépiautée
Bourdonnements d’oreilles, et au réveil te sentir comme rouée de coups
Et bouger au ralenti
Te sentir comme enfermée dans une cuve plombée, et sous vide
Et après : choc, comme si une plaque de fer te tombait sur la tête
Comparaisons, concepts qui te viennent à l’esprit :
Aux prises avec un fauve psychique.
Tambourinage impitoyable, comme dans une fusée en pleine accélération, où les types sont écrasés sous la vitesse
La colonie pénitentiaire de Kafka - le type sur une planche à clous - et le grand huit sans arrêt.
Quant à la radio : ça permet un minimum de détente, comme un coup de freins, on chute de 240 à 190.

Premiers tâtonnements, premiers échecs

Les prisonniers de la RAF engageront la lutte dès les premiers temps de leur incarcération, pour de meilleurs conditions de détention et leur regroupement. Dominique Linhardt* analyse que dans ces premiers moments, plusieurs stratégies sont élaborées :

On peut en distinguer trois, qu’il est possible de présenter sous la forme d’une courbe d’apprentissage qui ne doit pas être confondue avec une chronologie : les différents moments isolés sont des unités analytiques qui, dans les faits, s’enchevêtrent. Dans un premier temps, les prisonniers politiques ont spontanément recours à des formats d’action individuelle consistant à troubler l’ordre. Horst Mahler, encore membre de la Fraction Armée Rouge, appelle ses camarades à systématiquement faire du bruit, à chanter, à hurler, à taper des pieds contre les portes, à casser la vaisselle, à renverser le mobilier, etc. :

« On risque qu’ils nous tabassent, mais c’est un risque à prendre (…) Le travail public devra être fait par les camarades dehors ».

Mais, cette forme de « lutte » démontre rapidement ses limites : elle se révèle clairement comme un échec du point de vue de la grammaire de la provocation dont elle ne satisfait pas les « conditions de félicité » en ne parvenant pas à engendrer une réaction suffisante. Ainsi Andreas Baader se plaint-il que lorsqu’il a lancé « sa gamelle sur les porcs : rien. [Il a] dû faire nettoyer les uniformes et [a] eu trois semaines d’interdiction de faire des courses avec sursis » .

Emerge alors l’idée qu’il faudrait recourir à la violence directe en s’en prenant physiquement au personnel de l’administration pénitentiaire, seul le corps à corps furieux – coups de pieds, griffures, morsures, etc. – étant susceptible, pense-t-on, d’induire la réaction souhaitée. Ulrike Meinhof s’en sert et s’en justifie :

« Nous sommes désarmés. Mais ce qu’ils ne peuvent nous prendre si on le défend becs et ongles, c’est notre conscience et notre collectif. Et cette conscience n’est pas une connaissance livresque, c’est la haine de classe avec laquelle nous devons traiter les porcs et la haine de tout ce qui nous empêche de traduire cette haine en actes » 3.

Outre qu’elle a l’avantage, aux yeux des prisonniers, de maintenir l’« identité politique » des détenus « au niveau exigé par la lutte », on espérait également par cette méthode pouvoir satisfaire l’exigence de publicité. Il est en effet possible, dès lors qu’une provocation a « fonctionné » – c’est-à-dire dès lors qu’a été suscitée une réaction suffisamment importante pour pouvoir servir de point d’appui au dévoilement public de la « brutalité répressive » de l’Etat –, de recourir à des plaintes administratives et judiciaires pour mauvais traitement. Ces plaintes ne sont donc pas des plaintes authentiques, au sens où elles viseraient effectivement à obtenir réparation. Elles n’ont précisément d’autre fonction que de produire des inscriptions objectivant les mesures de « contre-insurrection » 4. Elles se sont multipliées et on en trouve effectivement de nombreux exemples dans la plupart des brochures et documentations produites par ceux qui, à l’extérieur, faisaient le travail de dénonciation des « exactions » commises à l’intérieur. Néanmoins, cette forme d’action se heurte, elle aussi, rapidement à ses limites : les prisonniers, en raison de la disproportion des forces, sont souvent les victimes des confrontations qu’elle provoque. Cet inconvénient est renforcé lorsque la réaction apparaît non pas démesurée – ce qui est propice à sa dénonciation –, mais au contraire sans éclat et comme relevant de l’ordinaire de la routine disciplinaire. Or, cela sera de plus en plus souvent le cas. Dès lors, les prisonniers pâtissent de mesures disciplinaires qui ne possèdent pas les potentialités de mise en spectacle nécessaires au travail d’exhibition publique.

On s’achemine alors vers une troisième modalité de lutte qui consiste à opposer un refus passif à toute « exigence de collaboration » de la part des représentants de l’Etat. Par ces « exigences de collaboration », il faut entendre l’ensemble des moments où, pour les raisons les plus banales – visites, douches, repas – s’établit un contact entre l’administration pénitentiaire et les prisonniers nécessitant une forme de coordination minimale (par exemple, saisir un plateau repas tendu). Ces moments, en effet, sont dévoilés comme des situations où l’Etat chercherait à « miner l’identité politique » des détenus – en particulier lorsque ses représentants usent des registres de la « politesse », de la « sympathie », voire de la « gentillesse » pour brouiller la netteté du « front de l’inimité » 5. Cela est en effet interprété comme une forme de « guerre psychologique » subtile, consistant à gagner la « coopération » des prisonniers qui, ce faisant, risquent de perdre de vue la radicalité de la situation d’affrontement. Il faudrait, afin de ne pas tomber dans ce « piège », refuser tout rapport dans lequel le « trait de séparation net entre nous et l’ennemi » [6] ne se rendrait pas immédiatement visible : ne jamais saluer, ne jamais accepter l’offre d’une cigarette, refuser de se faire examiner par les médecins et les psychologues, etc.
Cette méthode parvient encore moins que les précédentes à induire les réactions visées. Les membres emprisonnés des organisations de guérilla urbaine en font rapidement un objet de critique interne : elle les enfermerait dans une posture purement « défensive ». C’est sur le fond de ce sentiment d’impotence suscité par ces premiers flottements que s’est imposée progressivement l’idée que la prison pouvait contenir des potentialités positives pour la lutte.


Les grèves « armées » de la faim

Le thème de la torture déplace l’attention vers les corps des prisonniers qui deviennent simultanément le « terrain d’opération » où « le combat se poursuit », leur « dernière arme » et le vecteur de la provocation ultime. Huit grèves de la faim collectives auront lieu entre 1973 et 1981.

Les grèves de la faim sont, en effet, l’élément décisif dans le processus de mise en affaire de la prison. Leur logique, telle qu’elle transparaît à travers les écrits des prisonniers, peut être résumée de la manière suivante : il s’agit de dénoncer par l’échappatoire le « choix perfide » entre « soumission » et « destruction » auquel l’Etat est censé vouloir confronter les « prisonniers politiques ». Officiellement, les grèves de la faim sont un moyen pour obtenir un assouplissement des conditions de détention. Mais cette formulation dissimule leur véritable enjeu. Les grèves de la faim sont surtout conçues comme un « sursaut collectif » de corps « affaiblis et meurtris » qui se montent subitement en « armes vivantes » en s’infligeant à eux-mêmes une douleur plus grande encore que celle provoquée par les « tortures », mais échappent, en articulant la destruction de soi à une décision volontaire, à leur état d’objets de souffrance. Ce sursaut n’est, de plus, possible que s’il est commandé par « l’esprit libre du sujet révolutionnaire » capable d’opposer sa « résistance ». L’Etat viserait ou bien la soumission ou bien la destruction : se dressent contre lui des « combattants » qui affirment se dérober à l’une et à l’autre en recouvrant la maîtrise d’un corps dont la possibilité de la mort est acceptée et revendiquée. Cette mort ne serait pas un choix, dans la mesure où le choix qui serait offert par l’Etat serait un non-choix entre destruction et soumission, c’est-à-dire une autre modalité de la destruction. Cette mort donc, si elle devait intervenir, serait de fait un « meurtre » et, du même coup, l’Etat définitivement démasqué.

Ces grèves de la faim « armées » se distinguent de celles qui ont fait l’objet de l’analyse la plus probante de ce répertoire d’action politique. Johanna Siméant a, en effet, analysé le recours à la grève de la faim par les mouvements de sans-papiers. En simplifiant, elle montre que dans une situation caractérisée par l’extrême faiblesse des ressources mobilisables, seul le corps peut encore être mis dans la balance avec certaines chances de succès. La différence fondamentale avec les prisonniers politiques réside dans la nature du conflit. Les sans-papiers se situent dans l’horizon d’une « lutte pour la reconnaissance ». L’horizon des prisonniers politiques issus de la guérilla urbaine, quant à eux, est celui d’une « guerre totale » dans laquelle tout compromis apparaîtrait de fait comme une compromission, c’est-à-dire une défaite. Cette différence explique que les premiers usent de la grève de la faim pour exhiber leur malheur ordinaire, tandis que pour les seconds il s’agit d’une inversion de l’emprise : attaquer l’Etat en le dérobant de son pouvoir d’infliger la maltraitance.

Les grèves de la faim répondent donc, là encore, de la grammaire de la provocation et, de fait, les autorités publiques comprennent vite le rôle que les grévistes leur assignent. Il leur faut par conséquent préserver ces hommes à tout prix, sans pour autant céder à leur chantage. Elles réagissent en mettant en oeuvre des mesures propres, précisément, à sauvegarder leur vie. Deux moyens, en particulier, sont employés : l’alimentation forcée, dont les douleurs provoquées sont attestées, et le retrait d’eau potable, pour obliger les grévistes à ingurgiter des breuvages énergétiques. Ces mesures restent aux yeux des grévistes conformes à ce qu’ils visent, puisque l’Etat faisant ainsi effraction dans leur corps souffrant, donne une nouvelle fois prise à la dénonciation de la torture destructrice sous le prétexte de la sauvegarde de la vie. Mais la monnaie employée, c’est-à-dire la vie même des combattants, posait cette fois avec la plus grande brutalité la réalité du rapport de forces.



Holger Meins fut la première victime d’un format de lutte poussé jusqu’à son point ultime dont, dans une lettre confiée à son avocat au cas où il viendrait à mourir, il avait livré quelques jours auparavant le sens politique : « Au cas où je passe de la vie à la mort en prison, alors, c’est un meurtre. Rien à faire de ce que les porcs vont prétendre. Ne croyez pas les mensonges des assassins ». Holger décède après 145 jours de grève de la faim, pourtant soumis à la nutrition forcée, du 13 septembre 1974 au 5 février 1975. Son père ainsi que les avocats portent plainte contre les autorités de la prison et son médecin. La mort de Holger Meins déclenche un vaste mouvement de solidarité : partout, des manifestations sont organisées. À Berlin, 10.000 personnes défilent dans les rues, portant de grands panneaux avec les photos d'Holger au côté d'un martyr anonyme d'Auschwitz, deux corps nus interchangeables dans leur squelettique maigreur.

C'est la première fois que la lutte des prisonniers rencontrent une telle audience. Le 4 décembre 1974, Jean-Paul Sartre rend visite à Andreas Baader à la prison de Stuttgart-Stammheim, et déclare dans une conférence de presse que les conditions de détention réservées aux prisonniers de la RAF auraient dignes du régime nazi. Il annonce la création d'un comité international de défense des prisonniers politiques en Europe de l'Ouest.


L’évasion

La libération forcée des prisonniers politiques représente, selon Dominique Linhardt, une preuve de solidarité entre les combattants « intérieurs » et « extérieurs » :

Dans le Manuel de guérilla urbaine de Carlos Marighella, on peut lire que « le guérillero urbain en liberté et le guérillero urbain en prison forment une combinaison sur laquelle s’appuie une action de libération » 7. Et en effet, les actions reposant sur cet attelage sont une constante de l’affrontement entre l’Etat allemand et les groupes de guérilla urbaine. En tant que « preuve de la solidarité », la libération des prisonniers est constamment comprise comme une « nécessité de la lutte ». Les opérations de prise d’otages du Mouvement du 2 juin [8] ou de la Fraction Armée Rouge [9] en témoignent au même titre que les libérations directes. La planification de telles actions relève des préoccupations quotidiennes des prisonniers issus des mouvements de guérilla urbaine. Les policiers retrouvent à de nombreuses reprises dans les cellules des esquisses, des plans, des descriptions détaillées des situations d’incarcération avec la mention des possibles failles. Certaines tentatives réussissent. Le 20 juillet 1973, Inge Viett (Mouvement du 2 juin) s’échappe avec deux autres détenues de la prison pour femmes de la Lehrter Straße de Berlin en limant les barreaux d’une fenêtre ; le 13 novembre 1973, Till Meyer (Mouvement du 2 juin) s’évade en s’appuyant sur l’intervention d’un commando extérieur ; le 7 juillet 1976, Inge Viett, Monika Berberich, Juliane Plambeck et Gabriele Rollnick (toutes RAF, Inge Viett ayant rejoint cette organisation) se libèrent à l’aide d’armes à feu préalablement introduites dans la prison et d’appuis extérieurs ; le 18 novembre 1976, Till Meyer s’évade à nouveau avec quatre co-détenus en sciant les barreaux d’une fenêtre ; le 6 février 1978 à Celle, on découvre les préparatifs d’évasion avancés de Sigurd Debus (RAF) ; le 27 mai 1978, Till Meyer est libéré par deux femmes qui se sont introduites dans la prison en se faisant passer pour des avocates ; la tentative simultanée de Jochen Vogel a pu être empêchée ; le 28 mars 1980, une tentative d’évasion de Stefan Wisniewski (RAF), qui oblige un gardien de prison de lui défaire les menottes en usant de la menace d’un couteau, est empêchée.
Si le but immédiat de ces actions est bien évidemment de soustraire les prisonniers à la détention, elles visent aussi à maintenir le « rapport de force » avec l’Etat. Une lettre de Karl-Heinz Dellwo (Fraction Armée Rouge) du 11 mai 1978 est particulièrement explicite sur ce point :

On veut enfin sortir de ces trous et pas seulement parce que les conditions qu’on nous y impose sont si brutales ; le rassemblement n’a jamais été aussi nécessaire et avec la grève [de la faim] on n’obtient plus rien. Cela ne changera qu’avec les initiatives que vous prendrez [à l’extérieur]. (…) Une possibilité serait de faire simultanément dans la même nuit des trous dans les murs d’enceinte de quatre ou cinq prisons, pour qu’on oblige les porcs à nous transférer, par exemple à Stammheim, parce qu’ils ne peuvent pas faire garder toutes les taules par des dizaines de policiers. (…) On pense que cette initiative serait suffisamment forte. Il faut en faire le plus possible, parce qu’à travers le nombre [de prisons attaquées] on pose à nouveau la question du rapport de force telle qu’elle ne s’est plus posée depuis qu’il n’y a plus les quatre [les quatre prisonniers de Stammheim, Ulrike Meinhof, Andreas Baader, Gudrun Ensslin et Jan-Carl Raspe, morts au cours des deux années précédentes]. 10

Cette proposition n’a pas été traduite dans les faits et, dans l’ensemble, les actions de libération s’avèrent insuffisantes pour maintenir la tension avec l’Etat. Elles sont coûteuses et difficiles à réaliser et pas assez nombreuses pour mettre en danger un Etat qui renforce continûment ses capacités de contrôle sur les prisonniers.


La continuation de la menace
par d’autres moyens

C’est à l’invention de tout un arsenal que l’on assiste afin que l’Etat puisse de nouveau se faire valoir comme assumant correctement l’enfermement d’individus dont on affirme qu’ils sont « les ennemis n°1 de l’Etat ».

La logique de ces mesures est tout naturellement le renforcement des contraintes d’isolement des prisonniers. Néanmoins, pour pouvoir le justifier, ni l’invocation des moyens de communication illicites, ni même celle des quelques rares évasions ou tentatives ne suffisent en elles-mêmes. Ceux qui agissent au nom de la défense de l’Etat doivent démontrer en quoi les agissements des « terroristes » en prison représentent une menace. Concernant les évasions, l’argumentation coule de source : non seulement elles constituent un danger pour l’intégrité physique des gardiens de prison ; elles permettent aussi aux « terroristes » de rejoindre à nouveau les « cellules clandestines » et de continuer de perpétrer des attentats. Mais, c’est surtout la communication illicite qui est mise en avant. La démonstration de sa menace est produite en attribuant aux prisonniers politiques un rôle actif dans les actions des « commandos » à l’extérieur : les premiers contribueraient directement à la conception des actes de violence perpétrés par les seconds, voire assumeraient une fonction de direction.
Dès 1972, un document intitulé Der Baader-Meinhof-Report comporte ainsi de longs développements concernant le pouvoir d’injonction des prisonniers sur les membres clandestins à l’extérieur. Deux ans plus tard, l’écrit connu sous l’appellation de Maihofer-Dokumentation, du nom du ministre de l’Intérieur, est encore plus explicite. L’émergence de nouveaux documents découverts lors de fouilles de cellules, d’arrestations ou de la découverte d’appartements conspiratifs, donne régulièrement lieu à des opérations de communication publique. Il serait possible de multiplier les exemples. Aucun, cependant, n’est aussi parlant que celui des documents connus sous le nom de « Haag-Papiere » (« les papiers de Haag »). Cet ensemble de papiers saisis en novembre 1976 lors de l’arrestation de l’avocat Siegfried Haag, dont il tient donc son appellation, provient des prisonniers et contient des indications concernant la plupart des actions qui seront perpétrées au cours de l’année 1977. C’est le 1er septembre 1977 que Horst Herold, le patron de l’agence criminelle fédérale (Bundeskriminalamt – BKA), en présente le contenu devant la commission de l’Intérieur du Bundestag. Il conclut son développement par les mots suivants : [Ces] indices plaident pour le constat que la Fraction Armée Rouge est susceptible de rentrer dans une phase offensive d’envergure, qu’elle est capable de déclencher des attaques plurielles et simultanées contre les centres névralgiques de l’Etat et d’écorcher ses capacités de défense, de les désorienter. (…) Ses techniques subtiles de conspiration et sa logistique sont à peine vulnérables. (…) Les prisons qui abritent les meneurs de l’organisation terroriste (…) sont les lieux de production de ces crimes violents.
La transformation des prisons de la République en « centrales d’action terroriste » : la mise en scène publique d’une menace émanant de prisonniers politiques qui mènent la danse conspiratrice et télécommandent des actes de violence depuis leurs cellules, est censée justifier le renforcement des mesures d’isolement. Ce renforcement est obtenu par un investissement dans des nouvelles techniques carcérales. Mais c’est là uniquement l’aspect le plus spectaculaire, rare encore, surtout en début de période. Il se traduit d’abord par un ensemble de dispositions locales contenues dans le règlement régissant les conditions de détention des prisonniers.


Dans les plis du dispositif carcéral : 
la mise en oeuvre d’un
« programme de lutte pénitentiaire subversive »

La charge provocatrice est évidente : cette manière d’agir érode la figure de l’Etat dans l’exacte mesure où sa capacité de l’enfermement de prisonniers dont l’« extrême dangerosité » a constamment été mise en avant, apparaît comme une exigence élémentaire. Outre l’évasion, il s’agit de méthodes dont le caractère subversif n’est pas immédiatement évident : dès lors que la mise en circulation des corps, maintenus dans les cellules, semble une quasi-impossibilité, elles consistent à mettre en circulation des êtres matériels et informationnels reliant ceux qui sont censés être isolés. Il s’agit, plus prosaïquement, de canaux de communication entre les prisonniers et entre ces derniers et l’extérieur. Certes, la mise en place de techniques de communication est conçue par les prisonniers issus de la guérilla urbaine comme un moyen censé permettre le maintien du « collectif politique » et la « continuité de l’organisation ». Mais ces systèmes de communication constituent néanmoins également, en eux-mêmes, des provocations au sens précédemment donné à ce terme : la mise en circulation d’objets et de messages est un moyen de démontrer la « vulnérabilité » d’un Etat qui revendique pour lui la faculté d’empêcher d’agir ceux qui ne sont pour lui rien d’autre que des « criminels ». L’échange de coups qui s’ensuit prouve que les prisonniers touchent un point sensible : ils réussissent à induire la réaction attendue. L’Etat renforce les mesures censées permettre le contrôle des flux entre des cellules et d’en assurer une étanchéité dont le caractère problématique n’avait pas été soupçonné. Et ce sont précisément ces mesures renforçant l’« isolement » des prisonniers qui, à leur tour, serviront de point d’appui pour dénoncer l’Etat.

« das info »

A défaut de parvenir à libérer entièrement les prisonniers, il s’agit alors d’élargir leur rayon d’action au-delà de l’horizon de leur cellule en établissant un système d’« apprentissage collectif, [de] discussion, [d’]information – en un mot : [de] communication ». Ce projet qualifié de « programme de survie des prisonniers politiques isolés », qui se met progressivement en place à partir de 1973 sous la dénomination de « das info », se présente comme un système postal clandestin et vise la possibilité d’une communication permanente entre les membres emprisonnés de la guérilla urbaine, et entre ces derniers et des réseaux à l’extérieur de la prison.

C’est dans une circulaire du 9 mars 1973 que l’idée de l’établissement d’un tel système est soumise aux avocats de la défense. A ces derniers est confié un rôle central. En raison de l’accès aux prisonniers qui leur est garanti de par leur mandat, ils doivent remplir la fonction de passeur. Dans un premier temps, ce sont plusieurs collectifs d’avocats qui se chargent de la reproduction des messages et de leur redistribution. Mais, les difficultés de la coordination conduisent par la suite à installer une « centrale d’information » devant jouer le rôle de « point de commutation unique » entre les prisonniers, les « combattants libres », les avocats et les organisations de défense et de soutien aux prisonniers.

L’organisation du système repose sur la définition de trois cercles disposant de droits d’envoi et de réception différenciés. Le premier cercle est celui de la Fraction Armée Rouge proprement dite. Doivent y être discutés les papiers officiels du groupe et, plus largement, le « programme d’apprentissage de la ligne politique militaire ». De même, est-ce l’espace réservé à l’analyse critique et autocritique. Le deuxième cercle est plus large. Y sont inclus l’ensemble des prisonniers politiques, y compris ceux qui ne font pas partie de la Fraction Armée Rouge, ainsi que des personnes incarcérées qui n’appartiennent pas directement à une organisation clandestine, mais qui sont accusées de « soutien ». Doivent y être discutés le rapport aux avocats et aux différentes organisations de soutien aux prisonniers politiques et, plus généralement, tout ce qui relève de la politisation des prisons, la « fonction des prisonniers politiques et des prisons dans la campagne [au sens militaire, D.L.] et dans la préparation de la base révolutionnaire dehors ». C’est seulement ultérieurement qu’un troisième cercle s’ajoute. Il concerne les informations dites « objectives » (« objektives Material ») contenues dans des coupures de presse, des analyses stabilisées, qui ne donnaient plus lieu à discussion, et des rapports d’ordre divers. En pratique, les prisonniers envoient leurs missives préalablement catégorisées en utilisant le courrier adressé à leurs avocats, que ni l’administration pénitentiaire ni la police judiciaire n’ont le droit de contrôler. Les avocats les acheminent ensuite au cabinet de Kurt Groenewold à Hambourg où elles sont reprographiées et assemblées en « paquets » (« Info-Pakete ») avant d’être redistribuées aux prisonniers par l’intermédiaire de leurs avocats respectifs.
Si l’info est un lieu de discussions tendues et de mises en causes réciproques radicales, l’importance personnelle pour chacun d’être « connecté » au collectif est avérée. En cela il remplit le rôle visé pour la « défense de la conscience individuelle et collective ». Mais, au-delà de cette dimension, l’info est également, en lui-même, conçu comme un dispositif d’hostilité, comme une « arme » contre l’Etat. Cela se traduit en particulier par le rôle qu’il remplit dans le programme de formation et d’apprentissage. Il ne s’agit en rien d’une suspension réflexive afin de continuer le « combat » ultérieurement, mais bien d’un « acte de combat » en soi : « la ligne offensive en taule s’énonce ainsi : apprendre. C’est la raison pour laquelle cette devise n’est qu’une autre forme de : ‘aux armes’ (an die Gewehre) ».

Les agents de l’Etat, notamment à travers les documents saisis lors de fouilles, comprennent rapidement que des échanges écrits existent à l’insu de l’administration. Mais, ils n’en soupçonnent pas immédiatement l’ampleur. Le démantèlement de l’info prend du temps. Le premier pas majeur est la perquisition du 23 juin 1975 dans les locaux du cabinet Groenewold. La police saisit de nombreux documents relatifs à son fonctionnement. Celui-ci sera dès lors profondément perturbé, mais il subsiste. Le cabinet de Klaus Croissant prend le relais et le dispositif est transféré de Hambourg à Stuttgart. Dans un premier temps, il se reconstruit sur des bases similaires, en continuant d’utiliser le courrier entre avocats et détenus comme moyen de transmission privilégié.

Mais la réaction de l’Etat, désormais alerté, ne se fait pas attendre. La réforme du code de la procédure pénale du 18 août 1976 renforce considérablement la difficulté du maintien des communications. La nouvelle disposition permet, en effet, de contrôler et de saisir ce courrier dès lors qu’il y a un soupçon fondé que son contenu participe à des faits susceptibles de tomber sous le coup d’une qualification selon l’article 129a du code pénal. C’est alors directement, dans les parloirs, que doivent être transmis les paquets de l’info. Cela implique une intense activité de voyages entre les différents sites rendant le maintien du système extrêmement coûteux. Mais là encore, l’Etat contre ces nouvelles dispositions. Les parloirs sont munis de vitres de séparation munies d’hygiaphones et d’une fine fente permettant seulement de glisser quelques feuilles de papier à la fois, mais non plus d’épais dossiers qui, outre les « paquets d’informations », pouvaient également servir de cachette à la transmission d’objets divers – armes ou outils pouvant servir aux projets d’évasion. La mesure de contrainte maximale intervient au moment de l’enlèvement de Hans-Martin Schleyer en septembre 1977. Avalisée en un temps record par la loi connue sous le nom de « Kontaktsperregesetz » – la « loi d’obstruction des contacts » – qui stipule la possibilité d’un isolement total des prisonniers dès lors qu’il y a des indices concordants qui laissent penser qu’ils participent activement à la perpétration d’actes de violence depuis leurs cellules, les prisonniers de la guérilla urbaine vont effectivement être « coupés du monde » pendant toute la durée de l’automne allemand : aucune visite, aucun contact entre eux, pas de presse – rien qui pourrait constituer le risque d’une quelconque mise en rapport.
Ces mesures ne conduisent pas à la fin définitive de l’info, même si son maintien est de plus en plus difficile. La manière dont cette continuité est assurée n’est pas clairement établie. Mais elle est avérée. L’officier de police Alfred Klaus conclut en 1983 que « d’après les expériences que nous avons faites au cours de ces douze dernières années, il semble impossible de faire totalement cesser la communication non contrôlée entre les terroristes emprisonnés. Au mieux, cette cessation complète peut être obtenue dans la situation d’exception régie par le Kontaktsperregesetz (…) qui prévoit l’établissement temporaire d’un écran total autour des prisonniers ».


« L’interphone de Stammheim »

En dépit de ce que l’on pourrait croire, Alfred Klaus pêche par excès d’optimisme : ce mode subversif se poursuit, en effet, y compris dans la situation de tension extrême de l’« automne allemand », bien que sous une autre forme. Il est vrai que vraisemblablement l’info ne fonctionne plus et que les contacts au-delà des murs de la prison sont effectivement impossibles durant cette période. Mais, à l’intérieur des prisons, où les prisonniers doivent également être isolés les uns des autres, ces derniers opposent leur résistance aux mesures prises. Nous prendrons ici l’exemple de la prison de Stammheim où se trouvent incarcérés les « meneurs » de la Fraction Armée Rouge jusqu’en 1977 45. Dans la mesure où l’existence d’une telle communication deviendra une question centrale de l’affaire déclenchée par la mort de trois d’entre eux – se sont-ils suicidés ou bien ont-ils été tués ? – cet exemple illustre parfaitement le passage à l’affaire. Dans la description qui suit, le conditionnel s’impose ; l’épisode est encore entaché d’incertitudes, mais ces incertitudes sont parties intégrantes du jeu de dévoilement réciproque propre au conflit.

Parmi les détenus de la prison de Stammheim, Jan-Carl Raspe est réputé pour être doté de talents de bricoleur hors norme. Sa cellule regorgerait de toutes sorte d’objets : des composants électroniques, des fils électriques, des prises, etc. C’est seulement après la nuit du 18 au 19 octobre, qui a vu la mort de trois des détenus, que des policiers, aidés par un ingénieur, vont mettre en lumière un système de communication vocal reliant les cellules. Alors qu’en vertu des dispositions prises par la loi de prohibition des contacts, la direction de la prison fait spécialement confectionner des calfeutrages en mousse fixés sur la face externe des portes afin d’empêcher que les prisonniers puissent communiquer en criant, ces derniers auraient en réalité tranquillement recours à leur interphone artisanal.

La prison est équipée d’une radio interne disposant d’un circuit de transmission filaire en propre auquel est reliée chacune des cellules. Les prisonniers, arguant qu’il s’agit là d’un moyen de les mettre sur écoute – une accusation dont l’Etat veut se défaire –, ont obtenu que leurs cellules soient déconnectées de ce circuit. Dans la mesure où le technicien aurait uniquement coupé le raccord au point d’entrée du 7e étage de la prison, mais où, par conséquent, le circuit entre les cellules serait resté en place, celui-ci serait devenu autonome. Reliant les cellules de Möller, de Ensslin et de Baader, sans s’étendre jusqu’à celle de Raspe qui est séparée de celle de Baader par une cage d’escalier, les prisonniers auraient alors eu l’idée d’utiliser un second circuit : le circuit électrique dédié aux installations sanitaires. Celui-ci ne serait sous tension qu’à certaines heures de la journée et jamais la nuit : pendant les coupures, il pourrait servir à la communication. Son branchement sur le circuit radiophonique aurait permis de relier toutes les cellules. Il suffirait dès lors de transformer en microphones les haut-parleurs ou les écouteurs dont disposent les prisonniers. Après la mort des prisonniers, auraient été retrouvés des tourne-disques et des magnétophones préparés de sorte à pouvoir être transformés pour cet usage en dix à soixante secondes. Le dispositif serait alors en place, sans attirer l’attention lors des fouilles régulières des cellules.

La mise en accusation de l’Etat

La « guérilla urbaine » peut être appréhendée comme un dispositif d’hostilité qui opère comme une mise à l’épreuve de l’Etat en le confrontant au dilemme pratique entre, d’un côté, l’injonction de combattre des ennemis intérieurs afin d’assurer la « sécurité intérieure » et, de l’autre, celle de se maintenir dans le cadre principiel de l’Etat de droit, quand bien même les provocations se déploient précisément dans les plis et les interstices de ce même Etat de droit. Dans le langage de la guérilla urbaine, il s’agit de « pousser jusqu’au paroxysme les contradictions latentes du système » en vue de dévoiler son « hypocrisie foncière ». L’épisode de « l’interphone de Stammheim » illustre ce mode opératoire. Mais il n’est qu’un exemple parmi d’autres. La logique qui lui est sous-jacente a une validité générale et rend compte de l’affaire de la prison.



L’affaire des prisons

C’est sur le fond de ces modes d’affrontement spécifiques à la prison – subversion de l’enfermement, renforcement des contraintes d’isolement, grèves de la faim – que prennent naissance une série de campagnes publiques contre les « conditions de détention ». Ces opérations de dénonciation de l’Etat ne doivent pas, cependant, être comprises comme ce qui s’ajoute aux actions menées par les prisonniers politiques à l’intérieur des prisons. Au contraire, dans la perspective d’un conflit dont la logique ne peut être comprise que si l’on tient compte de sa qualité de conflit public, elles en sont indissociables : elles sont ce par quoi les actions à l’intérieur des prisons prennent sens et tiennent leur efficacité.

La dénonciation de la torture par déprivation sociale et sensorielle gagne en consistance grâce aux experts médicaux qui interviennent lors des procès et n’hésitent pas à parler de traitements qui pourraient conduire jusqu’à « mettre les prisonniers en danger de mort imminente ». Mais, il s’agissait surtout, à partir de ces constats, d’établir le motif de ces tortures blanches et d’en dévoiler les buts inavoués. Les mesures contre les prisonniers politiques sont présentées comme relevant de l’instauration d’un « état d’exception ». L’Etat se serait rendu compte qu’il est confronté à un « risque de déstabilisation majeur », susceptible de « mettre à mal l’ordre politique et social en place ». Dans cette situation, les barrières fictives de l’Etat de droit se dévoileraient comme ce qu’elles sont : des artifices que rien n’oblige à respecter dès lors que l’existence même du régime d’oppression est menacée. Le recours aux « tortures » n’aurait donc pas pour but de mettre des criminels « hors circuit », mais de « briser l’identité politique » de ceux qui « résistent à l’oppression » en les mettant dans une situation dont « la seule alternative est de se soumettre ou de se laisser détruire ». La décision de la Troisième chambre pénale du Bundesgerichtshof du 22 octobre 1975, interprétée comme l’affirmation implicite que l’isolation serait levée si les prisonniers abandonnaient leurs buts politiques, acceptaient l’ordre légal et reconnaissaient l’importance de respecter les organes de l’Etat, sert régulièrement d’appui à cette argumentation, de même que certaines prises de position d’hommes politiques .

Ces campagnes sont d’abord portées par un ensemble d’organisations qui, bien souvent, entretiennent un rapport direct avec les prisonniers qui les intègrent dans leurs calculs stratégiques [11]. Qu’il s’agisse de la Rote Hilfe (équivalent du Secours Rouge français), du Informationszentrum Rote Volksuniversität, des Komitees gegen Folter an politischen Gefangenen in der BRD, du Internationales Komitee zur Verteitigung politischer Gefangener in Westeuropa de la Internationale Kommission zum Schutz der Gefangenen und gegen die Isolationshaft, ou de bien d’autres encore, la tâche qui leur est confiée est d’occuper l’espace public en maintenant des liens avec la presse, en menant des actions de protestation et surtout en produisant des brochures dans lesquelles les pratiques de « torture » sont décrites et documentées.


Partageant les objectifs révolutionnaires de la guérilla urbaine, même s’ils ne peuvent ne pas partager ses options stratégiques, ses membres se disent mus par un devoir de solidarité. Ce faisant, ils s’exposent au risque de faire eux-mêmes l’objet d’une criminalisation. Dans un premier temps, le but de l’Etat est effectivement de neutraliser leur charge critique en les assimilant à ceux qu’ils prétendent défendre, en espérant que ce rapprochement serait suffisant pour disqualifier, par une forme de capillarité, la prétention à se faire les porte-parole des souffrances des prisonniers. Mais, ce calcul s’avère inopérant : le travail de dénonciation porte ses fruits et gagne des pans entiers de l’« opinion publique libérale », autrement dit des personnes et des organisations qui, tout en ne se déclarant pas les ennemis de l’ordre politique en place, se montrent néanmoins sensibles aux arguments avancées.

C’est à partir de ce moment, qualifiable par la montée en puissance de la « critique interne » de l’Etat par rapport à sa « critique externe », qu’il est possible de parler d’une authentique affaire. En effet, à partir du moment où l’Etat se trouve confronté à une critique qui ne peut plus être aussi aisément rejetée comme relevant d’une hostilité de principe aux valeurs qui fondent l’« ordre libéral-démocratique » – la fameuse « freiheitlich-demokratische Grundordnung » qu’il affirmait avoir le devoir de défendre contre les agissements des terroristes – parce que, précisément, elle prend appui sur ces mêmes valeurs pour critiquer un Etat dont il est affirmé que ses agissements y contreviennent, les représentants de ce dernier se trouvent dans la situation délicate : ils ne peuvent plus ne pas tenir compte des reproches qui lui sont adressées, sous peine de donner raison aux terroristes qui ont entièrement construit leur action sur le dévoilement de l’hypocrisie des valeurs libérales. Or, cette critique interne, libérale et inspirée par les Droits de l’Homme, s’est massivement déployée à partir du milieu de la décennie. Portée par des intellectuels, des universitaires, des juristes, des écrivains, des journalistes, soit à travers des prises de position individuelles, soit collectivement, au sein d’associations de défense des libertés publiques tels que le Komitee für Grundrechte und Demokratie, la Humanistische Union ou encore la section allemande d’Amnesty International, elle tient sa force de sa position d’extériorité par rapport aux protagonistes du conflit : tout en martelant qu’elle ne partage en rien les idéaux de ceux qu’elle n’a aucun mal à appeler des « terroristes », elle mesure inlassablement l’Etat avec la jauge de ses propres principes.

L’efficacité de cette critique est indéniable. Celle-ci se révèle d’abord dans le fait qu’elle soumet l’Etat [12] à un impératif de justification auquel il ne parvient plus à se soustraire. Il est frappant de constater que ce dernier, pour satisfaire cette injonction, a recours à des méthodes qui miment celles de ses « ennemis » : il confectionne des brochures et des documentations pour démontrer, « preuves à l’appui », que les pratiques de détention restent humainement supportables et ne sont en rien incompatibles avec les Droits de l’Homme. Mais l’efficacité de la critique se révèle aussi et avant tout dans le fait qu’au cours de l’affaire, l’Etat a été conduit à réviser et à adapter les mesures prises à l’encontre des terroristes à ce qui, en creux des critiques, se dessine comme étant acceptable. Trois exemples illustrent la manière dont l’Etat, faisant preuve de réceptivité aux critiques exprimées, introduit des modifications des conditions de détention.

La première est encore de faible ampleur. Il s’agit de la décision du Bundesgerichtshof connu sous le nom de « Beigeherbeschluss » (« décision d’accompagnement »). Cette décision prise dès 1973 est explicitement motivée par le souhait de désamorcer les critiques selon lesquelles l’isolement des prisonniers politiques de toute vie sociale ferait partie d’un programme de destruction physique et psychologique. Visant à permettre à chaque prisonnier poursuivi ou condamné pour des faits relevant de l’article 129a d’entretenir un contact social, elle prévoit qu’il peut lui être attribué un « accompagnateur » régulier qui partage avec lui ses heures de promenades. La demande de l’accompagnement doit émaner du prisonnier lui-même. Le choix de l’accompagnateur incombe au directeur de la prison ; il ne saurait, bien sûr, se porter sur un autre prisonnier politique.

La seconde décision est d’une portée plus grande. Les experts médicaux ont rapidement préconisé que les prisonniers, afin de ne pas subir les effets néfastes de la solitude et de l’isolement, doivent être rassemblés au sein de groupes « interactionnellement viables » qui puissent partager pendant la journée des espaces de vie communs. Le nombre minimal de prisonniers pour qu’il puisse être légitimement question d’un tel groupe est controversé. Mais, sur le principe, l’Etat accepte. Le regroupement des prisonniers à Stammheim dont il a déjà été question devait servir de test à la généralisation de cette pratique qui devient effectivement partie intégrante du programme de construction des sections de haute sécurité réalisé à partir de 1975. Ces sections spéciales se distinguent donc par un relâchement de l’isolement interne en contrepartie d’un renforcement considérable de l’isolement externe : le groupe vit en effet dans une quasi-autarcie. Disposant de ses propres sanitaires, de sa propre cuisine, de sa propre cour de promenade, etc., ces sections sont pensées et configurées pour entretenir le moins de contacts possibles avec l’extérieur et sont équipées afin de garantir l’étanchéité, de mesures de protection et de contrôle hors du commun.

Enfin, troisième exemple : la codification précise de l’usage qui doit être fait des vitres de séparation dans les parloirs. Un document produit par le groupe social-démocrate du Bundestag est édifiant à cet égard. Dans ce document les parlementaires définissent avec une minutie qui tranche singulièrement avec la radicalité habituelle des dispositions antiterroristes, les conditions précises de l’emploi licite de ces parloirs en fonction du type, de l’intensité et de l’effectivité du soupçon d’une menace pouvant résulter d’un contact direct. En introduisant des différenciations là où la critique faisait valoir la systématicité des pratiques de « torture », il montre que la critique est prise au sérieux et qu’on s’achemine vers de nouveaux compromis entre l’impératif de sécurité et les exigences de l’Etat de droit.

Il va de soi que ces mesures ont à leur tour fait l’objet d’une dénonciation comme des mesures qui, tout en donnant l’impression de produire une amélioration des conditions de détention, décuplent en réalité leur force destructrice. Les accompagnateurs ? Un moyen commode « d’espionner » les prisonniers et de leur « extorquer » des informations précieuses ! Les regroupements de prisonniers ? Les groupes n’étant pas assez nombreux, ils ne sont pas « interactionnellement viables » et jetteraient les prisonniers dans des « processus de destruction mentale » ! Les distinctions introduites quant à l’usage des vitres de séparation ? Un moyen pour « individualiser » plus finement encore les méthodes de la « répression psychologique » !

Néanmoins, on constate que ces critiques sont de plus en plus difficiles à faire valoir publiquement, et les preuves de « torture » de plus en plus difficiles à apporter. Le niveau général de la critique baisse d’autant plus que l’on assiste au même mouvement dans l’ensemble des secteurs de la politique pénale et de la sécurité publique. En d’autres termes, on s’achemine vers une normalisation qui peut être définie comme l’élaboration progressive d’un nouvel accord collectivement acceptable concernant les dispositifs de force de l’Etat, une nouvelle « jurisprudence » qui se caractérise par l’inscription dans les équipements-mêmes des critiques suscitées par les exactions commises alors qu’il subissait encore de plein fouet les provocations de la guérilla urbaine [13]. En d’autres termes, l’Etat a appris au cours des années 1970 à enfermer des terroristes dans des conditions qui paraissent acceptables au plus grand nombre : la « guérilla pénitentiaire », de même que les attentats à l’extérieur des prisons, n’a pas cessé au cours des années 1980, mais elle a perdu sa charge provocatrice. Elle n’est plus à même de produire le même effet de déstabilisation que pendant la période précédente parce que les autorités étatiques savent désormais comment ne pas se laisser déborder.

L'assassinat de Ulricke Meinhof

Le 9 mai 1976 au matin, est retrouvée pendue dans sa cellule, annoncée par les autorités et diffusée par les médias comme étant un suicide, version que les avocats et les proches d'Ulrike contestèrent immédiatement. Une commission internationale d'enquête fut créée à leur initiative ; elle publia un rapport, établi par des experts qualifiés qui contestent le suicide. Lors d'une conférence de presse, le 15 décembre 1978, les membres de la commission d'enquête déclarent :

"[...] Les résultats de l'enquête suggèrent qu'Ulricke Meinhof était morte quand on l'a pendue et il y a des indices troublants de l'intervention d'un tiers en relation avec sa mort."

Le massacre de Strammheim

Le 18 octobre 1977 au matin, on annonce la mort d'Andreas Baader, Jan Carl Raspe et Gudrun Ensslin, une quatrième prisonnière, Irmgard Möllet, est retrouvée dans un état grave, agonisante, la poitrine lacérée de coups de couteau. "Suicide collectif" affirme la version officielle.

Andreas Baader

Cette fois, les preuves d'assassinat sont flagrantes : la balle qui a provoqué la mort d'Andreas est entrée dans la nuque [!] pour ressortir par le front ; l'arme qui aurait servi au "suicide" de Jan Carl a été retrouvée dans sa main alors que les médecins légistes s'accordent pour dire que le suicidé laisse échapper son arme ; des hématomes suspects sont remarqués sur le corps de Gudrun, pendue avec un drap de sa cellule. Irmgard Möller, survivant à ces blessures, accréditera la thèse de tentative d'assassinat. Elle se rappellera d'avoir perdu connaissance et s'être réveillée dans le couloir central de la prison, sur un brancard, couverte de sang. Selon Irmgard, son évanouissement aurait été provoquée par un gaz soporifique projeté dans sa cellule par une bouche d'aération.

Le 12 novembre 1977, Ingrid Schubert, militante de la RAF arrêtée en octobre 1970 et condamnée à 13 ans de prison, est retrouvée pendue dans sa cellule de la prison de Munich-Stadeheim. Deux jours avant son "suicide", Ingrid avait confié, par précaution, à son avocat qu'il n'était pas question pour elle de mettre fin à ses jours.

La raison des autorités pour expliquer ses meurtres est évidente, les victimes figuraient sur la liste des prisonniers devant être libérés comme monnaie d'échange de la libération de Hans-Martin Schleyer – ancien SS et président du patronat allemand -, enlevé par le commando Siegfried Hausner de la RAF. Une demande renforcée par celle du commando Martyr Halimeh de la SAWIO [Struggle against World Imperialism Organization], qui le 13 octobre détourna un Boeing de la Lufthansa et exigea la libération des onze prisonniers de la RAF demandés par le commando Siegfried Hausner, et la libération de deux palestiniens emprisonnés en Turquie. Une première tentative avait déjà été faite en juin 1976, lorsqu'un commando qui avait détourné un Airbus d'Air France, assurant la liaison Tel-Aviv – Paris, avait lui aussi demandé la libération de prisonniers politiques. L'élimination des prisonniers de la RAF devait mettre un terme à ce type de "chantage", et sonnait comme un gage d'avertissement sur le sort des prisonniers, en cas de demande de libération forcée.

Le 28 octobre 1977, les prisonniers sont enterrés au Waldfriedhof à Stuttgart ; la cérémonie est dirigée par le pasteur Ensslin, père de Gudrun. Mille personnes assistent à l'enterrement, parmi elles, Manolis Glezos, le résistant grec qui arracha le 31 mai 1941 le drapeau nazi flottant sur l'Acropole. Il y déclara : "Pour nous qui avons lutté contre le fascisme, le fait que ce crime inhumain ait lieu en Allemagne prend une dimension particulière". Mais nous sommes loin des grandes manifestations organisées pour la mort d'Ulrick Meinhof, de Holger Meins qui avaient rassemblées, partout en Europe, des milliers de personnes.

Sans doute, participer à l'enterrement représentait un grave danger, la police présente pouvait ainsi connaître l'identité des sympathisants et les "ficher". Mais  selon Anne Steiner et Loïc Debray, le capital de sympathie que les militants de la RAF avaient su entretenir par leur lutte intransigeante en prison et pendant leur procès, a été ébranlé par les actions de 1977 : la pratique du détournement d'avion venait contredire un des principes essentiels de la RAF qui était de ne pas concevoir d'actions comportant le risque de tuer ou blesser des civils. Les prises d'otage affaiblissait l'image morale et politique de l'organisation. Cette coupure s'opéra même avec l'extrême gauche allemande et européenne, acceptant difficilement le passage de l'attaque contre des biens à l'attaque contre des personnes. Jean Baudrillard écrivait à ce propos en novembre 1977, un article dans le quotidien Libération :

"Même si cette vérité éclatait (si dans quinze ans on établit enfin que Baader a été froidement liquidé), cela ferait tout juste un sandale et aucun pouvoir ne s'en effraiera, il changera d'équipe, s'il le faut. Le prix de la vérité pour le pouvoir est superficiel [...]. Bonne opération sous laquelle la mort de Baader risque d'être définitivement enterrée [...] Tout le monde s'épuise dans l'argumentation et dans la mise au point – mise au point renforcée par la mise en scène et la mise en jeu – tout le monde, et surtout les révolutionnaires qui voudraient bien que Baader ait été "assassiné". Charognards de la vérité eux-aussi. Qu'est-ce que ça peut bien faire, suicidé ou liquidé ? Mais c'est que, voyez-vous bien, s'ils ont été liquidés et qu'on peut en faire la preuve, alors les masses guidées par la vérité des faits, sauront que l'État allemand est fasciste, et se mobiliseront pour les venger. Foutaises. Une mort est romanesque ou elle ne l'est pas".

Ainsi, la réaction au "suicide collectif" de Strammheim resta modérée en Allemagne comme à l'étranger. Le gouvernement allemand ne sera pratiquement pas inquiété ni par la vox populi ni par les différentes grandes organisations des Droits de l'Homme. Mais la RAF n'a cependant pas été anéantie, au contraire même, après un temps mort, d'autres partisans – la deuxième génération de la RAF - de la Révolution se regrouperont sous ce sigle pour revendiquer de nouvelles actions, et apporter leur aide aux détenus politiques.





La légitimité de l’Etat à l’épreuve

Dominique Linhardt conclut son étude par les paroles du romancier Heinrich Böll qui avait raillé dès 1972 ceux qui discernaient dans le conflit une sorte de « guerre » :
Il tenait cette « guerre des soixante contre les soixante millions » pour une chimère. Au moment où il le formulait, ce constat n’allait pas de soi et le prix Nobel de littérature se vit accusé de sous-estimer la menace effective du « terrorisme ». Il n’empêche qu’il avait raison en suggérant que le conflit se jouait ailleurs : ce qui était à l’épreuve n’était pas la force de l’Etat en soi, mais sa légitimité, ou, plus exactement, la légitimité de ses instruments de force. C’est la mise en action de ces instruments de force que les organisations de guérilla urbaine ont sciemment sollicité dans le but de la dévoiler comme l’exercice d’une violence toujours « répressive » et, par conséquent, foncièrement illégitime. L’enjeu pour la République fédérale d’Allemagne n’était pas dès lors la « défaite », au sens militaire, mais de parvenir à faire valoir le caractère démocratique de sa force – une force qui se devait d’apparaître mesurée, ajustée à ses fins, respectueuse des Droits de l’Homme afin de pouvoir continuer à apparaître comme légitime, en dépit du fait qu’elle s’adressait à des « terroristes ». Cette légitimité, en effet, s’est révélée ne pas aller de soi. Et il ne fait aucun doute que l’Etat a, à de nombreuses reprises, franchi les limites de ce qui aux yeux de l’opinion publique allemande apparut comme acceptable. Les affaires qui ont émaillé les années 1970 et le début des années 1980 en témoignent sans équivoque, de même que les aménagements organisationnels, techniques et juridiques dont ces instruments de force ont fait l’objet afin, précisément, qu’ils puissent se faire valoir comme répondant aux exigences d’un Etat démocratique.



EXTRAITS

Secours Rouge | APAPC | Belgique
Dossier RAF
Résumé de l'histoire de la RAF, comprenant des photographies et l'ensemble des écrits du groupe.

Dominique Linhardt
Réclusion révolutionnaire. La confrontation en prison entre des organisations clandestines révolutionnaires et un Etat – le cas de l’Allemagne dans les années 1970.
Cultures & Conflits, 55 | automne 2004

** Anne Steiner et Loïc Debray
RAF, Guerrilla urbaine en Europe occidentale
L'Echappée | 2006


NOTES

[1] La « Rote Armee Fraktion » (« Fraction Armée Rouge ») est le plus connu de ces mouvements, mais non le seul. Parmi les autres, il faut nommer la « Bewegung 2. Juni » (« Mouvement du 2 juin »), qui s’est constituée parallèlement à la RAF, ainsi que les « Revolutionäre Zellen » (« Cellules révolutionnaires ») qui se sont constituées un peu plus tard sur les prémisses d’une critique des options stratégiques de la RAF. En outre, un ensemble d’autres organisations sont apparues au début des années 1970, mais elles n’ont pas eu le même impact et ont rapidement disparu.
[2] En ce sens, l’action de la guérilla urbaine, dans la mesure où elle vise d’abord la destruction de l’image de l’Etat ou, plus exactement, dans la mesure où la destruction symbolique est conçue comme le préalable à sa destruction physique, doit être inscrite dans une généalogie iconoclaste. Voir sur ce point, Latour B., « A Few Steps Toward an Anthropology of the Iconoclastic Gesture », Science in Context, vol. 10, n° 1, 1997, de même que l’introduction et les contributions à Latour B., Weibel P.(dir.), Iconoclash. Beyond the Image Wars in Science, Religion, and Art, Karlsruhe, Cambridge (MA), ZKM - Center for Art and Media, MIT Press, 2002.
[3] Lettre de Ulrike Meinhof, reproduite dans das info. Briefe der Gefangenen aus der RAF, 1973-1977, édité par Bakker Schut P., s.l. [Hambourg], Neuer Malik Verlag, (ouvrage documentant les lettres échangées entre les prisonniers politiques de la RAF entre 1973 et 1977).
[4] Dans les textes de la guérilla urbaine allemande, la notion ancienne de « contre-révolution » fait souvent place à celle de couterinsurgency (voir Komitees gegen Folter an politischen Gefangenen in der BRD und Westberlin, « Counterinsurgency gegen die RAF », octobre 1974, reproduit dans Der Kampf gegen die Vernichtungshaft [compilation de textes divers concernant la lutte pénitentiaire]). Sous ce terme, on trouve toute une littérature, généralement produite dans des institutions militaires ou proches des milieux militaires que les prisonniers politiques étudiaient intensément. En réinterprétant ces textes à l’aune de leur propre combat, ils en tiraient une grille analytique qu’ils considéraient aptes à rendre intelligibles les actions de l’Etat.
[5] Cette topique de la « tolérance répressive » a été abordée dans un texte fameux de Marcuse H., « Repressive Toleranz », in Wolff R.P., Moore B. (dir.), Kritik der reinen Toleranz, Francfort/M., Suhrkamp Verlag, 1966. Ce texte eut un retentissement considérable dans la « nouvelle gauche » où il circulait sous forme de copie pirate.
[6] Citation de Mao mise en exergue à Rote Armee Fraktion, « Das Konzept Stadtguerilla » (1971), in Texte und Materialien zur Geschichte der RAF, Berlin, ID-Verlag, 1998 [contient l’ensemble des textes « officiels » de la RAF].
[7] Marighella C., Minihandbuch des Stadtguerilleros, s.l., s.d. [brochure reproduisant la traduction du fameux manuel de guérilla urbaine parue dans la revue Tricontinental, n° 16, janvier-février 1970, dont elle garde la pagination].
[8] Il s’agit en particulier de la prise d’otage de l’homme politique Peter Lorenz en 1975 qui avait permis la libération de cinq prisonniers politiques. Sur cet épisode, voir l’analyse minutieuse de Stern K., Die „Bewegung 2. Juni“ und die Lorenzentführung. Die Entführung als Aspekt politisch motivierter Gewalt unter besonderer Berücksichtigung des Reaktion des Staates und der daraus resultierenden Folgen für den Deutschen Herbst, Universität Gesamthochschule Kassel, Diplomarbeit, Fachbereich Politikwissenschaften, 1998.
[9] La prise d’otage des employés de l’ambassade allemande de Stockholm en 1974 et, surtout, la tentative de réitération du succès de l’enlèvement de Peter Lorenz par celui de Hanns-Martin Schleyer, qui allait conduire à « l’automne allemand », relèvent de cette logique.
32 Le 20 juillet 1973, Inge Viett (Mouvement du 2 juin) s’échappe avec deux autres détenues de la prison pour femmes de la Lehrter Straße de Berlin en limant les barreaux d’une fenêtre ; le 13 novembre 1973, Till Meyer (Mouvement du 2 juin) s’évade en s’appuyant sur l’intervention d’un commando extérieur ; le 7 juillet 1976, Inge Viett, Monika Berberich, Juliane Plambeck et Gabriele Rollnick (toutes RAF, Inge Viett ayant rejoint cette organisation) se libèrent à l’aide d’armes à feu préalablement introduites dans la prison et d’appuis extérieurs ; le 18 novembre 1976, Till Meyer s’évade à nouveau avec quatre co-détenus en sciant les barreaux d’une fenêtre ; le 6 février 1978 à Celle, on découvre les préparatifs d’évasion avancés de Sigurd Debus (RAF) ; le 27 mai 1978, Till Meyer est libéré par deux femmes qui se sont introduites dans la prison en se faisant passer pour des avocates ; la tentative simultanée de Jochen Vogel a pu être empêchée ; le 28 mars 1980, une tentative d’évasion de Stefan Wisniewski (RAF), qui oblige un gardien de prison de lui défaire les menottes en usant de la menace d’un couteau, est empêchée. Sur certaines de ces évasions, on peut se référer aux autobiographies de Inge Viett (Nie war ich furchtloser. Autobiographie, Hambourg, Edition Nautilus, Verlag Lutz Schulenburg, 1996) et de Till Meyer (Staatsfeind. Erinnerungen, Hambourg, Spiegel-Verlag, 1996).
[10] Lettre de Karl-Heinz Dellwo, reproduite dans Klaus A..
[11] C’est en tout cas ce que cherche à démontrer longuement Alfred Klaus.
[12] Voir par exemple, la documentation du Sénat berlinois qui répertorie pour chacun des prisonniers politiques qu’il a en charge, les conditions de détention en montrant d’une part qu’elle sont justifiées au regard du « risque » que constituent les prisonniers et que, si elles sont exceptionnelles, elles n’en sont pas pour autant des actes de torture et parfaitement respectueuses des nécessités vitales de l’humain (Der Senator für Justiz, Dokumentation über die Haftbedingungen der Untersuchungs- und Strafgefangenen, die sich wegen politisch motivierter Straftaten zur Zeit in Berliner Justizvollzugsanstalten in Untersuchungs- oder Strafhaft befinden, Berlin, 8 novembre 1974.). De même doit être fait mention de l’importance qu’attachaient les représentants de l’Etat à la décision de la Cour européenne des Droits de l’homme qui en 1978, suite à la plainte déposée par les prisonniers de Stammheim, n’avait pas condamné la République fédérale pour actes de torture. La décision a été publiée par les soins du ministre de l’Interieur Vogel dans une brochure (Entscheidung der Kommission für Menscherechte, Juli 1978, Bundesinnenministerium, Referat für Öffentlichkeitsarbeit, Bonn, 1978.).
[13] Il faut ici noter la différence avec les bavures policières « ordinaires ». Comme l’a montré Fabien Jobard, celles-ci relèvent d’une situation exactement inverse. Alors que dans la logique de la provocation le regard extérieur est immédiatement constitué et le jugement sur la réaction réclamé, la bavure opère dans l’espace d’un « colloque intime » entre les policiers et leurs victimes qui est structuré de telle sorte qu’il se dérobe de toute extériorité et soumet la dénonciation à des conditions drastiques rarement remplies. Jobard F., Bavures policières ? La force publique et ses usages, Paris, La Découverte, 2002.


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