Léon Krier | Rome


1978 | Projet d'un centre social place Saint Pierre à Rome


Les théoriciens de l’urbanisme traditionnel, s'inspirant du chaos des villes préindustrielles, épris des charmes typiques des vieux bourgs européens, connurent un succès grandissant jusqu’à l’avènement du Mouvement Moderne qui les traita d’obscurantistes ; et la voie rapide sonna le glas du chemin des ânes.  Ce n’est qu’à partir des années soixante que l'urbanisme néo-traditionnel connut un renouveau en Europe grâce notamment au prosélytisme de l’architecte Léon Krier qui, plus tard, avec Maurice Culot, contribua à la structuration institutionnelle de la doctrine autour du Mouvement pour la Reconstruction de la Ville Européenne.


Ce n'est pas tant le style architectural de Krier qui nous intéresse ici, mais les propos qui justifiaient ses projets. En effet, en 1978, les braises de 68 sont, et plus particulièrement en Italie, encore chaudes, et certains architectes manient encore la polémique politiquement non-correcte, dénoncent sans complaisance les dérives d'un urbanisme destructeur, et peuvent accuser l'autoritarisme de l'administration, instrument en charge d'appliquer les règles décidées par les politiques. Léon Krier, apôtre d'une doctrine parfaitement conservatrice dans son essence, sera – au contraire pourrait-on dire – l'un des plus grands acteurs de la critique politico-architecturale, accusant même “les institutions sclérosées que sont aujourd'hui l'église, la mairie, l'école ou les habitations populaires.

Sa proposition pour la construction d'un centre social sur la Place Saint-Pierre à Rome, et de deux autres dans des lieux historique de la Ville Eternelle, prouve un certain degré d'anti-conformisme et fait office de support polémique. À une époque où en Italie, les mouvements “radicaux”, et les organisations politiques extra-parlementaires “réformateurs”, engageaient encore la confrontation avec le gouvernement, pour ne pas dire le capital, et les centres sociaux auto-gérés étaient alors considérés comme des hauts lieux de la contestation, voire les foyers de la révolte du mouvement de 77. 

Léon Krier
Trois centres sociaux à Rome
L'Architecture d'Aujourd'hui | n° 198 | 1978
[Extraits]

Une défiance de plus en plus forte à l'égard des pouvoirs publics et les frustrations que ces mêmes pouvoirs génèrent se traduiront obligatoirement un jour par une décentralisation administrée à laquelle Rome comme les autres grandes métropoles, ne saurait échapper. Cette décentralisation pourrait prendre plusieurs formes dont la plus probable - le modèle alternatif le plus intéressant - étant une subdivision de la ville en petits quartiers à fonctions complexes.

La plus forte vitalité des quartiers de Rome pourrait provoquer à l'intérieur de ces mêmes quartiers, des centres sociaux anti-institutionnels remplaçant les institutions sclérosées que sont aujourd'hui l'église, la mairie, l'école ou les habitations populaires. Nous pensons d'ailleurs que de nouveaux centres sociaux deviendront les futurs foyers de vie urbaine, générateurs d'une renaissance physique et culturelle des quartiers.

Les constructions que nous proposons pourraient abriter ces centres qui, répartis dans toute la ville, serviraient de place publique et s'inscriraient dans le paysage urbain de Rome. Ce sont là de grands édifices composés d'énormes piliers supportant une vaste toiture protégeant l'espace public du soleil et de la pluie, les piliers sont creux et aménagés, contenant toute une série d'espaces de service complémentaire du grand espace central.

La liberté avec laquelle Michel Ange traite les ordres classiques nous étonnera toujours, mais ce qui nous trouble le plus en lui est la maîtrise dont il fait preuve quand il conjugue l'audace et le sens du pratique - ceci explique pourquoi nous nous sommes permis, avec un graphisme fort simple, de rappeler l'authentique origine des ordres, de manière à mettre en évidence la trajectoire - oh combien séduisante mais désastreuse - d'une architecture qui développe une équivoque sur ses propres origines.

L'abri primitif des dieux, construit sur la colline du Capitole, nous a suggéré par la suite un autre type de construction : une place couverte destinée aux citoyens romains, mais une telle proposition ne peut être comprise si l'on n'a pas préalablement analysé les mécanismes qui ont déterminé la cohérence des villes européennes et ceux qui sont en train de le détruire. 

La Place Saint-Pierre

Le grand portique dessiné sur plan triangulaire pourrait être réalisé en éliminant les propylées qui sont loin d'être heureuses. La Via delle Conciliazione pourrait être reconstruite et Saint Pierre serait plus accessible. La place pourrait aussi se transformer en un grand bassin elliptique fréquenté par les baigneurs qui pourraient se reposer à l'ombre des portiques du Bernin.

Les avoirs du Vatican devant être, à cette époque, placés en sûreté dans des banques suisses, les bénéfices tirés des propriétés italiennes pourront servir à transformer St-Pierre et les autres basiliques italiennes en de vastes établissements thermaux susceptibles de rivaliser en splendeur avec les grands modèles classiques romains.

Vue aérienne du nouveau centre social de la place St-Pierre. On peut apercevoir entre les nuages les centres de la place Navone et de la Via del Corso.



Place Navone

Les nouveaux centres sociaux que nous proposons seront ouverts en permanence jour et nuit. Les tours qui soutiennent le toit abriteront des restaurants, des clubs, des espaces de jeux et des salles de spectacle ou de réunion. De grands ateliers situés au sommet des piliers seront utilisés par des artistes ou des artisans qui auront pour mission d'embellir leur quartier. L'objet de leur travail, les oeuvres d'art qu'ils créeront ou réaliseront seront déposés sur la place avant de rejoindre leur destination définitive. La place sera ainsi meublée de grandes sculptures ou de fresques qui seront chaque fois différentes.



Via Condotti et Via del Corso

La plus grande place des nouvelles places sera localisée à l'intersection des voies Condotti et del Corso, dans un quartier très animé. Le centre que nous proposons là sera par essence international, il contiendra un terminal d'aéroport et sur chacun de ses piliers sera posée une grande horloge. Chacune de ses horloges indiquera l'heure dans une capitale étrangère. Ces horloges seront éclairées la nuit et leur grand disque brillant paraîtra comme autant de livres éclairant la demi obscurité de la place.




Léon Krier et ses partisans abandonneront par la suite, tout effort polémiste, pour s'engager dans le conformisme et le politiquement correct. Selon le critique Jacques Lucan, leurs positions de plus en plus extrémiste et dogmatique de résistance anti-industrielle et pro-artisanale les isolèrent ; leurs projets étaient considérés comme des pastiches d'une époque et d'une idéologie à jamais révolue, un décor de théâtre totalement artificiel et démagogique. Qui peut encore les suivre lorsqu'ils affirment :

[...] il s'agit désormais de revenir en arrière et de reprendre le travail d'imitation des plus exemples pré-industriels tant dans les proportions, les dimensions, la simplicité morphologique que dans le monde de la production visant à l'usage des matériaux traditionnels et à l'artisanat plutôt qu'à l'industrialisation.”

Il n'empêche, Léon Krier et Maurice Culot, ont contribué avec d'autres théoriciens - dont Aldo Rossi -, à faire émerger l'idée d'architecture urbaine, contextuelle et respectueuse du patrimoine, dont un des objectifs est de recréer l'urbanité d'un quartier, le lien social entre ses habitants, qu'avait brisé l'architecture rationnelle. Les politiciens seront évidemment sensibles à la simplicité et au pragmatisme de leurs théories, et ainsi,  au moment même de l'avènement du post-modernisme, où le regard se tournait vers le futur, plus lourdes se faisaient les chaînes du passé et de la tradition. Dans ce nouveau paysage idéologique et politique de la post-modernité – où une fois n'est pas coutume les architectes firent figure de précurseurs – les illusions modernes seront condamnés, tandis qu'apparaissaient un nouveau style architectural du pastiche des frontons, des colonnes gréco-romains pour les uns, de la rue, des ilots et des immeubles haussmanniens pour les autres, ou bien encore du kitsch populiste, ou du vernaculaire banlieusard. La biennale de Venise de 1980, intitulée " Présence du passé " officialisa et institutionnalisa cette mutation. Tandis que certains critiques, dont Jean-Pierre Le Dantec, s'alarmaient de cette débauche de signes du passé accouchée par un néo-académisme culturel et politique, et de leur inadaptation aux conditions de vie nouvelles - vitesse, industrialisation, standardisation, etc.-.

Léon Krier a depuis longtemps abandonné la polémique et la contestation politique, apprécié aujourd'hui par les hommes d'Etat les plus conservateurs, comme le prince Charles d'Angleterre, par nombre de maires souhaitant rassurer au mieux, par une architecture passéiste, leurs électeurs, et à répondre, selon lui, “ à une demande importante et de plus en plus articulée de la part du marché libre, c'est-à-dire des acheteurs et utilisateurs”.  Son conservatisme politique répond ainsi à celui de ses théories d'urbanisme. Reniant ce si beau passé, il pourrait  reprendre la célèbre ritournelle de Georges Clémenceau, très souvent entendue aujourd'hui dans le milieu des architectes se justifiant d'un passé par trop contestataire qui a pourtant fait, pour certains, leur fortune : " Tout homme qui n'a pas été anarchiste à vingt ans est un imbécile, mais c'en est un autre s'il l'est encore à quarante ". 



Post-Scriptum : 
La question que nous nous posons, est de savoir si parmi la multitude d'architectes contestataires de cette époque, certains ont résisté à l'appât du gain, de la notoriété, et gardé intacte leurs convictions ?  Nous vous mettons, chers lecteurs et lectrices, à contribution : en connaissez-vous ? 



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