HIPPY | NEO-HIPPY



Jerry Rubin | DO IT, Scenarios of the Revolution | 1970

L'Amérique n'est pas la Russie de 1917 ou la Chine de 1946, toute collision violente et frontale avec le pouvoir en place ne fera qu'assurer le suicide en masse de la gauche et le triomphe probable du fascisme domestique.

Saul Alinsky | 1972

New Left
et
Révolution psychédélique

On reproche volontiers aux différents courants hippies des USA, leurs méthodes d'action, leur pacifisme symbolisé par "Make Love, Not War", au sein du maelström contestataire et subversif des mouvements et organisations plus "radicales" de la New Left, du Black Power, des Native Americans, des Chicanos... Mais révolutionner l'Amérique, changer sinon la société mais les institutions, pourfendre le conformisme, voire même exiger le retrait des troupes au Vietnam, n'étaient pas, dans les années 1960, ni approuvé ni apprécié par le peuple américain et notamment la classe ouvrière qui n'y songeait pas et s'y opposait même. Cela relevait de l'utopie ou de l'inconscience. Dans une interview, Saul Alinsky évoquait en 1972 cette situation en répondant au journaliste Eric Norden [pour Playboy] :

Les porte-paroles de la Nouvelle Gauche soutiennent que ce processus d'accommodation rend les réformes fragmentaires inutiles et que le renversement et le remplacement du système lui-même sont les seuls moyens d'assurer un véritable progrès social. Qu'est-ce que vous leur répondriez ?

Que ce genre de rhétorique explique pourquoi il ne reste plus rien de la Nouvelle Gauche. Ce serait bien si le système entier pouvait juste disparaître pendant la nuit, mais il ne le fera pas et les gamins de la Nouvelle Gauche, aussi sûr que l'enfer, ne sont pas prêts de le renverser. Merde, Abbie Hoffman et Jerry Rubin [leaders du YIP] n'ont même pas été capables d'organiser un déjeuner et encore moins une révolution. Je peux comprendre l'impatience et le pessimisme de beaucoup de jeunes mais ils doivent se rappeler que la vraie révolution est un processus long et difficile. Les radicaux des Etats-Unis n'ont pas la force de se confronter à la police locale dans une lutte armée et encore moins à l'armée, la marine et l'aviation ; c'est juste de l'idiotie de la part des Black Panthers de parler de prise du pouvoir par les armes quand, de l'autre côté, ils ont toutes les armes. L'Amérique n'est pas la Russie de 1917 ou la Chine de 1946, toute collision violente et frontale avec le pouvoir en place ne fera qu'assurer le suicide en masse de la gauche et le triomphe probable du fascisme domestique. Donc vous n'allez pas obtenir un nirvana instantané – ou, sur ce sujet, aucun nirvana – et vous devez vous demander : « A part ça, qu'est ce je peux faire ? » La seule réponse est de construire des bases de pouvoir locales qui peuvent émerger en un mouvement national qui réalisera finalement vos objectifs. Cela prend du temps, beaucoup de travail et tous les ennuis qui vont avec, ce qui rebute aujourd'hui beaucoup des radicaux de la rhétorique. Mais c'est la seule alternative à la continuation du système actuel.


Marie-Christine Granjon analyse cette nouvelle gauche davantage liée, dans un premier temps à la tradition libérale américaine, à la non-violence active des pacifistes radicaux et des militants pour les droits civiques, qu'à Marx et aux penseurs socialistes. La société américaine est dénoncée d'un point de vue moraliste et humaniste beaucoup plus que dans ses structures économiques. Les premiers contestataires s'adressent à tous ceux qui sont écartés des instances de décision par une «élite au pouvoir» (politiciens, hommes d'affaires, militaires) cynique et manipulatrice. Ils critiquent le fonctionnement des institutions américaines sans remettre en cause leur fondement. Ils veulent pallier les insuffisances de la démocratie représentative par des formes de démocratie directe qu'il conviendra aux citoyens ordinaires de définir à tous les niveaux de la vie sociale.

Les mots d'ordre - Laissez les gens décider eux-mêmes, démocratie à la base, démocratie de participation - témoignent du désir de donner la parole aux humbles, aux déshérités. Le SDS (Students for a Democratic Society), et le FSM de Berkeley ont à coeur de donner l'exemple, refusant le centralisme et la hiérarchie, bannissant (théoriquement) les leaders et instaurant la prise de décision par consensus entre leurs membres.

A partir de 1965, sous l'effet conjugué de l'intensification de la guerre au Vietnam, du sentiment d'avoir été trompé par les libéraux au pouvoir (1960-1968), du succès des thèses séparatistes dans la communauté noire (succès attesté par la popularité du slogan «Pouvoir noir»), et de la répression, souvent violente, qui accueille la contestation, les activistes toutes tendances confondues, durcissent le ton. Le système - l'ensemble des institutions économiques, sociales et politiques américaines - leur apparaît peu à peu comme un tout indissociable : le capitalisme monopolistique engendre impérialisme et secrète un Etat aux ordres et une société autoritaire, dont toutes les institutions, à commencer par l'Université, renforcent le caractère oppressif. L'idée que ce système n'est pas amendable sans révolution préalable à caractère socialiste (indéterminé) fait son chemin. Dans le courant de l'année 1967, têtes pensantes et responsables du SDS se tournent vers le marxisme dans lequel ils voient une «philosophie révolutionnaire cohérente, synthétique et explicite» (Cari Oglesby). La tendance s'accentue l'année suivante, surtout après la révolte, violemment réprimée, de l'université new-yorkaise de Columbia (mars-avril 1968). Tom Hayden écrit alors que les étudiants se perçoivent de plus en plus comme «internationalistes et révolutionnaires en rupture avec l'impérialisme des institutions dans lesquelles ils ont été élevés et éduqués». Bernardin Deohrn, qui sera ensuite élue à la direction du SDS, déclare au même moment qu'elle se considère comme une «communiste révolutionnaire». Les violences policières commises à l'occasion de la Convention démocrate de Chicago, en août 1968, achèveront de radicaliser les esprits et les propos.

En juin 1969, le SDS se scinde en fractions rivales (Progressive Labor Party, Revolutionary Youth Movement I et II) qui se prennent toutes pour l'avant-garde révolutionnaire, le RYM II, dit Weatherman, va jusqu'à prôner la lutte armée, mise en pratique en 1970 par quelques attentats contre des bâtiments (mais non contre des personnes). Cette fuite dans l'extrémisme engendre querelles et scissions permanentes, reflux du militantisme, chute des effectifs et retour au calme sur les campus. La nouvelle gauche est portée disparue après la sévère défaite de George Mc Govern, candidat démocrate soutenu par la fraction la plus modérée des activistes, aux élections présidentielles de novembre 1972. R. Nixon, cible privilégiée des contestataires de toutes obédiences, est triomphalement réélu. Qui marque ou confirme, la fin de l'espoir d'un quelconque changement d'envergure. 



La New Left aux USA a, à la fin des années 1960, encore moins réalisé son rêve ultime de créer une organisation révolutionnaire structurée et efficace. Cet échec s'explique en partie par des éléments extérieurs au Mouvement – répression, système politique bi-partisan qui rejette à la marge les protestataires ou les neutralise en les absorbant. Mais le déclin de la nouvelle gauche est surtout imputable aux attitudes cultivées, dès le départ, par les activistes étudiants et poussées au paroxysme en 1968-1969 : activisme anti-intellectuel, qui favorisa un confusionnisme idéologique propice à la diffusion aussi bien du prêt-à-penser marxiste que des délires «mystiques» de la contre-culture (non réductible à cet aspect) ; moralisme existentiel qui, sous prétexte d'harmoniser ses convictions et sa manière de vivre, aboutit le plus souvent à faire de l'action une fin en soi, une épreuve où se joue le salut individuel plutôt qu'un moyen au service d'un projet politique ; sentiment de culpabilité incitant les étudiants, issus de milieux relativement favorisés, à adopter une fausse identité de classe, à s'assimiler aux pauvres, aux prolétaires ou aux «damnés de la terre» sensibilité libertaire, qui entrava l'organisation de l'action, attisa la méfiance des partis et du jeu politique, suscita un anti-électoralisme et un anti-étatisme croissants, paralysant et isolant la Nouvelle gauche par manque de relais politiques.


Hippy et Néo-Hippy


Ces tendances s'accentuèrent avec l'influence croissante de l'hédonisme individuel, propagé par la contre-culture, sur les activistes politiques. La «politique existentielle» des tenants de la révolution culturelle postule en effet que le « personnel est politique », c'est-à-dire que le domaine politique est une simple excroissance des rapports interpersonnels qui forment la trame de la vie quotidienne. Une contre-culture portée notamment, mais pas exclusivement, par les courants hippies. 

Il est essentiel, afin d'éviter toute confusion,  de tenter de définir ce que recouvre le mot hippie qui regroupe, sous cette dénomination générique, une multitude de courants, ayant des connotations idéologiques et politiques différentes, s'influençant ou s'opposant, et ce, en recouvrant une période extraordinairement longue, englobant la plupart des pays occidentaux. D'un pays à l'autre, d'une période à l'autre, la nébuleuse hippie connaîtra une multitude de courants, issus du mouvement hippy nord-américain qui se décompose en plusieurs courants inter-connectés ou héritiers : beatnik issu du hipster, hippie, flower-power, plastic hippy, "hippy du dimanche", digger, yippie, freak, hippy-junky, et enfin néo-hippy, au sein desquels plusieurs variations idéologico-politiques sont possibles, de l'écologisme à l'anarchie. 

Aux USA, entre 1965 et 1968, la plupart des courants hippies forment un des centres de la contestation et de la subversion, plus ou moins virulent selon les cas, voire les protagonistes, et ils entretiennent d'étroites relations avec les mouvements politisés étudiants, (dont le Students for a Democratic Society, SDS),  et radicaux : le Black Panthers Party, l'American Indien Movement, les organisations de la New Left [Nouvelle gauche]. Le courant flower-power, ne peut se résumer à un pacifisme inconséquent et sans envergure, symbolisé par de jeunes femmes tendant des fleurs aux policiers les agressant, mais au contraire à un militantisme très actif enchaînant manifestations, sit-in, boycotts, et toutes les autres actions possibles de la contestation.   Pierre Delannoy affirme ainsi : 

" Il faut bien comprendre que les hippies ne sont pas les "babas cool", les doux rêveurs, qui ne pensent qu’à fumer de l’herbe et à courir tout nus, qu’on voit au cinéma. Au contraire, le mouvement hippie est très politisé. Ils ont tous l’âge d’aller se battre au Vietnam. C’est un jeunesse éprise de liberté qui s’engage contre la guerre. Ce serait réducteur de ne parler que de révolution des mœurs et de révolution sexuelle. Le mouvement hippie porte en lui une véritable révolution politique. C’est toute la société qu’ils veulent changer : de l’organisation du travail à celle de la famille et des rapports humains. Ils militent pour une société plus juste, plus égalitaire et vont même jusqu’à poser les bases de l’écologie."  

Jerry Rubin | DO IT, Scenarios of the Revolution | 1970

Ainsi, lYouth International Party, parti politique anti-autoritaire créé aux États-Unis en 1967, représente la politisation extrême des hippies engagés dans la lutte contre la société consumériste, la guerre du Vietnam, le racisme, le conformisme. Les Yippies proposent une alternative plus radicale, et ils se distinguent des hippies ou des beatniks par leur engagement politique vers le marxisme, ou plus précisément le "Groucho-marxisme". Ils étaient pour la plupart des jeunes de gauche très actifs, mais néanmoins critiqués par les organisations d'extrême-gauche traditionnelles du fait de leur manque allégué de sérieux et de leurs méthodes inédites de militantisme, s'apparentant aux mouvements de la New Left qui refusaient l'orientation « classiste » préconisée par les mouvements marxistes orthodoxes. Selon Frédéric Robert, les années 1960 sont une décennie intrinsèquement politique et culturelle, bercée par des révoltes essentiellement politiques et des utopies pour la plupart culturelles  : le politique était indissociable du culturel et le culturel se politisait à une vitesse telle que l’opinion publique américaine s’inquiétait, s’interrogeait et se demandait si les valeurs auxquelles elle avait adhéré depuis toujours n’étaient pas en train de voler en éclats, de se diluer dans un courant contestataire et contre-culturel.


After Woodstock | Life Magazine, 1969

L'age d'or de la nébuleuse hippie nord-américaine – contestataire, fortement politisée – est éphémère : la communauté hippie mythique – la première - de Haight-Ashbury à San Francisco annonce sa défaite dès 1967, d'autres en 1969, dénoncent  ce qu'ils combattaient : la commercialisation du festival - mythique - de Woodstock [1]. Certains estiment qu'en 1970, le déclin des yippies signe la fin de l'utopie ; les actions de la police contre les protagonistes hippie-yippie-digger, comme ceux du Black Panthers Party, de L'American Indian Movement, du Weatherman, l'intégration par la société de certaines de leurs valeurs, étaient autant d'ennemis redoutables que les drogues ; véritables fléaux, elles contribueront à sonner le glas des hippies en faisant des ravages, une forme de suicide quasi collectif entraînant la fin du mouvement – aussi bien que des grands figures du monde intellectuel ou des Arts, dont les musiciens Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morisson, etc. -, ou plutôt emportant vers d'autres horizons politiques plus conventionnels, les survivants hippies et leurs héritiers néo-hippies. 

Les héritiers des mouvements hippies - que l'on peut nommer néo-hippies - abandonneront progressivement le militantisme, la politique au détriment de luttes sectorielles, pour former avec d'autres, selon l’expression consacrée, les nouveaux mouvements sociaux ;  Ken Knabb fait ainsi la distinction entre le hippie « réel » et le hippie « synthétique » :   le premier a des illusions plus profondes ; il a acquis ses mystifications dans leur forme pure et naturelle, tandis que l’autre les achète en kit prêts à l’usage - l’astrologie d’après un poster, la liberté naturelle en portant des pattes d’éph’, le taoisme via les Beatles. Bien que le hippie réel ait peut-être lu et contribué au développement de l’idéologie hip, le hippie synthétique achète les marchandises qui incarnent cette idéologie. Identifiées avec des objets dans la réalité renversée du spectacle, les qualités humaines - spontanéité, épanouissement, communauté -, deviennent des idéaux de consommation précisément parce que c’est ce dont manque la réalité ; et parce que l’illusion de l’authenticité devient nécessaire pour une vie qui n’est pas authentique. Le style de vie hippie reproduit le consumérisme auquel il imagine s’opposer [...].

Ken Knab : De la misère en milieu hippie

Entre ces deux, prennent place les freaks, sachant manier la dérision, l'ironie politique, narguant l'utopie hippie mais reprenant sa culture, refusant le militantisme de gauche, faisant la charnière entre la communautarisme exacerbé et l'individualisme narcissique alors naissant. Puis enfin, vint le baba-coolisme apolitique, sans ironie aucune, n'ayant plus guère de causes à défendre et d'espoir, ni de véritables valeurs l'animant, soit le dernier stade de la dégénérescence de l'utopie hippie ; qui donnera naissance, dans les années 1980, au libéralisme libertaires des yuppies, voire à l'écologisme. 

De fait, la nébuleuse hippie nord-américaine, des premiers temps, n'a peu de rapport avec les mouvements considérés hippies, qui se développeront par la suite en Europe : les néo-hippies, le baba-coolisme, et leur apolitisme, voire leur pacifisme assumé et teinté d'écologisme, les différencient et ne gardent que des points communs anti-conformistes et des affinités culturelles. Lorsque la mouvance hippie nord-américaine franchit l'Atlantique pour envahir l'Europe, elle est déjà moribonde. De même, le néo-hippisme prendra des connotations fort différentes en Europe, écologistes et organisés en Europe du Nord, anarchistes libertaires en France, plus politisés en Italie...

Yippy et Black Panther | 1969

La confusion entre hippy et néo-hippisme porte notamment sur les affinités culturelles - mode de vie, drogues, musique, vêtements, etc. Mais les cheveux longs d'un baba-cool parisien des années 1970 n'expriment en aucune manière, la signification de révolte d'un seul cheveu long américain des années 1960.  Luc Vidal, nomade dans les années 1970, évoque ainsi dans son récit de voyage :

Je me suis retrouvé dans la peau de ce qu’on appelait alors un beatnik, puis je suis devenu un hippy, puis un freak, car régulièrement il nous fallait changer de nom dès que la société avait récupéré à son profit certaines valeurs ou certaines modes que nous représentions. J’étais donc un beatnik, le classique vagabond libre et désœuvré. Je parcourais l’Europe, de la Méditerranée au Cap du Nord, de l’Irlande à la Turquie. De coucher de soleil en coucher de soleil je vivais hors du temps, dans l’illusion de me posséder et de posséder le monde. La route était ma liberté.”

Bien évidemment le passage d'un état à l'autre est progressif, les frontières sont poreuses et les exceptions confirment la règle ; de même, selon les pays et les périodes, certains auteurs précisent bien la différence entre le hippisme issu de la bourgeoisie et celui des baby-boomers des classes populaires, et selon certains observateurs de l'époque, les derniers n'étaient peut-être pas les plus "révolutionnaires". A cela encore, faudrait-il sans doute, établir une distinction entre les revendications des femmes et celles des hommes et analyser la place prépondérante des luttes féminines de plus en plus autonomes, dont une des conséquences, selon certains, sera à l'origine d'une sorte de schisme politico-idéologique au sein des mouvements radicaux. 

Life Magazine, juillet 1971 | symbole hippy au Vietnam pendant la guerre

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