ECOLOCRATIE URBAINE

Ecolocrate

Si les U-villes en construction ne sont pas une spécificité asiatique, la montée d’une nouvelle génération de bureaucrates verts impliqués dans une vision orwellienne de la ville n’est pas seulement hexagonale.

Organisation Communiste Libertaire
Les Verts et la cité idéale
Courant Alternatif | avril 2012

Façonner l’espace urbain de façon à le rendre gérable et contrôlable par les autorités étatiques est un souci constant des urbanistes et des architectes. L’époque moderne a associé à ces malades de l’ordre et de la gestion les adorateurs des nouvelles technologies. Mais pour que ces apprentis sorciers réunis puissent donner leur pleine mesure, il faut à la fois le feu vert des maîtres de l’économie et du Capital, et l’action décisive de leurs valets, les « politiques ». Et parmi ces derniers les Verts sont candidats aux premières places.
Des villes ubiquitaires, « intelligentes » et écologiques… Une ville prévue pour environ 500 000 habitants est en train de naître en Corée du Sud. U-Songdo-city, qui ouvrira ses portes en 2014, est le plus gros projet de développement urbain entrepris dans le monde. L’objectif affiché par ses concepteurs et ses investisseurs (30 milliards de dollars !) est d’accompagner les futurs habitants de manière « hyperpersonnalisée », de rationaliser chaque tâche et de garantir « bonheur et sécurité à chacun ». Dans ce qui répond au nouveau concept de Ville ubiquitaire, la frontière entre espace public et espace privé disparaît au profit de la santé, de la sécurité et du « bien-être » des individus. Comme il se doit, plus écolo que ce projet, tu meurs ! Pistes cyclables, taxis fluviaux, métro zéro CO2, toits végétaux et panneaux solaires s’intègrent dans une architecture informatique de la ville qui devient aussi importante que son architecture politique. Pour le gouverner, ce territoire sera doté, comme les personnes elles-mêmes, de capteurs reliés en permanence à un ordinateur central, le U-media Center, qui gérera toutes les données pour contrôler l’ensemble des services de la ville.

Plus au sud, en Chine, se construit une ville du même type, Dongtan près de Shanghaï, dont le caractère écologique est davantage encore mis en avant. Au cœur du projet, comme en Corée, les puces RFID qui permettent à tout moment d’emprunter un livre à la bibliothèque ou un vélo dans la rue, de prendre le bus ou le métro, de payer un parking ou un restaurant, etc. Un exemple : vous terminez une canette (consignée afin d’être recyclée !) de Coca. Pour vous en débarrasser, vous la jetez dans un conteneur sélectif prévu à cet effet que vous ne manquerez pas de croiser. Le conteneur, la canette et vous-même êtes incrusté d’une puce RFID contenant une foultitude de données. Au moment où vous jetez la canette, ces dernières sont transmises à un ordinateur central. Si bien que si vous avez mis la canette au bon endroit, votre compte sera crédité immédiatement de la valeur de la consigne. Mais si vous vous êtes trompé de bac, c’est une amende qui sera défalquée. On n’a rien sans rien !


Ce serait une erreur de penser que ces projets en cours de réalisation n’existent que dans une lointaine Asie adoratrice des nouvelles technologies, ou encore dans une Californie écolo-high-tech. Ce rêve de fusion organique et d’harmonie informatisée entre une ville et ses habitants, on le trouve aussi en France, paré encore plus clairement de vertus écologiques. Repenser le territoire et l’harmoniser grâce à l’informatique est l’ambition de tous les architectes des villes futures, d’où qu’ils soient. Mais pour que ces projets donnent leur pleine mesure, il faut que des intérêts communs se rencontrent. Ceux des « penseurs » technocrates et autres malades du contrôle, bien entendu. Mais aussi ceux des politiques et des financiers. Autrement dit, il faut que ces « utopies » collent avec la nécessité de faire du profit tout en faisant régner l’ordre. Et c’est bien ce qui se passe actuellement. Aussi bien en Corée qu’à Lille ou à Grenoble, comme nous le verrons, ces projets sont toujours associés à des intérêts économiques supérieurs, ceux du Capital (*), et non aux personnes individuelles elles-mêmes, comme le discours le laisse entendre. Cette imposture ne peut fonctionner que par une médiation sans équivoque et efficace des politiques – et, en Europe, des écologistes en tout premier lieu.


Cela fait longtemps que l’imagination d’Orwell a été dépassée par toutes les possibilités qu’offrent les nouvelles technologies. Parmi celles-ci, les puces RFID permettent de rassembler à l’infini des informations sur tout et n’importe quoi en même temps qu’elles font frétiller les industriels qui y voient des portes grandes ouvertes sur de nouveaux marchés.


Des Verts de Lille… Gérer rationnellement ses habitants est une idée fixe de tous ceux qui sont à la tête d’une métropole. Et, en cela, la communauté urbaine de Lille a pris de l’avance. En 2009, elle décidait d’introduire l’usage des puces RFID dans les cartes de transport en commun, comme nous le rapporte la réjouissante brochure L’Enfer Vert – Projet pavé de bonnes intentions – Ce que nous réservent les écolo-technocrates à partir du cas de Lille Métropole (Tomjo 2011, Badaboum éditions, 14 rue des Tours à Lille), de laquelle beaucoup des informations qui suivent ont été tirées.


En 2010, le pôle numérique régional du Pas-de-Calais lance l’Urban Web Project (UWP) avec le double objectif de faire naître de nouveaux services destinés aux usagers de la ville, et de stimuler l’innovation et l’expérimentation par les entreprises de la filière TIC (technologie de l’information et de la communication) que son pilote, le fringant chargé de mission depuis 2008 Alexandre Desrousseaux nomme « démocratie territoriale » au service d’« une citoyenneté plus participative ». Cette « gestion rationnelle des populations » s’est ensuite vite précisée, il s’est agi d’équiper chaque habitant d’une carte de vie quotidienne dotée d’une puce dite « sans contact ».


Ce projet génial n’est pas sorti du crâne d’œuf d’un Guéant ou d’un membre du FN, mais bien du cerveau de ceux que l’on peut appeler les socio-technocrates du PS et les écolo-technocrates d’EELV. Parmi ces derniers, deux personnages peu connus dans l’hexagone sont à la pointe du flicage généralisé à Lille : Dominique Plancke (élu aux transports de Lille Métropole) et Eric Quiquet (président de la commission transports du conseil régional). Le premier est conseiller régional du Nord-Pas-de-Calais. Il a un passé militant chez les Verts comme faucheur volontaire (condamné en 2008) ou bloqueur de train de déchets nucléaires. Conseiller municipal de Lille et adjoint au maire entre 1989 et 1993, il s’est occupé de Lille Métropole communauté urbaine pendant dix ans depuis 2001. Il est maintenant président du CEDIS (Centre d’écodéveloppement et d’initiative sociale qui siège chez Voynet, à Montreuil, et qui est financé par l’Etat), un cache-sexe pour ce qui n’est que le centre de formation des élus verts où il a piqué la place de… Jean-Vincent Placé (voir plus bas). Titulaire, comme il se doit, d’un DESS « collectivités locales », il transmet aux jeunes loups du Parti fraîchement élus son savoir-faire en matière de gestion municipale, un élément essentiel pour l’ancrage de la formation écologiste.


Le second (dit Riquiquet) est, lui, un véritable professionnel de l’écologie de bureau de la jeune garde écolo-gestionnaire. Il débute sa carrière au cabinet de Marie-Christine Blandin, présidente du conseil régional du Nord-Pas-de-Calais (1992- 1998). En 2001, il est élu à la mairie et à la communauté urbaine où il occupe depuis la fonction de vice-président aux transports et est deuxième adjoint au maire de Lille. Tête de liste des Verts aux municipales de 2008, c’est le grand promoteur des puces RFID dans les transports publics. Sa connivence avec Alex Türk, un politicien local de droite lui a favorablement balisé le terrain puisque ce dernier était le président de la Commission nationale informatique et libertés (CNIL). Pas de souci pour Riquiquet de ce côté-là ! Le Türk en question n’est pas connu pour être un farouche protecteur de la « vie privée ». Il a été nominé à plusieurs reprises aux Big Brother Awards pour l’ensemble de son œuvre en faveur du contrôle des citoyens et comme fossoyeur des libertés individuelles.


S’il s’agit, pour Quiquet, de gérer avant tout les flux dans le métro, il fait de sa mission une lecture beaucoup plus étendue en prenant aussi en charge les « incivilités ». Il a fait mettre en place un « dispositif humain de prévention-médiation » de 500 « agents » en contrat d’insertion. Payés pour être là avec leur tenue orange, ils « sécurisent ». Il a fait installer ensuite 1 200 caméras dans les couloirs du métro et, cerise sur le gâteau, il inaugure la mise sur écoute des voyageurs dans les rames. Quand Quiquet officie dans le métro, Plancke, lui, s’occupe du train en équipant les voyageurs de cette même carte avec les mêmes obsessions.


Parmi les arguments avancés pour promouvoir ce dispositif, on trouve aussi en bonne place la gestion de la fraude (l’exploitant des transports en commun lillois, Transpole, est propriété de Veolia qui possède un « fichier des fausses identités » ainsi que la liste des fraudeurs plus ou moins réguliers et des « clients » mauvais payeurs). Avec RFID, chaque contrôleur pourra savoir si, à un moment précis lors d’un contrôle, vous êtes sur votre parcours habituel entre domicile et boulot et à la bonne heure, ou si au contraire, pour une raison qui pourrait être louche, vous vous trouvez en dehors des clous. Il existera en outre un délicieux « compteur de courtoisie » qui fera immédiatement apparaître le nombre de fois où vous avez été en infraction et avec quel degré de gravité.


Evidemment, tout cela s’habille d’un souci de développement du transport vert – entendez sans bagnoles – et d’un discours sur le « vivre ensemble » permettant à la fois le contrôle de la « loyauté sociale » (entendez la traque les « incivilités », mot bobo lui-même « néo » pour désigner la délinquance) et la collecte des données destinées à adapter l’offre à une demande personnalisée de chaque usager. L’avant-gardisme technophile des Verts nous donne un avant-goût concret de la «  Ville ubiquitaire » à la française, de leur Urban Web Project, de la « France augmentée », comme ils disent : elle sera fluide et sous contrôle (cool mais hard, souple mais rigide…). C’est que nos écolos gestionnaires savent manier la langue de bois même sur le terrain social. Lors d’une grève des transports en commun suite à une agression de salariés, Quiquet a su caresser tout le monde dans le sens du poil en déclarant «  faire confiance à l’intelligence collective des salariés et de la direction de Transpole pour faire redémarrer la machine quand il le faudra ». Qu’exploiteurs et exploités s’entendent grâce à leur intelligence, quoi ! Martine Aubry possède là un futur ministre du Travail !


Nous pourrions continuer des pages entières sur ce laboratoire en taille réelle qu’est l’agglomération lilloise, mais ce serait donner trop d’importance à ce qui n’est qu’un exemple, et laisser entendre qu’il ne s’agit que d’une exception d’avant-garde dans le paysage de la gestion de gauche et écolo des villes.


L’obsession d’un bureaucrate, c’est la gestion… Le rêve saint-simonien de passer du gouvernement des personnes à l’administration des choses a irrigué les projet socialistes de toutes les tendances, autoritaires comme anti-autoritaires. Seulement voilà, la plupart de ces doctrines avaient sous-estimé, voire ignoré, un phénomène que la Révolution russe a fait émerger : la bureaucratie. Cette dernière s’appuie sur le précepte saint-simonien, mais en transformant les personnes en choses. C’est ainsi que le bureaucrate, toujours de bonne foi, peut s’imaginer ou faire croire qu’il ne fait que gérer des choses pour le plus grand bien des personnes humaines devenues inexistantes. Le vieux Gorz, pourtant passablement réformiste, avait déjà pressenti que pour cet exercice-là l’écologie pouvait être d’un grand secours : « Les limites nécessaires à la préservation de la vie seront calculées et planifiées centralement par des ingénieurs écologistes,, et la production programmée d’un milieu de vie optimal sera confiée à des institutions centralisées et à des techniques lourdes. C’est l’option technofasciste, sur la voie de laquelle nous sommes déjà plus qu’à moitié engagés  » (Ecologie et liberté, André Gorz, 1977, éd. Galilée).


Si les U-villes en construction ne sont pas une spécificité asiatique, la montée d’une nouvelle génération de bureaucrates verts impliqués dans une vision orwellienne de la ville n’est pas seulement hexagonale.


Aux Grünen d’Allemagne En mai 2011, pour la première fois dans l’histoire de l’Allemagne, un Vert, Winfried Kretschmann, est élu à une présidence régionale, celle de la région la plus riche du pays, le Bade-Wurtemberg. Le nouvel élu se déclare « ni de droite ni de gauche », mais affirme quand même partager l’orientation « modérée et centriste » du chef local de la… CDU d’Angela Merkel. Ce cousinage avec la droite traditionnelle peut étonner le lecteur français ; elle n’est, en Allemagne, qu’un cas de figure très banal. A Berlin, le leader de la CDU estime qu’il a suffisamment de points communs avec les Verts pour bâtir un « projet de gouvernement ». Mais si, depuis vingt-cinq ans, les Verts ont accumulé une longue série de coparticipations aux différents pouvoirs (y compris fédéral, de 1998 à 2005, avec Gerhard Schröder – SPD), c’est le cas de Hambourg qui est exemplaire à plus d’un titre. Il illustre à la fois l’inévitable montée des apparatchiks dans tout parti qui fait de la multiplication des élus un objectif primordial, et le chemin qui conduit les « réalistes de la gestion » de l’écologie à visage rural, des AMAP, des sandales et des barbes non taillées, au rêve de la planification urbaine, chemise ouverte mais pas débraillée.


Après avoir participé à une coalition « rouge-verte » avec le SPD de 1997 à 2001, les Grünen reviennent aux affaires municipales dans une autre coalition dite « noire-verte » avec la CDU, de 2008 à 2010. Ecrasée en 2011, la droite laisse le pouvoir à un SPD disposant d’une majorité absolue sans les Verts qui,, s’étant maintenus au même niveau, continuent de faire leur miel de leur proximité avec le pouvoir. Leur gestion commune avec la droite a nourri le lyrisme du chef de la CDU locale, G. Jaecke : « Etre Verts, c’est avoir le goût de la vie et c’est une valeur que nous partageons. Nous avons le même souci du lendemain : nous, dans le sens chrétien du respect de la vie, et eux, dans le sens plus moderne du développement durable. C’est pourquoi la nécessité d’une politique économique équilibrée est mieux reconnue par les Verts que par le SPD. » Amen ! Au début de leur législature, Verts et CDU se sont entendus pour répondre à la crise financière qui pointait le nez en restreignant les dépenses publiques et en majorant le prix de nombreux services sociaux, comme les crèches, mais surtout en injectant 1,5 milliard d’euros dans les caisses de HSH Nordbank et dans celles du groupe maritime Hapag-Lyoyd. Comme l’a dit M. Jaecke : « Il fallait restaurer un climat de confiance, les Verts l’ont très bien compris. » Nous avons là l’illustration de ce que Jutta Ditfurth, une cofondatrice des Verts et présidente du groupe parlementaire jusqu’en 1991, affirmait en quittant le parti la même année, qu’il était devenu un « parti libéral à vélo ».


Katharina Fegebank, la toute jeune Verte du Parlement hambourgeois, n’a pas ces états d’âme. Elle déclare : « Les questions de sécurité intérieure étaient aux mains de nos alliés conservateurs, mais il n’y a pas eu de problème. » M. Jaecke confirme : « Nous avions des positions plutôt strictes en matière d’ordre public mais, après examen, les Verts les ont parfaitement acceptées. » Pas étonnant alors qu’une partie des électeurs bourgeois qui forment la base de la CDU soient aujourd’hui tentés par le vote vert, nous dit Olivier Cyran dans son article « Dans le laboratoire de l’écolo-bourgeoisie » paru dans Le Monde diplomatique d’août 2011, et dont beaucoup d’informations sur l’Allemagne contenues dans cet article sont tirées. Et il souligne que le nombre de voix engrangées par les Verts dans les quartiers populaires est bien moins élevé que dans les quartiers cossus. Il faut dire qu’un dispositif nommé Hartz (du nom de son concepteur, directeur des ressources humaines chez Volkswagen et homme de gauche) a élaboré une réforme du marché du travail sous la mandature de Gerhard Schröder, au début du siècle, à laquelle les Verts étaient associés. Sans entrer dans les détails, c’est un calque avant la lettre des mesures préconisées récemment par Sarkozy en France : renforcer la lutte contre le chômage volontaire, obliger les chômeurs à accepter n’importe quel emploi au plus vite, bref substituer à l’assistanat un salariat sans salaire. Le dispositif s’affine d’année en année jusqu’à récemment fusionner les allocations chômage et les aides sociales tout en obligeant les allocataires à accepter ce qu’on appelle les « jobs à un euro » et à déménager si le logement est jugé trop onéreux… Un quotidien conservateur a qualifié ces mesures de « coupe la plus drastique dans les aides sociales depuis 1949 ».


En 2001, Hambourg fut élue « capitale européenne de l’environnement ». La double participation des Verts aux affaires municipales (une première fois avec le SPD, une seconde avec la CDU) n’y est pas pour rien. C’est en effet grâce à eux que de formidables réalisations ont pu voir le jour ! Ainsi, à Hafen-city (les nouveaux projets de par le monde s’appellent toujours « city » quelque chose), un nouveau quartier pour riches sorti de rien, ils ont obtenu que les noms de rue respectent la parité homme/femme ! Les constructions utilisent des normes environnementales de haut niveau et sont « très créatives » : « Je trouve ça génial pour l’image de la ville », s’enthousiasme K. Fagebank. « Même si les prix sont exorbitants, nous prévient Anja Hajduk, députée verte au Bundestag de 2002 à 2008, ce qui nous importait quand nous étions au gouvernement [de Hambourg], c’était d’obtenir la garantie que le quartier soit ouvert à tous les habitants de la ville, qu’ils puissent venir s’y promener. » Une belle conquête, n’est-il pas ? Plus fort encore : la tour Unilever, le roi de la cosmétique et de l’agro-alimentaire, qui est un modèle écologique équipé d’ampoules à basse tension et d’un système de récupération de la chaleur, ce dont les écolos se félicitent, eh bien figurez-vous que les Verts ont obtenu en plus que « le rez-de-chaussée de la ville soit… ouvert au public » ! On reste confondu par une telle arrogance qui ne relève qu’accessoirement d’un programme politique erroné ou d’une trahison quelconque. Il s’agit pour l’essentiel d’une orientation intrinsèquement liée à une appartenance de classe qui n’a plus comme vision du monde que celle de sa propre place de moyenne bourgeoisie intellectuelle satisfaite et vertueuse au sein d’un système capitaliste qu’elle sert servilement.


Partout dans l’hexagone Lorsque Norbert Hackbusch, qui a quitté les Grûnen, écrit à propos de Mme Hajduk : « Elle est une représentante typique de ces nouveaux Verts qui ont le vent en poupe dans tout le pays, des gestionnaires pragmatiques, dépourvus de passion et totalement indifférents aux questions sociales », on a l’impression de lire une description des nouveaux militants EELV en France (sauf en ce qui concerne le vent en poupe, qui fut mais ne semble plus être !). Nous pourrions citer, outre nos deux Lillois dont il a été question plus haut, Jean-Vincent Placé en ce qu’il rassemble à merveille tout ce qui les caractérise. Voilà un quadragénaire, devenu sénateur en 2011, qui ne s’est guère embarrassé dans sa jeunesse de militantisme à la base. C’est un parfait apparatchik carriériste. Au sortir de ses études de droit bancaire et d’économie, il trouve du taf comme assistant parlementaire puis comme chef de cabinet de Michel Crépeau. Bien entendu, il adhère au Parti radical de gauche dirigé par ce dernier. Hélas, Crépeau casse sa pipe. Placé ne fait ni une ni deux et quitte le vieux parti pour adhérer en 2001 aux Verts qui lui semblent avoir plus d’avenir. Il n’a que 32 ans et déjà une longue carrière de politicien derrière lui. En 2002, il devient membre du secrétariat exécutif des Verts. C’est que l’homme grimpe vite. Conseiller régional d’Ile-de-France, il cumule des fonctions qui en font un personnage clé dans toutes les négociations menées par le parti. Il a parfaitement compris qu’il n’est guère de formation politique où on peut grimper aussi vite et aussi jeune dans la hiérarchie. Conseiller politique de Cécile Duflot, il négocie l’accord avec le PS, en 2011, qui fait passer sous la table la question du nucléaire. Gageons que si le parti décline, il ira vite voir ailleurs si ses ambitions peuvent s’exprimer plus efficacement. A noter également que Cécile Duflot, diplômée de l’Essec, est… urbaniste. La gestion de la ville l’intéresse davantage que de se cailler les miches dans des actions antinucléaires ou anti-LGV. C’est une rapide, elle aussi : elle adhère en 2001 et, dès janvier 2003, elle est élue au collège exécutif, puis devient secrétaire nationale en 2006. A eux deux, ils tiennent fermement en main Europe Ecologie-Les Verts (dont les relais médiatiques sont infiniment supérieurs au nombre réel de militants). Le tandem voit loin et verrouille comme il peut l’appareil, dans l’optique d’une candidature à la mairie de Paris, puis à la présidence de la République en 2017 pour l’une et d’un poste de ministre de l’Intérieur dans un gouvernement de gauche pour l’autre… à moins que le score à la prochaine présidentielle ne les amène à changer de crémerie où de stratégie.


De toutes les façons, quel que soit l’avenir électoral d’EELV, cette nouvelle génération d’écolos technocrates est déjà solidement ancrée dans les lieux de pouvoir et de décision, principalement dans la gestion urbaine et l’utilisation des nouvelles technologies. Une génération qui est une « ressource humaine » indispensable dans un système capitaliste qui mise sur le développement écologique pour rebondir et asseoir plus encore sa domination sur nos vie et notre monde.


A Grenoble, ville depuis longtemps consacrée et dévouée aux nouvelles technologies appliquées à la gestion urbaine s’il en est, les Verts ont voté, avec les socialistes, l’implantation de Minatec, un centre industriel de recherche sur les nanotechnologies. 2 400 chercheurs, 1 200 étudiants, et 600 industriels et spécialistes du transfert technologiques sont regroupés sur 20 hectares. Dans l’une de ses branches, le Leti, on traque la moindre application possible de l’introduction de micros et de puces RFID dans tous les matériaux possibles et imaginables, y compris humain bien sûr. Pas trace au Leti du moindre questionnement sur l’utilité réelle de ses brevets, le seul objectif est la commercialisation quels que soient les domaines. Si, pour Rabelais, la science sans conscience n’était que ruine de l’âme, elle n’est, pour le Leti et ses supports écologistes, qu’enrichissement pour les industriels !


Nanotechnologies mais aussi macroprojets fascinent nos élus verts high-tech : Il se déclarent contents parce que la ligne LGV Lyon-Turin qui a été décidée « est avant tout une victoire pour le parti des Verts qui a milité pendant vingt ans pour sa réalisation ». Quant au fait que la contestation italienne du projet soit aussi le fait de leurs homologues transalpins, « il ne s’agit là que d’un défaut de communication ». Autrement dit, les habitants du Val Susa n’ont pas compris l’intérêt qu’ils auraient à voir passer 300 trains chaque jour (voir le blog du collectif de lutte contre Notre-Dame-des-Landes). Quant au projet d’aéroport nantais, il ne suscite plus de leur part qu’une volonté de débat. Leur détermination à rester aux commandes de la ville de Nantes avec le PS pèse d’un poids plus lourd qu’une opposition déterminée, d’autant que son maire, Jean-Marc Ayrault, aimerait faire aussi bien que Lille et que Martine Aubry en matière d’aménagement urbain. Il y a là pour nos jeunes écolos des places à prendre pour l’avenir. Ce n’est pas le jeune loup local François Goullet de Rugy qui dira le contraire, lui qui, comme il se doit là encore, fut à 27 ans adjoint au maire de Nantes, chargé de mission sur les… transports et député depuis 2007.


Rappelons qu’un peu plus au sud, en PACA, les élus verts se sont prononcés en faveur du futur réacteur nucléaire à fusion froide, l’ITER… en échange de mesures de soutien aux énergie renouvelables. Tout comme à Paris ils participent à la mise en place des Vélibs… financés par JC Decaux.


La disparition progressive de l’engagement sur ce qui pouvait apparaître comme des fondamentaux (le nucléaire, les grands projets) s’est opérée au profit d’un intérêt grandissant pour les questions de gestion de la ville mêlant les problématiques sécuritaires et les technologies nouvelles. C’est à la fois la meilleure garantie d’un avenir ancré dans les conseils municipaux, généraux et régionaux, et le débouché naturel de la première génération issue des filières environnementales créées dans l’université et qui ne rêvent que de faire leur trou dans les nouveaux postes de chargés de mission ou de conseillers techniques qui ont fleuri ces dernières années dans tous les secteurs de l’aménagement du territoire. Ce processus s’est engagé progressivement dès 1997, lorsque D. Voynet était ministre ; il s’est poursuivi par une victoire relative aux municipales de 2001. Dès lors le parti est devenu un parti d’élus, comme le fut jadis celui des radicaux-socialistes. Au sommet, des écolos technocrates et bureaucrates aux dents longues, et, en dessous, de multiples « petits élus locaux » naviguant à vue pour conserver leur parcelle de micro-notoriété. Et pour ce faire il fallait bien sacrifier l’écologie de papa ruralisante des communautés et des petites fleurs (nous ne la regretterons qu’à moitié !). Mais exit aussi toute préoccupation sociale, et là c’est dommage… pour le parti qui est en train de le payer électoralement (ce qui est réjouissant !).


Jpd
(*) Ainsi, Songdo-city est programmée pour être une zone franche qui favorisera l’installation de pôles de recherche et de technologies du futur. Les sommes colossales investies seront donc vite rentabilisées pour le plus grand profit des multinationales.


RFID (Radio Frequency Identification) : il s’agit d’une méthode pour recueillir et mémoriser toutes sortes de données par le biais de marqueurs incorporés dans n’importe quel objet ou être vivant. L’objectif est d’établir une interactivité entre le porteur et un ou des récepteurs centraux qui lisent les données fournies par le marqueur afin de répondre à différents types de demandes ou de besoins (ouverture d’une porte, assistance médicale, objet ou être humain perdu, recherche et enquête policière, localisation d’un service quelconque, etc.).


U-Ville (Ubiquitous) Ville ubiquitaire : Etre partout en même temps ! Le rêve totalitaire de l’Homme devenu Dieu. Pas un recoin de votre vie douteuse, pas une de ces pensées sales que vous tenez secrètes n’échappe à Dieu. Mais, comme on le sait, Dieu est mort et les candidats à sa succession ne manquent pas. Parmi eux, bureaucrates et technophiles s’entendent comme larrons en foire et rivalisent de projets, d’autant plus facilement que le retour au puritanisme, qui est une marque de notre temps, élève au pinacle la « transparence », pourchasse les zones d’ombre, et déteste que la frontière entre le bien et le mal ne soit pas suffisamment nette, bref refuse… l’ambiguïté.

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