Architecture Mobile


Archigram

L’éphémère est sans doute la vérité de l’habitat futur.
Les structures mobiles, variables, rétractables, etc., s’inscrivent dans l’exigence formelle des architectes et dans l’exigence sociale et économique de la modernité.
Jean Baudrillard | Utopie, n°1, 1967 [1]


Après la seconde guerre mondiale, la notion de mobilité, qui s'applique aux hommes, aux objets, aux capitaux, aux techniques, aux structures (politiques, sociales, économiques, juridiques...), occupera une place prépondérante dans les visions prospectives politiques ; elle intéressera particulièrement le monde de l'industrie – du tourisme, de l'automobile ou de l'aviation civile -, et bien sûr, à la suite, les urbanistes et les architectes.

Le « Groupe 1985 », constitué par le Premier ministre du gouvernement français à la fin de 1962 afin « d'étudier, sous l'angle des faits porteurs d'avenir, ce qu'il serait utile de connaître dès à présent de la France de 1985, pour éclairer les orientations générales du Ve Plan », publia en 1964 son rapport sous le titre : Réflexions pour 1985. Dans ce petit ouvrage de politique prospective, un chapitre était consacré à la mobilité :



« Le progrès technique, pouvait-on lire, permet à l'homme de disposer de loisirs plus longs dont il profite pour voyager, mais il oblige le travailleur au déracinement (changement de domicile, changement de métier). La tendance récente permet d'observer un accroissement de la mobilité dans de nombreux domaines. On constate même une accélération de ce phénomène. Cette tendance paraît inéluctable dans l'avenir. L'homme de 1985 devra être formé en vue d'une mobilité professionnelle accrue. Le changement de métier ne devra plus être considéré comme un accident, mais comme une étape normale de la vie. La formation de l'homme devra donc être orientée vers la capacité d'adaptation plus que vers l'accumulation d'une masse de connaissances qui deviendront vite périmées. La mobilité professionnelle des individus devra déboucher sur une possibilité plus grande de promotion sociale facilitée par ces changements. La mobilité sociale aura tendance à se développer de ce fait. L'évolution vers une plus grande mobilité géographique et professionnelle des individus paraît caractériser la tendance récente. »

Cette question de mobilité intéressa aussi les jeunes intellectuels de la Nouvelle Gauche alors naissante, et les anarchistes pour qui les thèmes de la mobilité – les vagabonds -, et celui d'un monde sans frontières – l'internationalisme -, constituaient des héritages de leurs aînés. Tandis que les nouveaux nomades, les globe-trotters des années 1950, bientôt suivis par les premiers hippies sillonnaient le monde, et que les premiers astronautes quittaient la terre dans leurs capsules spatiales pour partir à la conquête de l'espace. L'époque des mobilités achevait celle ancestrale de la sédentarité, et de l'immobilisme.



L'architecture mobile est née de cet ensemble protéiforme et prendra de multiples formes : celle de projets réalistes, ou au contraire celle de l'utopie et de la contre-utopie. En considérant que l'architecture mobile ne signifie pas la mobilité des constructions en leur totalité, mais leur disponibilité pour tous usages d'une société mobile.


Eve Roy
La question de la mobilité dans les
représentations et expérimentations
architecturales en Europe de 1960 à 1975

Rives méditerranéennes | 2008


Après la Seconde Guerre mondiale, en Europe, l’intense phase de reconstruction est suivie par une période de remise en question de l’architecture – traditionnelle ou héritière du rationalisme des CIAM [2] – notamment par les architectes récemment diplômés. Conscients de l’importance de l’adaptation de l’architecture au nouveau mode de vie, ces derniers vont tenter de promouvoir leurs visions innovantes par le biais de projets, d’expositions, d’expérimentations et de publications.

L’étude de la production graphique des architectes européens entre 1960 et 1975 soulève de nombreuses questions et laisse entrevoir des thématiques communes, telles le développement de l’utilisation des nouveaux matériaux industriels [3] dans l’architecture domestique, ou encore les emprunts théoriques et formels aux médias et à la société de consommation. Depuis le Xe CIAM [4] tenu à Dubrovnik en 1956, la question de la mobilité est également au centre de nombreux débats, notamment liés à la conscience d’un rythme de vie accéléré et d’une progressive dématérialisation de certaines opérations quotidiennes. L’architecture traditionnelle, pérenne, statique, apparaît pour certains obsolète, on la compare à un « poids mort » dont il va falloir se défaire pour s’adapter à la vie dynamique de la seconde moitié du XXe siècle.

C’est ainsi que de nouvelles formes d’habitat vont être proposées, s’inspirant le plus souvent des principes d’habitat minimum des peuples nomades, de la caravane ou de la capsule spatiale.

Guidés par des exemples célèbres comme le prototype de Maison de week-end de Charlotte Perriand (1934) ou le Cabanon de Le Corbusier à Cap Martin (1950), les architectes vont imaginer des solutions adaptées – selon eux – aux exigences de la nouvelle société : les projets de logements mobiles, transportables, parfois même périssables, et souvent réduits à de simples cellules équipées, fleurissent ainsi. On prévoit de les réaliser à la chaîne, dans des matériaux à faible coût, avec une prédilection pour le plastique qui connaît alors la plus grande popularité, suite au succès de la Maison tout en plastique présentée en 1956 au Salon des Arts Ménagers à Paris par Ionel Schein, Yves Magnant et R.-A. Coulon, et considérée comme une première mondiale 5. La préfabrication est alors prisée pour des raisons financières mais aussi parce qu’elle offre l’avantage de proposer une architecture plus ludique et plus participative, et donc d’impliquer l’habitant dans la phase de construction (assemblage des modules, position des ouvertures, couleurs, aménagements), lui permettant ainsi d’être autonome et de ne pas s’installer « dans un confort paresseux et conformiste [6]. »




Maison tout en plastique | 1956 | Ionel Schein

La réflexion sur la potentielle mobilité de l’architecture conduit beaucoup de jeunes architectes à se regrouper sous forme de groupes de travail ou d’associations, afin de donner plus d’impact et d’ampleur au message qu’ils entendent transmettre : l’architecture de demain sera libérée de son caractère statique et inamovible, elle sera plus légère, plus flexible, en un mot, l’architecture sera mobile ou ne sera pas. Ces groupes adoptent des noms explicites, exprimant à eux seuls les programmes de recherche qui y sont menés. En France, par exemple, le Groupe d’Etude d’Architecture Mobile (GEAM) est créé par Yona Friedman dès 1958 [7], le Groupe International d’Architecture Prospective (GIAP) naît à l’initiative du critique Michel Ragon en 1965 [8] et l’association Habitat Évolutif voit le jour en 1971 [9]. Ces réflexions croisées sont représentatives d’un intérêt européen voire mondial pour la question de la mobilité : aux Etats-Unis, on évoque la tradition pionnière pour expliquer les expériences menées durant les années 1960 par des groupes d’architectes anticonformistes (Ant Farm) ; au Japon, c’est l’argument du manque de place qui est avancé pour commenter les projets de capsules d’habitations (Kisho Kurokawa). Mais qu’en est-il de l’Europe ? Les changements technologiques et sociaux justifient-ils ces recherches ? Croyait-on alors réellement que l’habitat futur serait – en partie ou totalement – mobile ? Et quelles sont les raisons de l’absence d’aboutissement de la grande
majorité de ces projets innovants ?

Afin d’apporter des éléments de réponse à ces questions, nous nous proposons de suivre l’idée de Pierre Francastel selon laquelle il n’y a pas de représentation plastique de l’espace qui s’écarte d’une appréciation intellectuelle et sociale des valeurs [10]. Ainsi, il serait possible, à partir de l’étude de représentations architecturales, d’appréhender la conception de la mobilité que pouvaient avoir les architectes. Nous étudierons donc dans cette optique les projets architecturaux traitant de la mobilité, en partant de la plus petite échelle, celle d’un élément architectural, flexible et repositionnable, avant de nous intéresser à celle d’une unité d’habitation mobile, pour enfin nous concentrer sur l’éventualité d’une ville entière entrant en mouvement.

La mobilité d’un élément architectural, flexible et
repositionnable

Dans les années 1960, la notion de mobilité en architecture ne semble concevable que dans des domaines précis, tels le commerce, l’industrie, la reconstruction, ou encore le domaine militaire ; ou dans une temporalité circonscrite, celle des loisirs. Inspirés par ces constructions, le plus souvent dues à des ingénieurs, de nombreux jeunes architectes européens vont tenter d’introduire davantage de mobilité dans leurs projets, afin de créer de nouvelles formes d’habitats individuels ou collectifs, adaptés aux exigences de la vie contemporaine.




 Ionel Schein

Dans un premier temps, les projets concernent un élément unique, déplaçable et repositionnable, qui ne constitue pas obligatoirement un habitat complet, mais qui a plutôt pour fonction de répondre à un besoin précis et ponctuel. C’est le cas des Cabines hôtelières mobiles inventées par Ionel Schein en 1956, en parallèle de la Maison tout en plastique. Ces cabines sont considérées comme la première expérimentation d’un élément architectural amovible : l’idée de Schein était que les structures hôtelières subissent de fortes variations d’occupation, et qu’elles doivent donc en permanence être à même de s’adapter aux fluctuations de demande. Ainsi, la possibilité d’ajouter ou d’ôter à loisir des chambres s’imposait, et Schein y répond par des « cabines » autonomes, préfabriquées [11], entièrement équipées et faciles à relier entre elles et/ou à une structure principale. Même si ce projet ne fut jamais concrétisé, l’étude précise de Schein, les arguments qu’il avait alors avancés – flexibilité, autonomie, assemblage – marquèrent les esprits et influencèrent nombre d’architectes du monde entier, dont Kisho Kurokawa qui se déplaça en France dès 1956 pour étudier ces prototypes et dessins qui eurent une l’influence indéniable sur les « capsules » que l’architecte japonais développa par la suite.

Au cours des années qui suivirent, les essais de Schein trouvèrent écho dans de nombreux autres projets de cellules ou capsules amovibles, pensées comme des extensions provisoires d’une construction pérenne, que l’on pourrait par exemple se procurer par le biais de catalogues de vente par correspondance, alors très prisés. 




Jean-Louis Chanéac | Cellules polyvalentes | 1958 - 1960

On retrouve cette influence dans les études de Cellules polyvalentes menées par Jean-Louis Chanéac [12] entre 1958 et 1960 : les coques industrialisées de ce dernier étaient pensées pour pouvoir être acheminées par la route et installées en seulement deux heures [13], non plus seulement au sol comme les Cabines hôtelières de Schein, mais aussi en élévation, en se superposant ou en s’accrochant à une façade préexistante. Les cellules parasites sont des éléments volumétriques, habitables, produits en grande masse par l’industrie ou construits spontanément par les individus. Elles peuvent s’implanter en quelques heures sur les terrasses des habitations pour créer instantanément des volumes habitables complémentaires : chambres d’enfants, chambres d’amis…14



Il est intéressant de noter que Chanéac, après des études poussées – plusieurs centaines de dessins sont conservées [15] – va aussi choisir des matériaux de synthèse (mousse, résine, polyester etc.) pour réaliser ses Cellules qui nécessitaient d’être moulées et industrialisées. De plus, l’architecte envisage une production massive permettant de varier les assemblages, les couleurs et les matériaux afin de ne pas créer de monotonie, et d’impliquer l’habitant dans les choix architecturaux : c’est ce qu’il nomme « l’architecture industrialisée poétisée ». Enfin, ses Cellules ont aussi une portée polémique et provocatrice, car elles dénoncent le manque de flexibilité des logements destinés aux familles mais aussi la fadeur et la monotonie de l’habitat contemporain : en qualifiant lui-même ses Cellules de « parasites », il insiste sur la volonté de se greffer sur des réalisations statiques de façon anarchique [16]. Même si la majorité des recherches de Chanéac est restée au stade de « l’architecture de papier », il eut néanmoins l’opportunité d’expérimenter la viabilité de cette « architecture insurrectionnelle », pour reprendre ses propres termes, en fixant une cellule sur l’appartement de son ami Marcel Lachat, dans une HLM de Genève, en 1971 [17]. L’idée de Chanéac, consistant à « greffer », en dehors de toute réglementation ou autorisation, une cellule sur la façade d’un immeuble fut diffusée par le biais de publications [18] et marqua la réflexion de nombreux architectes. 


Haus-Rucker-Co  | Pneumacosm | 1967-1971

Sans qu’il soit possible de tracer une filiation certaine entre ces recherches, le projet Oasis n°7 développé dans les années 1970 par le groupe autrichien Haus-Rucker-Co [19] ne peut qu’évoquer les expérimentations menées par Chanéac quelques années auparavant. Dans le contexte particulièrement actif et provocateur de la scène autrichienne, marquée notamment par les personnalités d’Hans Hollein et Walter Pichler, ainsi que par des expositions polémiques telles « Visionäre Architektur in Österreich » qui se tint à Vienne en 1967, les projets d’architecture du groupe Haus-Rucker-Co s’imposent sous forme de représentations mais aussi sous forme de performances. En effet, et c’est ce qui distingue la branche dite radicale autrichienne de ses homologues européennes, les architectes avaient alors l’opportunité de présenter leurs projets sous formes de prototypes ou d’ « événements » publics, afin de mieux les faire connaître. Ainsi, après avoir publié et exposé différentes versions du projet Pneumacosm (1967-1971), qui consistait en une unité d’habitation autonome « prête-à-brancher » sur une façade d’immeuble, les architectes vont proposer de réaliser et d’expérimenter un prototype dérivé de ce projet pour la cinquième « Documenta » [20] de Kassel en 1972 : c’est la naissance d’Oasis n°7. Pour ce projet, le groupe autrichien approfondit le concept de « cellule parasite » créé par Chanéac en proposant une cellule en PVC de huit mètres de diamètre [21] gonflée à l’aide d’une puissante pompe à air. Fixée à la façade du musée Friedericianum par une structure métallique, cette « bulle » transparente est agrémentée de deux palmiers sur lesquels est fixé un hamac, l’ensemble s’opposant à la rigueur néoclassique du bâtiment, et formant une « verrue » incongrue porteuse de l’idéal de vie de ses concepteurs [22].



Ces représentations et expérimentations d’éléments architecturaux mobiles et amovibles sont révélatrices d’un changement dans la réflexion sur l’architecture à partir des années 1960 : la nouvelle génération d’architectes, inspirée par la conquête spatiale, mais aussi par le développement de l’ethnologie, va progressivement s’orienter vers un habitat cellulaire, minimal, mobile, censé se substituer au fil du temps à l’habitat traditionnel, notamment en raison de l’accroissement démographique prévu pour la fin du XXe siècle.


L’unité d’habitation mobile


Entre 1960 et 1975, de nombreuses publications au ton alarmiste paraissent, s’inquiétant de la hausse rapide et inédite de la population mondiale : à la prise de conscience de la faim dans le monde s’ajoute celle du surnombre. Les statisticiens sont clairs : si l’accroissement démographique amorcé au début du XXe siècle se poursuit (la population mondiale avait doublé en cinquante ans), chacun rencontrera, à l’échéance de l’an 2000, de graves difficultés pour se loger, en raison du manque de place, mais aussi pour se nourrir et s’approvisionner en eau et en énergie. Face à ce « cauchemar du nombre », pour reprendre l’expression de Michel Ragon, les architectes mettent leur inventivité à profit pour proposer des solutions innovantes destinées à minimiser les surfaces par habitant, à revoir l’organisation des villes et à exploiter les terrains alors jugés inconstructibles (montagne, étendues d’eau etc.). La plupart de ces projets, restés au stade de dessins ou de maquettes, ont depuis été oubliés, mais ils témoignent d’un état d’esprit, d’une volonté de sauver chaque pays de la surpopulation et de l’étouffement que l’on craignait alors.

C’est dans ce contexte que différents projets de « capsule » ou de « cellule » d’habitation vont voir le jour, non plus seulement en vue de compléter ou d’agrandir un logement préexistant, mais dans le but de constituer l’habitation principale d’un couple ou d’une famille. L’étude de l’architecture vernaculaire, mieux connue en raison d’ouvrages à tendance ethnographique qui se multiplient à partir des années 1960, permit à nombre d’architectes de comprendre l’importance et la logique des constructions mobiles [23]. Ce qui marqua alors les esprit était le fait de parvenir à survivre dans des conditions souvent extrêmes (désert, haute montagne) à l’aide d’un habitat minimal, composé d’une structure légère, de peu de matériaux et représentant un faible encombrement en cas de déménagement. De plus, ces habitats nomades apparaissaient en étroite relation avec le site qu’ils occupaient, malgré – ou peut-être en raison de – la dimension provisoire des installations. Pour les architectes, ces habitations, ces campements, étaient la preuve qu’une autre forme d’architecture était envisageable, détachée de la pesanteur et de la pérennité traditionnelles. L’exaltation de Ionel Schein, qui déclarait en 1956, L’homme se défixera. Les formes construites auront l’allure d’enveloppes, d’abris portatifs…semble alors prophétique.

Ainsi, en partant du principe commun de la « capsule » d’habitation, une multitude de projets, possédant tous une spécificité, est proposée par le biais de revues [24], de concours, ou d’expositions.

Cependant, même si les architectes semblaient alors convaincus de la viabilité de leurs projets, la plupart des « cellules » ou des campements proposés étaient surtout perçus comme des solutions temporaires ou comme des logements ludiques saisonniers, une notion que Guy Rottier exploitera à partir de 1965 et dont témoignent ses projets non réalisés de Maison d’un jour (1968) et de Maison de vacances en carton (1968-69). Dans les deux cas, la maison est constituée de matériaux fragiles et légers, respectivement du plastique projeté ou du carton, elle est facile à installer et s’adapte à tous les terrains en raison de l’absence de fondation [25]. De plus, ces maisons répondent aux désirs de chacun car il revient à l’utilisateur de percer ses ouvertures là où il le souhaite, créant ainsi sa propre organisation spatiale. À la fin du séjour, les maisons peuvent être dissoutes à l’aide d’un dissolvant spécial (Maison d’un jour) ou brûlées (Maison de vacances en carton). En dépit de l’aspect « consommable » de ces projets, il convient de leur reconnaître une dimension ludique et pratique, à laquelle s’ajoute la prise de conscience de l’impératif écologique : il s’agit de respecter, ou en tout cas de ne plus défigurer de façon permanente, les rares espaces libres de demain [26].


Guy Rottier |  Maison d’un jour | 1968

Cependant, malgré les avantages offerts par les projets de Guy Rottier, la notion de mobilité n’y atteint pas réellement son point culminant, en raison de l’occupation provisoire des habitations. De plus, ces abris ne proposaient qu’un confort restreint et une intimité quasi-inexistante. Ainsi, en parallèle de ces projets d’habitations démontables et déplaçables, proches de campements, vont se développer des projets « high tech », dans lesquels une large place est faite aux équipements. Tout en étant mobiles, ces cabines préfabriquées se proposent comme des abris technologiques, en phase avec les plus récentes innovations dans le domaine de la domotique, de la robotisation et de la miniaturisation [27].



David Greene| Living Pod | 1965


R. Herron | Urban Renewal | 1966

D’un coût nettement supérieur aux projets de campements sommaires, ces projets étaient conçus en vue d’utilisations répétées et prévoyaient une grande autonomie et un confort certain. Dans cette catégorie, le Living Pod imaginé par David Greene (membre du groupe Archigram [28]) en 1965 apparaît comme l’un des exemples les plus représentatifs du soin apporté aux détails techniques et aux équipements, attention destinée à faire oublier le manque de place. Ce projet, clairement influencé par les « comics » et la science-fiction, proposait une « gousse » ou « cosse » (« pod ») d’habitation, et des équipements attachés à cette dernière, dont des pieds télescopiques en cas de terrain inondé ou de changement d’orientation, des « capsules de nettoyage » destinées à la toilette quotidienne, un système de climatisation, un distributeur de nourriture amovible, des écrans de séparation gonflables… le tout clairement présenté et détaillé sous forme de plans, coupes, élévations et maquettes. Il est intéressant de noter le caractère ambigu de ces documents car, en dépit de leur évidente valeur polémique et provocatrice, souvent jugée « radicale », on y décèle une volonté de convaincre en s’appuyant sur une démonstration logique et technique qui n’aurait pas lieu d’être s’il s’agissait de simples divagations architecturales. De plus, et malgré la distance critique qu’il convient de conserver, le texte accompagnant ce projet est évocateur d’une prise de conscience des changements à l’oeuvre dans la société contemporaine, et de la volonté de faire accepter l’habitat mobile comme une solution viable : Although this capsule can be hung within a plug-in urban structure or can sit in the open landscape it is still a ‘house’. Really one is left with a zoom-land trailer home. Probably a dead end. A basic assumption that must be reassessed in terms of the possibility of increasing personal mobility and technological advance. Anything is probable. The outcome of rejecting permanence and security in a house brief and adding instead curiosity and search could result in a mobile world – like early nomad societies [29].

Poussant encore plus loin ce concept, Michael Webb, également membre du groupe Archigram, imagina l’année suivante le Cushicle, un habitat proche de la tente, pliable et transportable, mais néanmoins équipé de télévision et de radio, comportant une réserve d’eau et un système de chauffage, et prévu pour être raccordé aux réseaux d’électricité et de téléphone [30]. Bien que ces projets puissent faire sourire et n’aient généralement pas été pris au sérieux, l’influence du groupe Archigram et des images qu’il produisait était à l’époque importante, notamment grâce à la publication du magazine éponyme, qui permettait une bonne diffusion de ces concepts nouveaux [31]. D’ailleurs, la décennie 1960-1970 a été fortement marquée par la réflexion sur le biomorphisme, dans laquelle la « cosse » précédemment évoquée s’inscrit parfaitement. Le terme « biomorphique » est emprunté à la littérature scientifique pour évoquer une architecture s’inspirant des formes naturelles, ainsi que de leurs matériaux et de leurs systèmes de croissance. Pour le théoricien Charles Jencks, cette « tendance [32] » architecturale était l’une des seules à pouvoir proposer un habitat viable pour l’avenir : dans l’ouvrage Architecture 2000, predictions and method, il affirme ainsi qu’en raison des futures découvertes dans les domaines de la biologie et de l’automatisation, l’architecture biomorphique s’imposera en l’an 2000, offrant à ses occupants more personal autonomy and freedom [33]. Dans la réflexion de Jencks transparaît une recherche partagée par ses homologues outre-Atlantique, celle de l’équilibre entre la technologie, la science, et la construction d’une part, et la nature de l’autre. Cet équilibre ne pourrait selon lui être atteint qu’en s’inspirant du développement organique des plantes et des cellules naturelles, et des habitats traditionnels, sans pour autant renoncer aux récentes avancées scientifiques et technologiques, mais en les utilisant avec mesure et conscience. L’architecture biomorphique possède l’avantage de proposer un développement de type organique, c’est-à-dire que les cellules peuvent être ajoutées ou ôtées aisément : il rejoint ici l’enthousiasme de Ionel Schein qui s’exclamait alors l’agglomération n’est plus une croissance désordonnée et polygame mais un tout indissoluble pensé, voulu, dès sa création 34 ! Dans l’esprit de nombreux architectes, l’idée se fit alors qu’un habitat cellulaire, adapté à la morphologie humaine [35], était possible, et permettrait de plus à l’habitant de faire le choix de vivre dans une ou plusieurs cellules, et de les grouper ou non avec d’autres. Rivalisant d’imagination, les architectes proposent ainsi par exemple de fixer les cellules sur des mâts, telles des feuilles sur une branche ou des épis sur leur tige (Arthur Quarmby, Corn on the cob, 1962, Carlo Casoni, Rondo, 1968). Pascal Haüsermann, quant à lui, développe le projet des Domobiles, cellules d’habitation emboîtables et mobiles, qui peuvent être installées rapidement en l’état puis déplacées, « interchangées », permettant à un logement d’évoluer avec la famille qui l’occupe.



 Pascal Haüsermann | Domobiles

En 1965, après avoir créé des prototypes de Domobiles, Haüsermann reçut d’ailleurs des commandes de cellules qu’il prévoyait de réaliser en plastique (mousse de polyuréthane recouvert de polyester armé) et en bois, mais il n’obtint jamais les autorisations nécessaires pour les installer [36], ce qui n’empêcha pas l’architecte de continuer à dessiner et à imaginer la ville de l’avenir comme un agrégat de Domobiles, se développant en « nappes » et s’implantant progressivement autour des villes anciennes avant de les remplacer complètement.

La ville en mouvement

The value of permanence must be proven, not merely assumed 37.

Cette réflexion de Cedric Price est révélatrice d’un état de la réflexion sur l’architecture dans les années 1960 : la réflexion engagée sur la potentielle mobilité de l’architecture amène de nombreuses questions, dont celle de la légitimité future de la ville solide et durable, telle qu’elle existait alors. Après avoir envisagé de rendre mobile un élément ou une cellule habitable, les architectes vont proposer des projets à l’échelle d’une ville entière, en se basant sur le principe du changement permanent. En effet, selon eux, les rapides changements sociaux, l’évolution de la conception de carrière professionnelle, ainsi que la consommation de masse, induisent une nécessaire refonte de la conception de la ville. À partir du principe des capsules, les premières réflexions à grande échelle proposent des visions de villes composées d’agglomérats de cellules préfabriquées, offrant l’avantage de pouvoir être transformées rapidement à l’aide de grues et de camions. Certains architectes anticipent sur ces projets en prévoyant de pouvoir assembler leurs cellules avec celles d’autres concepteurs, offrant ainsi un libre choix aux habitants [38]. La durée de vie d’une cellule, estimée au maximum à une dizaine d’années, semblait adaptée à une « tranche » de vie d’un citadin, correspondant à une situation familiale et professionnelle relativement fixe à l’issue de laquelle des changements personnels (naissance d’un enfant, divorce, nouveau métier) pourraient rendre nécessaire des extensions ou diminutions de la superficie habitable, voire un déménagement [39]. 


Yona Friedman | Ville Spatiale | 1959-1960

Afin de faciliter cette mobilité cellulaire, Yona Friedman proposait quant à lui de créer des « superstructures » destinées à se superposer aux villes existantes. Ces projets de Villes spatiales sont développés entre 1958 et 1960 et rencontrent un large écho dans les revues spécialisées et parmi le milieu artistique, comme en témoigne ce commentaire de Pierre Restany, en 1968 : Remplies à moitié ces villes-ponts ignorent la saturation de l’urbanisme passé. On y branche sa maison comme le téléphone ou la radio sur le réseau dont les vides calculés figurent les chemins de la liberté individuelle dans la solidarité collective [40]. L’intérêt de la démarche de Yona Friedman réside dans la réflexion qu’il mène sur la mobilité sociale au sein d’une structure fixe et sur l’indétermination. En effet, contrairement aux projets de capsules susmentionnés, Friedman espère laisser aux usagers la plus grande liberté quant aux choix esthétiques et techniques. L’architecte n’est plus alors qu’un conseiller, qui tend à s’effacer le plus possible afin de laisser place à l’« autoplanification » et à l’irrégularité. Sans refuser pour autant le principe de capsule, il montre dans ses projets un réel souci de flexibilité : l’habitant doit pouvoir se sentir libre de démonter, de déplacer, de transformer de mille sortes son logement. En somme, ici, l’accent est porté sur la mobilité de l’habitant plus que sur celle de l’architecture. 



La ville entre en mouvement, en mutation, mais son infrastructure « pont » reste fixe : c’est l’usager qui insuffle son rythme de vie et son imaginaire aux constructions, mais, précise Friedman, il doit être préalablement informé des conséquences à attendre de son choix [41]. Afin de diffuser ses théories au plus grand nombre, Yona Friedman choisit de s’exprimer par le dessin et par la maquette, en utilisant des moyens simples et attractifs : les dessins sont réalisés au feutre ou à l’encre, ils sont toujours très colorés (Ville Spatiale, 1959-1960) et ses maquettes intriguent car elles sont constituées à partir de matériaux de récupération (polystyrène, bracelets indiens, rouleaux cartonnés d’essuie-tout, morceaux de bois…). On retrouve dans ces représentations diffusées par la presse et exposées dès la fin des années 1960, l’asymétrie, l’indétermination et la spontanéité prônées par l’architecte dans ses discours et dans ses ouvrages [42]. Dans Utopies Réalisables, publié en 1976, Friedman utilise d’ailleurs ces dessins pour illustrer le concept de migration, qu’il défend comme une réelle possibilité pour la ville future, en comptant sur l’autorégulation sociale et l’équilibre entre ville et campagne, permis par la surélévation des villes [43].

Dans un registre tout aussi créatif, Constant Nieuwenhuys (dit Constant) abandonne en 1956 sa carrière de peintre pour se consacrer, pendant près de vingt ans, au projet urbain de New Babylon, au sein de l’Internationale Situationniste dans un premier temps, puis en solitaire. Par son échelle, son ambition, et le fait de mettre en avant l’habitant, ce projet peut être rapproché de celui de Friedman, mais il comporte néanmoins une différence fondamentale, celle de considérer que tout acte individuel entre dans la sphère publique en ce qu’il modifie la structure globale dans laquelle le groupe social vit. En somme, il ne semble pas possible à Constant de considérer, à l’instar de Friedman, que les multiples modifications et migrations des individus ont une influence limitée à leur seul foyer (ou « cellule ») : pour Constant, la notion de propriété individuelle se trouve ébranlée par l’échelle immense de ce projet et par la mobilité permanente de chacun. Les seules frontières consenties sont celles des « secteurs », destinés à proposer les équipements sociaux nécessaires, mais dans les représentations (dessins, collages, maquettes, montages photographiques…) ces derniers apparaissent connectés et dynamiques. En définitive, dans la New Babylon, rien ni personne n’est figé. Les projets eux-mêmes ne sont que des propositions visuelles de ce que cette « ville » pourrait être : la New Babylon ne serait jamais réalisable dans la société actuelle. Et elle ne sera pas réalisée avec mes formes, ce sont les Néo-Babyloniens qui la réaliseront. [44] Le projet de New Babylon, parmi la multitude de formes que Constant lui attribue (Secteur Rouge, maquette, 1958 ; Vue des secteurs babyloniens, photomontage, 1971), est intéressant en ce qu’il forme une sorte de « labyrinthe dynamique [45] » destiné à proposer une nouvelle qualité de vie à l’homo ludens de demain. Selon Constant en effet, il serait bon pour l’homme de pouvoir vivre au quotidien dans la fantaisie, dans l’impromptu, dans le brouillage des références, l’indétermination et le mouvement : il serait bon que l’homme de demain ait une vie ludique et créative, dans chacun des actes de sa vie et non pas seulement en exerçant une profession artistique [46].




L’influence de Constant sur ses contemporains est indéniable. Les membres du groupe Archigram furent par exemple bouleversés par la conférence qu’il donna à Londres en 1963, à l’Institute of Contemporary Arts. Ils en retinrent surtout l’idée d’un homme nomade menant une vie dynamique et ludique, et habitant une ville tout aussi déstabilisante et surprenante. Ces concepts, mêlés à leur inventivité débridée, les menèrent à oser transgresser l’histoire de la ville et de l’urbanisme en proposant des visions de villes mouvantes. Dans un contexte de construction massive, de « grands ensembles », ils envisagent l’avenir de la construction à l’échelle de ces projets immenses : c’est la naissance des projets de « mégastructures », qui seront largement diffusés, notamment par des publications telles Megastructures : urban futures of the recent past de Reyner Banham, paru en 1976 [47] et dressant un bilan des projets de mégastructures des quinze dernières années. 



Parmi les images les plus célèbres issues de cette tendance créatrice se trouvent les Cities : Moving (fréquemment appelées Walking Cities) développées par Ron Herron dès 1964. Le concept défendu par ce projet est celui d’une ville montée sur pieds télescopiques qui, telle un vaisseau spatial ou un paquebot, aurait ainsi l’opportunité de se déplacer fréquemment, pour voyager mais aussi en vue de s’approvisionner en énergie, ou de se rapprocher d’un lieu où le marché du travail est en pleine expansion [48]. Pour défendre la faisabilité de ce projet, le groupe Archigram invoquait notamment les structures mobiles de Cap Kennedy et les stations off-shore. Cependant, les représentations de ce projet, telles Walking city in the desert (1973), n’offrent que des visions extérieures des projets, ne permettant pas de visualiser clairement quelle serait l’organisation réelle de tels vaisseaux s’ils existaient. De plus, le principe du collage, utilisé de façon évidente, laisse entendre qu’il s’agit plus de visions volontairement irréalistes et provocantes destinées à alerter l’opinion sur le manque de mobilité de la vie urbaine. Les dimensions (88 x 182 cm) et les couleurs vives de Walking city in the desert en font une sorte de fresque pastiche, où la science fiction cohabite avec l’histoire (les pyramides de Gizeh, au centre de l’image) et avec les jolies jeunes filles découpées dans des magazines et idéalement positionnées dans une oasis.

Malgré la frayeur que de tels projets ont pu susciter chez certains critiques qui y ont vu le spectre d’un avenir totalitaire [49], la réflexion sur les mégastructures anime le débat architectural jusqu’au milieu des années 1970, posant la question des conséquences de l’accroissement de la population, de la densité urbaine quasi-incontrôlable, et des avantages qu’offrirait une plus grande mobilité dans l’avenir.

Conclusion

Les besoins humains changent, (…) les meilleures solutions architecturales ne suffiront pas aux demandes différentes de demain. La vie est variabilité, pulsation, dynamisme, alors que la forme bâtie est statique. Tout ce que l’on a bâti dans le monde jusqu’à présent est statique, invariable, c’est-à-dire mort… [50]

Ce constat provocant, dressé en 1957 par le GEAM, semble toujours d’actualité. Malgré la variété et le nombre de projets d’architecture – partiellement ou totalement – mobile, l’idéal constructif, saisonnier ou annuel, demeure fixe. Pour les architectes auteurs de ces projets, cet immobilisme architectural est lié à un immobilisme des mentalités. Mais ce constat semble hâtif. Même si l’architecture est toujours aussi statique, même si, malgré leurs mises en garde, les villes sont de plus en plus engorgées, l’attachement à un territoire, la métaphore de l’enracinement sont plus que jamais nécessaires aux citadins du vingt-et-unième siècle, qui vivent une dématérialisation et une virtualisation des rapports et des actes plus forte qu’aucun des visionnaires des années 1970 n’auraient pu l’anticiper. Les nombreuses représentations d’architecture mobile rencontrent cependant toujours un vif succès lorsqu’elles font l’objet d’exposition ou de publication [51] ; elles sont entrées dans l’histoire de l’architecture au même titre que les réalisations construites, et constituent encore une source d’inspiration pour les artistes et architectes [52].

Cependant, comme le souligne Robert Kronenburg, It is reasonable to assess the current perceived status of most contemporary movable buildings as that of convenient tools rather than architecture 53. Et en effet, depuis les années 1960, les seules réalisations à avoir effectivement intégré le concept de mobilité sont des constructions à vocation technique, ludique ou culturelle (salles de sport, tours de télécommunication, salles de spectacles, musées), pour lesquelles la mobilité est un « outil » parmi d’autres pour respecter un programme. En dépit des avantages économiques et écologiques présentés par un logement mobile, l’idée de vivre au quotidien dans une maison « en kit », à courte durée de vie, est encore synonyme dans les esprits d’une faible qualité de vie, d’un manque de confort et d’intimité certain, et serait le signe d’une société tout aussi déracinée et mouvante.

Il reste néanmoins aujourd’hui une branche de l’architecture dans laquelle la mobilité et le caractère transitoire sont recherchés : celle des logements d’urgence. En effet, dans le cadre de la reconstruction d’une ville ou d’une région après une catastrophe, les habitations mobiles, pliables, ou livrées en kit sont acceptées, voire accueillies comme des solutions inespérées. Le carton, les toiles tendues, la conception compacte d’unités minimales trouvent ainsi un écho positif et une opportunité d’être exploités et appréciés à leur juste valeur. De la Maison Jours meilleurs conçue par Jean Prouvé en 1956 à la Paper Log House de Shigeru Ban (1995), l’habitation de secours apparaît comme l’un des seuls domaines d’expérimentation possible de la notion d’habitat mobile.


Paper Log House | Shigeru Ban | 1995


Notes

1 Jean BAUDRILLARD, « L’éphémère », Utopie, n°1, mai 1967.
2 Congrès International d’Architecture Moderne.
3 Les nouveaux matériaux, notamment issus des récentes évolutions de l’industrie pétrochimique, sont en effet considérés par certains architectes comme étant à l’origine de changements radicaux dans les possibilités offertes aux architectes. Ainsi, à cette période, Chanéac affirme-t-il : L’avènement des matériaux de synthèse, c’est l’explosion de la conscience des formes, la remise en question totale de ce qui porte le nom d’architecture. (cf. Jean-Louis CHANÉAC, Architecture interdite, Paris, Editions du Linteau, 2005, 213 pages, p.97-99. Dans cette citation, Chanéac reprend l’un de ses textes des années 1960, sans en donner la référence exacte.)
4 Au cours du CIAM de 1956, un projet dessiné de Cité Mobile fut présenté par une équipe de quatre architectes dont Jacques Perré-Lahaille et Guy Rottier.
5 Dans Les Années ZUP, Philippe Bancilhon estime en effet que cette maison est « la première maison en plastique du monde » (cf. Gérard MONNIER (dir.), Les Années ZUP, architectures de la croissance 1960-1973, Paris, Picard, 2002).
6 Guy ROTTIER, Architecture libre, Paris, Editions Alternatives, 1986, non paginé, volume 4 « L’architecture de loisirs ».
7 Le GEAM, créé à l’initiative de Yona Friedman, regroupait de nombreux architectes dont David-Georges Emmerich, Frei Otto, Paul Maymont, Eckhard Schulze Fielitz… Le manifeste publié à l’occasion de la création de ce groupe d’étude porte le titre évocateur suivant : L’architecture mobile. Le groupe organisa également sous ce même titre une exposition à Amsterdam en 1962, à laquelle se joignit notamment Constant.
8 Le GIAP doit son existence au critique Michel Ragon, il était composé de Yona Friedman, Paul Maymont, Pascal Haüsermann, Walter Jonas, Ionel Schein et Nicolas Schöffer.
9 L’association « Habitat Évolutif » a été fondée par Pascal Haüsermann, rejoint dans un premier temps par Jean-Louis Chanéac et Antti Lovag, puis, entre autres, par Guy Rottier et Arthur Quarmby.
10 Pierre Francastel, Etudes de sociologie de l’art, Paris, Denoël, 2002 [1970].
11 Il s’agissait de cabines monocoques à angles droits constituées de plastique moulé stratifié (polyester et fibre de verre) et prévues pour deux personnes. Schein en présenta le prototype en plâtre moulé et peint au Troisième Salon International de l’équipement hôtelier à Paris en novembre 1956, accompagné des côtes précises et d’une étude financière poussée attestant de la faisabilité du projet. Cependant, ce dernier ne fut jamais réalisé.
12 Jean-Louis Rey dit Jean-Louis Chanéac ou Chanéac.
13 Ces possibilités étaient également liées aux dimensions des cellules, soit 400 x 360 x 360 cm.
14 Jean-Louis CHANÉAC, Architecture interdite, (op. cit.).
15 La majorité des dessins et maquettes de Chanéac est conservée au FRAC Centre, et plus précisément dans le lot mis en dépôt par la veuve de l’architecte, Nelly Chanéac, et référencé 999 01 100 et suivants. Pour plus de détails, se reporter au catalogue du FRAC Centre, Architectures expérimentales 1950-2000, collection du FRAC Centre, Orléans, HYX, 2003.
16 Un document issu de ses archives personnelles et présenté dans le catalogue de la collection du FRAC Centre témoigne de cette réflexion sur les « parasites » : il s’agit d’une page de magazine illustrée d’une photographie d’un ensemble de « barres » d’habitations typiques des années 1960-1970, sur laquelle Chanéac a inscrit le titre suivant « Cellules parasites, cellules ventouses », et s’est « amusé » pourrait-on dire, à dessiner des cellules multicolores au feutre sur les façades. En jouant sur les couleurs, sur le dynamisme, et sur l’irrégularité de la répartition de ces éléments « parasites », il affirme sa volonté de transformer et d’animer ces grands ensembles de logements, qu’il présume inadaptés à l’homme. (Cellules polyvalentes, en dépôt au FRAC Centre. Cf. Architectures expérimentales 1950-2000, collection du FRAC Centre, (op. cit.))
17 Voir à ce sujet Marie-Ange BRAYER, « Mobilité et migration dans l’architecture des années 50 et 60 », Vision Machine, Paris, Somogy, 2000.
18 Dès le début des années 1960, on trouve en effet la trace des travaux de Chanéac dans différents articles dont : Jean-Louis CHANÉAC, « Recherche pour l’industrialisation du bâtiment », L’architecture d’aujourd’hui n°104, octobre-novembre 1962 ; Anonyme, « Les cellules polyvalentes », Neuf, Bruxelles, 1968. Ses projets trouvent aussi un écho certain dans des publications qui sont restées des références dans le domaine de la recherche architecturale : Michel RAGON, Histoire mondiale de l’architecture et de l’urbanisme modernes, Paris, Casterman, 1971-1973 (en trois tomes) ; Justus DAHINDEN, Structures urbaines de demain, analyses, thèses, projets, Paris, Editions du Chêne, 1972.
19 Haus-Rucker-Co fut fondé à Vienne en 1967. Le groupe était composé de Laurids Ortner, Günter Zamp Kelp, Klaus Pinter et Manfred Ortner. Le groupe ne fut dissous qu’en 1992.
20 La « Documenta » est une exposition d’art contemporain créée en 1955 et qui a maintenant lieu tous les cinq ans à Kassel (Allemagne).
21 Notons que de telles dimensions n’étaient envisageables qu’en raison du matériau utilisé : si cette cellule avait été solide comme celles de Chanéac, elle aurait été trop complexe à transporter, à livrer et à installer. En utilisant un matériau gonflable, le groupe Haus-Rucker- Co propose un projet pour lequel les dimensions et le poids ne représentent plus un obstacle.
22 Malgré le caractère novateur de ce projet, rappelons que l’idée de la « bulle » habitable a été exploitée par plusieurs architectes et théoriciens depuis 1960, dont Reyner Banham, qui expérimenta en 1965 une Environment Bubble et David Greene, qui proposa le prototype de l’Inflatable Suit Home en 1968. Dans ces deux projets aux titres explicites, la bulle offre un relatif isolement du monde extérieur, et est présentée comme génératrice de bienêtre et de chaleur, aspect que David Greene cherche à accentuer en s’installant dans son prototype en sous-vêtements. Pour le groupe Haus-Rucker-Co, la bulle est certes créatrice d’un environnement minimal, mais elle peut aussi être conçue – c’est le cas dans le projet Flyhead de1968 – pour générer des sensations artificielles (thermiques, olfactives, sonores, etc.) produisant un sentiment d’évasion. À ce sujet, voir Graham STEVENS, « Pneumatics and atmospheres », Architectural Design, mars 1972, p.166-174 et Eve ROY, « De la Poétique de l’espace à la capsule d’habitation, interactions et hybridations entre la littérature, l’architecture et le design dans les années 1960 », Actes du colloque Architecture, littérature et autres arts : interactions, hybridations, Limoges, Publim, à paraître prochainement.
23 Cela se ressent notamment dans la récurrence de l’image de l’oasis, ou du nomade simplement équipé d’une tente et d’un chameau (David Greene, Archigram), texte de présentation du projet Living Pod, 1965, Haus-Rucker-Co, Oasis n°7, 1972).
24 En 1971, par exemple, L’architecture d’aujourd’hui publie un « Inventaire des maisons en matières plastiques », extrait de la revue allemande Architektur und Wohnform, dénombrant 72 typologies différentes de maisons en plastiques, réparties dans le monde entier. (L’architecture d’aujourd’hui, n°3, avril 1971).
25 L’absence de réglementation précise, en France, à cette période, concernant l’habitat saisonnier et le camping sauvage, permettait d’envisager de telles constructions temporaires.
26 Guy ROTTIER, Architecture libre, Paris, Editions Alternatives, 1986, non paginé, volume 4 « L’architecture de loisirs ».
27 Avant de travailler sur la thématique du « campement », Guy Rottier a d’ailleurs lui aussi produit des maquettes et schémas d’habitations temporaires « high tech », comme sa célèbre Maison de vacances volante, imaginée en 1964, et adoptant la forme d’un petit hélicoptère, capable de déposer les nomades contemporains en tous lieux, et contenant les équipements nécessaires à la survie d’un couple durant un court séjour : à l’intérieur de l’habitacle se trouvait en effet, outre la cabine de pilotage, un lit, une cabine de douche et un bloc cuisine compacts, et, à l’arrière, deux sièges, une tablette, et une paroi pouvant se déplier une fois au sol pour former une terrasse.
28 Le groupe Archigram était composé de Peter Cook, Warren Chalk, Dennis Crompton, David Greene, Ron Herron et Michael Webb.
29 David GREENE, « Living Pod », Peter COOK (ed.), Archigram, Londres, Studio Vista, 1972.
30 Michael Webb présentait son projet en ces termes : an invention that enables a man to carry a complete environment on his back. If inflates-out when needed. It is a complete nomadic unit – and fully serviced. Michael WEBB, « The Cushicle », Peter COOK (ed.), Archigram, (op. cit.).
31 Sans qu’il soit possible de tracer une filiation entre ces projets, il est notoire que le projet Visiona proposé par le designer Joe Colombo en 1969, proposant un habitat entièrement condensé sous forme de capsule ou de « container » en matière plastique, sans cloisons, et dont les espaces colorés et arrondis sont uniquement animés par des éléments mobiles pouvant donner à une même pièces des fonctions différentes simultanément ou successivement,
rappelle nettement le travail du groupe Archigram.
32 Dans Architecture 2000, predictions and methods (Londres, Studio Vista, 1971), Charles Jencks dénombre six grandes traditions en architecture : la tradition « sans gêne », ou « inconsciente d’elle-même », la tradition « intimidée », ou « consciente d’elle-même », la tradition activiste, la tradition intuitive, la tradition logique, et la tradition idéaliste. L’architecture « biomorphique » serait directement issue des traditions « activiste » et « intuitive ».
33 Charles JENCKS, Architecture 2000, predictions and methods, Londres, Studio Vista, 1971.
34 Texte noté par Ionel Schein sur un dessin non daté (mais très probablement réalisé au début des années 1960) conservé au FRAC Centre.
35 Chanéac explique ainsi : Il ne suffit (…) pas que les hauteurs sous plafond et celles des tables, des chaises, des appuis, des passages soient à la mesure de notre corps mais il faudrait surtout que la peau et les arêtes des parois qui constituent l’espace architectural accompagnent les mouvements de notre corps. Il ajoute : Il s’ensuit que la doctrine des cellules polyvalentes s’applique d’une façon encore plus charnelle aux cellules plastiques, membranes souples qui s’adaptent à notre corps comme la coquille à l’escargot. (Jean-Louis CHANÉAC, Architecture interdite, op. cit.. Dans ces extraits, il reprend l’un de ses textes des années 1960.).
36 À la même période, pourtant, deux projets de capsules d’habitations eurent la chance d’être industrialisés et produits en France : la Bulle à six coques de Jean Maneval qui fut réalisée et industrialisée en trois cents exemplaires entre 1967 et 1969 et destinée en majorité à des villages de vacances, et le Tétrodon de l’Atelier d’Urbanisme et d’Architecture, commercialisé entre 1970 et1972, et également utilisé pour des logements saisonniers ou des foyers de travailleurs. Pour plus de détails, se reporter à Gérard MONNIER (dir.), Les années ZUP (op. cit.), et Philippe BANCILHON, La Bulle à six coques, Paris, Jean-Michel Places, 2004.
37 Cedric Price, cité dans Robert KRONENBURG, Houses in motion, the genesis, history and development of the portable building, Chichester, Wiley academy, 2002 [1995].
38 C’est le cas de Jean-Louis Chanéac qui explique ainsi sa démarche : Nous avions convenu de coordonner la forme des ouvertures de connexion afin de rendre possible la juxtaposition et la superposition de nos modules, un peu à la manière des modules spatiaux américains et soviétiques. Nos éléments volumétriques possédant le même code génétique (pour continuer l’emploi du langage des biologistes), ils ne pouvaient engendrer que des organismes compatibles sur le plan non seulement plastique, mais aussi psychomorphologique. Jean-Louis CHANÉAC, Architecture interdite, op. cit..
39 Il est notoire qu’en 1914, dans son « Manifeste de l’architecture futuriste », Antonio Sant’Elia posait déjà la question de la durée de vie moyenne des constructions urbaines en annonçant : Les choses dureront moins que nous. Chaque génération devra fabriquer sa propre ville.
40 Pierre RESTANY « L’architecture mobile », Yona Friedman, une utopie réalisée, catalogue d’exposition au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, Paris, Editions du Musée d’Art Moderne, 1975.
41 Yona FRIEDMAN, « L’architecture mobile 1956-1958 », Yona Friedman, une utopie réalisée, (op. cit.).
42 Dans Utopies Réalisables, publié en 1976 et réédité en 2000, Friedman utilise ces dessins pour illustrer le concept de migration, qu’il défend comme une « utopie réalisable » (Yona FRIEDMAN, Utopies réalisables, Paris, Union générale d’éditions, 1976).
43 Voir à ce sujet Marie-Ange BRAYER, « Mobilité et migration dans l’architecture des années 50 et 60 », in Vision Machine, (op. cit.).
44 Constant, cité dans Francesco CARERI, « New Babylon. Le nomadisme et le dépassement de l’architecture », Constant, une rétrospective, catalogue d’exposition au Musée Picasso à Antibes, Paris, Réunion des musées nationaux, Antibes, Editions du Musée Picasso, 2001.
45 Le terme est emprunté à Marie-Ange Brayer (Marie-Ange BRAYER, « Constant Nieuwenhuys », Architectures expérimentales 1950-2000, collection du FRAC Centre, (op. cit.))
46 Pour plus de détails, voir la retranscription de la conférence donnée par Constant à l’Institute of Contemporary Arts de Londres en 1963 dans Drawing Papers n°3, numéro spécial « Another city for another life : Constant’s New Babylon », novembre-décembre 1999, « attachment ».
47 Reyner BANHAM, Megastructures: urban futures of the recent past, Londres, Thames et Hudson, 1976.
48 Cette idée est à rattacher au contexte socio-économique anglais : la fermeture de nombreuses usines et fabriques causait alors (et cela se perpétue parfois jusqu’à aujourd’hui) de véritables « zones sinistrées » en ce qui concerne l’emploi. (Entretien avec Dennis Crompton, membre du groupe Archigram, 1er mai 2004).
49 C’est le cas de Jean Dethier qui analyse ainsi la situation : Durant les années 60, d’innombrables projets de mégastructures urbaines préconisent des traitements de choc pour guérir ce que l’on appelle désormais le « mal des villes ». Par leur dérisoire apparence d’objets extraterrestres parachutés de façon aléatoire en n’importe quel lieu, ces divagations évoquent un univers totalitaire de science-fiction. Croyant s’inscrire dans une modernité euphorique de surconsommation et de croissance illimitée, les auteurs des mégastructures se trompent de cible : ils contribuent en fait à réduire la crédibilité des architectes et à les marginaliser davantage dans une société qui ne s’identifie pas à ces fantasmes mégalomaniaques et cherche déjà, tout au contraire, à être sécurisée par rapport aux accélérations frénétiques et aux premiers dérapages de la Modernité. Jean DETHIER (dir), La Ville moderne en Europe, visions urbaines d’artistes et d’architectes, 1870-1996, catalogue d’exposition au Museum of Contemporary Art de Tokyo en 1996, Paris, Editions du Centre Georges Pompidou, 1996, 262 pages, p.195.
50 Extrait d’un discours du GEAM, cité dans Véronique WILLEMIN, Maison mobiles, Paris, Editions Alternatives, 2004.
51 En témoignent le succès remporté par l’exposition « Archigram » au Centre Georges Pompidou à Paris en 1994, la réédition en 2000 de Utopies réalisables de Friedman (Les Coiffards, Editions de l’Eclat), la publication du catalogue Architectures expérimentales par le FRAC Centre en 2003 (Orléans, Editions HYX), etc.
52 Le travail de recherche intitulé Plug In- Plug Out : Instant home mené par Valeska Peschke (1998-1999) et consistant à faire tenir une maison entière repliée dans un simple carton peut être évoqué, ainsi que la capsule hôtelière Everland installée par le couple d’artistes suisses L/ B (Sabrina Lang et Daniel Baumann) sur le toit du Palais de Tokyo à Paris en novembre 2007.
53 Robert KRONENBURG, Houses in motion, the genesis, history and development of the portable building, (op. cit.).



Eve Roy
Eve Roy mène une thèse en histoire de l’art, UMR TELEMME
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