VENISE | Biennale 2012 Sociale

«Torre David», installation primée de Urban Think Tank & Justin Mc Guirk.


Pour cette édition 2012, la Biennale de Venise d'architecture, l'événement le plus important et le plus prestigieux d'architecture contemporaine, est placée sous un thème social, « Common ground » [«terrain d’entente»], décliné par des architectes d'une cinquantaine de pays. Ce rendez-vous international de la profession, des concepteurs stars aux étudiants, n’est pas un congrès, mais  un panorama mondial de la discipline ouverte pendant trois mois au public. Le commissaire de la Biennale, l’architecte britannique David Chipperfield, en choisissant cette thématique a impulsé une volonté louable de tenter de rompre avec l’archi star-système, de dépasser formes ou styles des bâtiments, de ne plus crier au génie créateur mais d’appeler au talent individuel mis au service de valeurs communes, d’actions sociales et politiques, dans un espace public qui serait plus partagé, plus humain.         Mais.

« C’est difficile d’être un architecte, de redéfinir sa place dans la société », annonce Chipperfield, balayant ainsi les oeuvres et les théories des architectes du mouvement moderne, des pays socialistes, et les expérimentations de ceux qui en 68 décidèrent de combattre le système ou refusèrent d'y participer. Le ton est ainsi donné, à l'heure où la plupart des pays européens sont confrontés à une crise majeure, l'intelligentsia internationale peut ainsi laisser en paix sa conscience en proposant des projets de survie humanitaire, sans ambition, sans utopie, sans espérance.

Des propositions qui donnent l’illusion pour les idéologues de la forme – les architectes invités - d’exister  par la relance d’une certaine éthique de l’architecture en lui assignant des missions partielles destinées à masquer, plus qu’à délivrer, les plus graves contradictions du système capitaliste. Leurs théories refusent les champs de l’utopie et de la contestation pour devenir un instrument au service des politiques, susceptible de faire évoluer certaines situations de retard, au mieux.

Car n'espérez pas trouver dans la multitude des travaux et des propositions présentés, la moindre préoccupation sociale digne d'intérêt, ou de projets d'architecture répondant avec intelligence aux maux urbains, soulageant la misère urbaine ; au contraire même, dans ce haut lieu du snobisme international, le politiquement correct demeure l'enjeu véritable pour des concepteurs - égocentriques - qui en font, avant tout, une tribune publicitaire s'appliquant manifestement à plaire aux décideurs politiques, nombreux de par le monde à venir visiter cette exposition. ; ou bien, un office de propagande, comme c'est le cas du pavillon du Vénézuela présentant l'architecture - sans qualité, ni urbanité - des sinistres maisons populaires construites à la chaine, voulues par Hugo Chavez bientôt confronté aux élections présidentielles. 

L’élite bourgeoise architecturale internationale

La Biennale 2012 de Venise d'architecture représente un des dépotoirs de la conscience bourgeoise ; le temple de l'hypocrisie. Un mot désuet, qu'évoque le philosophe Slavoj Zizek pour définir certains intellectuels de l'élite bourgeoise intellectuelle internationale. La mondialisation a produit une sorte d’uniformisation de la pensée et l’émergence d’une nouvelle « classe » intellectuelle transnationale. Le sociologue Alvin Gouldner analysait ce phénomène dès les premières années 1980, dans une perspective marxiste : il y voyait l’irruption d’une « bourgeoisie culturelle internationale » composée d’universitaires polyglottes issus de l’intelligentsia technique aussi bien que du champ intellectuel humaniste, alliée à la structure de pouvoir démocratique », mais pour défendre ses propres intérêts, et formant une classe universelle viciée détentrice d’un véritable monopole mondial du savoir général et des discours critiques. Bourdieu, dans le cas des universitaires, le dénommait : « réseau complexe d’échanges internationaux entre détenteurs de positions académiques dominantes ». L’attitude de Gouldner est souvent critiquée pour son extrémisme ; cela étant, quelle que soit l’exagération de son propos, sa description ne manque pas de véracité pour ce qui concerne le monde de l'architecture, et la Biennale de Venise en est le parfait exemple.

Visite guidée

Sous l'égide de l'architecte David Chipperfield, l'Arsenale, dans son ancienne corderie, vaste bâtiment en briques de plusieurs centaines de mètres de long, délaisse les manifestes et autres installations qui avaient fleuri dans les deux dernières éditions pour revenir à une démonstration se voulant plus sérieuse et pédagogique de l'architecture. Tout d'abord en faisant appel essentiellement à des architectes d'âge mur, cette biennale est peu tournée vers l'avenir, mais surtout en se voulant plus pédagogique. Cet apport se traduit ici par une tendance à l'accumulation façon, science naturelle comparative du début du XXe siècle.
Accumulation qui se retrouve dès l'entrée dans une scénographie de lumières ou des centaines de noms d'architectes projetés, forment vagues et courants. L'allégorie nous échappe, comme l'énorme fleur en aluminium de l'architecte star Zaha Hadid. Un critique retranscrivait sa proposition comme une contradiction plus horripilante, loin du vivre ensemble revendiqué, une salle est entièrement consacrée à la diva irako-britannique Zaha Hadid, exacerbant son ego peu commun. Un égocentrisme plus discret, et plus efficace, est proposé par Peter Zumthor, le talentueux architecte Suisse, filmé par le non moins talentueux Wim Wenders. Dans la petite agence située dans les montagnes suisses, on voit déambuler l’architecte de 69 ans, en large chemise à col Mao. Le lauréat du Pritzker 2009 étant un modèle d’ascèse, la caméra de Wenders s’égare quelque peu en l’érigeant comme un «modèle à suivre pour toutes les disciplines». Affligeant. La démonstration des architectes Suisse Herzog et de Meuron est plus limpide : en exposant comment la presse allemande a violemment vilipendé leur projet de philharmonie à Hambourg, ils évoquent là les forces invisibles, médiatiques, politiques, qui contraignent l’architecture.


Le pavillon de l'Espagne, propose sous le titre « Spain Mon Amour », quinze étudiants espagnols en architecture, vêtus de blanc, emblème du chômage qui éprouve durement leur pays, qui animent une "performance" théâtrale de quinze projets de travaux publics réalisés dans les années de la bulle immobilière. Le pavillon de Grèce suggère la crise en montrant des appartements d’Athènes. Les Canadiens explorent la question des migrations de populations, les Américains rendent compte de 124 interventions urbaines spontanées menées avec des associations d’habitants.

Rem Koolhaas

La réponse de Rem Koolhaas-OMA, comme à son habitude, est sans équivoque et révèle sa totale indifférence au monde urbain de la pauvreté. Il reste ainsi, sans hypocrisie aucune – au contraire d'autres – dans sa ligne de pensée, et son exposition présente en photo des chef-d’œuvres architecturaux des années 1960 : quatorze bâtiments dans différentes villes européennes, conçus par des architectes employés par le secteur public. Une époque marquée par le début d’une idéologie sociale - l’Etat providence - et par  l’apogée de l’architecture publique. Reinier de Graaf explique le message :
Il y a quarante ans, la cause publique constituait une forte source d’inspiration. Compte tenu du nombre important d’architectes qui choisirent de travailler pour le secteur public, nous pourrions même parler d’une pratique commune. A l’époque des ‘starchitectes’ l’idée d’abandonner une carrière en son nom propre en faveur d’un idéologie commune parait difficile à imaginer. Dans le contexte de la biennale d’Architecture de 2012, cette exposition espère apporter une petite contribution pour retrouver cette idéologie commune…
A la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, les grands départements publics était courants en Europe. Beaucoup de ces départements employaient des architectes, qui travaillants pour la fonction publique œuvraient au service d’une cause, d’une idéologie. Aujourd’hui encore, cet héritage – les bâtiments publics de l’époque qui ont survécus – paraissent étonnement modernes et innovants.



Yves Lion et son pavillon [français]

L'exposition pour le pavillon français, imaginée par l’architecte Yves Lion, accueille GRANDS & ENSEMBLES, un projet d'urbanisme s’étendant de Marne-la-Vallée à Aulnay-sous-Bois, entouré de projets – de survie humanitaire - d'étudiants de l'école d'architecture qu'il a contribué à créer,et  égayé, comme il se doit, par des projections de témoignages d'habitants. Les slogans projetés sur les murs, relèvent des lieux communs, et révèlent une pensée à ce point médiocre, passéiste, rétrograde, sans ambition, franco-française, et hors de la réalité : “Aucun territoire n'est désespéré“. 

Yves Lion, urbaniste ayant  massacré quelques quartiers de villes de France – préparant soigneusement l'exode forcé des populations pauvres, comme  à Marseille -, s'offre l'opportunité d'une reconnaissance internationale, une sorte de promotion publicitaire de son propre savoir-faire d'un projet repris de ses travaux sur le Grand Paris. Il offre surtout aux visiteurs un sommet de vanité et d'hypocrisie, qui d'ailleurs, effarés par tant de médiocrité boudent ce pavillon, tandis que pleuvent les critiques acerbes de ces honorables collègues : le pavillon français est raillé, de même que son concepteur.



De même, Jean Nouvel présentait de son côté son projet d'urbanisme Meeting Lines concernant Stockholm. A nouveau, les architectes français, selon les critiques,  disposent de la Biennale comme d'un espace de promotion personnel, une récompense qu'il s'agit de fructifier comme une auto-célébration. Leur réponse au thème « Common ground » le démontre pleinement. 

Ce n'est pas l'avis de Laurent Fabius -Ministre des Affaires étrangères - et d'Aurélie Filippetti - Ministre de la Culture et de la Communication, qui signent une déclaration commune :
[...]  Par son réseau culturel français à l’étranger, le ministère des Affaires étrangères s’associe aux grands débats qui, à travers le cadre de vie, traversent toute la société contemporaine. La vision d’Yves Lion pour le Pavillon français rejoint les ambitions du dialogue proposé par David Chipperfield : elle intègre le projet des étudiants en architecture, tous niveaux confondus. Quel plus bel élan que celui des jeunes générations et de leurs enseignants pour envisager la transformation d’un tel territoire ?
Le Pavillon français démontre ainsi que la fabrique de la ville implique que toutes les énergies et les expériences se fondent avant tout dans une action collective, inventive et concertée.

Ce qui laisse présager un bien sombre avenir pour l'architecture et l'urbanisme en France, si l'inculture légendaire dans ces domaines, des grands personnages de l'Etat  se laisse bercer par le cynisme, l'hypocrisie et l’opportunisme de tels hommes d'affaires.

Une "favela verticale" primée

Le groupe Urban Think Tank & Justin Mc Guirk  a reçu le Lion d’or du meilleur projet. Une installation d'un restaurant populaire, évoquant la Torre David, célèbre haute tour de bureaux de Caracas, inachevée, mais entièrement réinvestie par des squatters. Les architectes récompensés précisent que l’initiative des occupants de la tour David peut être considérée comme « une inspiration reconnaissant la force des sociétés informelles ».

L’idée n'est pas du goût de la commissaire du pavillon vénézuélien, Adreina Agusti. "C'est une idée intéressante mais qui déforme la réalité, parce que c'est une vision réductrice", commente-t-elle. Le pavillon officiel du Venezuela présente des projets de maisons populaires du gouvernement de Hugo Chavez.


Haut : installation  Urban Think Tank
Bas : réalité

Nous avions consacré un article à propos de cette favella verticale, la «Torre David», un immeuble de 45 étages dans la capitale vénézuélienne, abandonnée en cours de construction à cause de la crise économique et du décès de son promoteur. Aujourd’hui, plus de 750 familles squattent le bâtiment dans des conditions difficiles : 45 étages sans ascenseurs, pas d'eau courante ni électricité, si ce n'est à certains niveaux, aucune protection des escaliers et des façades laissées en état de chantier : un immeuble particulièrement dangereux, notamment pour les enfants.

Le jury a estimé qu'il s'agissait là d'une expérience citoyenne, alors qu'au contraire, il s'agit bien d'une situation désespérée, de survie urbaine en condition difficile, d'un exemple parfait d'architecture anti-sociale. Un habitant résume ainsi la situation de ces familles n'ayant d'autres choix que de squatter cet immeuble : 
"Quel est notre avenir, 
si nos gens vivent comme des animaux 
dans les gratte-ciel à risque ?"



RÉCOMPENSES

Lion d’or

Le Portugais Alvaro Siza pour l’ensemble de son œuvre. Une exposition de dessins lui est consacrée à la fondation Querini.

Meilleur pavillon national

Le Japon, de Toyo Ito. Trois mentions décernées à la Pologne, la Russie et les Etats-Unis.

Meilleur projet «Common Ground»

«Torre David», installation de Urban Think Tank & Justin Mc Guirk.

Mention spéciale

Cino Zucchi (Italie).

Lion d’argent

Grafton Architects (Irlande).





Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire