STARchitecture | Marketing Urbain

Jean Nouvel | Image Grand Paris


À cet égard, les « grands gestes » que l’on attend des architectes 
en haut lieu constituent autant de bras d’honneur, si l’on peut dire, 
aux désirs des habitants. 

Jean-Pierre GARNIER

NE PAS SE TROMPER DE CIBLE

ERES | Espaces et sociétés
2011/3 - n° 146

L’intitulé du dernier ouvrage de l’anthropologue urbain italien Franco La Clecla* est quelque peu intrigant voire provoquant, à l’image du reste du livre, polémique à souhait. Un intitulé paradoxal si on le réfère au contenu. L’auteur, qui a une formation d’architecte et collabore avec nombre de représentants, parmi les cotés, de cette discipline, n’est évidemment pas contre l’architecture ni même contre les architectes, mais contre une certaine architecture, et certains architectes. Ce qu’il stigmatise avec brio, ce sont « les fourvoiements d’une profession, qui [selon lui] ont dénaturé sa fonction ». Au fil de ses indignations, perce, en fait, un plaidoyer fervent en faveur de l’architecture et des architectes qui ont su, selon lui, rester – ou pourraient revenir – dans le droit chemin : s’occuper d’abord des habitants, et non se contenter de complaire à leurs commanditaires indifférents aux demandes de ces derniers. « J’ai cru à la possibilité de transformer le monde rien qu’en le redessinant », confie l’auteur dans une lettre à un ami qu’il lui arrive de conseiller, l’architecte Renzo Piano. Une croyance avec laquelle, quoi qu’il en dise, Franco La Cecla n’a pas tout à fait rompu. Il demeure, en effet, persuadé que l’architecte peut, sinon transformer le monde, du moins grandement l’améliorer. À condition de ne pas suivre la voie empruntée par les « archistars ».



Dans un ouvrage recueillant ses propos récents, Renzo Piano*, dont le talent et la créativité sont par ailleurs indéniables, se veut, à la fois « réaliste et frondeur ». L’écrivain Philippe Muray avait défini par une appellation la position résultant de ce genre d’attitude : celle de « rebelle de confort ». Rebelle en paroles pour conserver, comme tant de gauchistes reconvertis – dans les années 1970, R. Piano avait frayé avec les groupuscules maoïstes italiens – la réputation d’anticonformisme labellisé qui sied quand on veut faire carrière dans une société capitaliste en pleine « mutation ». Ce qui ne l’empêche pas, comme ses pareils, d’être soumis en actes aux desiderata des possédants et des dirigeants. Aéroport de Kansaï et une tour pour Hermès à Tokyo, au Japon, le siège du Herald Tribune à New York, la Cité internationale à Lyon, le Debis-Daimler Zenter sur la Potzdamerplatz à Berlin, l’auditorium du parc de la Musique à Rome, une série de musées de par le monde, dont le Centre d’Art contemporain Georges Pompidou (co-dessiné avec l’architecte Richard Rogers), etc…On aurait du mal à discerner quoi que ce soit de subversif dans ces oeuvres majeures de l’architecture contemporaine.

Bien entendu, R. Piano tient à garder sa réputation de révolutionnaire impénitent. Mais l’acception qu’il en donne est des plus rassurantes : « Si tu dois être révolutionnaire, essaie d’abord de l’être dans ton métier ». Il aurait pu ajouter que cela évitait de l’être ailleurs. De toute façon, à l’unisson avec la pensée dominante, la révolution a déjà eu lieu, selon lui, là où on ne l’attendait pas : « […] aujourd’hui l’architecte doit compter avec les deux grandes révolutions de ce siècle : la première, qui est une révolution d’ordre scientifique et technologique, a totalement changé les matériaux, les techniques, les procédés, les calculs et même la manière de les communiquer ; la seconde, qui est celle d’un échange planétaire, a annulé les distances ». Dans un ouvrage apologétique consacré à Renzo Piano, l’ancien maire d’Amiens, Gilles de Robien, alors ministre de l’Équipement et des Transports dans le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, et celui de Lyon, Gérald Collomb, tressaient des lauriers à l’architecte qui aurait su contribuer à « rendre la ville heureuse ». « Penser la ville heureuse n’implique aucun angélisme [affirme l’intéressé]. Je relie l’idée à Italo Calvino écrivant dans ce livre magnifique, Les Villes invisibles : ‘Il faut dans l’enfer reconnaître ce qui n’est pas l’enfer et lui consacrer de l’amour et du temps’. Dans les villes, même les plus malheureuses, il y a toujours un lieu qui échappe au malheur – c’est la ville heureuse : le travail consiste à le détecter et à lui redonner force. L’essentiel étant que la ville se renouvelle à partir de ses meilleures parties et non, au contraire, que le pire déteigne sur l’ensemble » (Masboungi, 2005). On a vu plus frondeur !

Ceux que l’on appelle les « starchitectes », mondialement reconnus et médiatisés, ont mis leur talent, réel ou supposé, au service du marketing urbain des métropoles du capitalisme mondialisé – ou plus exactement transnationalisé – ou des nouveaux oligarques qui y tiennent le haut du pavé, au point d’être devenus à leur tour des « marques », des « logos », s’appliquant à eux-mêmes, en même temps qu’aux espaces urbains qu’ils se font fort de « revaloriser », un processus connu ou plutôt vendu sous le nom de branding 1. Ils seraient devenus, selon F. la Cecla, des trend setters metteurs en scène de tendances , « des artistes au service des puissants, qui les utilisent pour lancer des modes, émerveiller et capter l’attention du public, par des ‘trouvailles’, qui ne sont même plus des édifices, mais d’énormes panneaux publicitaires en forme de musées, de buildings à la gloire d’une agence de communication, quand ce n’est pas tout un quartier transformé en Disneyland ».

Norman Foster | Moscou

Ce que F. La Cecla reproche à ces maîtres d’oeuvre passés maîtres dans l’art de la com’ et passés au service de la com’, qu’il s’agisse de celle des politiciens parvenus au pouvoir, local ou national, ou des patrons des groupes financiers ou des firmes industrielles, c’est de se moquer du tiers comme du quart des pratiques, des besoins, des opinions ou des aspirations de la population.

Citant W. Shakespeare, F. La Cecla rappelle que : « qu’est-ce que la ville, sinon les gens ? ». Cela dit, il y a plusieurs manières de considérer les relations entre habitat et habitants ou, plus exactement, habiter. Parmi les architectes – du moins ceux qui s’intéressent aux « gens » – prédomine une idéologie, le spatialisme, dont F. La Cecla semble avoir du mal à se débarrasser. Elle peut se résumer en une formule : « Le cadre de vie détermine le mode de vie ».

Postulat démenti par toutes les études sociologiques. On l’a vu refaire surface en France à la fin des années 1970, avec les premiers troubles qui agitaient « les banlieues », plus précisément les « cités » de HLM, c’est-à-dire les zones de relégation où sont parquées les franges inférieures des classes dominées. Le diagnostic officiel était le suivant : si la situation se dégrade dans les « cités », c’est à cause d’un habitat dégradé donc dégradant. C’est toujours aussi l’avis de F. La Cecla : « La laideur de la vie sociale dans des banlieues est une conséquence directe de la façon dont elles ont été conçues ». Et celui de Renzo Piano, à la recherche d’« une voie pour sortir du mensonge, du piège infernal où nous nous sommes engouffrés en construisant des quartiers périphériques, même si l’architecture n’y est pas toujours indigne ; des lieux où il soit possible de vivre et pas seulement des dortoirs. Parce que, tant que ce seront des dortoirs, ce ne seront pas des villes, mais des lieux où la délinquance peut aisément se nicher ». Le remède semblait donc aller de soi : la « réhabilitation » architecturale et urbanistique. Ce seront, sous le giscardisme, les opérations Habitat et vie sociale (HVS). Le refrain sera claironné à nouveau avec beaucoup plus de moyens médiatiques sous le règne de F. Mitterrand, lors de l’opération « Banlieue 89 » lancée par le tandem Roland Castro – Michel Cantal-Dupart. Il ne s’agissait rien moins que de créer une « nouvelle civilisation urbaine ».

L’expérience a amplement prouvé, cependant, que rendre les immeubles et leurs abords plus attrayants ne rendait pas pour autant les jeunes de cités, comme on les appellera – avant de les fustiger comme « sauvageons » et autre « racaille » – plus accueillants ou plus conciliants. Néanmoins, F. La Cecla n’en démord pas : « La crise actuelle des banlieues réside pour beaucoup dans le profond hiatus entre le potentiel vital des habitants et le désintérêt pour la vie quotidienne manifesté par les architectes, célèbres ou non, les ingénieurs et les planificateurs ». Comme si la « vie quotidienne » des « couches défavorisées » ou « modestes » – pour ne pas dire les pauvres –, découlait avant tout de causes architecturales ! C’est là oublier la précarisation, la paupérisation et la précarisation de masse, combinées avec l’absence d’avenir digne de ce nom – c’est plutôt le no future des punks ! – pour la jeunesse populaire, faute d’alternative politique autre que les « alternances » politiciennes, sans compter la discrimination et le racisme pour celle issue, comme ont dit, de l’immigration.

D’une manière plus générale, il est illusoire de croire qu’il suffit de « changer la ville pour changer la vie » sans chercher à changer la société sinon de société. Dans Le Droit à la ville, le sociologue Henri Lefebvre avait souligné, dès la fin des années 1960, l’impasse à laquelle pouvait conduire le spatialisme, très prégnant parmi les urbanistes et les architectes, qui consiste à « attribuer certains ‘maux sociaux’ aux effets pathogènes de certains espaces considérés comme ‘malsains’ » (Lefebvre, 1968). Avec, pour corollaire, de prêter des vertus curatives ou préventives à ceux jugés « sains ». « L’urbaniste », ironisait-il, saurait discerner les espaces malades, et des espaces liés à la santé mentale et sociale, générateurs de cette santé. Médecin de l’espace, il aurait la capacité de concevoir un espace social harmonieux, normal et normalisant ». Ce qui n’empêche pas l’architecte Massimiliano Fuksas, le Rem Koolhaas transalpin, de persister et signer dans un petit ouvrage provoquant en phase avec le cynisme ambiant : « … dans le tissu habituellement malade des banlieues, il faut insérer des cellules saines, c’est-à- dire de bons projets […] ». Mais de quelle maladie particulière souffriraient donc certains espaces sociaux pour qu’un traitement urbanistico-architectural doive leur être administré ? Et selon quelles normes nouvelles cet espace devrait-il être reconfiguré et pratiqué pour qu’on puisse dire de lui et de ceux qui le fréquentent qu’ils ont recouvré la santé ?

Le conflit et la violence liés à l’urbanisation capitaliste ne sont évoqués que de manière très allusive par F. La Cecla. Certes, il rappelle, après bien d’autres, que la privatisation du mode de vie urbain provoquée par l’urbanisme concentrationnaire et l’édification d’immeubles-cages à lapins (ou clapiers) des ensembles, grands ou petits, de logements sociaux, « c’est l’enfermement de la famille ouvrière dans son espace domestique », que ce primat accordé au repli individualiste sur la vie familiale, a « refoulé, par la force et la police, la vitalité exubérante et incoercible de la rue ». Mais il impute ces erreurs monumentales, comme aurait dit l’écrivain libertaire Michel Ragon 2, aux méfaits du fonctionnalisme et du rationalisme, ou à l’incurie de responsables politiques incapables et corrompus, vendus aux plus offrants. Sans déceler, apparemment, ce qu’elles doivent à la dynamique même du capitalisme à un certain stade de son évolution.

De même, F. Cecla condamne-t-il le nettoyage socio-ethnique auquel se livrent certaines municipalités, en Europe comme outre-Atlantique, avec l’aide des promoteurs privés et des « forces de l’ordre ». Et il met en garde les citadins privilégiés qui « se croient à l’abri dans le centre », alors que « celui-ci risquerait bien de disparaître dès que la périphérie gronde à ses portes ». Mais il pense que l’on pourrait inverser la tendance avec des architectes décidés à « redonner à l’architecture dignité et indépendance ». Ce qui, à notre avis, est beaucoup leur demander.

Les « archi-stars » sont recrutés pour ériger les grandes villes de la planète en marques labellisées, au service de l’image de marque d’un dignitaire politique ou, carrément, comme à Berlin, des « marques » automobiles, électroniques ou autres. « Un tourisme lié à l’architecture se propage dans le monde », se félicite Massimiliano Fuksas, évoquant les réalisations spectaculaires grâce auxquelles ces villes ont pu redorer leur blason. « Il ne s’agit pas d’en faire un icône », tient-il à préciser, « mais de trouver un élément symbolique pour une communauté contemporaine qui cherche une nouvelle identité dans une période de mutation ». Cette envolée consensuelle, typique d’une philosophie urbaine de pacotille, fait bon marché des clivages de classes qui, aujourd’hui comme hier, traversent ladite « communauté ».

Big Architecte | Audi Futur Town

À cet égard, les « grands gestes » que l’on attend des architectes en haut lieu constituent autant de bras d’honneur, si l’on peut dire, aux désirs des habitants. Si on les pressait de rendre des comptes sur ce qu’ils ont fait de l’espace urbain, ils répondraient sans doute, avec le cynisme qui leur tient lieu de franchise, ce qu’avait rétorqué Mies van der Rohe – cité avec gourmandise par F. La Cecla dans son ouvrage – à ceux qui l’accusaient de complaisance envers le nazisme : « Vous n’êtes pas sans savoir que les artistes ont toujours travaillé pour les puissants ». Certes, Mies van der Rohe n’était pas Albert Speer. Et pour cause ! Bien que le premier ait promis aux autorités du IIIe Reich la réouverture d’un Bauhaus expurgé de ses signes hébraïques, « hautement nuisibles », selon lui, c’est le second qui fut préféré par Hitler pour la reconstruction de... Berlin. Et c’est par dépit que le premier décida d’émigrer aux États-Unis pour servir d’autres « puissants ». Non plus ceux du « Reich millénaire », mais d’un capitalisme postulé pérenne.

Plus que jamais, l’architecte reste au service du Prince, et peu importe l’habillage démocratique dont celui-ci aime parfois à se revêtir, qu’il soit aujourd’hui président de la République ou d’une communauté d’agglomération, d’un conseil d’administration d’un holding (François Pinault, Bernard Arnault, etc.), ou encore « premier magistrat » d’une commune. On peut évidemment éluder cette soumission pluriséculaire par une pirouette rhétorique, comme le fait l’intarissable Massimiliano Fuksas, qui assène, dans son ouvrage brillant mais creux bourré d’aphorismes de la même farine, que « l’architecture, certes, répond à des commandes, mais elle est destinée à tous, même à ceux qu’on ne connaît pas ».

Qu’on l’admette ou non, la dépossession des couches populaires de leur droit à la ville constitue l’une des règles non écrites de l’aménagement urbain capitaliste. La gentrification que F. La Cecla déplore, avec une naïveté de moraliste, participe de cette « reconquête urbaine » dont se gargarisent les élus locaux, appuyés par leur staff de conseillers ès aménagement, pour séduire leurs administrés et, surtout, les investisseurs potentiels. Cette notion triomphaliste de « reconquête » laisse bien entendre que l’on a affaire, comme l’avait déjà noté le sociologue étasunien Mike Davis, à une « guerre civile rampante » contre des citadins jugés indésirables parce que non solvables.

Ainsi en va-t-il pour les opérations dites de « requalification urbaine » : les anciens quartiers populaires « réhabilités » ou « rénovés » sont réservés aux gens de qualité. Leur colonisation par les « bobos » va de pair avec l’expulsion des « prolos ». Est-il aussi besoin, d’évoquer ce que sont devenus les « centres historiques » ? F. La Cecla se félicite qu’ils aient été réhabilités à partir des années 1970 en Europe, « ce qui aurait permis de créer un véritable ‘effet ville’ et de sauver le patrimoine architectural ». Ce dernier acquis ne fait pas de doute, mais à quel prix ? Accoler « véritable » à « effet ville » est un curieux accouplage, oxymorique diraient les pédants. Car l’« effet » renvoie au simulacre, au règne du paraître et du faux-semblant, et l’on voit mal comment il pourrait être associé au vrai. À moins que l’on entende par « véritable », « efficace » ou « performant », au sens où l’effet visé serait atteint : persuader les gens que l’urbanité à l’ancienne est de retour, alors que c’est de disneylandisation passéiste qu’il s’agit, où l’on ne distingue plus guère les comportements des habitants de ceux des touristes.

Innombrables sont les projets dessinés pour « requalifier » certains espaces publics. Le dessein qui les inspire est, quant à lui immuable : gommer les traces des processus évoqués plus haut, avec les inégalités et les affrontements croissants qu’ils engendrent, en mettant en scène la vision irénique d’une communauté de citadins (ré)unifiés sous le signe d’une urbanité partagée. Qu’advient-il, par exemple, de la rue dont F. La Cecla célèbre sa « renaissance comme lieu possible d’une joie collective » ? Il fait ainsi écho aux bons apôtres diplômés du « vivre ensemble » dans une société plus clivée que jamais par un apartheid urbain de fait, qui discernent dans l’espace public dûment réaménagé et paysagé le garant spatial d’une préservation du « lien social ». Or, entre la foule plus solitaire que jamais des jours ordinaires et le public surexcité des « événements » festivo-culturels programmés par les autorités et sponsorisés par les marchands, l’espace public mérite-t-il encore son appellation ? Sous le double règne du publicitaire et du sécuritaire, ne s’est-il pas transmué en une scène lisse et aseptisée où les citadins de deuxième zone et leurs « incivilités » n’ont plus droit de Cité ?

Dès la fin des années 1960, Henri Lefebvre entrevoyait déjà ce qu’il allait devenir : « C’est une apparence caricaturale d’appropriation et de réappropriation de l’espace urbain, que le pouvoir autorise, lorsqu’il permet des cortèges dans les rues, mascarades, bals folkloriques. Quant à la véritable appropriation, celle de la ‘manif’ effective, elle est combattue par les forces répressives, qui commandent le silence et l’oubli » (Lefebvre, 1970). Les décennies qui ont suivi ont largement confirmé le diagnostic du sociologue.

L’essayiste Alèssi Dell’Umbria, qui ne vit pas l’espace habité en touriste déterritorialisé ou en « expert » transfrontier, mais en militant aux côtés des habitants des quartiers populaires pour ce fameux « droit à la ville » dont le peuple continue à être spolié, a lui aussi pris acte de ce qui en résultait, que ce soit dans les « cités » ou les quartiers populaires des ports méditerranéens. Sa conclusion paraîtra abrupte aux « philosophes de l’urbain » qui prennent leur « désir de ville » pour la réalité : « Du fait qu’il est supposé appartenir à tous, l’espace public n’appartient en réalité à personne. La seule instance qui ait le droit de l’investir, c’est la police. L’espace public, c’est le territoire de l’État » (Dell’Umbria, 2010).

« La ville » est-elle « l’affaire de tous » ? Ce slogan démagogique des adeptes de la soi-disant démocratie participative appliquée à l’urbain est destiné à faire oublier que ladite ville est, jusqu’à plus ample informé, avant tout l’affaire de quelques-uns, à savoir les décideurs publics (État, municipalités, technocrates de l’urbanisme et de l’aménagement) ou privés (firmes multinationales, oligopoles de la grande distribution, promoteurs, constructeurs et spéculateurs en tout genre…). L’affaire des hommes (ou des femmes) d’affaires, pourrait-on ajouter, pour qui la ville est une bonne affaire et qui y font des affaires. Franco La Cecla demeure, cependant résolument optimiste. « Tout n’est pas perdu : les habitants savent résister aux répressions les plus féroces. Expulsés, déplacés, relogés, on les voit toujours reconstituer leurs réseaux sociaux, ce patrimoine symbolique plus ou moins conscient. Telle une langue vivante, cet esprit du lieu pourra être bafoué ou interdit, mais on ne parviendra pas à l’éradiquer ». C’est là moins un constat qu’un pari. F. La Cecla voit avant tout dans les architectes une corporation dont les chefs de file médiatisés auraient failli à la mission de leur profession : faire ou refaire une « bonne ville ». « Il faut rompre avec l’architecture telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui pour la recentrer sur le réel, sur le bien de la communauté et de la ville ». C’est là oublier que les architectes appartiennent d’abord à une catégorie sociale, pour ne pas dire une classe ou une fraction de classe, la petite bourgeoisie intellectuelle (PBI), avec toutes les déterminations socio-historiques que cela implique quant à leur comportement, leurs us et coutumes, leur imaginaire, leur rapport au monde et la vision qu’ils ont d’eux-mêmes. La PBI occupe une fonction spécifique dans la division du travail propre au capitalisme avancé… ou tardif, d’autres disent « cognitif ». Entre les tâches de direction, assurées par la bourgeoisie, privée ou étatique, et les tâches d’exécution, dévolues au prolétariat, ouvrier ou employé, prennent place les tâches de médiation, indispensables à la reproduction des rapports de production.

Classe médiane, intermédiaire, « moyenne », sa fonction médiatrice se subdivise entre quatre sortes de tâches : conception, organisation, contrôle et inculcation. Lesquelles peuvent être cumulées : un enseignant-chercheur en sciences sociales s’occupe de concevoir et d’inculquer. L’architecte s’occupe d’abord de concevoir. Mais l’exercice de son métier sera tributaire – par-delà des différenciations dues à son origine, son éducation et sa personnalité – de la conjoncture politique, c’est-à-dire de l’état et de l’évolution des rapports de classes dans une société donnée à un moment donné. Autant dire qu’il existe, pour lui comme pour les autres, un lien entre son cheminement intellectuel, son trajet professionnel et la trajectoire de sa classe d’appartenance.

Jean Nouvel & Nicolas Sarkozy | Mars 2011

Le sociologue Pierre Bourdieu l’avait appelée « nouvelle petite bourgeoisie », pour la distinguer de l’ancienne, celle liée à la petite production marchande, et souligner ce qu’il y avait de nouveau dans le rôle qu’elle jouait dans un capitalisme en voie de « modernisation ». Les années 1970 vont être marquées, en France, mais aussi dans les pays de l’Europe du sud, par la transformation du statut de la petite bourgeoisie intellectuelle : de « fraction dominante des classes dominées », elle va s’élever, selon P. Bourdieu, au rang de « fraction dominée des classes dominantes ». Cela à l’occasion d’une restructuration des alliances de classes, d’une recomposition du « bloc au pouvoir », aurait dit A. Gramsci, qui va permettre aux classes dominantes de continuer à dominer grâce à l’appui, explicite ou tacite, d’une nouvelle alliée : la PBI.

Au plan idéologique, on assistera à la disparition de la « contestation » de l’ordre établi au profit d’un ralliement plus ou moins ouvert, au déclin de l’intérêt pour la question sociale au profit des questions dites sociétales, à l’abandon des idéaux d’émancipation collective au profit de la quête de l’épanouissement individuel. Parmi les architectes, cela se traduira par le passage du « travailleur intellectuel », comme ils se dénommaient hier, au service des habitants, de la collectivité – du « peuple », prétendaient les maoïstes –, au « créateur » narcissique et égocentrique soucieux de marquer l’espace urbain de son image de marque au service des « marques » et, plus généralement des puissants désireux aussi de laisser une trace dans une Histoire désormais désertée par la politique, au sens non politicien du terme.

À la fin d’un chapitre où il explique pourquoi il n’est pas devenu architecte, F. La Cecla définit ce qu’est « être réellement contemporain » pour un architecte : « c’est prendre en compte l’imminence du désastre, la dégradation de l’habitat dans le monde, la disparition de la ville par l’épuisement des ressources, la question de la survie, du développement durable appliqué aux constructions, la répartition de l’accès aux ressources ». Effectivement, la dévastation en cours de l’environnement est peut-être en train d’atteindre un point de non-retour et de non-recours. Mais il est permis de douter qu’« être contemporain », en architecture comme dans les autres domaines, se limite à souffler dans les baudruches idéologiques gonflées à l’air du temps. Tel le « développement durable » sur lequel on mise pour sauver à la fois l’humanité et le capitalisme, « on » renvoyant d’abord aux firmes et aux groupes qui ont saccagé la planète, Bouygues et Peugeot en tête, pour ce qui concerne la France. Au prix d’un greenwashing effréné, ils espèrent engranger à coups de labels « verts », « bio » et « HQE » une nouvelle légitimité et de nouveaux profits. La journaliste étasunienne Naomi Klein, dans son dernier ouvrage, parle de « capitalisme du désastre ». C’est là un pléonasme. Surtout si l’on prend en compte l’autre facette de ce désastre : la décomposition sociale. N’en déplaise à Massimiliano Fuksas, le chaos qui s’annonce dans les années qui viennent n’aura rien de « sublime ».

Chaos Urbain et nouvelle architecture | Lacoste architecte

« Il ne s’agit pas [poursuit F. La Cecla] de laisser la ville devenir une jungle où s’affrontent les ethnies, les gangs, les pouvoirs divers et les subjectivités débridées ». Pour respectable qu’il soit, ce souhait n’en relève pas moins du voeu pieux. D’abord parce que le climat qui règne dans la jungle des villes – la métaphore ne date pas d’hier – est plus âpre que jamais, comme en témoigne l’avènement d’une société de surveillance tous azimuts pour faire face, comme dirait la philosophe belge Isabelle Stengers, à « la barbarie qui vient » (Stengers, 2009). Ensuite, parce que la (ou les) soi-disant « violence(s) urbaine(s) » ne sont que l’expression spatiale d’une conjoncture historique spécifique : celle où la violence orientée de la lutte des classes qui permettait aux dominés et aux exploités de résister et de riposter à la violence inhérente au système capitaliste, a laissé place à la violence erratique des déclassés.

À la fin du même chapitre, F. La Cecla, pour bien se faire comprendre, enfonce le clou de la bien-pensance avec une recommandation imprégnée du même angélisme : « Il importe de préserver le sens de la communauté en lien avec le paysage et les ressources. C’est une forme de co-citoyenneté qu’il faut réinventer dans un monde devenu violent et intolérant, ici comme en Chine ou à Dubaï ». Une tâche pour le moins difficile, pour ne pas dire irréalisable. Le sociologue Mike Davis, pour ne mentionner que lui, a montré qu’il n’y avait rien à attendre, sinon le pire, du « miracle urbain de Dubaï surgi entre désert et mer », si l’on en croit les publicités touristiques, de cette « société sans vie sociale ni classe moyenne, pur mirage de gadgets sans nombre et de projets pharaoniques » (Davis, 2007). Quant à Shangaï, les festivités d’ouverture de l’exposition universelle de 2010, ne devraient pas faire passer, pour qui s’en soucie, sur le compte des profits et pertes les dizaines d’ouvriers morts ou blessés sur les chantiers de construction terminés à la hâte pour célébrer l’événement. Dans ces deux pays de cocagne pour architectes peu regardants, le capitalisme déploie toute sa sauvagerie.

C’est pourquoi il paraît préférable, parce que plus réaliste, de raisonner en termes de « front urbain ». Un front qui oppose dans la ville comme ailleurs, les possédants et les dépossédés. La bourgeoisie conserve pour le moment l’initiative, secondée par ses alliés, « objectifs » ou non, comme on disait jadis, mais bien réels de toute façon, que sont les néo-petits-bourgeois. Quitte à espérer, malgré tout, que l’offensive finira un jour par changer de camp.

Jean-Pierre GARNIER

NE PAS SE TROMPER DE CIBLE

ERES | Espaces et sociétés
2011/3 - n° 146



NOTES

Les ouvrages cités :

Franco la Cecla,
Contre l’architecture, Arléa, 2010

Renzo Piano,
La désobéissance de l’architecte, Conversation avec Renzo
Cassigoli, Arlea, 2009

Massimiliano Fuksas,
Chaos sublime, Arléa, 2010

1. Branding : donner une personnalité forte à une marque ainsi qu’une identité propre.
2. Michel Ragon, Les erreurs monumentales, Hachette, 1971. Lire aussi, Histoire mondiale de l’architecture et de l’urbanisme modernes, Casterman (3 tomes) : tome 1 (Idéologies et pionniers, 1800-1910, 1971) tome 2 (Pratiques et méthodes, 1911-1985, 1972) tome 3 (Prospective et futurologie, 1978), L’homme et les villes, Albin Michel, 1975.



RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

DAVIS, M. 2007. Le stade Dubaï du capitalisme, Les Prairies ordinaires.
DELL’UMBRIA, A. 2010. La rage et la révolte, Agone.
LEFEBVRE, H. 1968. Le Droit à la ville, Anthropos.
LEFEBVRE, H. 1970. La révolution urbaine, Gallimard.
MASBOUNGI, A. (sous la dir. de) 2005. Penser la ville heureuse – Renzo Pianio,
Éditions de la Villette.
STENGERS, I. 2009. Au temps des catastrophes, Résister à la barbarie qui vient,
La Découverte.


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