Zygmunt BAUMAN | Villes et Modernité Liquide



YANG YI


Le sociologue, Zygmunt Bauman* nous offre dans le quatrième et long chapitre Si proches, si distants dans son ouvrage Le présent liquide, une courte analyse à propos des villes, ces « dépotoirs des problèmes mondialisés », et réceptacles des « déchets humains mondialisés », au sein d'une nouvelle modernité qu'il qualifie de liquide**. Une analyse limpide, s'attachant à observer un des aspects de nos sociétés contemporaines : les peurs sociales et son corollaire, les obsessions sécuritaires. On pourrait reprocher à Bauman, pour ce qui concerne ce chapitre, une perte de rigueur analytique dans les recommandations qu'il suggère pour y remédier ; qui s'oppose aux conclusions plus pessimistes du dernier chapitre Utopie à l’heure de l’incertitude : le progrès n’est plus « aller de l’avant » mais celui d’« efforts désespérés pour ne pas sortir de la course ». Nous ne vivons plus « vers une utopie » mais dans « une utopie qui ne donne pas de sens à la vie ». Dans la modernité liquide, nous sommes tous contraints, selon Zygmunt Bauman, de devenir des chasseurs au risque de devenir des gibiers.


Zygmunt BAUMAN

Liquid Times. Living in the Age of Uncertainty | 2007
Si proches, si distants


Les zones habitées sont décrites comme « urbaines » et baptisées du nom de « villes » lorsqu'elles se caractérisent par une densité de population, d'interaction et de communication relativement élevée. Aujourd'hui, c'est aussi là que l'on rencontre, sous une forme hautement condensée et donc particulièrement tangible, les insécurités conçues en société. C'est aussi dans les zones dites « urbaines » que la forte densité d'interaction humaine coïncide avec une tendance de la crainte née de l'insécurité à trouver des objets sur lesquels se décharger, même si cette tendance n'a pas toujours été propre à ces zones.



YANG YI

Comme le souligne Nan Ellin, l'une des plus remarquables analystes des tendances urbaines contemporaines, la protection contre le danger fut l' « une des principales incitations à construire des villes dont les limites étaient souvent définies par de vastes murailles ou clôtures, depuis les villages de la Mésopotamie antique jusqu'aux camps des Indiens d'Amérique en passant par les cités médiévales » [1]. Les remparts, douves et palissades mrquaient la limite entre « nous » et « eux », entre l'ordre et la sauvagerie, entre la paix et la guerre : les ennemis étaient ceux qui, laissés de l'autre côté de la clôture, n'avaient pas le droit d'y pénétrer. «  Après avoir d'abord été un lieu relativement sûr », la ville est devenue associée, au cours du siècle dernier, « plus au danger qu'à la sécurité ».

Par un curieux renversment de leur rôle historique et au mépris des intentions initiales des bâtisseurs et des planificateurs, nos villes sont aujourd'hui en train de perdre leur rôle de protection contre le danger pour devenir la principale source de danger. Diken et Laustsen vont jusqu'à suggérer que l'antique « lien entre civilisation et barbarie est renversé. La vie en ville se transforme en un état de nature caractérisé par le règne de la terreur, accompagné par la crainte omniprésente ». [2]

On peut dire que presque toutes les sources de danger se sont désormais installées dans les zones urbaines. Les amis, mais aussi les ennemis, et surtout les inconnus mystérieux et insaisissables qui oscillent entre ces deux extrêmes, se côtoient à présent dans les rues des villes. La guerre contre l'insécurité, en particulier contre les dangers qui menacent la sécurité personnelle, se déroule maintenant à l'intérieur de la ville ; c'est dans la ville que sont définis les champs de bataille, que sont dessinées les lignes de front. Les tranchées fortifiées (abords infranchissables) et les bunkers (bâtiments massifs étroitement gardés) qui visaient à tenir les inconnus à l'écart et à leur barrer le passage sont en train de devenir l'un des aspects les plus visibles des villes contemporaines, même si leurs concepteurs font de leur mieux pour que ces constructions se fondent dans le paysage urbain, « normalisant » ainsi l'état d'urgence dans lequel vievent au quotidien les habitants des villes, obsédés par la sécurité sans jamais être sûrs d'y parvenir.

« Plus nous nous détachons de notre environnement immédiat, plus nous nous fions à la surveillance de cet environnement […]. Dans de nombreuses zones urbaines du monde entier, les maisons existent désormais pour protéger leurs habitants, non pour intégrer les gens à leur communauté [3]. » Séparer et tenir à distance, telle est aujourd'hui la stratégie urbaine la plus courante dans la lutte pour la survie. Aux extrémités de ce cadre se situent les ghettos urbains, volontaires et involontaires. Les habitants sans ressources, en qui les uatres habitants voient une menca potentielle pour leur sécurité, sont forçés de s'éloigner des quartiers plus agréables pour aller s'amasser dans des zones isolées semblables à des ghettos. Les habitants aisés achètent dans un quartier isolé de leur choix, une sorte de ghetto, et interdisent aux autres de s'y installer ; en outre, ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour déconnecter leur propre univers du reste des habitants de la ville. Ces ghettos volontaires ont tendance à devenir les avants-postes ou les garnisaons de l'extraterrioralité.

« Tous en étendant leur espace de communication à la sphère internationale, leurs résidents détournent souvent leur foyer de la vie publique par le biais d'infrastructures de sécurité de plus en plus perfectionnées », notent Graham et Marvin [4].

Presque toutes les villes du monde commencent à présenter des espaces et des zones puissamment connectés à d'autres espaces « valorisés » au sein du paysage urbain ou à travers des distances nationales et même internationales. En même temps, cependant, il y a souvent dans ces lieux un sentiment palpable et croissant de déconnexion locales par rapport aux lieux et aux individus physiquement proches mais socialement et économiquement lointains [5].

Les déchets produits par la nouvelle extraterritorialité physique des espaces urbains privilégiés habités et utilisés par l'élite mondiale (« l'exil interne » que l'élite atteint, manifeste et entretient par la « connexion virtuelle ») sont les espaces déconnectés et abandonnés ; les « espaces fantômes », comme les appelle Michael Schwarzer, des lieux « où les cauchemars ont remplacé les rêves, où le danger et la violence sont plus courants qu'ailleurs » [6]. Si les distances doivent rester infranchissables pour écarter tout danger de fuite et toute contamination de la pureté locale, une politique de tolérance zéro s'impose ; les sans-abris doivent être bannis des espaces où ils peuvent gagner leur vie, mais où ils se rendent désagréablement visibles, et transférés vers des zones hors limites où ils ne pourront faire ni l'un ni l'autre. « Vagabonds », « rôdeurs », « mendiants gênants », et autres intrus sont devenus les personnages les plus sinistres qui hantent les cauchemars de l'élite. Manuel Castells fut le premier à le suggérer : on observe une polarisation croissante et une rupture toujours plus complète de la communication entre les univers des deux catégories entre lesquelles se partagent les habitants de la ville.

L'espace de la tranche supérieurs est généralement connecté aux communications planétaires et à un vaste réseau d'échanges, ouvert aux messages et aux expériences du monde entier. À l'autre bout du spectre, des réseaux locaux segmentés, souvent ethniques, comptent sur leur identité comme ressource la plus précieuse pour défendre leurs intérêts et leur existences [7].

Le tableau qui se dégage de cette description est celui de deux univers coupés l'un de l'autre. Seul le second est territorialement circonscrit et peut être pris dans un filet tissé de notions topographiques classiques. Ceux qui habitent le premier de ces deux univers distincts peuvent, comme les autres, « y être » physiquement mais ils ne veulent pas « en être », ni spirituellement, ni même physiquement.

Les individus de la tranche supérieur ne se sentent pas rattachés au lieu qu'ils habitent, puisque leurs préoccupations se trouvent ailleurs. Ils souhaitent rester seuls, donc libres de se consacrer pleinement à leurs propres passe-temps, et être assurés des services indispensables à leur confort quotidien (qu'elle qu'en soit la définition), mais, pour le reste, ils ne s'intéressent nullement à la ville où se situent leur habitation. La population urbaine n'est plus la source de leur richesse, elle n'est plus placée sous leur responsabilité comme c'était autrefois le cas pour l'élite urbaine, les propriétaires d'usines ou les marchands de biens et d'idées. Les élites d'aujourd'hui sont généralement indifférentes aux affaires de leur ville, qui n'est qu'une localité parmi tant d'autres, toutes ces localités paraissant petites et insignifiantes par rapport au cyberespace qui est leur véritable demeure (bien que virtuelle). Ils n'ont pas besoin de s'intéresser à la ville, et apparemment rien ne peut les obliger à s'y intéresser s'ils décident d'être indifférents.

L'univers de la tranche « inférieure » en est l'exacte contraire. Il est coupé du réseau mondial de communication auquel sont connectés les individus de la tranche « supérieure ». Ses habitants sont « condamnés à rester locaux » et l'on s'attendrait donc à ce que leur attention et leurs préoccupations, ainsi que leurs griefs et leurs aspirations, se concentrent sur les « affaires locales ». C'est à l'intérieur de la ville qu'ils habitent que se déroule la lutte pour la survie et pour une place convenable dans le monde, c'est là qu'ils la gagnent parfois et qu'ils la perdent le plus souvent.

Voici ce qu'écrit Teresa Caldeira au sujet de São Paulo, deuxième ville du Brésil, en pleine expansion :

São Paulo est aujourd'hui une ville de murs. Des barrières physiques ont été construites partout, autour des maisons, des immeubles, des parcs, des places, des bureaux et des écoles […]. Une nouvelle esthétique sécuritaire gouverne tous les types de constructions et impose une nouvelle logique de surveillance et de distance […] [8].


Quiconque en a les moyens s'achète un logis dans une « résidence », conçue comme un ermitage situé physiquement à l'intérieur de la ville mais socialement et spirituellement à l'extérieure. « Les communautés fermées sont censées être des mondes à part. Les publicités proposent un « mode de vie totale » qui constitueraient une autre solution que la qualité de vie offerte par la ville et son espace public détérioré ». La caractéristique la plus saillante de la résidence est « l'isolement et l'éloignement par rapport à la ville […]. L'isolement signifie la séparation par rapport à ceux qui sont considérés comme socialement inférieurs », et, comme l'affirment les promoteurs et les agents immobiliers, « le facteur clé pour y parvenir est la sécurité. Cela signifie des clôtures et des murs entourant la résidence, des gardes en faction 24 heurs sur 24 pour contrôler les entrées, et toute une gamme de services », « pour maintenir les autres à l'extérieur ».

Comme nous le savons tous, les clôtures doivent avoir deux côtés... Les clôtures divisent un espace uniforme en un « intérieur » et un « extérieur », mais l' « intérieur » des uns est l' « extérieur » des autres. Les habitants de ces résidences se barricadent pour tenir à l'extérieur la vie tumultueuse, déconcertante et vaguement menaçante de la ville, et ils s'enferment dans une oasis de clame et de sécurité. Du même coup, ils privent les autres de tout accès aux lieux convenables et sûrs qu'ils sont prêts à défendre bec et ongles et les enferment dans ces mêmes rues sordides et sales qu'ils tentent à tout prix d'éviter. La clôture sépare le « ghetto volontaire » des puissants et les nombreux ghettos imposés aux démunis. Pour les habitants du ghetto volontaire, les autres ghettos sont des espaces où « nous ne voulons pas aller ». Pour les habitants des ghettos involontaires, la zone où ils se trouvent confinés (parce que exclus ailleurs) est l'espace dont « on ne nous permet pas de sortir ».

Je voudrais ici rappeler le point de départ de notre analyse : initialement construites pour offrir la sécurité à tous les habitants, les villes sont aujourd'hui plus souvent associées au danger qu'a la sécurité. Pour citer une fois de plus Nan Ellin, « le facteur peur [dans la construction et la reconstruction des villes] s'est certainement accru, comme l'indiquent la fermeture des portières des voitures et des portes de domiciles, le développement des systèmes de sécurité, la popularité des communautés 'fermées' pour tous les groupes d'âges et de revenus et la surveillance renforcée des lieux publics, sans parler des innombrables reportages sur le danger diffusés par les médias » [9].

Les menaces authentiques ou présumées, contre le corps et les biens des individus se transforment rapidement en éléments décisifs chaque fois que l'on prend en compte les avantages et les inconvénients d'un lieu de vie. Ce sont également des priorités pour le marketing de l'immobilier. L'incertitude quant à l'avenir, la fragilité de la position sociale et l'insécurité existentielle, qui accompagnent constamment la vie à l'heure de la « modernité liquide » mais s'enracinent dans les lieux éloignés et échappent au contrôle individuel, tendent à se concentrer sur les cibles les plus proches et à se canaliser sous forme d'inquiétudes pour la sécurité personnelle, à leur tour condensées en élans ségrégationnistes / exclusionnistes qui mènent inexorablement aux guerres de l'espace urbain.

Comme nous l'apprend la pénétrante étude effectuée par Steven Flusty, le principal souci des urbanistes et des architectes américains est aujourd'hui de favoriser ces guerres en concevant de nouveaux moyens d'interdire l'accès des espaces sécurisés aux malfaiteurs en acte ou en puissance et de les tenir à bonne distance [10]. Les nouveaux produits de l'urbanisme, ceux qui attirent le plus d'attention et sont les plus imités, sont des « espaces interdictionnels », « conçus pour intercepter, repousser ou filtrer les usagers éventuels ». de manière explicite, l’objectif des « espaces interdictionnels » est de diviser, de ségréguer et d'exclure, et non de créer des passerelles, des passages et de lieux de rencontre, de faciliter la communication ou de réunir les habitants de la ville.

Les inventions architecturales et urbanistiques recensées par Flusty sont les équivalents techniquement mis à jour des douves, tourelles et embrasures des remparts pré-modernes ; mais, au lieu de défendre la ville et tous ses habitants contre l'ennemi extérieur, elles servent à séparer différents types de citadins – et à empêcher toute agression -, ainsi qu'à en protéger certains contre d'autres, dès lors que l'acte même d'isolement spatial leur attribue le statut d'adversaire. Parmi les divers « espaces interdicionnels » cités par Flusty figurent « l'espace glissant », « inaccessible parce que les chemins qui y mènent sont tortueux, interminables ou inexistants » ; « l'espace piquant », « difficile à occuper, protégé par des détails tels que les arroseurs fixés sur des murs et activés pour chasser les rôdeurs, ou les rebords en pente pour qu'on ne puisse s'y asseoir » ; « l'espace nerveux », « où l'on est constamment observé à cause de la surveillance active de patrouilles ou d'appareils reliés à des postes de sécurité ». Ces espaces interdictionnels ont un objectif unique, bien que composite : couper les enclaves extraterritoriales du territoire urbain, ériger de petites forteresses à l'intérieur desquelles les membres de l'élite mondiale supraterritoriale peuvent cultiver et goûter leur indépendance physique et spirituelle, leur isolement par rapport à la localité. Dans le paysage de la ville, les « espaces interdictionnels » sont devenus les signes de la désintégration de la vie locale partagée.

La nouvelle élite, dont l'orientation mondiale contredit l'implantation locale et qui n'est que faiblement attachée à son lieu d'habitation, a rompu toute relation avec la population locale ; un fossé s'est creusé entre les espaces de vie des deux groupes ainsi définis, tant du point de vue spirituel que du point de vue de la communication. Ces deux phénomènes sont probablement les deux ruptures sociales, culturelles et politiques les plus importantes qui soient apparues lors du passage d'une modernité « solide » à une modernité « liquide ».

Il y a beaucoup de vrai, il n'y a que du vrai dans la séparation mutuelle évoquée ci-dessus. Mais ce n'est pas toute la vérité.

Parmi les éléments manquants ou sous-estimés, le principal explique (mieux que les aspects les plus connus) ce qui est peut être la caractéristique centrale de la vie urbaine contemporaine, et la plus importante à long terme : l'étroite interaction des forces de la mondialisation avec la manière dont l'identité des sites urbains est négociée, formée et reformée.

Contrairement à ce qu'implique la sécession de la « tranche supérieure », on aurait tort de considérer que les aspects « mondial » et « local » des conditions de vie contemporaines résident dans deux espaces distincts et hermétiquement clos qui ne communiqueraient que de façon marginale et occasionnelle. Dans une étude récemment publiée, Michael Peter Smith critique la conception (formulée notamment par David Harvey et John Friedman [11]) qui oppose « une logique dynamique des flux économiques mondiaux » à « une image statique de la culture locale », aujourd'hui « valorisés » comme « lieu de vie » de « l'être-au-monde » [12]. Selon Smith, « loin de refléter une ontologie statique de l' « être » ou de la « communauté », les localités sont des constructions dynamiques « en train de se faire ».

De fait, c'est seulement dans le monde éthéré de la théorie que peut être facilement tracée la ligne séparant l'espace abstrait, « quelque part dans le nulle part », des opératuers mondiaux et l'espace charnel, tangible, suprêmement « ici et maintenant », des locaux. Les réalités de la vie urbaine ne tolèrent pas ce genre de divisions trop nettes. Dessiner des frontières dans l'espace vécu est un sujet de contentieux, un enjeu dans la guerre menée sur divers fronts ; tout tracé d'une ligne est provisoire, menacé d'être redessiné ou effacé, et offre donc une issue naturelle à la large gamme des angoisses nées d'une vie sans sécurité. Le seul effet durable des efforts continus mais vains visant à renforcer et à stabiliser les frontières instables est le recyclage de craintes diffuses sous forme de préjugés ciblés, d'antagonismes entre groupes, de confrontations occasionnelles et d'hostilités constamment en effervescence. Par ailleurs, sur notre planète en cours de mondialisation rapide, personne ne peut affirmer être un « opérateur mondial » pur et simple. Le mieux auquel puissent prétendre les membres de l'élite influente et voyageuse, c'est une mobilité planétaire élargie.

Quand la menace devient trop présente, quand l'espace entourant son lieu de résidence devient trop risqué et trop difficile à contrôler, l'élite peut déménager, option dont ne disposent pas ses voisins (physiquement) proches. La possibilité de fuir les inconforts locaux confère à l'élite une certaine indépendance dont les autres citadins ne peuvent que rêver, une indifférence hautaine qu'ils n'ont pas les moyens de manifester. Contrairement à ceux qui ne sont pas libres de briser leurs liens locaux, l'élite n'a guère de raisons solides de vouloir « mettre en ordre les affaires de la ville ».


Tout cela ne signifie pourtant pas que, dans sa quête « de sens et d'identité », aussi intense que celle de tout un chacun, l'élite connectée mondialement peut négliger le lieu où elle vit et travaille (même si c'est provisoirement et « jusqu'à nouvel ordre »). Comme tous les autres individus, les membres de l'élite ne peuvent s'empêcher d'appartenir au paysage urbain et leurs activités s'inscrivent, bon gré mal gré, dans la localité. En tant qu'opérateurs mondiaux, ils parcourent le cyberespace, mais, en tant qu'agents humains, ils sont confinés chaque jour dans l'espace physique où ils opèrent, dans l'environnement fixé et continuellement redéfini à l'intérieur du cadre de la lutte des hommes pour le sens, l'identité et la reconnaissance. C'est autour des lieux que l'expérience humaine tend à se former, que l'on tente de gérer la cohabitation, que l'on conçoit, absorbe et négocie la signification de la vie. Et c'est dans les lieux que se déroulent la gestation et l'incubation des besoins et désirs humains, c'est là qu'ils se développent dans l'espoir d'être satisfaits, qu'ils courent le risque de la frustration et, de fait, c'est là qu'ils sont le plus souvent étouffés.

Pour cette raison, les villes contemporaines sont la scène ou le champ de bataille où se rencontrent et s'affrontent les puissance planétaires et les identités obstinément locales ; c'est là qu'elles cherchent un accord satisfaisant, ou du moins supportable, un mode de cohabitation dont on espère qu'il sera une paix durable, mais qui s'avère en général n'être qu'un armistice, une courte trêve permettant de réparer les défenses brisées et de redéployer les unités combattantes. C'est une confrontation, et non un facteur isolé, qui met en branle et guide la dynamique des villes de la « modernité liquide ». Entendons-nous bien : il peut s'agir de n'importe quelle ville, à des degrés divers. Au cours d'un récent séjour à Copenhague, Michael Peter Smith raconte qu'il a croisé en moins d'une heure « de petits groupes d'immigrés venus de Turquie, d'Afrique et du Moyen-Orient », vu « plusieurs femmes arabes voilées ou non », lu « des panneaux dans différentes langues non européennes » et eu « une intéressante conversation avec un barman irlandais, dans un pub irlandais, en face des jardins de Tivoli » [13]. Cet exemple devait lui servir pour la conférence sur les connexions transnationales qu'il prononça une semaine plus tard à Copenhague, « lorqu'un membre de l'auditoire affirma que le transnationalisme était un phénomène qui s'appliquait à des « villes planétaires » comme New York ou Londres, mais qui ne valait guère pour des lieux insulaires comme Copenhague ». Les forces qui influent réellement sur nos conditions de vie circulent aujourd'hui dans un espace mondial, alors que nos institutions sont encore attachés au sol et restent donc locales.

Parce qu'ils garderont encore longtemps ce caractère local, les organismes politiques intervenant dans l'espace urbain souffrent généralement d'une carence de pouvoir et manquent surtout de ce pouvoir qui leur permettrait d'agir efficacement et de manière souveraine. À ce relatif manque de pouvoir au niveau politique local correspond la pénurie de politique dans le cyberespace extraterritorial, terrain de jeu du vrai pouvoir.

L'un des plus stupéfiants paradoxes de notre temps, c'est que, sur notre planète en cours de mondialisation rapide, la politique a tendance à rester passionnément locale. Ayant été chassée du cyberespace, ou plutôt n'ayant jamais été admises dans cet espace auquel on continue de lui barrer l'accès, elle se rabat sur les affaires « à sa portée » : les questions locales et les relations de voisinage. La plupart du temps, pour la majorité d'entre nous, les questions locales semblent être les seules à propos desquelles nous pouvons « faire quelque chose » : influencer, réparer, améliorer, rediriger. C'est à l'échelle locale que notre action ou notre inaction peut « faire la différence », puisque, en ce qui concerne les affaires d'Etat et autres questions « supralocales », il n'y a « pas d'autres solution » (comme nous le répètent nos hommes politiques et tous « ceux qui sont au courant »). Etant donné l'inadéquation pitoyable des moyens à notre disposition, nous en venons à soupçonner que les « affaires mondiales » suivront leur cours quoi que nous fassions, quoi que nous envisagions raisonnablement de faire.

Mais, même si leurs causes obscures sont indubitablement mondiales et lointaines, certaines questions ne pénètrent l'arène des problèmes politiques que par leurs répercussions locales. La pollution planétaire de l'air ou des réserves d'eau (tout comme la production mondiale d'individus « superflus » et d'exilés) devient une question politique lorsqu'un dépotoir pour déchets toxiques ou un camp pour réfugiés et demandeurs d'asile est créé tout près de chez nous, de notre foyer, proximité effrayante mais également encourageante dans la mesure où elle nous met le problème « à portée de main ». La commercialisation progressive des questions de santé, effet évident de la concurrence sans merci entre les géants supranationaux de l'industrie pharmaceutique, prend un tour politique lorsqu'un hôpital de quartier réduit ses services, lorsqu'une maison de repos ou un asile psychiatrique doit fermer. Ce sont les habitants d'une ville, New York (ou même simplement Manhattan), qui ont dû affronter les ravages causés par le terrorisme de conception planétaire ; ce sont les maires et les conseils municipaux d'autres villes qui doivent maintenant endosser la responsabilité de protéger la sécurité individuelle, désormais vulnérable, soumise à des forces inaccessibles qui frappent depuis la sécurité de leurs abris lointains. Alors que la dévastation mondiale des moyens de subsistance et le déracinement de population établies de longue date rejoignent le domaine de l'action politique en nous imposant d'intégrer les « migrants économiques », ces individus colorés qui se pressent dans des rues d'aspect jadis uniforme..

Bref, les villes sont devenues les dépotoirs de problèmes conçus à l'échelle planétaire. Les citadins et leurs représentants élus se retrouvent confrontés à une tâche qu'ils seraient bien en peine d'accomplir : trouver des solutions locales aux difficultés mondiales.

C'est là, je le répète, la source du paradoxe : la politique est de plus en plus locales dans un monde de plus en plus modelé par des processus planétaires. Comme l'a noté Manuel Castells, la caractéristique toujours plus nette de notre époque est une intense, voire compulsive ou obsessive, « production de sens et d'identité : mon quartier, ma communauté, ma ville, mon école, ma rivière, ma plage, ma chapelle, ma paix, mon environnement. […] Soudain livrés sans défense à un typhon planétaire, les gens se sont agrippés à eux-mêmes » [14]. j'ajouterais personnellement que plus ils restent « agrippés à eux-mêmes », plus ils sont « livrés sans défense à un typhon planétaire » et deviennent incapables de décider et d'affirmer ces identités locales qui leur appartiennent, à la grande joie des opérateurs mondiaux, qui n'ont aucune raison de craindre des êtres sans défense.

Comme le sous-entend d'ailleurs Castells, la création de « l'espace des flux » a pour corollaire une nouvelle hiérarchie (planétaire) de domination par la menace du désengagement. L' « espace des flux » peut « échapper au contrôle de n'importe quel lieu », alors que – et parce que ! - « l'espace des lieux est fragmenté, localisé, donc de plus en plus impuissant face à la versatilité de l'espace des flux, la seule résistance possible possible pour les localités consistant à refuser le droit de se poser aux flux écrasants, qui iront alors se poser dans un lieu voisin, entraînant l'évitement et la marginalisation des communautés rebelles ». [15]

Par conséquent, la politique locale, surtout urbaine, est devenue désespérément surchargée, bien au-delà de ses capacités. On compte désormais sur elle pour atténuer les effets d'une mondialisation incontrôlable avec des ressources que cette même mondialisation a rendues dérisoires. D'où l'incertitude perpétuelle dans laquelle doivent agir tous les agents politiques, incertitude que les hommes politiques admettent parfois, mais qu'ils tentent de dissimuler par des discours bravaches, d'autant plus vociférants que leurs auteurs se retrouvent démunis et impuissants.

Quoi qu'il soit arrivé aux villes au cours de leur histoire, si spectaculaires qu'aient pu être au cours des siècles les changements qu'ont traversés leur structure, leur aspect et leur mode de vie, un élément demeure constant : les villes sont des espaces où des inconnus séjournent et se déplacent à proximité les uns des autres.

L'omniprésence perpétuelle des inconnus est une composante permanente de la vie en ville, et leur visibilité ajoute une bonne dose d'incertitude à la vie de tous les citadins. Cette présence impossible à éviter longtemps est une source intarissable d'angoisse ; c'est l'origine d'une agressivité généralement assoupie et qui éclate de temps à autre.

La peur de l'inconnu, subliminale mais ambiante, cherche désespérément des exutoires crédibles. Souvent, les angoisses accumulées se déchargent contre une certaine catégorie d' « intrus », choisis comme incarnation de « l'inconnu » : opacité du cadre de vie, flou des risques et méconnaissance des menaces. Chasser une catégorie d'intrus de leurs foyers et de leurs magasins permet d'exorciser momentanément le fantôme terrifiant de l'incertitude : le monstre horrible de l'insécurité est brûlé en effigie. La fonction latente des barrières installées à la frontière, ostensiblement dressées contre les « faux demandeurs d'asile » et contre les « migrants purement économiques », est de consolider l'existence vacillante, erratique et imprévisible de ceux qui vivent à l'intérieur. Mais la modernité liquide est vouée à rester capricieuse quel que soit le traitement accordé aux « intrus indésirables » ; le soulagement est donc de courte durée et les espoirs investis dans les « mesures strictes et fermes » sont étouffés dès leur naissance.

L'inconnu est par définition, un agent mû par des intentions que l'on peut au mieux deviner, sans jamais être sûr de les avoir pleinement comprises. C'est la variable inconnue de toutes les équations, chaque fois que les citadins réfléchissent à ce qu'ils doivent faire et comment agir. Même si les inconnus ne deviennent pas l'objet d'une agressivité déclarée, même s'ils ne sont pas ouvertement et activement détestés, leur présence dans le champ d'action reste troublante, rendant difficile de prévoir l'effet des actions et leurs chances de réussite.

Partager l'espace avec des inconnus, côtoyer des inconnus indésirables, c'est là ce que les citadins trouvent difficile à éviter, voire impossible. Cette proximité est leur destin, un modus vivendi qu'il faut réexaminer chaque jour, mettre à l'épreuve dans l'espoir de lui donner une configuration qui rendra la cohabitation tolérable et la présence des inconnus vivable. C'est une donnée non négociable, mais la manière dont les citadins affrontent ses exigences est une question de choix. Ces choix sont faits au quotidien, par action ou par omission, à dessein ou par défaut, par décision consciente ou en respectant aveuglément et mécaniquement la coutume, par discussion et délibération collectives ou en suivant individuellement les méthodes approuvées (parce qu'elles sont en vogue et n'ont pas encore été discréditées).

Les évolutions décrites par Steven Flusty et citées ci-dessus sont les manifestations sophistiquées d'une mixophobie urbaine omniprésente.
La « mixophobie » est une réaction prévisible et répandue à la diversité déconcertante et éprouvante des types humains et des modes de vie qui se côtoient dans les rues des villes contemporaines, non seulement dans les « quartiers sordides » officiellement reconnus comme tels (et donc évités), mais aussi dans les zones ordinaires (autrement dit non protégées par des « espaces interdictionnels »). Quand s'installeront la polyvocalité et la bigarrure culturelle de l'environnement urbain à l'heure de la mondialisation, qui iront en s'intensifiant plutôt qu'en diminuant, les tensions suscitées par la nouveauté déplaisante, déconcertante ou exaspérante de ce cadre inspireront sans doute des élans ségrégationnistes.

L'expression brutale de ces élans peut, de manière temporelle mais répétée, soulager les tensions croissantes. Chaque défoulement successif renouvelle l'espoir frustré par le précédent : même si les différentes troublantes s'avèrent inattaquables et intraitables, peut-être, du moins, pourra-t-on extraire le venin de leur dard en assignant à chaque forme de vie son espace physique séparé, inclusif et exclusif, clairement libellé et bien gardé... Entre-temps, à défaut de cette solution radicales, peut-être pouvons-nous au moins nous assurer, ainsi qu'à nos proches et aux « gens comme nous », un territoire exempt de ce pêle-mêle chaotique qui affecte irrémédiablement les autres quartiers de ville. La mixophobie se manifeste au milieu d'une mer d'indifférence.

Les racines de la mixophobie sont banales, simples à localiser, faciles à comprendre, mais pas pour autant autant faciles à pardonner. Comme le suggère Richard Sennett, « le sentiment de 'nous', qui exprime un désir d'être semblable, est un moyen pour les hommes » et les femmes « de contourner la nécessité de s'étudier plus profondément les uns les autres »[16]. C'est une promesse de confort spirituel, la perspective de rendre la proximité plus supportable sans devoir accomplir l'effort de comprendre, de négocier, de trouver des compromis, effort qu'exige la vie dans la différence. « Inhérent à la formation d'une image cohérente de la communauté est le désir d'éviter la participation réelle. Quand on sent des liens communs sans expérience commune, c'est d'abord par crainte de la participation, de ses dangers et de ses défis, de sa souffrance. »

L'élan vers une « communauté de semblables » est le signe d'une fuite de l'altérité externe, mais aussi de tout engagement envers l'interaction interne, vive mais tumultueuse, revigorante mais gênante. L'attrait d'une « communauté d'identiques » est celui d'une police d'assurance contre les risques de la vie quotidienne dans un monde polyvocal. L'immersion dans l' « identique » ne réduit ni élimine ces risques. À l'instar de tous les palliatifs, elle promet au mieux de nous protéger de certains de leurs effets les plus immédiats et les plus redoutés.

Choisir la fuite en avant comme remède à la mixophobie a une conséquence insidieuse et délétère : une fois adopté, ce prétendu régime thérapeutique devient d'autant plus solide qu'il est inefficace. Sennett explique pourquoi il en est – nécessairement – ainsi : « Depuis vingt ans, les villes américaines se développent de telle manière que les zones ethniques deviennent relativement homogène ; ce n'est pas un hasard si la peur de l'intrus s'est également développée au point que ces communautés ethniques sont coupées les une des autres [17]. Plus les individus restent dans un environnement uniforme, en compagnie d'autres « comme eux », qu'ils peuvent côtoyer sans courir le risque de malentendus et sans devoir assurer la traduction entre des univers de signification distincts, plus ils risquant de « désapprendre » l'art de négocier les significations partagées et un agréable modus vivendi. Puisqu'ils ont oublié, ou n'ont pas pris la peine d'acquérir, les compétences nécessaires pour mener une vie satisfaisante au milieu de la différence, rien d'étonnant à ce que les adeptes de la thérapie par la fuite considèrent avec une horreur croissante la perspective d'un face-à-face avec des inconnus. Les inconnus apparaissent toujours plus effrayants à mesure qu'ils deviennent « autres », méconnus et incompréhensibles, lorsque s'amenuisent (ou ne naissent pas) le dialogue et l'interaction qui auraient fini par assimiler leur « altérité ». Le désir d'un environnement homogène et territorialement isolé peut être provoqué par la mixophobie, mais la pratique de la séparation territoriale est la ceinture de sécurité et la source d'alimentation de cette mixophobie. Elle devient peu à peu son principal renfort.

La mixophobie n'est pourtant pas le seul combattant présent sur le champ de bataille urbain. La vie en ville est une expérience notoirement ambigüe. Elle fascine et repousse. Pour rendre la vie du citadin plus pénible encore, ce sont les mêmes aspects de la vie urbaine qui, de façon intermittente ou simultanée, attirent et repoussent... La diversité déconcertante de l'environnement urbain est une source de peur (surtout pour ceux d'entre nous qui sont déjà « perdus loin des sentiers battus », plongés dans un état d'incertitude aiguë par une mondialisation déstabilisante). C'est ce même scintillement kaléidoscopique du paysage urbain, malgré toutes les nouveautés et les surprises qu'il renferme, qui constitue son pouvoir de séduction et son charme, auxquels il est difficile de résister.

L'affrontement avec le spectacle incessant et constamment éblouissant de la ville n'est donc pas vécu de manière univoque comme un fléau et une malédiction ; l'éviter n'est pas ressenti comme une pure bénédiction. La ville suscite la mixophilie autant qu'elle sème et alimente la mixophobie. La vie urbaine est intrinsèquement et irréparablement ambivalente.

Plus une ville est grande et hétérogène, plus elle offre d'attraits. La condensation massive d'inconnus est à la fois un répulsif et un aimant très puissant, qui attire toujours plus d'individus las de la monotonie de la vie dans les campagnes ou les petites bourgades, de son caractère répétitif, et désespérés par le manque d'occasion et de perspectives. La diversité est une promesse de possibilités nombreuses et toutes différentes, adaptées à tous les talents à et à tous les goûts. Donc, plus la ville est grande, plus elle a de chances d'attirer un nombre croissant d'individus qui rejettent ou se voient refuser les possibilités d'aventure dans des lieux plus petits, moins tolérants aux idiosyncrasies, plus pingres dans les libertés qu'ils offrent ou tolèrent. Il semble que la mixophilie, tout comme la mixophobie, soit une tendance qui s'autopropulse, s'autopropage et s'auto-entretient. Ni l'une ni l'autre ne risque de s'épuiser ou de perdre de sa vigueur durant le renouvellement de la ville ou la remise à neuf de l'espace urbain.

La mixophobie et la mixophilie coexistent dans chaque ville, mais elles coexistent également en chacun des habitants de la ville. C'est évidemment une coexistence malaisée, pleine de bruit et de fureur, mais aussi riche de sens pour ceux qui bénéficient de l'ambivalence propre à la modernité liquide.

Puisque les inconnus sont destinés à vivre encore longtemps ensemble, quel que soit le cours à venir de l'histoire urbaine, l'art de vivre paisiblement et heureusement avec la différence et de profiter de la gamme de stimuli et de possibilités offerte par la ville prend une importance primordiale, parmi les compétences qu'un citadin a besoin – et ferait mieux – de maîtriser.

Étant donné la mobilité humaine croissante et les changements accélérés dans la distribution des rôles, l'intrigue et les décors de la scène urbain, l'éradication totale de la mixophobie paraît peu vraisemblable. Peut-être est-il néanmoins possible d'influer sur les proportions dans lesquelles mixophilie et mixophobie se mêlent et de réduire l'inpact troublant de la mixophobie ainsi que l'angoisse qu'elle engendre. De fait les architectes et les responsables du planning urbain pourraient apparemment beaucoup contribuer à l'essor de la mixophilie, au détriment des occasions de réaction mixophobique aux défis de la vie en ville. Et apparemment, ils peuvent œuvrer – et œuvrent abondamment – en sens inverse.

Ainsi que nous l'avons vu plus haut, même si elle séduit les promoteurs comme moyen rapide de réaliser des bénéfices, même si elle séduit leurs clients comme remède rapide aux inquiétudes liées à la mixophobie, la ségrégation des zones résidentielles et des espaces publics est en fait la première cause de mixophobie. Les solutions proposées créent ou même aggravent les problèmes qu'elles prétendent résoudre : les constructeur de communautés fermées et de résidences étroitement surveillées et les architectes des « espaces interdictionnels » créent, reproduisent et intensifient la demande qu'ils affirment combler et le besoin qu'ils promettent de satisfaire.

La paranoïa mixophobique puise en elle-même sa propre nourriture et fonctionne comme une prophétie qui s'auto-vérifie. Si la ségrégation est proposée et choisie comme remède radicale aux dangers qu'incarnent les inconnus, la cohabitation avec des inconnus devient chaque jour plus difficile. Homogénéiser les quartiers d'habitation puis limiter au strict minimum toute communication entre eux est une excellente recette pour intensifier la volonté d'exclure et de ségréguer. Une telle mesure peut momentanément aider à réduire les souffrances des individus atteints de mixophobie, mais le remède est lui-même pathogène et rend le mal plus profond et moins curable, si bien que la drogue doit être administrée à doses toujours plus fortes pour rendre la douleur supportable. L'homogénéisation sociale de l'espace, soulignée et renforcée par la ségrégation spatiale, fait baisser la tolérance face à la différence et multiplie donc les occasions de réactions mixophobiques, ce qui rend la vie urbaine encore plus « pleine de risques » et donc plus redoutable, au lieu de la rendre plus sûre, plus facile et plus agréable.

Pour favoriser des sentiments mixophiles, il vaudrait mieux adopter la stratégie architecturale et urbanistique opposée : la propagation des espaces publics ouverts, attirants et accueillants, où toutes les catégories de citadins auraient envie de se rendre régulièrement pour les partager délibérément. Comme l'a notamment signalé Hans-Georg Gadamer dans Vérité et méthode, la compréhension mutuelle repose sur une « fusion des horizons » : les horizons cognitifs, les horizons conçus et élargis à mesure que s'accumule l'expérience vécue. La « fusion » requise par la compréhension mutuelle ne peut résulter que de l'expérience partagée, et la partage de l'expérience est inconcevable sans partage de l'espace.

Les plus pénibles des craintes contemporaines naissent de l’incertitude existentielle. Leurs racines s'enfoncent bien au-delà des conditions de vie en ville, et il suffit pas d'agir à l'échelle de l'espace urbain et avec les ressources d'une municipalité pour couper ces racines. La mixophobie qui hante la cohabitation des citadins n'est pas la source de leur angoisse, mais le produit d'une interprétation perverse et trompeuse de ses sources ; la manifestation de tentatives désespérées et vaines pour atténuer la souffrance que cause l'angoisse, qui croient guérir la maladie en faisant disparaître l'éruption superficielle. C'est la mixophilie, aussi inscrite dans la vie urbaine que son inverse mixophobe, qui porte un germe d'espoir ; non seulement à l'espoir de rendre moins pénible la vie urbaine (qui implique la cohabitation et l'interaction avec une immense diversité d'inconnus), mais aussi l'espoir d'atténuer les tensions qui naissent de causes similaires à l'échelle planétaire.

Comme on l'a dit précédemment, les villes d'aujourd'hui sont les dépotoirs des difficultés mondiales ; on peut cependant aussi y voir des laboratoires où sont chaque jour inventées, expérimentées, mémorisées et assimilées des méthodes pour vivre avec la différence, méthodes que doivent encore apprendre les habitants d'une planète de plus en plus surpeuplée. L'oeuvre de la « fusion des horizons » d'après Gadamer, condition nécessaire de ce que Kant appelle allgemeine Vereinigung des Menschheit [union universelle de l'humanité], commence peut-être sur la scène urbaine. Sur cette scène, la vision apocalyptique du conflit inévitable, du « choc des civilisations » selon Huntington, peut se traduire en rencontres quotidiennes, bienveillantes et souvent très gratifiantes avec l'humanité qui se cache derrière le masque terrifiant des races, des nationalités, des divinités et des liturgies différentes et méconnues les unes des autres. Pour reprendre les termes de Mark Jürgensmeyer, c'est dans les rues partagées de la ville que l'on découvre le mieux que, même si « les expressions idéologiques laïques de la rébellion » sont désormais « remplacées par des formulations religieuses », « les griefs, le sentiment d'aliénation, de marginalisation et de frustration sociale sont souvent les mêmes » de part et d'autre de toutes les frontières qui séparent et opposent les différents groupes.


Zygmunt BAUMAN
Liquid Times. Living in the Age of Uncertainty | 2007

Éditions du Seuil :
Le présent liquide | Peurs sociales et obsession sécuritaire


ARTICLE Associé 


Domus Paranoïa



NOTES

* Zygmunt Bauman est l'un des sociologues actuels les plus influents. Né en 1925, ce Juif polonais d'origine modeste a échappé aux camps de concentration en fuyant en URSS, lors de l'offensive allemande de 1939. Il acquiert pendant la guerre le grade d'officier de l'armée rouge, statut qui lui vaut d'initier des études de sociologie à son retour en Pologne, au lendemain de la guerre. Devenu professeur à l'université de Varsovie, il y acquiert une réputation internationale. Celle-ci ne le met pas à l'abri : une purge antisémite le contraint à abandonner sa chaire et à quitter la Pologne, en 1968. Il se réfugie alors au Royaume-Uni, en 1972. Livre après livre, Z. Bauman n'a de cesse de recenser les dégâts de nos « sociétés individualisées ». A ses yeux, celles-ci vont de pair avec une extrême précarisation des liens, qu'ils soient intimes ou sociaux. L'approfondissement de la modernité est aussi son dévoiement, l'exaltation de l'autonomie ou de la responsabilité individuelle mettant chacun en demeure de résoudre des problèmes qui n'ont d'autres solutions que collectives.
** La modernité est en train de passer de la phase “solide” à une phase “liquide”, dans laquelle les formes sociales (les structures qui limitent les choix individuels, les institutions qui veillent au maintien des traditions, les modes de comportements acceptables ) ne peuvent plus – et ne sont plus censées – se maintenir durablement en l'état, parce qu'elles se décomposent en moins de temps qu'il ne leur en faut pour être forgées et se solidifier. N'ayant plus le loisir de s'implanter durablement, les formes existantes ou esquissées ne peuvent plus servir de cadre de référence aux actions humaines et aux stratégies à long terme en raison de leur faible espérance de vie : elles durent moins de temps qu'il n'en faut pour élaborer une stratégie commune et cohérente, et encore moins qu'il n'en faut pour mener à bien un “projet de vie” individuel.


[1] Nan Ellin, « Fear and City Building » Hedgebog Review, « Fear itself ».
[2] Bülent Diken, Cartsen Laustsen, « Zones of Indistinction : Security, Terror and Bare Life », Space and Culture, 2002.
[3] Gary Gumpert, Susan J. Drucker, « The Mediated Home in a Global Village », Communication Research, 1996.
[4] Stephen Graham, Simon Marvin, Splintering Urbanism, 2001.
[5] Ibid.
[6] Michael Schwarzer, « The Ghost Wards : the Flight of Capital from History », Thresholds, 1998.
[7] Manuel Castells, The Informational City : Information Technology, Economic Restructuring and the Urban Regional Process, 1989.
[8] Teresa Caldeira, « Fortified Enclaves : the New Urban Segregation », Public Culture, 1996.
[9] Nan Ellin, «Shelter from the Storm, or Form Follow Fear and vice versa », Architecture for Fear (dir.), 1997.
[10] Steven Flusty, « Building Paranoia ».
[11] Voir John Friedman, « Where we Stand : a Decade of World City Research », « World Cities in a World System ; David Harvey, « Frome Space to Place and Back again  : Reflections on the Condition of Postmodernity », 1993.
[12] Michael Peter Smith, Transnational Urbanism : Locating Globalization, 2001.
[13] Ibid.
[14] Manuel Castells, « Le pouvoir de l'identité »
[15]Id, « Grassrooting the Space of Flows », in James O. Wheeler, Cities of the Telecommunication Age : the Fracturing of Geographies, 2000.
[16] Richard Sennett, The Use of Disorder : Personal Identity and City Life, 1996.
[17] Ibid

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