VIETNAM | Guerre Écologique


LIFE | August 1972

Au Nord-Vietnam, les digues ont une importance vitale, car elles protègent des terribles crues des fleuves qui coulent au-dessus des plaines, sur une levée formée par les alluvions. Les bombardements de l'US Air Force auront ainsi pour objectif, leur destruction afin d'inonder des milliers d'hectares de terres agricoles, de rizières,  les villages et leurs habitants. La guerre du Vietnam, nouvelle forme de guerre que l'on a qualifié  d'«écologique», du fait des bombardements et plus encore, de la fabuleuse quantité de défoliants répandus méthodiquement, marque dans l'histoire une étape nouvelle : pour la première fois, des méthodes de destruction et de modification du milieu géographique, à la fois dans ses aspects «physiques» et «humains », ont été mises en oeuvre pour supprimer les conditions géographiques indispensables à la vie de plusieurs dizaines de millions d'hommes.





Yves Lacoste

Enquête sur le bombardement des digues
du fleuve Rouge (Vietnam, été 1972)
Méthode d'analyse et réflexions d'ensemble

Revue Hérodote | 1976


Reparler du bombardement des digues au Nord-Vietnam (surtout ceux de l'été 1972) alors que la guerre d'Indochine est maintenant terminée — enfin—, c'est prendre le risque de paraître parfaitement oiseux. Pourtant, il n'est pas inutile de revenir sur cette affaire, surtout si l'on pense qu'il est important, politiquement, non seulement de montrer les relations qui existent entre analyse géographique et stratégie militaire, et de poser le problème de la responsabilité des géographes,mais aussi de réfléchir aux liens qui existent entre certaines représentations géographiques et certains comportements idéologiques.

Pourquoi l'affaire des dignes provoqua-t-elle un si grand malaise dans l'opinion ? Il importe de se demander pourquoi, pendant toutes ces années durant lesquelles la presse, la télé nous ont évoqué, nous ont montré, toutes les façons de tuer, de brûler, de cribler, de déchiqueter, d'anéantir (et la vision que donnaient les médias des méthodes les plus sophistiquées et les plus massives impressionnait somme toute beaucoup moins le spectateur que la vue d'un égorgement ou d'autre façon très traditionnelle de tuer), pourquoi le bombardement des digues a été, sans doute, une des méthodes de guerre qui ont le plus troublé l'opinion publique aux États-Unis et dans de nombreux pays. 


Ces réactions, quasi instinctives au niveau individuel, largement reprises par la presse, ont fait que le problème des digues a été une des affaires les plus embarrassantes pour le Pentagone et pour les dirigeants des États-Unis. Pourtant, pendant tout le temps qu'a duré la guerre du Vietnam, le Pentagone n'a jamais cherché à dissimuler, bien au contraire, le caractère particulièrement meurtrier des armes et méthodes de guerre dont il ordonnait quotidiennement l'usage : qu'il s'agisse de l'utilisation systématique du napalm, des différents types d'armes «antipersonnel» ou de gigantesques bombardements«en tapis ».

L'opinion, qui assistait ainsi au spectacle,donné par la télévision et le cinéma, du plus grand déluge de fer et de feu que l'histoire ait jamais connu, se comportait comme un public quelque peu blasé. Cette relative accoutumance a cessé chaque fois (en 1965-1966 et 1967) que la presse écrite a fait état d'informations relatives à des attaques aériennes sur le réseau des digues au Nord-Vietnam, et les protestations du gouvernement de Hanoï trouvaient alors un écho notable. Mais c'est en 1972, après la reprise massive des bombardements sur le Nord (interrompus depuis 1968), que l'affaire des digues a pris une ampleur qu'elle n'avait pas atteinte jusqu'alors : les protestations du gouvernement nord-vietnamien se multipliant, de hautes personnalités, le secrétaire général des Nations unies, Kurt Waldheim, et même le pape ont alors exprimé leur inquiétude. L'affaire a pris une telle importance que le président des États-Unis,en personne, a jugé utile de s'inscrire en faux (30 juin 1972) et de déplorer publiquement que de telles personnalités puissent être si facilement dupées par la «propagande communiste». Le témoignage de l'ambassadeur de Suède à Hanoï, Jean-Christophe Oberg (1er juillet 1972), provoqua de nouvelles dénégations du Département d'Etat que la presse américaine reproduisit en bonne place, tout en souhaitant qu'elles correspondent bien aux réalités. Les journaux ne faisaient que traduire l'attitude de l'opinion américaine (y compris celle des partisans de Nixon et de sa politique de guerre), qui repoussait avec inquiétude ou indignation l'idée que des bombardements puissent être opérés sur de tels objectifs : « Les bombardements, soit, d'accord, mais pas sur les digues...»

Si l'on tente un raisonnement cynique, on ne voit pas très bien pourquoi cette opinion qui acceptait que des hommes, des femmes, des enfants soient brûlés vifs au napalm ou criblés de centaines de billes (en plastique pour que le chirurgienne puisse les repérer aux rayons X), pourquoi cette opinion ressentait ce malaise à l'idée de la noyade qui menaçait ces populations.

Mourir noyé est somme toute une fin moins atroce que d'agoniser rongé par les brûlures du napalm ou celles du phosphore... Certes, avant même d'avoir une idée précise des données géographiques du problème (avant de comprendre que les digues ont une importance primordiale, puisque des fleuves aux crues terribles coulent au-dessus de la plaine sur une levée formée par les alluvions), l'opinion savait qu'il s'agissait du destin de centaines de milliers d'hommes et que, par son ampleur, cette hécatombe faisait problème. Dans la presse, les conséquences du bombardement des digues étaient souvent comparées aux effets qu'aurait l'explosion de plusieurs bombes atomiques sur le delta du fleuve Rouge. Mais était-ce bien l'ampleur quantitative des destructions qui était à la racine du malaise de l'opinion à propos des digues ? Les commentaires sur l'usage de la force nucléaire avaient, en fait, des connotations fort différentes de celles qui se rapportaient au bombardement des digues, l'évocation de ce problème entraînant de très fréquentes références à tout ce qui relève de la «nature ». Nixon à ce propos rappela (27 juillet 1972) que les bombardements sur Dresde (où il y eut plus de victimes qu'à Hiroshima), sur Hambourg et Berlin ordonnés par Eisenhower pendant la Seconde Guerre mondiale avaient fait des centaines de milliers de victimes, sans pour autant poser de cas de conscience pourtant, lui, Nixon, affirma qu'il ne faisait pas et qu'il ne ferait pas bombarder les digues («que nous pourrions d'ailleurs raser en une semaine») ? Pour quelle raison cette clémence, cette «modération » dont Nixon se targuait (30 juin 1972)? Parce qu'il savait bien que l'opinion américaine, qui avait déjà bronché sur cette affaire chaque fois qu'elle avait été évoquée de 1965 à 1967, n'aurait pas «facilement» accepté de tels bombardements.

Cette opinion avait-elle conscience qu'il s'agissait d'une nouvelle forme de guerre ? Elle avait pourtant accepté les défoliants, un des moyens devenus classiques d'une guerre que l'on a appelée «écologique», à partir du moment où les média ont mis l'écologie à la mode. On peut se demander si le malaise et les réactions qui se sont manifestés, surtout en 1972, à propos du bombardement des digues (ce qui n'était pour une grande partie de l'opinion américaine qu'une vilaine calomnie qu'il fallait rejeter), n'est pas à mettre en rapport avec des motivations idéologiques très profondes : comme si les combats les plus acharnés que se livraient les hommes devaient rester nettement distincts de la lutte que ceux-ci doivent mener contre les forces de la nature. Le malaise de l'opinion et l'embarras des dirigeants auraient été sans doute aussi grands s'il avait été question de déclencher contre une population des typhons, des tremblements de terre ou des éruptions volcaniques. Tout récemment encore, les manchettes de France-Soir (du 18 juin 1975) traduisaient (et exploitaient) ce malaise de l'opinion quant à la «guerre météorologique» dont discutent les représentants des grandes puissances. Depuis des millénaires, consciemment ou inconsciemment, les hommes voient la marque de Dieu ou du Destin dans les phénomènes naturels et plus encore dans les catastrophes naturelles, et aujourd'hui encore le déchaînement volontaire des «Forces de la Nature » apparaît confusément comme l'acte sacrilège de l'apprenti sorcier. Dans l'esprit des gens, les digues dont il était question sont évidemment indissociables des fleuves, de leurs crues, du climat, des montagnes d'où ils descendent, de la plaine qu'ils traversent, c'est-à-dire d'un ensemble d'idées qu'il faut bien appeler «géographiques».

Le malaise provoqué par l'affaire des digues est en quelque sorte un révélateur de la fonction idéologique des représentations géographiques. C'est évidemment dans les religions animistes que ces relations sont le plus explicites, mais, aujourd'hui encore, et même dans des discours de type marxiste, il ne faut pas beaucoup creuser pour trouver une certaine idée de Dieu sous des descriptions géographiques les plus prosaïques. Et les philosophes, y compris ceux qui affirment leur matérialisme de la façon la plus résolue et ceux qui se donnent pour tâche de débusquer les mystifications encore à l'oeuvre dans les soubassements archéologiques du savoir, se gardent bien de porter leur regard sur la géographie. Évoquer les raisons idéologiques profondes du malaise de l'opinion quant au problème du bombardement des digues n'a pas seulement un intérêt épistémologique : cela permet de mieux comprendre non seulement l'ampleur du scandale, mais aussi la stratégie et la tactique qu'a dû choisir l'état-major américain. Le Pentagone s'est efforcé à plusieurs reprises d'obtenir un certain résultat : l'anéantissement dans la plaine du fleuve Rouge de plusieurs centaines de milliers de personnes (peut-être même près de deux millions de personnes, selon certaines évaluations), tout en prenant le maximum de précautions afin de pouvoir nier le caractère délibéré de cette tentative et de rendre impossible la démonstration qu'un génocide était effectivement tenté.

En août 1972, c'est en mettant en oeuvre un ensemble de raisonnements et d'analyses qui sont spécifiquement géographiques que j'ai pu démontrer, sans être contredit, la stratégie et la tactique que l'état-major américain mettait en oeuvre contre les digues. Si c'est une démarche géographique qui a permis de démasquer le Pentagone, c'est bien parce que sa stratégie et sa tactique reposaient essentiellement sur une analyse géographique. Il s'est agi pour moi de reconstituer, à partir de renseignements éminemment géographiques, le raisonnement élaboré pour le Pentagone par d'autres géographes (« civils» ou en uniforme, peu importe). Plutôt que de présenter, comme ce fut le cas en août 1972, les conclusions des observations que j'avais pu effectuer sur le terrain (à la demande — officieuse— du gouvernement de la R.D.V.N., dans le cadre de la Commission internationale d'enquête sur les crimes de guerre, qui a publié mon rapport en octobre 1972), je pense qu'il n'est pas inutile de relater les différentes phases de cette enquête, l'élaboration de sa problématique et les difficultés qu'il a fallu surmonter. En effet, au-delà de l'affaire du bombardement des digues, qui est essentiellement militaire et qui appartient désormais au passé, il importe de montrer de façon beaucoup plus générale comment il est possible de discerner par une démarche géographique la stratégie (non seulement militaire, mais aussi économique, urbanistique...) qu'un adversaire est en train de mettre en oeuvre, après l'avoir élaborée plus ou moins secrètement.


Les débuts de l'affaire des digues

Pour comprendre les différentes étapes de l'enquête sur le bombardement des digues, il faut retracer l'évolution de cette affaire, à partir de 1965. C'est en effet à partir du printemps 1965 que le gouvernement de la République démocratique du Vietnam a commencé à faire état de nombreuses attaques aériennes sur le réseau des digues et les ouvrages hydrauliques (barrages, écluses, canaux). Pour l'année 1965, le gouvernement de Hanoï en recensa plus de cinq cents, près d'un millier pour l'année 1966, et il dénonça vigoureusement ces agressions dont les conséquences pouvaient être catastrophiques. Un rapport fut établi par le ministère de l'Hydraulique pour la Commission d'investigation des crimes de guerre de la R.D.V.N. Les autorités américaines nièrent. Dans les dépositions qui furent faites par plusieurs témoins de retour du Nord-Vietnam au Tribunal Russell, à Stockholm, en novembre 1966, il fut fait état des bombardements de digues et d'ouvrages hydrauliques, particulièrement dans le rapport du docteur Behar et surtout dans celui du professeur japonais Tsetsure Tsurushima (1), qui reprend les documents établis par le gouvernement de la R.D.V.N.

En 1967, le professeur Jean Dresch, directeur de l'Institut de géographie de Paris, reçut de M. Maï Van Bo, alors délégué général de la R.D.V.N. en France, une documentation sur ces bombardements qu'il me communiqua (faute de pouvoir alors s'en occuper lui-même) en me disant : «Voyez ce que vous pouvez en faire ! » Non point que je fusse spécialiste des pays d'Asie du Sud-Est, ni que mon rôle fût notable dans la campagne contre la guerre du Vietnam. Mais j'avais fait mes premiers pas de géographe en étudiant la géomorphologie de la plaine du Rharb au Maroc, dont le relief ressemble à celui des plaines du Nord-Vietnam : dans les deux cas, les fleuves coulent sur des levées alluviales au-dessus du niveau de la plaine. La ressemblance s'arrêtant là, car il n'y a guère de digues dans la plaine du Rharb, qui est en outre très faiblement peuplée. En tant que géographes, il nous apparaissait d'évidence que l'importance primordiale des digues pour le peuple vietnamien tenait au fait que les fleuves, et tout particulièrement les multiples bras du fleuve Rouge dans le delta, coulaient en gros cinq à dix mètres au-dessus d'une plaine extrêmement peuplée.

Cependant, les différents rapports (français ou vietnamiens) publiés jusqu'alors sur le problème du bombardement des digues ne faisaient pas mention de ces levées alluviales, bien qu'elles soient une donnée géographique et donc stratégique essentielle. Bien plus, dans ces rapports, le problème des digues, qui dans les deltas enserrent et longent les différents bras du fleuve pour éviter le déversement des crues dans la plaine en contrebas, était confondu avec le problème des canaux et avec celui des digues et barrages construits non pas dans la plaine, mais dans la région des collines ou des montagnes, pour stocker de l'eau destinée à l'irrigation pendant la saison sèche. Cet amalgame de divers types d'objectifs bombardés, ayant certes en commun des rapports avec l'hydraulique, mais situés dans des conditions géographiques très différentes, aboutissait involontairement à masquer encore un peu plus la stratégie de l'U.S. Air Force.


La documentation que m'avait remise Jean Dresch était abondante, mais elle présentait de nombreux inconvénients : elle fournissait certes de nombreux renseignements quant aux dates (et même aux heures) des raids effectués sur de multiples objectifs,mais il s'agissait d'exemples jugés particulièrement spectaculaires (bombardements de digues, suivis de plusieurs raids sur les contingents de travailleurs rassemblés pour réparer les dégâts en toute hâte). Il était surtout impossible de localiser avec précision sur une carte les points qui avaient été bombardés. En tant que géographe, je ne pouvais pas tirer grand-chose de cette documentation assez fragmentaire et qui était surtout beaucoup plus soucieuse de fournir des précisions quant à la localisation des faits dans le temps que de donner des indications quant à leur lieu.

La précision des informations relatives à la chronologie des bombardements m'avait cependant permis de faire deux constatations : la première (dont je ne fis d'ailleurs pas état dans mon rapport qui fut publié par le Tribunal Russell dans ses annexes) était qu'une grande partie des bombardements sur les digues était opérée au printemps et au début de l'été, c'est-à-dire avant la saison des hautes eaux, comme si l'état-major américain évitait des actions directes au moment des crues, pour mieux masquer sa responsabilité. Si les digues ébranlées par les bombes se rompaient lors d'une forte crue, il valait mieux pour le Pentagone que cette rupture paraisse sans rapport direct de cause à effet avec un bombardement ; il fallait que celui-ci ait été opéré assez longtemps auparavant, mais point trop, pour que les travaux de réparation n'aient pas eu le temps d'être réalisés. La stratégie contre les digues ne se voulait pas directe.

La deuxième constatation permettait une conclusion inverse : plusieurs attaques sur des digues côtières furent opérées juste avant l'arrivée d'un typhon, ainsi par exemple à quatorze reprises, dans la région d'Haïphong, du 27 au 31 juillet 1966, au moment où les vents du typhon Ora poussaient vers l'intérieur des terres les eaux de la mer qui purent envahir les rizières et y anéantir les cultures. Ce cas de synchronisation entre l'arrivée du typhon et le bombardement (il y a d'autres exemples comparables) permettait de prouver que certaines attaques sur des digues relevaient bien de stratégies directes très délibérées, mais ce cas n'était pas suffisant pour démontrer l'ensemble de l'entreprise de destruction.

La grande offensive sur les digues de l'été 1972

De 1968 à 1971, l'affaire des digues ne fut plus aussi urgente, en raison de la suspension des bombardements américains sur la majeure partie du Nord-Vietnam (à l'exception de la 4e zone). Mais, dès le mois d'avril 1972, avec la reprise des bombardements, elle revint au premier plan de l'actualité, avec une gravité qu'elle n'avait pas connue jusqu'alors. Aux mois d'avril, mai et juin, les attaques sur les digues furent plus nombreuses et surtout plus graves que pour les périodes correspondantes des années 1965-1967. Au mois de juin, je publiais dans Le Monde un article où j'expliquais d'une part que, dans la plaine du Nord-Vietnam,les fleuves coulent sur des levées alluviales au-dessus du niveau de la plaine, d'autre part que ces digues, protection vitale pour des millions de gens, pouvaient se rompre lors de la crue sans avoir été éventrées, en raison des fissures provoquées par l'explosion des bombes lancées à une certaine distance. Je concluais : «Il faut dès à présent proclamer que, si les digues se rompent cet été, la responsabilité de ce génocide doit peser sur le président Nixon, de la même façon que s'il avait ordonné un bombardement atomique. » Comme devait me le dire un peu plus tard à Hanoï le Premier ministre Pham Van Dong, cet article devait jouer un grand rôle dans la campagne contre le bombardement des digues; il fut abondamment repris dans la presse américaine, bien qu'il n'ait contenu aucune révélation sensationnelle ; cet article soulignait seulement cette donnée géographique élémentaire : l'existence de ces levées alluviales, qui pourtant n'avait jamais été exposée clairement jusqu'alors bien que ce soit la donnée stratégique essentielle.

Au milieu du mois de juillet, je reçus, à ma grande surprise, un télégramme me demandant, à la suggestion du gouvernement de Hanoï, de faire partie d'une « Commission d'enquête sur les crimes de guerre », organisme animé principalement par des Suédois et présidé par le grand économiste Gunnar Myrdal. Quelques jours plus tard, grâce à l'extrême diligence des autorités soviétiques, je partais pour Hanoï en compagnie d'une délégation de sept membres (l'Américain Ramsay Clark, ancien ministre de Johnson, et l'Irlandais Sean MacBride, président d'Amnesty International, en étaient les personnalités les plus éminentes), chacun ayant, dans une certaine mesure, ses préoccupations particulières. Pour ce qui était des digues, ma préoccupation prioritaire (que je partageais avec l'ingénieur français Daniel Mandelbaum), le danger était devenu extrêmement pressant, car les attaques américaines, loin de se ralentir, comme en 1965, 1966 et 1967, à l'approche de la saison des pluies et des grandes crues, s'étaient brusquement intensifiées, et le pire pouvait arriver dans un délai extrêmement bref.

Hypothèse de recherche à partir de l'établissement d'une carte

Il s'agissait donc d'établir les preuves que le bombardement des digues relevait d'un plan délibéré visant à provoquer une catastrophe. Pour moi, il était évident qu'aller constater qu'une digue avait été effectivement bombardée à tel endroit n'était pas une preuve suffisante aux yeux de l'opinion américaine, car Nixon et le Pentagone ne se privaient pas de dire (29 juillet 1972) que ces attaques visaient non pas la digue, mais un objectif militaire qui pouvait s'y être trouvé à un certain moment. L'hebdomadaire Time ne venait-il pas de publier une grande photographie aérienne, qui n'était d'ailleurs pas localisée, mais qui montrait un ensemble de convois circulant sur des routes bâties sur le haut de grandes digues ?... Cela paraissait accréditer la thèse défendue par les représentants du Pentagone.

Mon hypothèse de travail fut la suivante : l'aviation américaine n'a sans doute pas la possibilité d'attaquer partout toutes les digues (en effet, compte tenu du malaise de l'opinion, le Pentagone ne peut pas prendre la responsabilité d'une opération aussi massive, d'autre part, à ce moment-là, pendant l'énorme bataille de Quang Tri, alors que l'aviation américaine effectuait un nombre record de sorties, il ne lui était sans doute pas tellement facile de multiplier les attaques sur les digues, faute de pilotes et d'appareils disponibles) ; l'état-major U.S. doit donc choisir de bombarder le réseau des digues en un certain nombre d'endroits, ceux dont la destruction peut entraîner les conséquences les plus graves pour les populations au moment de la crue. Ces endroits, particulièrement stratégiques, devaient être choisis en fonction de certains critères ; or je savais,après la lecture attentive de l'ouvrage de Pierre Gourou Les Paysans du delta tonkinois (1937), que les digues forment un réseau bien structuré et hiérarchisé et que le delta du fleuve Rouge est un espace qui n'est pas uniforme mais au contraire bien différencié tant du point de vue des formes du relief que du peuplement. Je pouvais donc penser que, si les attaques sur les digues relevaient d'un plan délibéré et systématique, ce plan devait déterminer sur la carte le choix des objectifs à détruire, compte tenu de la structure du réseau des digues et de la configuration géographique du delta. Il s'agissait donc pour moi de reconstituer ce plan, pour pouvoir en démontrer l'existence. Cette reconstitution ne pouvait se faire qu'à partir de certains indices, essentiellement la localisation précise des points de bombardement sur les digues. Il s'agissait par conséquent d'en dresser la carte au plus vite.

Cette carte ne pouvait être dressée que par les services du ministère de l'Hydraulique, après accord des autorités de la R.D.V.N. Or l'établissement d'une telle carte dans un pays en pleine guerre pose de nombreux problèmes : il faut compter avec les préoccupations des militaires qui n'aiment pas divulguer certains documents, et pour cause. Il m'a donc fallu convaincre mes interlocuteurs qui, au départ, avaient tendance à affirmer que toutes les digues étaient attaquées et qui attendaient de cette commission d'enquête un témoignage supplémentaire portant encore sur quelques observations ponctuelles. La réussite de mes démarches tint principalement au fait que j'eus comme interlocuteur un militaire de grande expérience, personnalité aux qualités éminentes, le colonel Ha Van Lau, qui accepta mon hypothèse de travail et en favorisa la mise en oeuvre.

Mais la réalisation de cette carte des points de bombardement dans le delta du fleuve Rouge devait demander des jours de travail aux ingénieurs de l'hydraulique qui durent rassembler des informations précises ; ceux-ci étaient déjà sur la brèche jour et nuit depuis des semaines pour organiser les réparations après chaque bombardement d'ouvrages hydrauliques, dans des conditions d'ailleurs très périlleuses, puisque l'aviation américaine attaquait régulièrement à plusieurs reprises avec des armes antipersonnel les secteurs de digues qui avaient été bombardés pour tenter de ralentir les travaux de terrassement ; de plus, un grand nombre de bombes à retardement avaient été lancées et elles étaient profondément enfoncées dans la terre des digues où elles explosaient plusieurs heures, plusieurs jours ou plusieurs semaines plus tard ; avec les bombes à billes, elles firent de nombreuses victimes, surtout parmi les femmes qui effectuaient la plus grande partie du transport de terre, dans les doubles paniers suspendus au fléau des palanches.

Chaque jour, je réclamais «ma » carte, tout en me rendant compte du surcroît de travail qu'elle entraînait, mais c'était une pièce qui m'apparaissait de plus en plus essentielle. En attendant son achèvement, je pus effectuer sur le terrain un certain nombre d'observations, et rassembler des informations non moins indispensables. Avec quelques membres de la commission d'enquête, j'obtins la possibilité d'aller dans les secteurs où les digues étaient particulièrement bombardées : dans le district de Nam-Sach, dans le sud de la province de Thaï-Binh et dans la province de Nam-Ha.

Analyse à petite échelle (2) des points de bombardement dans l'ensemble du delta


Enfin, je pus disposer de la carte dressée par les ingénieurs de l'hydraulique et j'eus la satisfaction de constater qu'elle confirmait l'hypothèse que j'avais établie. En effet, sur cette carte, les points de bombardement sur les digues n'étaient pas disséminés de façon uniforme, mais ils se répartissaient de façon très significative dès lors qu'on tenait compte de la différenciation géographique au sein du delta du fleuve Rouge. Du 16 avril au 31 juillet 1972, les digues y avaient été attaquées en cinquante-huit endroits. (Chaque endroit pouvait correspondre à une section de digue de quelques centaines de mètres de longueur, et pouvait avoir reçu, en plusieurs attaques, plusieurs centaines de bombes.) A l'examen de la carte, une première constatation s'impose : la quasi-totalité de ces points (54 sur 58) se situent dans la partie orientale du delta, depuis le district de Nam-Sach,au nord, la province de Taï-Binh, au centre, jusqu'aux régions de Nam-Ha,Nam-Dinh et Ninh-Binh, au sud. Quatre points de bombardements sur des ouvrages hydrauliques se localisent hors de cet espace : deux points près de Hanoï et deux à l'écluse de Phuly sur la rivière Day.

Il s'agissait donc de comprendre pourquoi, selon le plan élaboré par l'état-major américain, les bombardements étaient concentrés dans une partie seulement du delta. La description classique qu'en fit Pierre Gourou, quarante-cinq ans auparavant, permit de comprendre (à noter que sa thèse fut traduite par les Japonais en 1942, puis par les Américains dans les années cinquante, ce qui montre l'intérêt porté par les états-majors à cette recherche universitaire). P. Gourou divise schématiquement le delta en deux parties assez différentes : à l'ouest, dans le haut delta, les fleuves, qui viennent de déboucher des vallées montagnardes, ont beaucoup d'alluvions et ils ont construit avant l'endiguement un grand nombre de bourrelets alluviaux, car ils changeaient souvent de cours, en raison de l'importance de l'alluvionnement. En revanche, dans la partie est du delta, dans le bas delta, les rivières transportent une moins grande quantité d'alluvions (puisque celles-ci ont été déposées en amont) et elles coulent sur des levées naturelles moins hautes. Ces rivières divergent vers la mer, comme les rayons d'une roue. De ce fait, de grandes étendues plates submersibles s'étendent entre les bourrelets alluviaux, comme le montre P. Gourou.



Carte des points de bombardements sur le réseau des digues dans le delta du fleuve Rouge entre le mois de mai et le 10 juillet 1972.



Ces différences de configuration entre le haut et le bas delta ont d'importantes conséquences sur la localisation topographique des villages : à l'ouest, dans le haut delta, la plupart des villages sont édifiés au-dessus des étendues submersibles sur le haut des bourrelets alluviaux qui sont, on vient de le voir, particulièrement nombreux et enchevêtrés. A l'est, dans le bas delta, la majorité des villages se trouvent au contraire situés en contrebas des fleuves, sur de vastes étendues submersibles, en cas de rupture des digues. C'est justement dans la partie orientale du delta, où se trouvent le plus grand nombre de villages submersibles, que se localisaient la très grande majorité des bombardements de digues. A cette première constatation qui tendait à prouver l'existence d'un plan systématique de destruction des digues, dans les régions où les conséquences seraient les plus graves, l'analyse attentive permettait d'en ajouter une autre qui renforçait la présomption. En effet, dans la partie est du delta, les digues n'étaient pas uniformément attaquées : en particulier les digues situées en amont d'Haïphong, à l'est de Nam-Sach, n'avaient pas été bombardées entre avril et juillet 1972. Pourtant, elles se trouvaient dans une région où de nombreux objectifs routiers, industriels et militaires étaient par ailleurs intensément bombardés.

L'examen des cartes et la thèse de Gourou permirent de comprendre cette exception : en effet, dans cette partie de la plaine, les fleuves ne coulent plus en levées (une grande partie des alluvions ont été déposées en amont) et ils commencent à s'encaisser légèrement au-dessous du niveau moyen de la plaine. La rupture des digues de cette région ne menaçant pas les villages puisqu'ils ne sont pas, dans ce secteur, en contrebas des fleuves,les bombardements n'y ont pas été opérés.

Les digues qui bordent ces fleuves en amont d'Haïphong ont pour fonctions principales de réduire l'étalement du ht majeur et surtout de contenir les marées de tempête lorsque les vents de typhon poussent les eaux marines dans l'intérieur des terres. Comme ces typhons se produisent habituellement en automne, le bombardement des digues dans ce secteur ne présentait guère d'intérêt en été.

Ainsi la carte des points de bombardement sur les digues dans le delta révélait dans une grande mesure le plan de l'état-major américain. Si, comme le prétendait le Pentagone, les digues étaient touchées involontairement, en raison de leur proximité d'objectifs militaires, la carte aurait été tout autre : c'est dans les régions d'Hanoï et d'Haïphong que les digues auraient surtout été touchées. Or ce n'était absolument pas le cas : la photo aérienne publiée par les hebdomadaires américains et représentant le passage au sommet d'une grande digue d'une route chargée de convois militaires est celle du seul point de bombardement de digue dans la région d'Hanoï. Cette photo correspond à l'exception et non pas à la généralité. Les digues ont été attaquées presque exclusivement dans la partie orientale du delta, précisément où se trouvent le plus grand nombre de villages en contrebas des levées alluviales, où le plus grand nombre d'hommes périraient en cas de rupture de la digue. Dans la partie occidentale du delta, le haut delta, les digues n'ont pas été bombardées (à une seule exception), car dans cette région les villages situés sur les nombreux bourrelets
alluviaux sont à l'abri de l'inondation.

Démasquée dans ses grandes lignes par l'analyse de la carte à petite échelle, la stratégie du Pentagone a été démontrée, au niveau de sa mise en oeuvre tactique, par l'analyse à plus grande échelle de certains secteurs et par les observations sur le terrain.


Enquête dans le district de Nam-Sach (3)

Il se trouve entièrement entouré de digues et forme en effet presque une île cernée par un réseau hydrographique particulièrement complexe. Au nord se dispose un ensemble de rivières, Thuong,Luc Nam, Cau et Duong, qui en quelques kilomètres se rassemblent pour former la rivièreTaï-Binh. Celle-ci,peu après, se divise en deux bras, Taï-Binh et Kinh-Thay, qui enserrent l'étendue du district. Les digues du district de Nam-Sach ont été touchées en six points différents:
Au sud, les digues ont été touchées le 10 mai et le 24 mai 1972, près des villagesde Aïqoc et Nam-Dong; ces deux endroits sont situés près de la grande route Hanoï-Haïphong et on peut, à la rigueur, considérer que les digues n'étaient peut-être pas l'objectif visé par ces attaques (plus de cent cinquante bombes).
Les digues ont été touchées près des villages de Nocti et de Minh-Tank le 9 juillet 1972. A Nocti, c'est dans le lobe concave d'un méandre, c'est-à-dire au point où la pression-du courant est la plus forte au moment des crues.A Minh-Tanh, vingt-quatre bombes ont détruit la digue sur une section longue de trois cents mètres (il a fallu manipuler plus de vingt-cinq millemètres cubes de terre pour effectuer la réparation). Le choix de faire porter l'attaque sur cet endroit s'explique par le fait qu'en ce point la réparation des digues est particulièrement difficile, car aux alentours s'étendent des espaces marécageux très bas, où il est très difficile de trouver autre chose que de la terre détrempée, matériau impropre à un bon compactage.
Les digues du district de Nam-Sachont surtout été touchées au nord, près des villages de Hiep-Cat et de Nam-Hung,le 9 juillet et le 11 juillet 1972. Les raisons du choix de ces points par l'aviation américaine sont très claires puisqu'ils se trouvent exactement où les eaux des rivières qui viennent de confluer arrivent presque perpendiculairement sur les digues, exerçant ainsi une pression particulièrement forte. En cas de rupture des digues en ce point, le courant n'a qu'à continuer tout droit pour submerger l'ensemble du district et les cent mille personnes qui y vivent. Il importe de souligner que la digue située près du village de Nam-Hung avait déjà été attaquée, en raison de l'importance qu'elle présente dans le système hydraulique, en juillet 1967.Ce n'est pas le seul exemple prouvant que les attaques perpétrées sur le réseau des digues se produisent aux endroits qui avaient été bombardés entre 1965 et 1968.

J'ai visité les digues de Nam-Hung et de Hiep-Cat le 9 août 1972. J'ai pu constater le grand nombre des cratères situés de part et d'autre des digues qui avaient été réparées. Durant ma présence sur les lieux, j'ai été le témoin (le docteur Aarts, d'Amsterdam, également) de l'explosion d'une bombe à retardement (9 août 1972 à 10 heures 15) tombée près du village de La-Doï, situé à mi-chemin entre Hiep-Cat et Nam-Hung. Cette bombe était l'un des six engins à retardement lancés le 11 juillet : trois ont explosé pendant le mois de juillet, un le 9 août, deux autres à cette date n'avaient pas encore explosé.

Enquête dans le sud de la province de Thaï-Binh 4

Cette région se trouve limitée au sud par le cours du fleuve Rouge et, au nord, par un de ses bras, la rivière Traly. Ces deux cours d'eau, qui coulent chacun sur un bourrelet alluvial, délimitent une sorte de longue gouttière qui s'ouvre, vers l'est, sur la mer. La mise en valeur de ce «casier », de cette gouttière où vivent aujourd'hui plus de six cent mille personnes, a été possible lorsque des digues ont été construites le long du fleuve Rouge, de la rivière Traly et le long de la côte, ces digues côtières évitant l'invasion des eaux marines. Mais il est nécessaire à marée basse d'évacuer les eaux de pluie qui tombent dans cette vaste gouttière, et c'est le rôle de l'importante écluse de Lan. Les bombardements ont visé les points les plus essentiels de cette complexe organisation hydraulique et, en tout premier lieu, l'écluse de Lan. Entre le 24 mai 1972 et le 6 août, celle-ci a été attaquée douze fois, et cela malgré sa destruction dès le second raid. L'acharnement de l'U.S. Air Force sur cet ouvrage déjà détruit, et qui se trouve loin de tout autre objectif, s'explique par le souci de rendre impossible sa réparation ou la mise en place d'un système de pompage. Ainsi, les eaux, ne pouvant plus s'écouler vers la mer, se sont-elles accumulées dans les rizières où une bonne partie de la récolte a été perdue.

Nous avons visité l'écluse de Lan, le 3 août (en empruntant une très petite piste), et nous avons pu constater qu'elle était située très loin de tout autre objectif, loin des lieux habités, entre de vastes marais côtiers et de grandes rizières. Cette écluse, qui joue le rôle essentiel, a déjà été attaquée en 1968. On aura enfin une idée du caractère systématique et global de l'action menée contre le système hydraulique du Nord-Vietnam lorsqu'on saura que l'usine Nha-May-Gho-Khi (près de Hanoï), qui fournit le matériel nécessaire à la réparation des écluses et autres ouvrages hydrauliques, a été rasée le 5 août par un bombardement particulièrement intense et précis. Par ailleurs, des bombardements ont eu lieu sur les grandes digues de la rivière Traly, touchées en quatre endroits, et sur celles du fleuve Rouge, qui ont été touchées en trois endroits différents.

Nous avons pu visiter le 3 août sur la rivière Traly le secteur de digues attaqué le 21 juillet près du village de Vu-Dong (district de Kien-Xong) : onze bombes ont provoqué des cratères à proximité de la digue (à moins de cinquante mètres), qui ont entraîné la formation de graves fissures dans une section longue de deux cents mètres. Une bombe a creusé un cratère directement dans la digue. Ce bombardement, qui a atteint des maisons rurales situées près de la digue, a causé la mort de neuf personnes et neuf blessés graves.Au moment de notre visite, l'essentiel des dégâts avaient été réparés, mais les sections de digue qui avaient dû être reconstruites étaient parfaitement repérables.

Le 4 août 1972, nous avons pu observer les dégâts provoqués sur les digues du fleuve Rouge près du village de Vu-Van (district de Vu-Thu). Lors de l'attaque du 31 juillet, vingt bombes ont été lancées sur deux points distants d'environ cinq cents mètres : le premier est situé près d'une école qui a été partiellement détruite (le directeur a été tué), le second est situé près d'une grande léproserie, la seconde en importance de la République démocratique du Vietnam. Onze cents lépreux y étaient abrités lors du bombardement. Cinq d'entre eux ont été tués, dix autres blessés. Les bâtiments de cette léproserie, dont la création est fort ancienne, quatre grandes bâtisses bordées par trois grandes églises, sont parfaitement repérables, et on peut penser que l'attaque de la digue à cet endroit précis répond au souci de provoquer le plus de difficultés lors des travaux de réparations. En effet, la population vietnamienne redoute particulièrement la contagion.

Les bombes ont particulièrement visé les digues dans la partie concave des méandres, c'est-à-dire dans les endroits où s'exerce lors des crues la plus grande pression du courant. A noter aussi qu'en deux autres endroits des bombes à retardement ont été utilisées (là comme en de nombreux endroits). Sur les quatorze bombes lancées le 14 juillet sur la digue du fleuve Rouge près du village de Tan-Lap, treize ont explosé à divers intervalles (certaines six heures plus tard, d'autres jusqu'à vingt et un jours après).

Ainsi l' «opération » sur la partie sud de la province de Taï-Binh peut se résumer de la façon suivante : d'une part, provoquer dans les digues et au point le plus sensible des brèches qui, malgré les réparations, risquent de se rouvrir lors des grandes crues (il est en effet très difficile de compacter convenablement la terre qui contient déjà beaucoup trop d'eau en raison des pluies d'été ; les endroits réparés dans les digues restent donc des points très fragiles); d'autre part, bloquer l'écluse pour gêner l'évacuation des eaux vers la mer. Une partie des rizières se trouve déjà inondée et la subsistance de six cent mille personnes est perdue.

Synthèse des observations sur le terrain. 
Articulation des différents niveaux d'analyse spatiale

Nous parcourûmes dans ces régions de longs secteurs de digues. Ces ouvrages,aux formes nettes, dont la hauteur dépasse souvent dix à quinze mètres, avaient grande allure ; les Vietnamiens n'étaient pas peu fiers de montrer ce réseau de quatre mille kilomètres, colossal résultat des efforts séculaires de générations de paysans qui, méthodiquement organisés, judicieusement conduits, ont conquis leur terre en contenant les eaux de fleuves gigantesques qui coulent au-dessus de la plaine (le fleuve Rouge en crue roule presque autant d'eau que le Mississipi, quinze fois plus que les crues de la Seine).

C'est sur le terrain que j'appris, par les responsables locaux, que les points bombardés depuis le mois d'avril 1972 étaient pour une grande part presque exactement ceux qui avaient déjà été attaqués dans les années 1965, 1966 et 1967. C'était bien la preuve que ces points n'étaient absolument pas choisis au hasard par l'état-major américain, mais en fonction de caractéristiques stratégiques précises: il s'agit le plus souvent des parties concaves des méandres,c'est-à-dire des points où le courant au moment de la crue vient exercer la plus forte pression sur la digue. Mais il s'agit aussi d'endroits où la réparation de la digue sera retardée par certaines difficultés, par exemple la présence aux alentours de terrains particulièrement bas, inondés la plus grande partie de l'année : de ce fait, on ne trouve dans les parages que de la terre gorgée d'eau qui, ne pouvant être compactée, est inutilisable pour rebâtir la digue. Il faut donc aller prendre de la terre sèche, parfois à plusieurs kilomètres. 

L'ingénieur Mandelbaum, lui-même constructeur d'ouvrages hydrauliques, put constater qu'en dehors des points bombardés les digues étaient en excellent état, contrairement aux Américains qui ne manquaient pas d'affirmer qu'elles étaient très mal entretenues et que leur rupture éventuelle ne serait pas due aux bombes.

Sur place, aux endroits où la digue venait d'être bombardée, les dégâts n'apparaissaient guère spectaculaires (sauf exception), car la plupart des bombes étaient tombées à une certaine distance de l'ouvrage (entre dix et cent mètres), et il était rare de voir une digue directement éventrée. Non que les aviateurs américains ne sachent pas viser, mais, comme l'expliquaient les ingénieurs vietnamiens, la tactique des Américains était justement de larguer leur chapelet de bombes à côté de la digue. Et ce n'était pas pour l'épargner. Il aurait fallut tout autant représenter des fissures à droite du lit du fleuve, mais elles sont moins profondes. 


En effet, l'ébranlement causé par l'explosion d'une bombe (en général, pour ce genre d'attaque, ce sont des bombes de cinq cents à mille livres qui creusent des cratères de dix à douze mètres de diamètre et de six à sept mètres de profondeur) provoque dans un rayon de plus de cinquante mètres une série de fractures et de fissures concentriques qui compromettent très gravement la solidité de l'ouvrage. Ces fissures, dans une digue restée intacte en apparence, ont des effets plus dangereux que l'éventration de la digue par un coup direct. Elles ne sont pas toutes décelables dans l'immédiat et elles risquent de s'ouvrir brusquement sous la pression des eaux qui s'élèvent au-dessus de la plaine au moment des grandes crues.

L'ingénieur Mandelbaum m'expliqua que c'est le fameux phénomène du «renard », tant redouté des techniciens : les eaux creusent peu à peu une sorte de tunnel à l'endroit de la fissure, en entraînant les particules de terre, et la digue, intacte en apparence mais sournoisement sapée, peut s'effondrer brusquement. Il ne suffit donc pas de remblayer les cratères, il faut d'abord enlever tout autour un volume de terre quatre ou cinq fois supérieur à celui de l'excavation creusée par l'explosion. Ainsi la tactique de bombardement à côté des digues (chapelets de bombes encadrant les digues parfois sur plusieurs centaines de mètres) est-elle extrêmement dangereuse (elle a de surcroît l'avantage de n'être pas spectaculaire), puisque les fissures passent en profondeur sous l'ouvrage. La réparation de tels dégâts, qui est déjà extrêmement difficile, l'est encore plus en saison des pluies, car la terre est trop mouillée pour être solidement compactée. Et la tâche devient impossible au moment des crues, puisqu'il faudrait enlever la digue (ce qui provoquerait le déversement des eaux sur la plaine en contrebas) pour recompacter le haut de la levée sur lequel l'ouvrage a été bâti : les bombardements qui continuaient pendant la saison des pluies 1972 étaient donc infiniment plus graves que ceux qui avaient été exécutés durant les saisons sèches des années 1965, 1966 et 1967. La mise en oeuvre du plan systématique de bombardement du réseau des digues est donc prouvée par l'analyse à différentes échelles des formes de localisation des points d'attaque.
  • L'examen de la carte à petite échelle, qui représente l'ensemble du delta, montre que les bombardements ont été effectués seulement dans les régions du delta où un grand nombre de villages se trouvent en contrebas des levées; ils sont donc menacés de submersion en cas de rupture des digues. Cette carte montre aussi qu'en dehors de ces régions les digues, pourtant situées dans des territoires intensément bombardés pour d'autres raisons, n'ont pas été touchées (à une seule exception près).
  • L'examen des cartes à moyenne échelle, qui représentent les parties du delta où les digues ont été l'objet de bombardements particulièrement nombreux, montre que les points d'attaque correspondent d'une part dans une forte proportion aux secteurs concaves des méandres, où les digues lors des crues subissent une forte pression, d'autre part à des endroits où la réparation de la digue est rendue plus lente par diverses difficultés.
  • L'examen à très grande échelle sur les lieux mêmes montre que les bombes sont pour la plupart tombées à côté des digues,soit juste au pied du côté du lit du fleuve, soit surtout en chapelets, sur la levée à une distance de dix à quatre-vingts mètres.Cette tactique permettant d'une part de masquer les formes les plus spectaculaires (mais pas les plus dangereuses) de destruction des digues, d'autre part de provoquer des atteintes dans la levée, sous la digue, c'est-à-dire des dégâts beaucoup plus difficiles à détecter et à réparer, des fissures profondes.

La sélection par l'état-major des points qui devaient être bombardés sur les digues s'est effectuée d'après des critères différents, selon trois niveaux de l'analyse géographique. Ces critères s'articulent étroitement, compte tenu des données topographiques et hydrologiques, de la répartition de l'habitat et aussi de l'existence d'une forte campagne dans l'opinion contre ces bombardements. L'objectif : submerger le plus grand nombre de villages par suite de rupture de digues lors des crues aux endroits les plus stratégiques du réseau, et ce en s'efforçant de masquer le rapport de cause à effet entre ces bombardements et l'effondrement de la digue, sapée à l'endroit des fissures.

Cette sélection méthodique des points de bombardement est attestée, enfin, par la quasi-coïncidence, d'après les nombreux témoignages recueillis sur le terrain, des endroits bombardés durant la période 1965-1967 et pendant l'été 1972. Point n'était besoin d'attaquer les digues en un très grand nombre d'endroits, il valait mieux choisir judicieusement— moins d'une soixantaine de points pour le delta — ceux dont la destruction entraînerait, avec l'arrivée de la crue, les conséquences proportionnellement les plus graves.Cette stratégie« économique» (un grand volume possible de destructions pour un petit nombre d'attaques) avait l'avantage de ne point trop alerter l'opinion et de ne pas multiplier les raids. Dans l'été 1972, l'U.S. Air Force n'avait pas de moyens à gaspiller.

Ces trois niveaux d'analyse spatiale sont ceux auxquels se réfèrent successivement les pilotes lors des vols effectués pour les bombardements : d'abord vol en direction de la partie orientale du delta ; puis passage pour repérer les lobes concaves de méandre ou la section des digues bordées de terrains particulièrement marécageux; enfin largage du chapelet de bombes selon une ligne parallèle à la digue et distante d'une vingtaine de mètres ou selon une ligne perpendiculaire ou oblique pour disposer les cratères à des distances variables.

Pourquoi la catastrophe ne s'est-elle pas produite ?

Au milieu d'août 1972, nous sentions que la catastrophe était imminente, la crue pouvait survenir d'un jour à l'autre ; lorsqu'il nous reçut longuement, le Premier ministre Pham Van Dong ne cherchait pas à dissimuler son angoisse.
Les conclusions de cette enquête géographique effectuée pour établir les preuves d'une stratégie éminemment géographique ont été diffusées dès mon retour en France, principalement par un article pour Le Monde du 16 août 1972,qui fut rapidement et amplement reproduit dans de nombreux pays, particulièrement aux Etats-Unis. Les responsables nord-vietnamiens avaient en effet accepté, pour plus d'efficacité, de retarder un peu la publication des résultats de mon enquête dans Nhan-Dan, le journal du parti, afin que Le Monde puisse en avoir la primeur, selon le désir du Premier ministre Pham Van Dong.

Cette enquête eut auprès de l'opinion des résultats relativement importants, en particulier aux Pays-Bas où la population est évidemment très sensibilisée au problème des digues et où une campagne très forte fut menée; les géographes de l'université de Nimègue y participèrent très activement. Ce ne fut pas le cas de tous les géographes, loin de là. Pourtant, au Congrès de Montréal de l'Union géographique internationale,en août 1972, le nouveau président, Jean Dresch, soutenu par le professeur Pierre George, avait fait une déclaration publique contre le bombardement des digues.

Mais c'est évidemment aux Etats-Unis que la campagne pouvait avoir le plus de conséquences. Les quakers y jouèrent un rôle important. Durant plusieurs jours, je me suis demandé si j'avais fait convenablement mon travail de géographe, si je n'avais pas laissé passer quelque chose que les porte-parole du Pentagone ne manqueraient pas d'utiliser pour réfuter mon analyse. Mais ils se contentèrent de répéter les démentis officiels, avec certes moins d'effets. Par l'intermédiaire de journalistes américains, je proposai que le Pentagone publie les photos aériennes des zones précises où avait porté mon analyse ; ainsi pourrait-on faire la preuve de mes prétendus « mensonges». Mais cette proposition ne fut pas retenue. Je me suis vraiment rendu compte de l'efficacité de l'analyse géographique que j'avais réalisée lors d'une conférence de presse à Berne devant des journalistes qui, au départ, ne cachaient pas leur soutien aux thèses du président Nixon. L'atmosphère était tendue et les journalistes, selon leur pratique coutumière, posaient leurs questions dans tous les sens. L'affaire commençait mal pour moi. Je leur demandai alors deux minutes de silence pour leur montrer «ma » carte des points de bombardements : ils acceptèrent sans méfiance. Je commençai, très rapidement, l'analyse des localisations; une heure plus tard, je parlais encore, dans un silence total ; ils étaient véritablement atterrés.

Faut-il dire que je sais maintenant que cette campagne aurait pu avoir une péripétie supplémentaire? En effet, de retour au Nord-Vietnam en octobre 1974, j'appris tout à fait fortuitement qu'en août 1971, soit un an avant la reprise des bombardements sur la R.D.V.N., une digue s'était rompue juste à l'est d'Hanoï, au moment d'une crue exceptionnellement forte. Toute la province d'Hai-Dung resta sous les eaux pendant plusieurs semaines. Cette information ne m'avait pas été communiquée lors de ma mission, un an plus tard ; sans doute par souci de ne pas concéder un point au Pentagone qui affirmait que des digues pouvaient se rompre toutes seules, sous l'effet d'une violente crue. Cette maladresse des responsables vietnamiens aurait pu être exploitée par le Pentagone, mais il n'utilisa pas cet argument, car il se serait retourné contre lui. En effet, la section de digue qui s'était rompue «toute seule» près d'Hanoï en août 1971 avait en fait été bombardée à plusieurs reprises de 1963 à 1967 (à l'endroit mentionné ci-dessus); bien qu'elle ait été réparée, elle devait céder lors de la grande crue de 1971, preuve des dangers que ces bombardements font courir encore aujourd'hui et pour l'avenir.

Les bombardements sur les digues continuèrent, malgré la campagne de protestation, pendant tout le mois d'août 1972, mais il n'y eut pas d'inondation. Cela a été souvent interprété comme l'indice que finalement les Américains, devant l'ampleur de la protestation, n'avaient pas osé vraiment bombarder les digues.Il importe de souligner, même si l'influence des masses doit être un peu réduite, que, s'il n'y a pas eu de catastrophe en 1972 au Nord-Vietnam, ce n'est pas en raison de la clémence ou des hésitations de Nixon, mais pour deux autres raisons : d'abord, le peuple vietnamien a fait un gigantesque effort pour réparer tout ce qui pouvait l'être à cette saison, en raison de l'imminence de la crue. Il était cependant impossible d'entreprendre le déblaiement et le compactage des parties de la levée qui avaient été fissurées au-dessous des digues. D'importants stocks de terre avaient été accumulés pour pouvoir disposer d'un matériau convenable (point trop gorgé d'eau) près des points qui avaient été déjà bombardés en 1965-1967.

La bataille des digues : un effort gigantesque pour des centaines de milliers d'hommes et de femmes, au moment même où il fallait aussi repiquer le riz ; un grand nombre de victimes, tuées ou blessées par l'explosion des bombes à retardement, ou criblées par les bombes à billes lors des raids répétés systématiquement sur les travailleurs accourus pour réparer leurs digues. La seconde raison pour laquelle la catastrophe ne se produisit pas fut que l'été 1972 ne connut pratiquement pas de grande crue. Autant 1971 et 1973 furent marquées par des crues énormes, autant 1972 fut, fort heureusement, une année de pluies faibles ou médiocres sur l'Asie du Sud-Est et sur l'Asie méridionale. Fin juillet, début août 1972, nous pûmes constater que le niveau de l'eau n'atteignait pas encore le pied des digues. Mais nul ne pouvait alors prévoir que la crue n'arriverait pas quelques jours plus tard, et grande était l'angoisse.

Au même moment, la presse fit état en Europe des tentatives de l'aviation américaine pour provoquer des pluies sur les montagnes d'où descendent le fleuve Rouge et ses affluents. Elles ne durent pas réussir, ou leurs conséquences restèrent locales. Il importe de souligner que, si durant l'été 1972 les pluies n'avaient finalement pas été aussi faibles, une catastrophe se serait produite. L'aviation américaine l'avait soigneusement préparée, bien que Nixon et le Pentagone sachent parfaitement l'opposition de l'opinion américaine ; à la différence des années 1965-1967 où les digues n'étaient plus guère attaquées à l'approche de la mousson, en 1972 les bombardements sur les digues continuèrent, en juillet et août, jusqu'à ce qu'il devienne certain que la crue ne viendrait plus. Pour comprendre cet acharnement et le risque pris à l'égard de l'opinion américaine déjà lassée de cette guerre, il faut tenir compte que c'est à ce moment que l'échec de la politique de vietnamisation devenait évident. La percée à Quang-Tri des forces du G.R.P. et de la R.D.V.N. ne pouvait être enrayée, en cet été 1972, qu'au prix de bombardements gigantesques. C'est à ce moment-là que l'U.S. Air Force, obligée par ailleurs d'agir constamment sur d'autres points, a commencé à ne plus avoir assez de pilotes, sinon plus assez d'appareils, sur le Vietnam.

L'opinion se lassait et s'étonnait de la paralysie des négociations de Paris. Nixon savait qu'il faudrait arrêter très prochainement d'une façon ou d'une autre l'intervention directe des Etats-Unis au Vietnam. Pour que ce soit sur une victoire, on peut dire aujourd'hui avec une quasi-certitude qu'il fallait que les digues se rompent dans cet été 1972. A la convention républicaine de Miami, quand Nixon déclara en août 1972 que « la situation au Vietnam n'était pas encore mûre », il est probable qu'il pensait surtout aux crues qui n'étaient pas encore là. Les digues ayant tenu, il fallut bien accepter ce qu'allaient être les accords de Paris (janvier 1973). La bataille des digues a donc été un des tournants majeurs de la guerre du Vietnam.

La guerre géographique

Le plan de bombardement des digues du delta du fleuve Rouge ne doit pas être considéré comme une entreprise exceptionnelle, profitant de conditions géographiques très particulières, mais bien au contraire comme une opération qui relève d'une stratégie d'ensemble : la « guerre géographique » qui a été mise en oeuvre massivement en Indochine et surtout au Sud-Vietnam pendant plus de dix ans ; elle y a été menée avec une combinaison de moyens puissants et variés. Cette stratégie a été souvent dénommée «guerre écologique» —on sait que l'écologie est un terme à la mode.

Mais c'est en fait à la géographie qu'il faut se référer, car il ne s'agit pas seulement de détruire ou de bouleverser des rapports écologiques, il s'agit de modifier beaucoup plus largement la situation où vivent des milliers d'hommes.

En effet, il ne s'agit pas seulement de détruire la végétation pour obtenir des résultats politiques et militaires, - de transformer la disposition physique des sols, de provoquer volontairement de nouveaux processus d'érosion, de bouleverser certains réseaux hydrographiques pour modifier la profondeur de la nappe aquifère (pour assécher les puits et les rizières), de détruire les digues : il s'est agi aussi de modifier radicalement la répartition spatiale de peuplement en pratiquant par divers moyens une politique de regroupement dans les «hameaux stratégiques» et d'urbanisation forcée. Ces actions destructives ne sont pas seulement la conséquence involontaire de l'énormité des moyens de destruction mis en oeuvre aujourd'hui sur un certain nombre d'objectifs par la guerre technologique et industrielle. Elles sont aussi le résultat d'une stratégie délibérée et minutieuse dont les différents éléments sont scientifiquement coordonnés dans le temps et dans l'espace.

La guerre d'Indochine marque dans l'histoire de la guerre et de la géographie une étape nouvelle : pour la première fois, des méthodes de destruction et de modification du milieu géographique à la fois dans ses aspects «physiques» et «humains » ont été mises en oeuvre pour supprimer les conditions géographiques indispensables à la vie de plusieurs dizaines de millions d'hommes. Il importe aujourd'hui plus que jamais d'être attentif à cette fonction politique et militaire de la géographie, qui est la sienne depuis le début.

De nos jours, elle prend une ampleur et des formes nouvelles, en raison non seulement du développement des moyens technologiques de destruction et d'information, mais aussi en raison des progrès de la connaissance scientifique. Le titre d'une manchette de Newsweek parue le 7 août 1972, en plein dans l'affaire des digues, est particulièrement significatif: When the landscape is the enemy. Mais il ne faut pas oublier que ce sont des hommes qui s'y battent.

Yves LACOSTE

La guerre géographique : une carte absolument intédite dressée par les services du F.N.L. du Sud-Vietnam en 1972.

1. la région de Danang avant 1965 : des forêts denses occupent tous les reliefs au-dessus de la plaine alluviale ; la zone côtière est moins peuplée car il s'agit de dunes et de bas-fonds aux sols salés ; dans l'intérieur les villages se disposent sur tout le long des levées naturelles.



2. la région de Danang après 1969 et la mise en oeuvre de la politique de regroupement de la population dans les «hameaux stratégiques» ; les forêts ont été systématiquement rasées comme tous les villages et les arbres qui les entouraient. Un paysage tout entier passé au bulldozer.


NOTES

1.Cf. TRIBUNAL RUSSEL  Rapport Gallimard 1967.
2. Rappelons même aux géographes qui font souvent le contresens que plus l'échelle d'une carte est dite «petite», et plus la surface du territoire présenté est considérable, plus la carte est dite «à grande échelle», et plus elle représente de façon détaillée un espace restreint.
3. Texte de mon rapport à la Commission internationale de l'enquête sur les crimes de guerre (Stockholm 1972).
4. Texte de mon rapport à la Commission d'enquête.

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