Baudrillard | 68 et la fonction utopique

▲  “Urbaniser la lutte de classe” | Groupe “Utopie” | 1969


Jean-Louis Violeau

Jean Baudrillard, 68 et la fonction utopique


Enfants des années 1980 et nostalgiques des années 1960, s’il fallait retenir trois événements qu’aurait permis Mai 68 et qui auraient réciproquement permis Mai 68, alors sans hésiter plus longtemps : la prise de parole, celle que Michel de Certeau a si bien restituée pour tous ceux qui n’auront pas vécu Mai, les rencontres hors des temporalités atomisées de la vie quotidienne, et enfin le retour de l’Utopie. À la fin d’un tout récent ouvrage, l’anthropologue Maurice Godelier délivre ce message : « Les humains, à la différences des autres espèces, ne vivent pas seulement en société, ils produisent de la société pour vivre. C’est cela qui les distingue des deux espèces de primates qui descendent avec l’homme du même ancêtre commun, et avec lesquels les humains partagent 98% de leur patrimoine génétique, les chimpanzés et les bonobos. » [1]. Jamais en effet, ajoute-t-il, ceux-ci ne sont parvenus à modifier leurs façons de vivre en société, à transformer leurs rapports sociaux. Or, c’est précisément ce que les humains ont la capacité de faire : ils produisent, pour un groupe humain, une histoire différente, un avenir différent. Bref, ils font l’histoire. Du possible, sinon j’étouffe ! écrivaient Gilles Deleuze et Félix Guattari en reprenant Kierkegaard. C’était en 1984, au creux des années 80 d’hiver, dans un texte intitulé « Mai 68 n’a pas eu lieu ». Mai 68 comme un « phénomène de voyance », voir autant l’intolérable que la possibilité de son dépassement [2]  : « le possible ne préexiste pas, il est créé par l’événement. C’est une question de vie. L’événement crée une nouvelle existence. Il produit une nouvelle subjectivité. »


▲  “Urbaniser la lutte de classe” | Groupe “Utopie” | 1969


▲  “Urbaniser la lutte de classe” | Groupe “Utopie” | 1969

Ce qui donne à l’Utopie sa force paradoxale, c’est le fait que les hommes s’attachent à leurs rêves et souhaitent en général leur réalisation. En ce sens, l’Utopie est essentiellement politique et le futur demeure traditionnellement l’horizon temporel de la critique. De fait, sans le contrepoint de l’Utopie, au nom de quoi et pour quoi critiquerions-nous ? Jusqu’à l’apogée de 1936, le mouvement ouvrier s’était fixé sur la question de l’exploitation. Les années 1960 réactualisent la problématique de l’aliénation, la revue Utopie en sera, Jean Baudrillard le premier. Et la revue emboîtera un temps le rêve éveillé de la Commune étudiante de Mai 68 : déniant le suffrage universel, elle prétendra substituer à l’Etat hautain et paternaliste une collectivité horizontale de démocratie directe et de communication immédiate dans une société relativement transparente à elle-même.

Baudrillard penseur de 68 ? Sans hésiter, probablement le sociologue qui sera le plus longtemps et le plus fréquemment revenu encore et encore sur les « événements ». Un lien avec le rapport particulier qu’il entretenait avec la notion d’événement. Évident, mais pas seulement. Probablement aura-t-il depuis 68 toujours cherché à comprendre comment et pourquoi l’aliénation avait-elle change de lieu. « La classe ouvrière n’est plus l’étalon-or des révoltes », écrira-t-il en 1973 dans Le Miroir de la production [3] . Bien vu, et avec une quinzaine d’années d’avance, sur beaucoup, de la part d’un sociologue qui congédie allègrement la production, lui préférant la représentation, la consommation et donc la dépossession. Excédent et pénurie forment désormais les deux faces d’une même pièce de monnaie, le signifiant et le signifié de notre modernité. Excédent structurel et pénurie structurelle avec au milieu un foyer central où l’excédent se consume sans cesse pour laisser régulièrement place à la pénurie. Mais par quoi, ou plutôt par qui la classe ouvrière a-t-elle alors été remplacée au juste et comment désormais écrire le futur, à partir d’où ?

Utopie ne s’écrit pas au futur, c’est pourtant le titre d’un article publié dans la revue éponyme. Pas au futur. Et pourquoi donc ? Parce que l’on avait, d’une certaine manière, déjà fait son deuil du lendemain dans Utopie ? Depuis longtemps désormais, Jean Baudrillard le premier pense volontiers au sur-lendemain plutôt qu’au lendemain. Obsolescence générale, au-delà de la fin, mots clés d’Utopie. Franchir le pas du lendemain répondrait-il à un surcroît de lucidité ? Un franchissement plutôt qu’une résolution dialectique des contradictions, vers un au-delà de la barrière du temps, voir les choses d’après la fin. S’il fallait trouver un écho chez les romanciers, alors Ballard, sans hésiter. Baudrillard aura sans cesse lutté contre le règne de l’équivalence généralisée, contre tout ce qui s’opposait aux singularités.

Aller au-delà de la fin, par exemple pour voir s’il reste pour finir quelque chose d’un événement, si l’hétérogène, le corps étranger qui remettait en cause la règle du jeu a subsisté ou s’il a été définitivement digéré. Jean Baudrillard le premier, germaniste à l’origine, a toujours été un grand lecteur et un admirateur de la pensée allemande des années 1930-1940, l’Ecole de Francfort naissante, le messianisme séculier et marxisant de Benjamin, Arendt, et puis surtout Kracauer et Günther Anders. Apocalypse et millénarisme ? Sans doute, un peu, même si Utopie n’a jamais été une secte et s’est régulièrement renouvelée. Parousie ? Pensée hérétique ? Oui, en tout cas hors du cercle pragmatique. Une radicalisation de l’Utopie plutôt qu’un renouvellement de l’Utopie, voilà. Si l’Histoire tout à coup prenait fin, ou en tout cas abordait une extrémité stagnante, le sursaut serait-il envisageable ? Epuisement des fins, surabondance des moyens, absence de contradictions, social-mondialisation dépressive, « en-temps-réel », actualisation sans passé ni futur, performance permanente. Saturation ? Liquidation. Au-delà de l’échange généralisé des choses et des gens, la réversion critique ? Un seuil critique, un sursaut qui serait alors autre chose que de l’Histoire, une nouvelle filière d’événements, des événements hérétiques, subversions du jeu et de la règle du jeu plutôt que « révolutions », plus de discours de prévisibilité, de prospective, encore moins de vérité, pas d’échéance probable, un futur incertain, c’était ça la revue Utopie.


Utopie, une « revue de sociologie de l’urbain »
à la fin des années 1960 en France

Ainsi pourraient donc se trouver condensés le point de vue et la position d’Utopie, en tout cas d’Utopie deuxième manière, lorsque la revue choisit, en 1970, d’aborder définitivement les rives du continent théorique en délaissant le mélange subtil d’architectes, d’urbanistes et de sociologues, qui avait présidé à ses débuts. Peut-être après tout de tels mélanges n’étaient tout simplement plus tenables en ce début de décennie 1970, au moment où l’on allait passer de la domination (verticale) à l’hégémonie (réticulaire).



Utopie à ses débuts : des individus plutôt que des disciplines. De 1966 au début des années 70, publiée aux éditions Anthropos, la revue Utopie a rassemblé pour quelques numéros sociologues (Jean Baudrillard, René Lourau, assistants d’Henri Lefebvre à Nanterre), urbanistes (Isabelle Auricoste, Catherine Cot, Hubert Tonka, assistant d’Henri Lefebvre à l’Institut d’urbanisme de la rue Michelet et qui co-fondera le département d’urbanisme de Vincennes) et architectes (Jean Aubert, Jean-Paul Jungmann, et Antoine Stinco qui rénovera plus tard les musées de l’Orangerie à Paris ou des Abattoirs à Toulouse, ou encore le Cargo, la Maison de la Culture de Grenoble). Jean Baudrillard a évoqué rétrospectivement Utopie comme l’un des seuls lieux où une alchimie a pu un temps véritablement fonctionner, notamment parce que les architectes étaient « sortis du détail de leur activité » en écartant toute ambition constructive. Même si le rapport demeure souvent problématique au sein du groupe entre hommes du faire et hommes du dire, reste qu’il s’agit effectivement d’une conjoncture exceptionnelle, fusionnelle pour ainsi dire, un mode de disparition par l’excès et le dépassement où comme dit Baudrillard, « chacun se retrouvait sur la base d'une liquidation de sa propre discipline » [4].



Tout simplement des filles et des garçons dans le vent des idées, impliqués plutôt que préoccupés par une problématique. Utopie, la « revue de sociologie de l’urbain », est née à Navarrenx en 1966, l’année où Paul (Jean-Pierre Léaud), sondeur pour l’IFOP dans Masculin Féminin de Godard, drague Madeleine (Chantal Goya) mais sous le couvert de la sociologie (et inversement), alternant une question sur la démocratie et un « j’aime beaucoup votre style de poitrine ». Et voilà quarante ans, un numéro de la revue de l’Internationale Situationniste avait reproduit une double page du magazine « de charme » Lui présentant la panoplie de « l’homme moderne » d’alors. Au milieu de l’électro-quincaillerie, déjà, des années 1960 et d’autres symboles du consumérisme, figurait en bonne place le premier tome des œuvres de Marx dans l’édition de la Pléïade, chez Gallimard.

Au sortir de 35 années d’incertitudes et de crises, nous nous sommes aujourd’hui habitués en France à une perception parfois un peu enchantée de cette période de l’après-guerre que Jean Fourastié dénomma les Trente Glorieuses. Si l’on regarde pourtant un peu mieux les thèmes dominants de la sociologie alors (re)naissante, les fractures apparaissent déjà : « les héritiers », la « culture jeune », la « nouvelle classe ouvrière », trois concepts censés décrire la société issue de la grande croissance [5], auxquels s’ajoutent les premières questions adressées aux « grands ensembles » et l’émergence des thématiques urbaines. Nous y sommes encore. Et nous y étions déjà avec Utopie, partie de l’un des deux grands chantiers novateurs de la sociologie marxiste, la sociologie urbaine – l’autre domaine étant l’éducation, et René Lourau, l’un des protagonistes des débuts de la revue y consacra presque l’essentiel de son œuvre après 1969 et la parution de L’illusion pédagogique [6].

L’influence décisive des débuts d’Utopie ? Lefebvre sans hésiter, sachant que le maître reste hors institutions et ne laisse rien en héritage - tandis que le professeur a son élève pour successeur et lui transmet sa chaire. Lefebvre donnera beaucoup à ses élèves de l’Institut de Sociologue Urbaine de Nanterre-Paris X, postes et titres, honneurs et positions, mais ne laissera pas grand-chose à ses disciples d’Utopie - sauf bien entendu l’essentiel, l’inspiration première. A lire les souvenirs d’un autre pionnier de Nanterre, travaillant alors aussi bien sur les ouvriers que sur les étudiants, on comprend mieux quelles fractures ont pu contrarier la trajectoire de quelques-uns au sein de l’institution :

« Avec Lefebvre, non seulement ça n’a jamais collé, mais je crois que nous sommes vraiment restés éloignés l’un de l’autre. J’ai détesté Lefebvre tout en étant d’ailleurs prêt à reconnaître ses qualités. Mais fondamentalement, Lefebvre est un rhéteur qui, pour des raisons faciles à comprendre, a gardé le discours communiste tout en essayant de tricher un peu. L’homme était très intelligent mais aussi très désagréable, tel un lion rugissant pour dire « je suis le meilleur ». En 68, il est passé sous la table ; on ne l’a pas vu pendant un mois ! Lefebvre fait partie de la génération des gens qui ont mis du mou dans le système communiste, c’est déjà mieux que ceux qui n’en ont pas mis. Mais je ne trouve guère d’éléments novateurs dans sa pensée. Son concept de critique de la vie quotidienne est surestimé. A dire vrai, tous les sociologues, depuis Simmel, s’occupent de la vie quotidienne. Pour moi, il s’agit d’un non-concept, c’est pire que la ville. (…) Lefebvre, c’est aussi tout un clan et j’ai toujours eu des rapports extrêmement mauvais avec l’un de ses assistants, René Lourau. En revanche, j’ai toujours eu des sentiments de grande estime pour un autre de ses assistants, Jean Baudrillard. »[7]

La sociologie est une discipline encore toute neuve, la licence n’a été créée qu’en 1958, mais les conflits sont déjà rassis. Touraine quittera Nanterre pour l’EHESS à la fin des années 1970, Jean Baudrillard quelques années plus tard, en 1986. Plutôt que terminer tranquillement sa carrière à Nanterre, il sera alors invité pour quatre années par Marc Guillaume à Paris IX-Dauphine. Dauphine où Hubert Tonka, l’assistant de la rue Michelet, de l’Institut d’Urbanisme et non de Paris X, avait accompagné une vingtaine d’années plus tôt, dans cette université comme Vincennes enfantée par les « événements » de Mai, l’implantation d’un département d’urbanisme – comme on s’y consacra sur un mode pionnier au cinéma ou aux arts plastiques. Tonka y tenait séminaire sur la guérilla urbaine et il se trouvait du même coup au cœur des deux grandes entreprises pionnières de rénovation de l’enseignement universitaire sur la ville. Contre les géographes, c’est évident, avec les sociologues, bien entendu, mais aussi avec les politistes et puis certains scientifiques comme Henri Laborit à Vincennes. Là-bas, Tonka était au cœur des débats entouré de tout un tas d’ « ex » juste un peu plus âgés que lui, « ex » du PCF, Madeleine Rebérioux ou Etienne Balibar, du PSU, Serge Mallet, Emmanuel Terray, Michel Winock, des courants trotskystes comme Denis Berger… Enfin et surtout, un étudiant vincennois est obligé de choisir des UV [Unités de valeur, inspirées d’abord du modèle américain] dites « libres », au sein d’un autre département (ou parfois même des UV dites alors « autogérées ») : décloisonnement imposé pour une dizaine d’années. Côté Nanterre, Baudrillard va tenir avec Jacques Donzelot, à partir de la fin des années 1970 et pour une petite dizaine d’années, juste à « cette époque de transition entre la pensée critique des années 1960-1970 qui bousculait les frontières entre les disciplines et celle du retour dans le giron de celles-ci » [8]. En somme, résistance ultime du postulat qui avait accompagné dix ans plus tôt les débuts d’Utopie et qu’Henri Lefebvre explicita programmatiquement dans un long article paru en 1969 dans le numéro 2 sous l’intitulé « De la science à la stratégie urbaine ».

On a sans doute un peu oublié combien la sociologie dominait alors le monde intellectuel et en premier lieu celui des architectes en prise avec leur époque et des urbanistes chargés de planifier les premières « villes nouvelles ». C’est entre autres ce qui conduit Françoise Choay, toujours pamphlétaire mais pas encore universitaire, à appuyer fermement le mouvement de 68 aux Beaux-Arts, « cette serre chaude à cultiver les inadaptés où le « système » et l’incurie des patrons a enfermé des générations de jeunes gens à l’abri des bruits et de la fureur de la société », tout en procédant à cette mise en garde si surprenante vue de nos années 2010 : parmi « les pièges et les difficultés », « il ne faut pas, en particulier, que cet admirable mouvement d’ouverture aux vrais problèmes et à la réalité rugueuse tombe dans le mythe des sciences de l’homme et s’abandonne comme autrefois à l’architecte conducteur de troupeau prôné par Le Corbusier, au nouveau démiurge, la sociologie. »[9] En écho, dans ce même numéro, Lefebvre choisit le prétexte d’écrire sur Marcuse et L’homme unidimensionnel pour développer tous les thèmes de L’Irruption de Nanterre au sommet qui paraîtra à la rentrée chez Anthropos. Nanterre, « faculté parisienne hors Paris. Non loin de la Défense. Vers 1980 ce sera, peut-être, un centre urbain. Paysage désolé, désolant. La Faculté a été strictement conçue selon les exigences de la société industrielle »[10].

Le gonflable, éphémère et obsolescence

au carrefour du marxisme et de la mode


Pour ce qui concerne l’architecture, le gonflable est apparu soudain à la veille des « événements » de 68, au cours des années 1966-67, comme une tentative utopique, une tentative presque désespérée pour faire un pas de côté hors de la cage de fer du système de production du bâtiment, comme un support peu onéreux, maniable, flexible, rapide à mettre en œuvre. C’est par exemple autour de 1968 que le groupe d’architectes autrichiens Coop Himmelblau (littéralement la « coopérative bleu ciel ») fait du nuage tout à la fois son emblème, son programme et son projet architectural : une « peau climatique » et « auto-planante », You, get off my cloud, « branchée à une artère d’approvisionnement », « variable comme un nuage » et exprimant les « formes de vie du futur » comme un « organisme de vie dynamiquement groupé »[11]. Cette « architecture de l’air », cette quête de l’immatérialité renvoie aux efforts répétés des avant-gardes pour faire disparaître tout obstacle entre l’intérieur et l’extérieur, privé et public, et assurer une continuité de l’espace. « Récupéré » très vite, dès Osaka et l'Exposition universelle de 1970 parsemée de gigantesques pavillons gonflables dont le plus célèbre reste celui de la firme Fuji, la vogue du gonflable ne résista pas à l'augmentation brutale du prix du pétrole[12]. Plastique et climatisation, l’époque ignore encore l’énergie rare (et donc chère), même si la continuité entre espaces intérieurs et extérieurs s’est bel et bien réalisée depuis, mais au nom de l’extension de la société de consommation et de l’effacement des barrières avec les objets, ainsi qu’en témoigne la généralisation progressive des rideaux d’air soufflé au seuil des espaces commerciaux. Encore une manifestation de la propension déconcertante (enfin, parfois seulement) de l’économie à recycler les projets utopiques.



De la théorie « radicalisée » jusqu’au gonflable, solution énergétique plutôt que structurelle où se dissout l’identité prescriptive de l’architecte à qui il ne resterait plus dès lors qu’à enterrer la soufflerie pour faire convenablement son travail… Et de fait, le parcours de ce groupe donne à voir l’époque, à l'épicentre d'une nébuleuse où se coagulent la tradition de l'ultra-gauche, la pensée situationniste, l'empreinte d'Henri Lefebvre, la « critique de la vie quotidienne », une pensée de l'urbanisme et de la ville libérée de l'empreinte d'un Pouvoir oppressif, mais également une pensée dirigée contre le structuralisme, contre les structures qui toujours cherchent à s’éterniser. Le gonflable comme support évanescent et éphémère niant la pérennité de l'architecture ancrée dans la pierre autant que dans la rente foncière, mais aussi la crise de l'Université (et de l'Ecole des Beaux-Arts), l'aventure universitaire vincennoise et l'ébullition de Nanterre. Le mode de pensée de l’ultra-gauche, vécu contradictoirement autant sur le vécu que dans la théorie, sera toujours un peu rétif aux analyses historiennes. Le Vietnam ? Alors oui, pour les déserteurs. Une grève ? Seulement si elle est sauvage. La démocratie bourgeoise ? pas grand-chose à faire… La nébuleuse conseilliste, celle d’Utopie, et celle de Noir et rouge et d’ICO, des anciens de Socialisme ou Barbarie, de Pouvoir ouvrier et bien entendu des situationnistes - Baudrillard, d’ailleurs, a toujours partagé leur méfiance inconditionnelle à l’égard de la « culture, même s’il n’a, contrairement à ces derniers, jamais cru vraiment possible de garder ses distances au sein de la société du spectacle. Et même s’il n’a jamais partagé tout à fait leur vision des masses réduites à la soumission par le spectacle, préférant considérer les « consommateurs » comme une force d’inertie, et leur passivité comme une forme de défi silencieusement lancé à un pouvoir qui souhaiterait sans cesse les manipuler. D’ailleurs, Jean Baudrillard clarifiera définitivement cette vision dans la toute dernière publication d’Utopie, plus précisément dans le dernier numéro des Cahiers d’Utopie publié en 1978, « À l’ombre des majorités silencieuses ou la fin du social ».

Pour l’heure, juste au lendemain de 68 et aux confins de la nébuleuse gauchiste, le « social », c’est un « démocrate » sensible et attentif, mais un « démocrate » quand même avec qui on discute un peu, qui prête son appartement, oui, à qui on demande éventuellement de l’argent, dont la voiture est de fait à la disposition de la Révolution, mais à qui on explique aussi gentiment qu’une fois cette dernière advenue, on statuera éventuellement sur son sort ! Vagues connaissances de William Klein et proches des mannequins qui seront ses actrices anonymes aux côtés des Sami Frey, Delphine Seyrig, Jean Rochefort ou Roland Topor, les architectes d’Utopie seront figurants pour Qui êtes-vous Polly Maggoo ? (1966), le film sur les milieux de la mode qui précède Loin du Vietnam (1967) ainsi que les débuts de Grands soirs et petits matins (1968-1978) et la sortie de Mister Freedom (février 68) où le grotesque Superman américain est perturbé par un bibendum Michelin bleu. Car en ces années-là, en cette fin des sixties comme l’on a pu dire, Gilles Caron montrait par exemple que l’on pouvait aussi bien prendre au vol la bouille de Cohn-Bendit que Twiggy au Trocadéro, un GI sur la colline 875 ou Faye Dunaway et Warren Beatty accompagnant la sortie du Bonnie and Clyde d’Arthur Penn. Les comics américains et quelques planches de Robert Crumb, les premières en France, apparaîtront ainsi dans les colonnes d’Utopie, tout comme Pravda la survireuse (Eric Losfeld éd., 1968), la motarde aventurière qui prend la route sous les traits de Françoise Hardy. Son auteur, Guy Peellaert, celui des Rock Dreams (1974), est une lointaine connaissance de Jean-Paul Jungmann, et lorsque ce dernier enseignera deux années durant aux Halles, de 1969 à 1971, à l’expérimentale Unité d'Enseignement et de Recherche sur l'Environnement dans les pavillons de Baltard désaffectés, il se retrouvera au cœur du principal foyer d’importation de la contre-culture anglo-saxonne, là où débarqueront les premiers numéros d’It ou Oz, avec pour voisins Jean-François Bizot d’Actuel, Vasco et ses Light shows, François Tusques et le free jazz, Jacques Higelin et Areski Belkacem, Red Noise ou encore le groupe Crouille-Marteau.

L’architecte Jean-Paul Jungmann est d’ailleurs resté pour un remarquable collectionneur de bandes dessinées, et il s’amusait déjà à mêler dans ses articles d’Utopie les images de cinéma (Griffith, Lang, Huston, L'Herbier...), de science-fiction et les perspectives de Mendelsohn, Tony Garnier, Sant'Ellia, Kurokawa ou Archigram, voisinant avec des projets bâtis de Georges Candilis, Alexis Josic et Shadrach Woods, de l'Atelier de Montrouge ou de Le Corbusier, et des références aux écrits de Christopher Alexander, Kevin Lynch, Gaston Bardet ou Pierre Lavedan. Le moment 68 chez les architectes, c’est donc aussi ce mélange détonnant et anti-académique imaginé par de jeunes étudiants en quête de références qu’ils vont chercher aussi bien chez les pères fondateurs de l’analyse urbaine, quelques figures tutélaires du Mouvement moderne ou de l’architecture utopique, ou encore dans les milieux branchés de la mode parisienne. Le tout en présentant pour leur diplôme des projets « gonflables » : Un podium itinérant pour cinq mille spectateurs pour Aubert, le Dyodon, habitation pneumatique expérimentale pour Jungmann, et Un hall itinérant d'exposition d'objets de la vie quotidienne pour Stinco. La revue l'Architecture d'aujourd'hui publiera d’ailleurs ces projets dès le mois de décembre 1967, sous le titre « Voyage aux alentours d'Utopie ». Et tout juste deux mois avant mai, le 1er mars 1968, s’ouvre à l’ARC, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, une exposition sur les structures gonflables conçue par les gens d’Utopie, invités par Pierre Gaudibert qui se rapprochera des maos après 68 et démissionnera de l’ARC à la fin de l’année 1971 tout en ayant accompagné la revue Opus International depuis ses débuts. Signe des temps, signe surtout de la collision des temps, la Salle rouge pour le Vietnam qui devait succéder aux Structures gonflables a, elle, pris les routes de France après le mois de mai pour éduquer les masses en exaltant la juste-lutte-de-l'héroïque-peuple-Vietnamien-en-lutte-contre-l'impérialisme américain.

Utopie à ses débuts : des individus plutôt que des disciplines. Trois architectes, un traducteur-sociologue, une paysagiste, une architecte-sociologue, un urbanosociologue, tout simplement des filles et des garçons dans le vent des idées, impliqués plutôt que préoccupés par une problématique. Utopie, la « revue de sociologie de l’urbain », est née à Navarrenx en 1966, l’année où Paul (Jean-Pierre Léaud), sondeur pour l’IFOP dans Masculin Féminin de Godard, drague Madeleine (Chantal Goya) mais sous le couvert de la sociologie (et inversement), alternant une question sur la démocratie et un « j’aime beaucoup votre style de poitrine ». Et voilà quarante ans, un numéro de la revue de l’Internationale Situationniste avait reproduit une double page du magazine « de charme » Lui présentant la panoplie de « l’homme moderne » d’alors. Au milieu de l’électro-quincaillerie, déjà, des années 1960 et d’autres symboles du consumérisme, figurait en bonne place le premier tome des œuvres de Marx dans l’édition de la Pléïade, chez Gallimard. Résumant à grands traits son itinéraire vingt ans plus tard, Baudrillard écrira dans le second volume de ses Cool mémories : « Pataphysicien à vingt ans – situationniste à trente – utopiste à quarante – transversal à cinquante ». Et puis « viral et métaleptique à soixante », dira-t-il, ajoutant ce trait : « toute mon histoire »[13].




Le (contre)travail des avant-gardes : la fonction utopique

Cette lutte sera donc passée par les avant-gardes artistiques (peut-être en premier lieu par celles-ci), et – c’est peut-être un peu exceptionnel - elle sera aussi passée par les architectes. Passée par les contre-utopies, entre noirceur et absurde, humour et ironie, inonder Florence ou assécher les canaux de Venise pour sauver les centres historiques des avatars du tourisme de masse, bétonner les vingt arrondissements de Paris, sauf la Seine et les ponts, jusqu’à la hauteur de la tour Eiffel, ériger un gratte-ciel phallique à Chicago ou New York pour dire que l’architecte en est désormais réduit à décorer les façades, raconter l’histoire de Douze villes idéales gouvernées chacune par un système tyrannique dictant leur organisation, dépouiller la famille de ses oripeaux de la société de consommation en la laissant toute nue face à ses objets et ses actes les plus fondamentaux, dessiner un Monument continu indifférent au monde, traversant des territoires variés pour relier les lacs des Alpes, enjamber les vallées et couper indifféremment en deux les villes ou les déserts… Ces projets auront chacun à leur manière montré le visage que prendrait l’espace s’il était entièrement occupé suivant les principes et les logiques de l’urbanisme de leur temps, celui des années 1960. Ils auront parlé d’un monde qu’il ne s’agissait (presque) plus de changer, mais (déjà) de sauver.

Car il s’agit bien pour finir d’une course au progrès, tout à la fois surenchère et défi fatal en ces temps de conquête de l’espace, d’édification du Mur de Berlin et de défis technologiques. Contemporains lucides et cousins lointains de ces mouvements d’architectes radicaux, les situationnistes constataient en 1964 : « nous sommes forcément sur la même route que nos ennemis - le plus souvent, les précédant - mais nous devons y être, sans aucune confusion, en ennemis. Le meilleur gagnera »[14]. À sa manière, c’est aussi le « grand jeu » que Baudrillard cherchera à mettre en œuvre : aller plus vite que le système, accélérer, le défi et le rejet de la « radicalité intégrée ». Chercher à mettre en échec un système intégré où « personnalisation et intégration vont strictement de pair. C’est le miracle du système »[15]. En clair, « il faut vivre en intelligence avec le système et en révolte avec ses conséquences. Il faut vivre avec l’idée que nous avons survécu au pire. »[16] Dès 1968, dès Le système des objets, Baudrillard remarquait que « l’homme de rangement n’est ni propriétaire ni simplement usager, c’est un informateur actif de l’ambiance »[17].

La singularité selon Baudrillard : s’imprégner de l’air du temps sans y succomber. Chercher à y ouvrir des brèches en « métabolisant » les signes et les images véhiculés par son temps, paradoxal, aléatoire, ambigu et réversible. Séduction et insurrection, surenchère et réversibilité, renvoyer le principe de vitesse sur le système. Le système des objets, encore : « C’est tout l’univers de la Stimmung qui a disparu, celui de l’unisson « naturel » des mouvements de l’âme et de la présence des choses : l’ambiance intériorisée. Aujourd’hui, la valeur n’est plus d’appropriation ni d’intimité, mais d’information, d’invention, de contrôle, de disponibilité continue aux messages objectifs. »[18] En somme, chacun à leur manière, tous auront cherché, à travers leurs écrits et leurs projets de papier, à faire éclater les représentations communément admises, celles de la famille et du travail, du quartier et de l’environnement, de l’intime et du public, du populaire et du savant, du beau et du laid, juste avant que la fin des années 1970 n’autorise le retour de toutes ces figures traditionnelles sous la forme ricanante du rétro – c’est irrépressible, je pense alors un peu à ses photos, un appartement classique, un coin de cheminée, une lumière nordique, pâle, des moulures, du parquet, des murs blancs… White cube ou bon chic bourgeois ? Jean Baudrillard, vers le neutre ? Mais où est donc passée l’authenticité ? Ce qui domine dans le système des objets ? C’est le système ! Ou plutôt la Matrice. La personnalisation dans l’intégration…

Et le « sourire cool » du Pop art prend soudain le rictus du complice sournois et grimaçant… Et les objets de montrer au passage l’une de leurs fonctions profondes : camper « le décor idéal d’un équilibre névrotique »[19]. Pour le dire autrement, pour le dire comme le psychanalyste Félix Guattari, « à mesure que les révolutions déterritorialisantes liées au développement des sciences, des techniques et des arts balaient tout sur leur passage, une compulsion de reterritorialisation subjective se mobilise. »[20] Ce mouvement s’aggravant encore lorsque l’essor des machines focalise ses effets sur des facultés humaines comme la mémoire, la perception, l’entendement et l’imagination… Ensuite, ce fut l’imaginaire appauvri de « l’écran total ». Réalité Intégrale : perte de l’échange symbolique, du négatif et de l’antagonisme, de l’altérité, de l’utopie et du territoire, de l’obscène et du secret… Personne ne cherche impunément à mettre le feu aux représentations fondatrices. Flexibilité, mobilité, autonomie, identité, créativité, originalité, vitesse, hédonisme et nomadisme sont aujourd’hui devenus les mots de passe du « nouvel esprit du capitalisme » magistralement cerné par Luc Boltanski et Eve Chiapello dans leur ouvrage éponyme paru chez Gallimard en 1999, dix ans déjà.


Jean-Louis Violeau

Jean Baudrillard, 68 et la fonction utopique

Laboratoire Architecture-Culture-Société
UMR CNRS 7136 Architecture Urbanisme Société
Ecole Nat. Sup. d’Architecture Paris-Malaquais



NOTES

1. Maurice Godelier, Au fondement des sociétés humaines. Ce que nous apprend l’anthropologie, Albin Michel, « Bibliothèque Idées », Paris, 2007.

2. Gilles Deleuze et Félix Guattari, « Mai 68 n’a pas eu lieu », Les Nouvelles littéraires, 3-9 mai 1984, repris in Gilles Deleuze, Deux régimes de fous, textes et entretiens 1975-1995, Minuit, Paris, 2003, (p.p.215-217) pp.215-216.

3. Jean Baudrillard, Le Miroir de la production ou l’illusion critique du matérialisme historique, Casterman, Tournai, 1973, p.120.

4. Jean Baudrillard, A propos d’Utopie, entretien avec l’auteur (1997), Sens & Tonka éd., Paris, 2005, p.28.

5. Pour une série de témoignages autour de ces trois séries de questionnements livrés par des sociologues et historiens alors tout jeunes (Michel Verret, Jean-Claude Passeron, Viviane Isambert, Antoine Prost) ou encore étudiants (Anne-Marie Sohn, Yvette Delsaut, Philippe Robert, René Mouriaux), voir Jean-Michel Chapoulie, Olivier Kourchid, Jean-Louis Robert et Anne-Marie Sohn (dir.), Sociologues et sociologies. La France des années 60, Paris, L’Harmattan, 2005.

6. Entrepris au lendemain de son décès brutal le 11 janvier 2000, le recueil d’une série de témoignages émanant de proches ou de collègues vient mieux éclairer le parcours du sociologue René Lourau. Cf. Ahmed Lamihi et Gilles Monceau (dir.), Institution et implication. L’œuvre de René Lourau, Paris, Syllepse, 2002.

7. « L’invité, Alain Touraine », entretien avec Corinne Martin et Thierry Paquot, Urbanisme, n°319, juillet-août 2001, (pp.14-21) p.19 et 20.

8. Jacques Donzelot, « Patasociologie à l’université de Nanterre », in François L’Yvonnet (dir)., Jean Baudrillard. L’Herne, Paris, Cahiers de l’Herne, n°84, 2004, (pp.59-66) p.59. Donzelot se souvient, amusé, que les formulations que chacun choisirent pour un thème annuel (la famille, la distinction des sexes, du social, de la politique) « obéirent vite à une règle simple : je traitais de la naissance, lui de la mort de chacun de ces objets » (id., p.61).

9. Françoise Choay, « Mort de l’Ecole des Beaux-Arts », La Quinzaine littéraire, n°52, 15-30 juin 1968.

10 Henri Lefebvre, « Lefebvre parle de Marcuse », La Quinzaine littéraire, n°52, 15-30 juin 1968.

11 Citations extraites du catalogue Plastic Years présentant les travaux du groupe en 1969 et reprises par Ghislain His dans « Architectures du nuage », Faces, n°63 (« L’air »), revue de l’Institut d’Architecture et d’Urbanisme de l’Université de Genève, automne 2006, pp.12-15.

12. A propos de l’architecture gonflable, voir notre contribution, « Utopie : in acts » au catalogue The Inflatable Moment. Pneumatics and Protest in ’68, Marc Dessauce (éd.), Princeton Architectural Press, New York, 1999, pp.36-60. Voir également Marie-Ève Mestre et Stéphane Magnin (dir.), Air-Air. Celebrating Inflatables, Grimaldi Forum, Monaco, 2000.

13. Jean Baudrillard, Cool memories II, Galilée, Paris, 1990, p.131.

14.  Internationale Situationniste, n°9, août 1964.

15.  Jean Baudrillard, Le système des objets, Gallimard, Paris, 1968, p.202.

16.  Jean Baudrillard, Cool memories IV, Galilée, Paris, 2000, p.10.

17.  Jean Baudrillard, Le système des objets, op. cit., p.37.

18.  Idem, p.34.

19. Ibidem, p.108.

20. Félix Guattari, « du postmoderne au postmédia, inédit, décembre 1985 », Multitudes, n°34 (« l’effet-guattari »), automne 2008, (pp.128-133) p.129.

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