SEYCHELLES Socialiste | « Marx au Paradis »




Dans la nuit du 4 au 5 juin 1977, soixante partisans du politicien et premier ministre socialiste France-Albert René, allaient s'emparer du pouvoir avec une étonnante facilité. Il leur aura suffit d'attendre un voyage du président James Mancham, de prendre d'assaut un dépôt d'armes, d'occuper les points stratégiques, dont l'aéroport et les studios de Radio-Seychelles, et enfin d'instaurer un couvre-feu,  pour réussir une révolution “tranquille”, ayant fait deux victimes, un partisan et un policier. Il est vrai que face aux faibles forces de la police – le pays n'ayant pas d'armée -, les putschistes n'ont rencontré guère de résistance pour réussir leur révolution socialiste, plutôt bien accueillie par les classes populaires, condamnée par les vieilles familles de colons, et inquiétant l'État-major américain.

Les Seychelles [1], cette « nation de maîtres d’hôtel », néo-colonisée par les « Tous Riches » en dialecte créole, par un tourisme prédateur, selon les propos du camarade René, allaient devenir une nation dirigée par un parti unique, instituant un régime que l'on peut qualifier de social-démocratie « radicale ». Plusieurs quotidiens du monde entier titraient ainsi à propos de la révolution aux Seychelles : « Lénine au paradis » ou bien « Marx Paradise »...

Avant que les premières mesures de libéralisation de l'économie, imposées par les organismes internationaux en 1992, viennent changer, mais sans le compromettre, le système social ; par la suite, le départ volontaire de France-Albert René et l'arrivée du président Michel en 2004, puis la crise de 2008 achèveront complètement le socialisme « créole » seychellois, néanmoins réélu démocratiquement en 2006 et 2011, mais reniant à présent leurs devoirs envers les plus humbles, condamnant l'assistanat d'hier, faisant au contraire l'apologie de la libre entreprise, et savourant l'arrivée des investisseurs étrangers, dont notamment ceux prodigieusement riches des Émirats Arabes Unis, nouveaux néo-colonisateurs des temps modernes, qui entament méthodiquement, l'exceptionnel héritage du patrimoine naturel, et culturel de ce paradis.



Un appel à contribution à nos lecteurs avant de commencer car, pour une fois, il nous ait impossible d'accompagner un texte,  de plans de villes, de quartiers, de logements sociaux, de photographies présentant l'architecture "sociale" de la période socialiste, nous n'avons qu'une seule photographie où figure les révolutionnaires de 1977... Ainsi, à défaut de pouvoir nous rendre sur place, et sans nouvelle d'un courrier adressé à l'administration seychelloise, nous faisons appel à nos lecteurs qui possèdent de tels documents... 

LES COLONS

Les Seychelles sont officiellement annexées par la France en 1756. Les colons français avec quelques esclaves s’y installent à partir de 1770. Ces îles deviennent britanniques en 1814 et considérées comme des « dépendances » de Maurice jusqu’en 1903, année de l’octroi du statut de colonie de la Couronne aux Seychelles. En 1948, un système électoral très censitaire est mis en place. De 1967 à 1976, on assiste à un transfert du pouvoir des autorités coloniales aux responsables seychellois et la mise en oeuvre d’un développement socio-économique contrôlé. Le désengagement colonial britannique s’est donc fait graduellement, avec, en 1967, l’adoption du suffrage universel, puis, en 1970, la mise en place d’un statut d’autonomie interne et d’une constitution.

Deux partis dominent la scène politique locale : le SDP (Seychelles Democratic Party) de l’avocat James R. Mancham et le SPUP (Seychelles People’s United Party) de France Albert René, également avocat. La victoire du SDP aux élections de 1970 à l’Assemblée législative fait de J. R. Mancham le Premier ministre et de F. A. René le leader de l’opposition. Les deux hommes s’opposent sur l’avenir politique et économique des Seychelles. J. R. Mancham, anglophile, est pour une association étroite avec le Royaume-Uni et ne se rallie à l’idée d’indépendance, prônée par F. A. René, qu’en 1974.


L'Océan Indien

Le début des années soixante marque la fin de l'isolement des Seychelles, dans le cadre géopolitique de l'affrontement des deux blocs dans l'océan Indien. Les Seychelles y occupent dorénavant une position stratégique pour le contrôle de cette partie de l'océan Indien, alors que de nombreux pays d'Afrique rejoignent le camp socialiste, dont la Tanzanie et Zanzibar. Les Seychelles doivent constituer pour l'OTAN, une base militaire. En prélude, dès 1963, les Etats-Unis ont installé à Mahé une station de repérage de satellites. En 1965, là Grande-Bretagne « achète » à l'île Maurice l'archipel des Chagos. Elle y ajoute plusieurs « îles extérieures » prélevées sur la colonie des Seychelles pour constituer le Territoire britannique de l'océan Indien (TBOI). Ce territoire stratégique sera utilisé conjointement avec les États-Unis. Une base est construite à Diego Garcia, principal atoll des Chagos, les habitants expulsés manu-militari – et dans l'indifférence générale - iront grossir les faubourgs misérables de Port-Louis à Maurice.

Les îles seychelloises doivent être utilisées pour d'autres implantations militaires, notamment comme bases navale et aéroportuaire, infrastructures alors inexistantes. Le gouvernement britannique s'engage ainsi à leur construction et au-delà, à entreprendre une politique ambitieuse d'aménagement du territoire, destinée à développer l'économie quasi-inexistante de l'archipel. La question de la viabilité économique des Seychelles s’est posée à la fin des années 1950, alors que cette colonie britannique doit faire face à une crise sévère, exacerbée par une croissance démographique rapide. En 1959, un rapport est remis au gouvernement britannique recommandant le développement du tourisme aux Seychelles.

Grands Travaux

Le développement de l'économie de l'archipel et de la capitale Victoria s'appuie sur un programme d'équipements militaires et sur un vaste programme de travaux publics sur l'île principale Mahé : outre la construction la construction d'une base américaine dédiée à la surveillance par satellite (1963), de l'aéroport qui débute en 1969, de l'agrandissement du port, le programme civil prévoit la modernisation et la construction du réseau viaire et de l'électrification de l'île (1960-1965), la construction du barrage Rochon (1969), la construction d'une usine de traitement de la noix de coco (1964), la construction de logements sociaux (1964), les travaux pour la création de nouvelles zones de cultures dédiées au thé (1966), la construction d'un stade, d'un centre commercial, etc.

Les conséquences de cette ambitieuse politique d'aménagement seront nombreuses et les plus remarquables seront le bouleversement de l'économie jusqu'à présent dédiée à l'agriculture et à la pêche, la baisse phénoménale du taux de chômage par l'emploi d'une main d'oeuvre non qualifiée nombreuse, entrainant le retour sur l'île de Seychellois, et la conversion de nombreux salariés de l'agriculture en ouvriers des travaux publics, attirés par un meilleur salaire ; puis dans un second temps, en tant qu'employés des hôtels.

De même, bien avant l'ouverture de l'aéroport international, l'intérêt des spéculateurs, notamment britanniques, s'exacerba, et ils se portèrent acquéreurs de vastes domaines fonciers inexploités. En 1975, 27 % du territoire appartenait à l'État – incluant les zones de montagne et les parcs nationaux -, tandis que 22,3 % des terres étaient la propriété d'étrangers non-Seychellois, comprenant notamment les meilleures zones de développement pour l'agriculture – terrains sans relief, etc. - et l'industrie touristique – zones côtières, sites idylliques, à proximité du futur aéroport, etc.

Les  “ Tous Riches ”

1971, année d’ouverture de l’aéroport international, est une date d'une grande importance pour le pays, car elle constitue le véritable point de départ du tourisme. Car en effet, jusqu’au début des années 1970, les Seychelles étaient une destination confidentielle, accessible seulement par bateau. Pour aller de Londres à Victoria il fallait plus de quatre jours en 1960. Dans les années 1950, deux bateaux par mois seulement desservaient Victoria, la capitale et le port principal des Seychelles. Les compagnies maritimes n’offraient que quelques places par navire et annulaient parfois les réservations sans préavis, rendant les retours aléatoires. Ceci limitait évidemment le flux de visiteurs.

Il n’y avait que 72 chambres d’hôtels en 1960, toutes situées à Victoria et dans le secteur de Beau Vallon-Glacis. On comptait 890 visiteurs en 1965 et 1622 en 1970. Ce flux ne peut être qualifié de touristique eu égard à la longueur du séjour, largement supérieur à la durée des vacances, et au fait qu’il s’agissait d’hommes d’affaires, d’administrateurs coloniaux ou d’aventuriers.


Cette période s’acheva avec l’ouverture de l’aéroport en juillet 1971. Bien que, depuis 1964, il existât une desserte aérienne par hydravion, la véritable ouverture des Seychelles sur le monde date de la mise en service de l’aéroport international. Par sa construction et l’agrandissement du port, les Britanniques dédommageaient les autorités seychelloises de la constitution du stratégique Territoire britannique de l’océan Indien (BIOT), incluant les atolls d’Aldabra, de Farquhar et de Desroches qui furent du reste rendus aux Seychelles quelques jours avant leur indépendance. British Airways ouvrit immédiatement une liaison entre Londres et les Seychelles. D’autres vols directs avec des grandes villes européennes et d’Afrique orientale ou australe furent progressivement inaugurés, Air France et la Lufthansa arrivant en 1974. Le nombre de touristes passe de 3000 en 1971 à 15000 en 1972.

Parallèlement à la construction de l’aéroport et compte tenu de la faible capacité d’accueil initiale, un plan de développement d’une hôtellerie de luxe est établi. Si le premier hôtel qui ouvre ses portes en 1972 – le Reef Hotel - est implanté sur l’anse aux Pins, près de l’aéroport, on construit les suivants sur la plage de Beau Vallon (le Coral Strand Hotel inauguré en 1972 et le Beau Vallon Bay Hotel en 1974), à Port Glaud (le Mahé Beach Hotel ouvert en 1975 et rebaptisé Berjaya Mahé Beach Resort) et près de Grand Anse (le Barbarons Beach Club Hotel ouvert en 1978). Au cours des années 1970, la capacité d’accueil totale passe de 140 à 2 000 lits et le nombre de touristes de 1600 à 78 800.

Sea, Sex and Sun

La colonie s'abandonne sans retenue a la spéculation touristique, à celle des affairistes des 3 S (Sea, Sex and Sun). En 1977, plus du tiers des terres privées appartiennent déjà à des étrangers. Les stéréotypes hôteliers des package tours balaient brutalement la langueur conradienne des vieilles demeures aux toits de tôle rouillée arrêtées dans le temps. Il n'est pas jusqu'aux curiosités, végétales les plus placides qui ne soient récupérées au profit d'une publicité soucieuse d'imposer au plus vite l'image prometteuse du paradis perdu des « îles d'amour ».


Des « îles d'amour » car parmi ses curiosités, sont admises les jeunes filles Seychelloises, dont la déplorable publicité est faite à l'étranger, de leur beauté et leur soi-disante grande liberté sexuelle. Une vision de l’île paradisiaque aux femmes créoles belles et lascives qui est omniprésente dans l’imaginaire européen depuis la fin du XVIIIe siècle, notamment dans la littérature exotique. Un article d'un journaliste anglais, John Smith, paru dans The Sunday People en 1975, prétendait ainsi : “ They call these the Love Island. I'm not surprised. Never in the field of normal relations have so many had so much so often. With so many beautiful girls around, obtening a little of what you fancy is as easy as getting a glass of water...” La réputation de leur présumé libertinage, de leurs moeurs “faciles” contre quelques roupies, entraîna le développement du tourisme sexuel.
D'autres observateurs notent cependant que les – très nombreuses - jeunes filles seychelloises employées dans les hôtels, les équipements touristiques, se “libéraient” - comme en Europe des années 1968 - progressivement de l'emprise des traditions de la bonne société, et familiales : le salaire d'une jeune femme de chambre dans un hôtel dépassait largement celui d'un père ouvrier agricole, contribuant ainsi à leur émancipation et à des nouveaux rapports au sein des familles. Il faut considérer qu'à cette époque, la vieille population créole n'admettait guère les pratiques des touristes, les bains de mer, de soleil, les bikinis, les jeans... Mais, il arrivait parfois, qu'une rencontre fugitive aboutisse à un mariage avec un “Blanc”, considéré alors par les membres de la famille comme le plus grand honneur... et notamment pour les familles les plus humbles. C'est ainsi que la jeune génération de Seychelloise issue de famille non aisée, fréquenta les bars, les discothèques et qu'une sorte de prostitution “innocente” - c'est-à-dire non professionnelle ou occasionnelle - se développa pour constituer avant la Révolution, un phénomène inquiétant.

Folklorisation

Comme tant d'autres pays du monde, le tourisme engendra également aux Seychelles, la commercialisation du folklore créole. Les hôtels en particulier développeront l'exploitation des danses traditionnelles - “sega”, “contradanse”, “routia” - en show commerciaux destinés à leur clientèle ; un autre phénomène, selon un observateur de l'époque, faisant perdre toute dignité aux “indigènes” locaux, contraints d'exhiber chaque soir leurs danses traditionnelles. D'autres estimaient au contraire avec grand enthousiasme d'un grand bénéfice pour la diffusion de la culture créole, et surtout, d'une forme de résistance face à l'invasion culturelle étrangère...

« Une nation de maîtres d’hôtel »

Plus qu'une libération sexuelle ou une émancipation, les difficultés économiques seront à l'origine du tourisme sexuel. D'ailleurs, dès les années 1960, le mot touriste a été traduit dans la langue créole par “ tous riches” qui indique bien la perception de la population créole des visiteurs étrangers. Peu avant la révolution, la question du développement touristique opposera le président J. R. Mancham à son premier ministre France-Albert René, qui considérait négativement cette activité, à l’origine de la forte inflation, du déclin de l’agriculture, de la croissance des importations, de la mainmise des capitaux étrangers, d’une déstructuration de la société. Il refusait que les Seychelles ne deviennent « une nation de maîtres d’hôtel ». Dans un article paru dans le journal The People, daté de mars 1975, un journaliste déclarait ainsi :
As a whole, the development plan concentrated only on the economic aspect and totally neglected the human side... A division has been created between those who possess everything and those who possess nothing... Decent education remains the domain of only those who can affords to pay, which means that the majority remain in their dungeon of ignorance and apathy... Inequalities are rampent in employments where an expatriate or son of a rich man gets higher wages and better opportunities than a poor Seychellois, even though he has managed to obtain the same qualifications... No effort was made to encourage a sense of responsibility in our people... or to encourage cooperation among individuals and various communities. On the contrary there was a mad scramble to exploit one another ».

J. R. Mancham avait une toute autre analyse : le tourisme pouvait permettre de sortir les Seychelles de leur isolement, de lutter contre le chômage, et favoriser la promotion sociale des plus pauvres, à enrichir le pays, etc. [Notons que ce type d'argumentation sera repris par les "néo"-socialistes dans les années 2000].

Un Paradis face à la modernité

La construction de l'ensemble des nouvelles infrastructures, puis des nombreux hôtels seront à l'origine de la dégradation des écosystèmes littoraux. En effet, l’exiguïté des zones planes était un obstacle au développement démographique et économique. Dès les années 1940-1950, les particuliers agrandirent leur propriété sur la mer. Mais c’est surtout la politique des autorités coloniales qui a profondément transformé une partie des zones du littoral, à partir de la fin des années 1960, avec la construction de terre-pleins, d’abord pour la modernisation du port de Victoria et la construction de la piste de l’aéroport international, puis pour la mise en place d’une zone industrialo-portuaire, de quartiers d’habitat et d’une voie rapide. De même des pollutions liées à l’élevage, à l’industrie ou à l’urbanisation, ainsi que l’érosion qui transfère d’importantes quantités de matériaux terrigènes dans la mer ont dangereusement dégradés les récifs coralliens.

Le tourisme a aussi joué un rôle dans cette dégradation, principalement le long de la baie de Beau Vallon, où se concentre la capacité hôtelière nationale. Généralement, les hôtels ont été construits trop près de la mer, dans des zones exposées aux vagues de tempête, ce qui a nécessité par la suite la construction de murs de soutènement et de protection.

A l'inverse, les constructions hôtelières devaient se soumettre à des règles d'architecture très strictes, dont notamment la hauteur des construction qui ne pouvait dépasser deux ou trois étages, limitée à la hauteur des majestueux cocotiers, pour une meilleure insertion dans le paysage. Théoriquement, les plages restent accessibles à tous et ne peuvent être privatisées. De même, les plus beaux sites sont protégés ou font l'objet de création de jardins botaniques, de parcs sous-marins, de parcs nationaux, etc., interdits à la construction ; les plages où viennent pondre les tortues sont protégées et leur accès limité ; les sites de nidification des oiseux de mer également. Progressivement, les autorités des Seychelles prendront conscience de leur exceptionnel patrimoine écologique, et tenteront de concilier les faibles disponibilités foncières de l'île de Mahé, au nécessaire développement économique, ainsi qu'à l'inéluctable développement de sa population.


1976, l'indépendance

Durant cette période, caractérisée par une forte croissance économique et par l’indépendance des Seychelles le 29 juin 1976, le développement du tourisme joue un rôle majeur. En quelques années, le chômage chute à Mahé, provoquant une immigration intérieure importante, surtout en provenance de la Digue. Les premières années du nouvel État sont donc marquées par une euphorie économique reposant sur une forte croissance du flux touristique. À la fin des années 1970, fournissant les deux tiers des entrées de devises et plus du tiers du PNB, ce secteur est le premier employeur des Seychelles.

A ce bouleversement, diversement perçu malgré ses avantages théoriques (le revenu par tête aurait quadruplé entre 1968 et 1976), a correspondu une évolution politique précipitée, inscrite dans la logique du désengagement colonial britannique, préparée par la constitution du TBOI. La même logique conduit le Premier ministre, issu du statut d'autonomie de 1970, à se rallier, en 1974, à l'idée d'indépendance à laquelle il s'était jusque-là opposé. Celle-ci est acquise en juin 1976. Elle s'accompagne de la restitution des îles seychelloises du TBOI, préalable posé par le parti qui, depuis 1964, avait fait campagne pour l'émancipation complète de la colonie. Les Etats-Unis troquent leur renoncement au bail de cinquante ans pour l'utilisation militaire des îles contre le maintien de leur station de Mahé.

Les leaders fondateurs des deux partis se partagent le pouvoir, avec comme président J. R. Mancham, et son opposant premier ministre F. A. René, au sein d'un gouvernement de coalition. Officiellement d'accord sur un non-alignement matérialisé par une admission rapide à l'ONU, l'OUA, le Commonwealth de facto, l'OCAM, le groupe des non-alignés, les deux hommes le sont beaucoup moins sur les choix économiques et la tonalité de la politique extérieure.


France-Albert RENÉ

France-Albert RENÉ est un « grand Blanc » (un descendant de colons français) né en 1935 sur l'île de Mahé. Devenu avocat en 1957, il milite au sein du parti travailliste. Bonhomme, charismatique, modeste, souriant, s'habillant simplement, fuyant les mondanités contrairement à James Mancham, à l'écoute de son peuple, ce nationaliste convaincu et soucieux de justice sociale dénonce la misère et l'exploitation. Il se lance en politique en fondant le Parti uni du Peuple des Seychelles (SPUP) en 1964. En 1970, il est élu à l'Assemblée législative et devient chef de l'opposition. Militant activement pour l'indépendance, il devient Premier ministre dès la proclamation de l'indépendance le 29 juin 1976 et s'oppose à la politique néo-colonialiste de son président.
A l'ouverture pro-occidentale généralisée, aux concessions multipliées aux investisseurs étrangers, au développement de l'industrie touristique (80 000 touristes espérés pour 1980) prônés par le président, le Premier ministre et son parti préféreraient une diplomatie plus indien-océanique et progressiste, une défense plus sourcilleuse dû patrimoine national et la recherche plus austère de l'autosuffisance dans la justice sociale.


1977, la Revolisyon


Le gouvernement de coalition issu de l’indépendance ne dure pas longtemps. Nous l'avons évoqué en introduction, ce fut lrevolisyion  tranquille : quelques heures à peine pour un changement historique... Dans un article publié plus tard, le journaliste Serge Raffy présentait les putschistes comme « une poignée de jeunes intellectuels gauchistes, formés dans les séminaires suisses et français qui prirent le pouvoir » avec à sa tête France-Albert René décrit comme « un jeune avocat fasciné par Fidel CASTRO et par toutes les légendes anticolonialistes ». Les jeunes miliciens avaient été formés en Tanzanie, pays dirigé par le socialiste Julius Nyeréré, alors aidé par les communistes chinois. La Tanzanie pendant une longue période assura la sécurité militaire des Seychelles, par l'envoi de troupes et de matériel.



Le journaliste Olivier Le Brun, analysait une situation politique propice à une révolution par la faiblesse relative des classes dominantes traditionnelles. Pendant près de deux cents ans, le pouvoir économique fut l’apanage des « grands blancs », propriétaires de plantations produisant du copra, de la cannelle et de la vanille pour le marché mondial. En 1960, cinquante-six de ces propriétaires possédaient les deux tiers des terres consacrées à l’agriculture commerciale. Mais, depuis lors, la production de copra s’est réduite d’un tiers, celle de cannelle de moitié, et les propriétaires fonciers traditionnels ont été progressivement éclipsés par une classe montante de commerçants, qui a prospéré avec le « boom » touristique déclenché par l’ouverture de l’aéroport international. La rivalité entre les propriétaires fonciers (d’origine française et anglaise) et les grands commerçants (d’origine indienne) et la relative insignifiance économique de ces deux groupes ont largement contribué au succès du coup d'État. D'autre part, Les petits commerçants et producteurs à leur compte - fermiers, pêcheurs et artisans - représentent à peine 10 % de la population active composée à 90 % de travailleurs salariés, proportion tout à fait exceptionnelle dans le tiers-monde.

L'intégration des Seychelles dans le marché mondial, accélérée par l'ouverture de l'aéroport international, et le développement touristique qui en a résulté, a favorisé la formation de rapports sociaux capitalistes qui entrèrent en conflit avec les vieilles structures archaïques, sans néanmoins être en mesure de les liquider. Le capitalisme aux Seychelles, comme dans une très grande partie du Tiers Monde, s'avère incapable de jouer le rôle progressiste qu'il a eu en Europe dans la destruction des rapports pré-capitalistes caractérisés notamment par des relations de clientèle et de dépendance personnelle a tous les niveaux, y compris dans l'appareil d'État.

Enfin, la personnalité du président – dandy - James Mancham, est peu appréciée de la population, sans être pour autant détestée : sa politique néo-colonialiste, ses fréquents voyages diplomatiques, la gente féminine, son affairisme, l'éloignent des préoccupations quotidiennes des classes populaires.


SOCIALISME CREOLE


Le groupe de libérateurs, du “Conseil Révolutionnaire” propose alors au camarade René – le camarade René dément formellement sa participation au coup d'État - de prendre la tête d'un nouveau gouvernement. Dès son accession au pouvoir, le président René a clairement indiqué son penchant pour le socialisme, sa volonté de construire une économie d'Etat, que l'on pourrait qualifier de social-démocratie radicale, s'attaquant aux inégalités dans le travail, les services sociaux et l'habitat, et se rapprochant des pays “frères” socialistes. Il déclare alors vouloir construire un « socialisme typiquement seychellois » qui « ne sera certainement pas marxiste ». Il affirmait en 1989 dans une interview [pour le Figaro Magazine faut-il préciser et à une date où le mur berlinois vacille] :
"Non, je n'ai jamais été marxiste. Ce que je crois, pour bien diriger un pays, c'est qu'il faut établir un système qui donne à tous les mêmes opportunités. C'est sur ce principe que nous avons bâti notre socialisme, un socialisme à coeur ouvert. C'est pourquoi vous ne verrez ici aucune des caractéristiques des régimes communistes. Nous n'avons pas fait de nationalisations forcées. Nous sommes pour la propriété privée. Le mouvement de devises est libre. Nous permettons d'investir, même aux étrangers, qui peuvent rapatrier leurs bénéfices. Nous croyons que les deux piliers d'une société plus juste, plus égalitariste, sont la santé et l'éducation"

Le Royaume-Uni reconnait le nouveau régime le 13 juin, et la France par l'annonce de la venue du ministre de la Coopération, Robert GALLEY, aux célébrations du premier anniversaire de l'indépendance. La Tanzanie voisine n'allait pas être la seule nation progressiste à offrir ses bons services à ce nouveau pays frère. De Moscou à La Havane et de Pékin à Pyong-Yang, on était prêt à soutenir le régime socialiste de Victoria. A tel point que l'ambassade d'URSS compta pour un temps plus d'une trentaine de coopérants, arrivés par l'Aeroflot, dont le vol hebdomadaire attestait de l'importance de ce nouvel Etat.


NON-ALIGNEMENT

Les économistes assurent volontiers que les Seychelles ont toujours subsisté par l'aide internationale, et notamment des pays « frères », qui prit le relais de l'aide -massive - consentie avant l'Indépendance par la Grande-Bretagne. Les faibles ressources de ce petit État insulaire, ne peuvent en aucun cas assurer son développement.

Dès son accession au pouvoir, France-Albert René a su se laisser courtiser, sans pour autant se donner au plus offrant, en tentant de rafler diplomatiquement toutes les aides internationales possibles, des pays socialistes "frères", comme des pays capitalistes, cherchant ainsi à ménager les relations avec les Occidentaux. Car cet État insulaire ne dispose d'aucune force armée pouvant s'opposer à un débarquement ennemi. D'ailleurs plusieurs tentatives seront menées, dont celle de l'Afrique du Sud impliqué en 1983 dans une opération spectaculaire de mercenaires ; qui illustre bien la réalité des menaces pesant sur l'indépendance des petits États insulaires. L'application de la loi du plus fort sous des formes moins feutrées, illustrée depuis à la Grenade par l'US Army, a aussi été envisagée pour les Seychelles. Ainsi, peu après le coup d'Etat, les officiers britanniques sont expulsés et l'armée des Seychelles est créée, équipée par l'Union soviétique, aidée par la Tanzanie. Alors que le parti doit devenir le symbole et l'instrument de l'unité nationale, l'armée populaire, la milice et le service national obligatoire regroupés en une Seychelles People's Defence Force, seront les écoles du civisme et les garants de l'intégrité territoriale. Dans la même veine, la moralisation de la vie publique est assurée par une commission d'intégrité. Un syndicat national, des organisations de femmes et de jeunes complètent cet appareil.

Le « non-alignement », adopté officiellement par le président René, en considération de la faiblesse des moyens et de l'importance stratégique objective du territoire national dans la région, a été nuancé par des convictions progressistes et anti-impérialistes. Des contacts assez étroits avec Madagascar, la Tanzanie, le Mozambique sont établis dès 1978. Une première conférence des « partis progressistes » des pays du sud-ouest de l'océan Indien est organisée aux Seychelles la même année. Celles-ci demandent à cette occasion le démantèlement de toutes les bases militaires de la région et elles réclameront à plusieurs reprises, soit lors des réunions de l'OUA, soit devant l'Assemblée générale des Nations unies, la démilitarisation et la décolonisation de l'océan Indien [3].


1979 : PARTI UNIQUE


La nouvelle constitution de 1979, crée une République socialiste à parti unique, le Front Progressiste du Peuple des Seychelles (Seychelles Peoples Progressive Front) (SPPF) qui remplace l'ancien SPUP. France-Albert René, seul candidat, est élu pour cinq ans. La constitution aurait été rédigée avec l'aide d'un juriste de Trinidad ayant servi en Tanzanie, nation « amie » et protectrice de l'État insulaire. Réélu pour un second mandat en juin 1984, F. A. René en a profité pour mieux assurer son emprise sur le parti et le gouvernement, la tendance socialo-communiste « créolisée » est accentuée.

L'influence militaire de la Corée du Nord grandit après le départ du petit contingent tanzanien (août 1984). Le rapprochement avec l'Algérie, les relations diplomatiques avec le Nicaragua, les contacts multipliés avec l'URSS paraissent annoncer un virage à gauche malgré la normalisation des relations avec l'Afrique du Sud et les Etats-Unis.


LES REFORMES

Le régime issu du coup d'état du 5 juin 1977, inspiré des valeurs de Liberté d'Egalité, et de Fraternité, devise du Seychelles Peoples Progressive Front, a décidé de s'attaquer à la fois aux structures archaïques et aux rapports sociaux capitalistes. La mise en place d’une économie d’État passe par la lutte contre les inégalités sociales, la création d’emplois pour tous et l’instauration d’un système de sécurité sociale. 

Appelant au travail et à la mobilisation, tout en se défendant d'être inféodé à une idéologie quelconque, le Plan national de développement de 1978-1982 a pour priorités le développement de nouveaux secteurs productifs (pêche, agriculture), au détriment de l'économie liée au tourisme qui fera l'objet d'un développement contrôlé, la création d'une banque de développement, d'une armée populaire, la mise en place d'un nouveau système éducatif, la construction de logements sociaux, et d'une manière générale, le renforcement du rôle de l'Etat dans la vie économique, en accord avec les principes d'un « socialisme à la seychelloise ».

Cette révolution socialiste se déroule pacifiquement, même si une série de complots tentent vainement de renverser le président René. Malgré les multiples tentatives de déstabilisation, le pouvoir de France-Albert René est assuré en grande partie par le soutien des classes populaires, même si certaines réformes radicales sont contestées, notamment en matière d'éducation militarisée. Mieux, le Welfare State (l’État-providence) progresse ; la redistribution se fait par le biais de l’accès aux structures sociales de qualité, des emplois créés par la modernisation de la pêche et de l’agriculture, et du développement du tourisme, principale ressource économique, mais dans les normes souhaitées par le pouvoir. La revolisyion allait faire merveille dans d'autres domaines, notamment celui de la santé, par un taux de mortalité infantile élevé, réduit au niveau des pays européens, un évènement salué par les organisations mondiales.


EDUCATION


Sans aucun doute, le domaine phare du gouvernement, qui lui accorde une attention particulière, auquel il faudrait accorder un long développement. Notons simplement que le nouveau régime a défini une stratégie fondée sur deux considérations :

  • la nécessité de mener une action d'urgence pour enrayer au plus vite le pourrissement de la société provoqué par le colonialisme et aggravé par le régime néo-colonial mis en place au moment de l'indépendance. Il s'agissait de donner aux jeunes la possibilité de vivre et produire ensemble en créant de nouvelles formes d'organisation sociale. Les jeunes seraient ainsi libérés des oppressions de l'ancienne société de classes ;
  • la carence de cadres pour mener une action soutenue dans l'ensemble de la société.

Il fallait donc mobiliser les forces disponibles pour lancer rapidement une action d'envergure. La scolarité est obligatoire jusqu'à 16 ans. Les études secondaires et techniques, les enseignements spécialisés sont prodigués à Victoria, tandis que les nouvelles écoles primaires sont établies dans toutes les localités de Mahé et les principaux villages des autres îles. Ne disposant pas d'universités, des coopérations sont instaurées avec plusieurs pays – dont Cuba - et les étudiants peuvent bénéficier de bourses d'étude.


AMENAGEMENT DU TERRITOIRE

et HABITAT SOCIAL


Si les Seychelles offrent à ses citoyens un cadre de vie paradisiaque, les conditions de logement pour les classes populaires étaient, avant la révolution, déplorables : en 1971, moins de 30 % des habitations étaient construites en maçonnerie, le Bureau National des Statistiques comptabilisait en 1977, près de 20 % de logement insalubre, ou de mauvaise qualité, précaires, près d'un quart étant partagé par plusieurs familles ; 48 % disposaient de l'eau courante et 33 % d'installations sanitaires adéquates ; dans la capitale Victoria, un cinquième seulement des ménages bénéficie de l’adduction d’eau et est raccordé à un système collectif de traitement des eaux usées, d'ailleurs complétement saturé. Les eaux sales de la capitale se déversent directement dans la mer.

Des constructions précaires, des petites cases, faites de matériaux de récupération – planches, raphia, feuilles de latanier, tôle ondulée le plus souvent pour la toiture -, sont disséminées le long des routes, cachées dans la végétation, en bord de mer, ou bien s'agglutinent dans certains lieux de la capitale pour former des poches de pauvreté, pour ne pas dire bidonvilles, tant la nature exubérante, et le climat atténuent le caractère désolé de ceux que nous connaissons en Occident. Les habitants de ces hameaux assurent leur survie grâce à la pêche et aux jardins potagers qui entourent ces masures. Mais l'absence de réseaux d'eau potable et usée provoquent nombre de maladies, oblige leurs habitants à d'incessantes et pénibles gymnastiques pour assurer leurs besoins quotidiens.


La capitale Mahé


L'île de Mahé accueille l'essentiel des habitants et la presque totalité des activités des Seychelles, et comporte l'unique ville du pays, Victoria la capitale, qui concentre l'ensemble des organes étatiques de décision, d'où convergent tous les axes de communications de l'archipel, la porte d'entrée et de sortie obligatoire pour tout transit de personnes ou de marchandises venant de l'étranger ou y allant, et enfin le cadre majeur des activités industrielles et de service, en particulier de tourisme. Mahé est la seule île à proposer un espace habitable assez vaste et des possibilités d'emploi en nombre. La conséquence en est une densité considérable : 375 hab./km² en 1981. Pour l'ensemble de l'agglomération de Victoria on recense en 1977, 647 maisons pour 23012 habitants.

La ville, en dehors de son centre, se compose presque exclusivement de maisons individuelles. La densité de l'habitat reste relativement faible mais on compte très souvent plusieurs personnes par maison. Les constructions établies sur les hauteurs dominant la ville sont les plus démunies sauf s'il s'agit de villas cossues équipées à grands frais. L'érosion est intense et les aménagements pour y faire face peu nombreux. Il s'ensuit des glissements périodiques de terrain qui déterminent en retour chez la population humble l'absence d'investissement dans le logement. Aussi derrière la verdure des jardins on découvre souvent des habitations précaires et insalubres faites de quelques tôles et de quelques planches. La surpopulation des logements est particulièrement grave dans la capitale.

L'étalement urbain extrême de l'espace habité au regard de la faiblesse numérique de la population de Mahé, équivalent à une petite ville européenne, grève les réseaux existants d'eau et d'électricité, et de coûts de fonctionnement prohibitifs. Les routes secondaires sont de simples voies en terre, non pourvues d'éclairage public. Les transports publics ne peuvent couvrir toute cette vaste étendue et l'on se déplace volontiers en charrette ; tandis que le faible nombre d'équipements publics – crèches, écoles, etc. - peine à assurer les besoins de toute la population.


Le Droit anglais

Un autre héritage de la colonisation, tout aussi important, doit être assumé par le nouveau régime : l'esprit et la nature – ultra-libéral - du Droit anglais (colonisateur 1811-1976), très différent du Droit français (colonisateur 1770-1811) : à ce dernier, donnant importance au droit écrit opposable aux pratiques individuelles, s'est substitué un droit des coutumes qui a progressivement donné aux pratiques une légitimité souvent supérieure à celle du droit écrit. Les lois sont ainsi interprétées en fonction des intérêts individuels et appliquées avec toujours plus de souplesse.

À l'Indépendance, les Seychelles étaient devenues un pays de droit coutumier. La propriété et l'usage du sol sont confondus, ce qui signifie que tout propriétaire est libre de disposer comme il l'entend de son terrain, où qu'il soit situé, et quelles qu'en soient les richesses et les vulnérabilités. La période coloniale anglaise, succédant à celle de la France, a permis aux stratégies individuelles de se développer et à de nombreux actes préjudiciables à l'environnement (prélèvements, empiétements sur des terrains d'État) de se généraliser en toute impunité.


L'urbanisme socialiste


Voici donc l'héritage que doit supporter en 1977, le nouveau régime de France-Albert René, dans le domaine de l'aménagement du territoire et de l'habitat. Aussi, l’axe principal de la politique sociale va être l’amélioration des conditions de logement, et plus particulièrement sur l'île de Mahé, de combler la carence en équipements publics et techniques, d'entreprendre un vaste programme de constructions sociales, d'engager des réformes afin d'assurer la protection sociale des plus humbles - dont les locataires -, et d'endiguer la spéculation des investisseurs étrangers.

Les grandes lignes directrices de la première législation considéraient le logement social comme un des instruments essentiels pour la régulation des questions sociales, dans le but d'éviter les tensions sociales et d'apaiser le fort mécontentement des populations mal-logées. Le gouvernement des Seychelles accordera à ce domaine une attention particulière, inscrite dans sa Constitution, dont un article stipule « le droit de chaque citoyen à un logement adéquat et convenable» et « l'État s'engage à faciliter la réalisation effective de ce droit ».

Mais, et c'est là le point essentiel, pour apprécier les limites de la politique du régime social-démocrate de la République des Seychelles, la propriété privée, la propriété individuelle seront inscrites dans la Constitution, donnant ainsi plein droit aux seychellois à pouvoir en disposer comme ils l'entendent – héritage, nous l'avons évoqué du droit anglais. Le principal objectif du régime vise à faire accéder à la propriété chaque locataire : les maisons individuelles sont attribuées à des familles qui peuvent bénéficier d'aides, par le biais de subventions, d'allocations et de crédits, pour acquérir leur logement.


D'une certaine manière, la présidence de France-Albert René n'apportera aucune modification substantielle du Droit anglais hérité ; au contraire même, malgré les mesures radicales contre les riches propriétaires terriens, contre la main mise des investisseurs étrangers, la politique du régime, en matière d'aménagement du territoire et de l'habitat, repose sur la propriété individuelle  et sur la liberté accordée à des initiatives parfois illicites mais admises ou tolérées - depuis des générations - en tant que tel, même si elles s'opposent, contredisent les Plans, ou atteignent le statut d'hors la loi. Des initiatives pouvant être le fait d'un particulier, mais aussi décidées par un ministère, un organisme para-publique, une administration... 


AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE

Le gouvernement, dès les premiers temps,  lance un vaste programme d'acquisition-expropriation de réserves foncières, pour faciliter et contrôler les programmes d'urbanisation, s'opposer efficacement à la spéculation et aux investisseurs étrangers, et développer l'agriculture, encore archaïque.

L'agriculture

Les grands propriétaires terriens, héritiers des colons esclavagistes français se voient obligés de céder – contre une indemnisation - une partie de leurs terres inexploitées, converties pour la plupart en fermes d’État. La loi Land Acquisition Act de 1977 – prévoyait l'expropriation des terres privées pour « l'intérêt national», et le faible niveau de la compensation démontrait parfaitement la volonté du régime à s'attaquer véritablement aux riches propriétaires : dans certains cas, le paiement de l'expropriation est étalé sur une période de 20 ans au taux annuel de 4 %, et dans d'autres cas, l'indemnité n'est pas payée. L'impopularité de cette mesure est telle, que nombre de propriétaires, ancien colons, mais également des opposants au socialisme fuient le pays. En 1985 on comptait rien qu'en Australie plus de 15000 Seychellois, en grande majorité des descendants des familles d'origine européenne.

Le rachat par l'État de la plupart des grands domaines dont les propriétaires étaient absentéistes a procuré l'assise physique des fermes para-étatiques. Elles se consacrent essentiellement la théiculture, l'aviculture au maraîchage et élevage laitier, et fonctionnent exclusivement avec une main-d'oeuvre salariée. Les principaux ministères possèdent aussi des fermes modèles, le ministère du Développement national, le ministère de la Défense, le ministère disposent d'un domaine. Chaque école, chaque grand établissement public, chaque camp du service national de la jeunesse possède également des espaces dédiés à l'agriculture.

La terre est redistribuée à des petits exploitants conviés à mettre en commun leur force de travail dans des organisations coopératives. Un board de commercialisation des produits agricoles harmonise la mise sur le marché des récoltes tant celles qui sont le fait de cultivateurs indépendants que celles provenant des coopératives et des fermes d'État. Mais le développement de l'auto-production par des organismes publics limite sensiblement le marché des produits agricoles. De plus les particuliers ne pouvant plus vendre librement leurs fruits, légumes, viandes, ou poissons sur le marché ne montrent aucun zèle à produire. Ce qui limite effectivement la production.

De même, plusieurs problèmes se poseront durant cette phase d'apprentissage : le transfert des terres domaniales à des particuliers et le processus d'attribution seront problématiques : par l'absence de critères pour la sélection des candidats, la centralisation des décisions, les retards de traitement des demandes, le manque de rigueur gestionnaire des responsables des grandes unités para-étatiques...


Urbanisation

Maîtriser l'urbanisation d'une grande agglomération, Victoria, dans une île disposant de peu de ressources foncières horizontales, sans relief, est, avant tout, le contrôle des sols, et l'objectif pour le régime du président René sera de constituer d'importantes réserves foncières. La loi Land Acquisition Act de 1977, permettant l'expropriation et un droit de préemption étendu en cas de vente, s'est avéré être un outil puissant pour acquérir des terres. En 1983, cette loi est modifiée, pour englober l'acquisition de terres non seulement à des fins publiques, mais aussi à des fins nationales, ce qui rend tout type d'expropriation légale acceptable. Il est estimé qu'entre 1985 et 1991, un total de 3.183 ha ont été acquis. Mais nous l'avons déjà évoqué, la loi Land Acquisition Act de 1977 permettait aux pouvoirs publics un droit de préemption étendu, lors de mise en vente de terre par des particuliers, et imposait des prix particulièrement bas. La conséquence est prévisible, de voir des propriétaires réticents à mettre en vente leurs terres, entraînant ainsi une pénurie de terrains constructibles.

Mahé

La priorité absolue reste l'aménagement de Mahé. La principale préoccupation du gouvernement, sera dans un premier temps, d'équiper les quartiers pauvres de la capitale, de limiter son étalement urbain et d'enrayer l'exode rurale. Pour cela, il sera décidé de développer des activités agricoles dans les îles lointaines et de créer de nouvelles infrastructures touristiques dans les îles proches. Mais aux Seychelles comme dans beaucoup de pays insulaires, l'accès aux richesses matérielles se trouve dans la ville. La concentration des activités à Victoria ou dans sa proximité détermine de manière constante l'afflux des ruraux de gens du sud de île de Mahé mais aussi des ressortissants des autres îles du pays.

La nécessité de décongestionner le « Grand Victoria », c'est-à-dire l'aire constituée par la juxtaposition des six districts, où la saturation extrême des infrastructures urbaines à vocation de résidence provoque nombre de dysfonctionnements urbains, imposera le transfert d'activités industrielles et artisanales hors de Victoria, la création de nouvelles aires urbaines dans d'autres zones de l'île, et pour certains quartiers littoraux, par le remblaiement du bord de mer permettant leur agrandissement.


Le Plan Indicatif d'Aménagement du Territoire


Le nouveau régime, reprendra en partie les grandes directives du Town and Country Planning Act de 1972, et ses modifications ultérieures, pour l'utilisation des terres et l'aménagement du territoire. Ce n'est qu'en 1989 que le Plan Indicatif d'Aménagement du Territoire (PIAT en français) est publié, conçu pour être le principal instrument de réglementation pour l'utilisation des terres sur Mahé, Praslin, et La Digue, en remplacement des documents de planification tels que le Plan d'urbanisme de Victoria de 1980 et le Plan de développement des Seychelles de 1973.

Ainsi entre 1977 et 1989,  l'aménagement du territoire des trois plus grandes îles, s'effectua sans concertation véritablement efficace. Ce Plan était donc destiné à remplacer des pratiques d'aménagement spontanées et non concertées par une véritable politique de planification, devenue impérative face à des contraintes insulaires évidentes : exiguïté des espaces utiles, compétition entre les ministères et les administrations pour l'utilisation du sol, conflits d'usage, apparition de risques environnementaux majeurs, etc. Ses objectifs étaient de mettre en place des institutions pour la gestion des terres dans toute l'île et à “la nécessité d'une politique d'ensemble, cohérente entre la planification économique et la gestion de l'environnement spatial”. Ce plan a été défini par le président René comme un outil de travail qui doit, “jeter la base politique rationnelle en matière d'utilisation et de gestion (des) capitaux financiers”. Dans la première phase, un effort de 2 ans financé par le Ministère du développement français, permet de produire des schémas directeurs pour les trois îles principales, indiquant les grandes lignes directrices d'urbanisation. Dans une deuxième phase, devaient être réalisés les Plans d'occupation des sols et les Plans d'utilisation des sols pour chaque quartier par une équipe locale.

Ce Plan a malheureusement été une déception et ne sera jamais opérationnel. Fondamentalement, l'approche des experts français a été d'appliquer le – strict - modèle français de planification, s'opposant à un environnement intellectuel s'inspirant du droit hérité de la Grande-Bretagne érigeant, comme nous l'avons évoqué, l'initiative privée, les actes et les faits plutôt que l'abstraction des écrits réglementaires. Un rapport stipulait ainsi que l'échec de cette méthode française de planification reposait sur son abstraction à s'inspirer du meilleur de la “méthode” seychelloise, c'est-à-dire un mélange franco-britannique, teintée de créole.

Pour cela, le gouvernement créa en 1990, une commission inter-ministérielle : la Land Planning and Management Review Committee, présidée par le président en personne, dont l'objectif est de renforcer la cohérence du Plan, et d'assurer “l'arbitrage des conflits” entre les ministères, et notamment pour ce qui concerne la stratégie, l'examen et l'approbation générale, pour l'utilisation des terres et des projets des grandes infrastructures. Sa fonction vitale est d'assurer l'échange régulier d'informations entre les responsables de la gestion des terres.

Mais, malgré cela, dans la pratique, les différents entre les ministères continueront, de nombreuses dérogations au Plan sont accordées ou prises librement : ainsi par exemple, un hôtel se construit dans une zone réservée à l'agriculture, un lotissement dans une zone d'activités, un entrepôt de l'armée dans une zone protégée... Des pratiques courantes de contournement ou de dérogations des réglementations officielles, portant atteinte à la crédibilité globale, et donc à l'efficacité de ce système.


Domaine Public | Domaine privé

Les grandes propriétés acquises par l'Etat sont parcellisées, destinées par la suite, pour ce qui concerne l'habitat, à faire l'objet de lotissements de maisons individuelles privées, conformément aux engagements énoncés dans le Plan National de Développement, à offrir à chacun la possibilité d'acquérir un logement décent. De 1985 à 1991, 1074 parcelles sont ainsi passées du domaine public au domaine privé : 720 ont été transférées à l'agence para-publique de développement de l'habitat social, Seychelles Housing Development Corporation (SHDC) ; et les 354 parcelles restantes ont été directement vendues à des particuliers. Les trois-quarts de ces parcelles sont situées en domaine littoral et en l'absence de règles d'urbanisme strictes, des dérogations accordées ou prises de fait, les nouveaux propriétaires usent librement de leur propriété sans être inquiétés.

De plus, explique Virgine Cazes-Duvat, dans sa brillante étude sur le littoral des Seychelles, « le domaine public littoral est restreint aux Seychelles, délimité par le niveau des plus hautes mers et qu'il exclut la berme dans la plupart des cas. L'emprise des particuliers sur les hauts de plage est ainsi reconnu par la loi, ce qui encourage les initiatives d'aménagement. L'ensemble du domaine littoral relève donc de propriétés privées. Le droit des sols et les négligences administratives aboutissent ainsi à une appropriation de facto des littoraux sableux et à la multiplication des stratégies individuelles. Celles-ci ne peuvent aucune être bloquées par le droit de l'urbanisme, édicté par le Town and Country Planning Act, parce qu'il ne distingue pas propriété et usage du sol. Les particuliers jouissent d'une liberté de construction pratiquement totale sur leur propriété. Il n'existe aucune réglementation architecturale particulière pour les construction de bord de mer, la coutume voulant seulement que le bâti ne dépasse pas la hauteur des cocotiers....C'est ce qui explique l'appropriation de facto de la plage par les particuliers qui possèdent une propriété en domaine littoral. Une situation qui provoqua la dégradation du littoral urbanisé par certaines pratiques (extraction de sable, remblaiement, construction de murs, empiétement sur le domaine public, etc.). » Virgine Cazes-Duvat estimait, en 1999, qu' « après trois décennies de développement rapide caractérisées par des aménagements côtiers désordonnés et spontanés, la République des Seychelles est aujourd'hui confrontée à des contraintes diverses : la dégradation de la qualité de l'environnement naturel, l'émergence de conflits d'usage, une concurrence accrue sur le marché du tourisme (...) ».

La conséquence de tout ceci est simplement la disparition entre 1960 et 1998 de plages, ou bien, et plus fréquemment, de leur réduction en largeur. Sur toute l'île de Mahé, dans les secteurs non-protégés, on observe le recul des plages, en proie à l'érosion, du fait de prélèvements directs de matériaux, licites – sable pour la construction- et illicites – marché noir par les particuliers (activité très rémunératrice !) ou auto-construction-, certains aménagements et équipements, et des pratiques des propriétaires littoraux.

Mer tropicale et... eaux usées

Équiper les quartiers existants est une des préoccupations majeures du gouvernement, tant en terme de confort d'habitation que de santé publique. Des grands travaux s'engagent pour amener l'eau potable, le gaz, l'électricité, le téléphone ainsi que le système d'égouts, l'éclairage publique, dans les quartiers qui en étaient dépourvus. Il se pose alors le délicat problème de l'approvisionnement en eau potable, rare sur l'île de Mahé, exigeant d'importants travaux pour la puiser, la capter, la retenir et la distribuer. Le problème posé par la circulation des biens et des personnes, tant à Mahé que pour l'ensemble de l'archipel, sera aussi une préoccupation constante des pouvoirs publics, mais le coût élevé pour la rénovation du réseau viaire ne peut être assuré par les finances de l'État. Les routes goudronnées se limitent donc, pendant longtemps, aux grands axes routiers, et notamment ceux reliant le centre ville à l'aéroport, aux zones industrielles et d'activités, et au secteur des hôtels. Parallèlement, le gouvernement décide de remédier aux problèmes de transport public, sous l'égide de la Seychelles Public Transport Corporation (SPTC), créée dès 1977.

Tout ceci nécessitera des efforts financiers considérables, et un long temps de réalisation s'étalant sur plusieurs décennies. En 1987, 69 % de la population avait accès à l'eau potable, 83 % en 1994, tandis que 62 % de la population en 1987 disposait de toilette, 78 % en 1994, 87 % en 2002 (Bureau national des statistiques 2008). En 2002, 96 % de la population avaient accès à l'électricité, contre 90 % 1994, 62 % en 1987.

La mise en place d'un réseau d'égout s'avère indispensable mais difficile à réaliser dans certains quartiers du fait d'un relief accidenté et surtout de l'affleurement fréquent de la roche, difficile à creuser. La construction de stations des eaux usées est un objectif tout aussi fondamental, pour une destination supposée de rêve, pour la qualité des eaux, la protection de l'environnement sous-marin, et un équipement essentiel en terme de santé publique pour une île tropicale urbanisée. Jusqu'au début des années 1990, les eaux usées et les déchets solides étaient, dans la plupart des zones habitées, directement déchargés en mer... Le seul système de traitement collectif des eaux usées, la station d'épuration de Victoria, était encore dans les années 2000, complètement saturée : sur les 9,000 m³ d'eaux sales (eaux usées et industrielles) produits chaque jour, 1700 seulement font l'objet d'un traitement rigoureux avant d'être rejetés à la mer [Virgine Cazes-Duvat]. Dans de nombreux secteurs, les habitants utilisent des fosses sceptiques – peu efficaces – et le plus souvent rejettent directement leurs eaux usées dans les rivières ou dans les canaux qui vont, directement ou indirectement, à la mer.


L'Habitat social


Le régime avait conduit des grandes opérations d'expropriation mais n'avait pas procédé à la nationalisation des biens immobiliers des plus riches, notamment ceux qui avaient quitté le pays, ni même décidé d'une réquisition forcée de logements vides : la propriété reste un droit fondamental.

Concernant l'habitat social, le principal objectif du régime vise à faire accéder à la propriété privée chaque locataire : les maisons individuelles sont attribuées à des familles qui peuvent bénéficier d'aides, par le biais de subventions, d'allocations et de crédits, pour acquérir leur logement.

L'un des points capital de la politique d'habitat est de s'adresser aux familles les plus humbles de la Nation, celles en situation de pauvreté ou de précarité, celles habitant les cases sordides, et plus particulièrement celles de l'île de Mahé et de sa capitale Victoria. Conformément à la déclaration du gouvernement de son engagement pour l'habitat social, dont un des impératifs est de fournir à toutes les familles seychelloises, une maison décente en fonction de leurs besoins et non de leur situation économique. Dans ce cadre, la capacité d'un bénéficiaire de payer un loyer ou de rembourser un crédit n'est pas l'un des les critères pour son éligibilité.

Dans le domaine de l'habitat social, l'opérateur privé est tout simplement évacué, seul l'Etat prend en charge ce domaine ; le financement en a été principalement assuré par des ressources publiques, et à peu de voire sans frais pour les bénéficiaires. La promotion et les banques privées, les partenariats publics-privés, n'interviendront pas dans ce type d'investissement ; de même que les initiatives privées des petits investisseurs – de la petite bourgeoisie, par exemple -, seront fortement contraintes par les réformes, à peine tolérée. Peut-être la plus grande erreur de cette politique ambitieuse et généreuse.


L'attribution d'un logement public est de la responsabilité du Ministry of Community Development (MCD), et de son organisme dépendant la Seychelles Housing Development Corporation (SHDC), qui dispose d'une liste d'attente basée sur un système de points. Les principales fonctions du Seychelles Housing Development Corporation sont:

  • prêter ou accorder de l'argent, des matériaux, et autres équipements pour la construction ou l'amélioration des logements à vendre ou louer,
  • de conseiller, son ministère de tutelle le MCD, sur la politique du logement.

Les demandes de prêts pour le logement sont examinés et approuvés par le MCD, puis retourné au SHDC pour leur traitement. Le MCD évalue les demandes en fonction des critères ayant principalement trait à la condition sociale de la famille, et sa capacité à rembourser les prêts n'est pas un des critères énoncés. D'ailleurs, le taux d'intérêt sur les prêts est faible, les loyers mensuels atteignent généralement 500 à 800 roupies, contre un loyer de 3.200 - 3.500 roupies pour les logements du secteur privé. Comme dans tout système de distribution publique, les exceptions aux procédures sont fréquentes et les efforts sont déployés pour le traitement de cas spéciaux, des pétitions, et des griefs.


La maison uni-familiale


L'une des caractéristiques de la typologie architecture socialiste aux Seychelles, est la maison individuelle, disposant d'un jardin d'agrément pouvant faire office de potager. Le logement collectif, jusqu'en 1992, est rare car il ne convient pas aux habitudes et au mode d'habiter des seychellois. Mais face à la rareté des terrains constructibles, aux dysfonctionnements liés à l'étalement urbain, dont notamment le coût des infrastructures et des transports, et plus encore de la répartition des terres agricoles et urbanisées, de l'agression faite à l'environnement, se développera l'idée de densité urbaine, c'est-à-dire de maisons de 2 ou 3 étages comportant plusieurs appartements. À partir de 1989, le Seychelles Housing Development Corporation développa de nouveaux projets sur l'île de Mahé, visant à promouvoir des densités plus élevées, dont le principal objectif était de parvenir à une utilisation plus rationnelle de la terre par la construction de bâtiments de 3 étages, et de maisons de ville.

Dans un autre domaine, l'État décida, en 1980, de mesures de protection en faveur des anciennes demeures coloniales, en instituant notamment un système de subventions pour leur restauration. Symboles de l'architecture créole seychelloise, quelques dizaines de maisons ont ainsi échappé à la démolition. Mais, d'une manière générale, l'objectif du gouvernement est la construction neuve, et peu de moyens sont organisés et peu d'aides sont distribuées pour la rénovation des habitations.

Selon les témoignages, les maisons individuelles construites à cette époque – 1977-1991 – présentent une architecture néo-régionale sans grande originalité, mais disposent d'une grande superficie habitable et d'une haute qualité d'exécution. Les pouvoirs publics, de fait, privilégiaient la qualité des construction, le confort d'habitation, plutôt que la quantité : l'architecture des traditionnelles HLM ne sera pas admise aux Seychelles. Sans doute, un des seuls pays au monde à y avoir échappé...


Le locataire 


Il est évident que l'Etat seul, ne pouvait assurer le financement d'une politique d'habitat social aussi généreuse, et une des conséquences est la faible production de logements, par rapport au nombre de demandeurs. Les bénéficiaires inscrits sur la liste d'attente seront nombreux et certains attendront plusieurs années avant de se voir attribuer un logement. En 1991, la période d'attente pour l'attribution d'un logement public, était en général de six ans, le nombre de demandeurs s'élevait à 5.000 personnes.

La location dans le secteur privé reste donc une pratique courante et le gouvernement décidera de lois protégeant au mieux le locataire. La Loi sur les droits des locataires, The Tenants Rights Act, promulguée en 1987, outre un contrôle sur les loyers et leur augmentation, donnait aux locataires le droit d'acheter le logement qu'ils louaient après une période de cinq années consécutives. Les propriétaires y étaient contraint et forcés [!], et mieux encore, les paiements de location effectués pendant les 5 ans étaient déduits du prix de vente [!] De plus, l'évaluation du prix de vente était effectuée par un organisme d'État, non négociable par le locataire ou le propriétaire [!]

Sans aucun doute, une des lois les plus radicales du régime dans le domaine de l'habitat. Mais en dépit des déclarations du gouvernement, il semblerait qu'aucune transaction de ce type – ceci reste à vérifier – ait été effectivement pratiqué. Les conséquences de cette Loi, par contre, sont bien connues : d'une part, plus aucun propriétaire ne voudra louer son ou ses biens immobiliers à une personne inconnue, préférant le laisser inoccupé, le louer à des proches et au mieux à des expatriés ; d'autre part, la Loi eut pour effet de suspendre la construction, financée par des petits investisseurs et des particuliers, de maisons de ville de 2 ou 3 étages, comportant plusieurs appartements destinés à la location. Un produit rare sur l'île de Mahé.


Entreprises d'Etat


Dans les premières années qui suivent sa création en 1980, le SHDC tenta d'organiser sa propre structure, une société publique pour la construction employant sa propre main-d'oeuvre. Une initiative vite abandonnée dans les milieu des années 1980, car les coûts étaient généralement plus élevés que ceux des entrepreneurs privés, et certains observateurs notaient – c'est à vérifier – le peu d'entrain au travail des salariés de cet organisme d'Etat. Les opérations d'habitat seront ainsi construites par des entreprises privées selon deux cas : les logements locatifs sont construits avec des ressources SHDC, ou bien les logements sont construits par des entrepreneurs privés pour les futurs propriétaires qui ont obtenu un prêt de la SHDC.


L'importation de la quasi-totalité des matériaux de construction – mis à part le sable – augmente considérablement le coût de la construction : le ciment, le bois, le fer, etc., proviennent de divers pays de l'Océan indien, Inde, Indonésie, etc. Des importations contrôlées par le gouvernement qui fixe les prix sur le marché intérieur. Pour cela, en 1983, le Gouvernement créé l'Unité des projets spéciaux Special Projects Unit (SPU), en partie pour assurer la concurrence dans le marché des matériaux de construction ; qui deviendra en 1991, une entreprise publique, la Civil Construction Company, Ltd (CCCL), qui fournit des matériaux de construction.


Les pouvoirs publics ont ainsi volontairement maintenus des prix bas pour les droits d'importation, et les augmentations du prix des matériaux de construction ont été modérées au cours des années 1980, s'élevant à environ 50% au total entre 1979 et 1990. Les granulats et le sable nécessaire à la construction étaient les principaux matériaux produits localement ; mais, face aux ravages causés par la prise de sable des plages, le gouvernement décida de doubler le prix par tonne de sable produit localement. Un marché noir apparut alors, des particuliers peu scrupuleux, et notemment ceux habitant en bord de mer, vendaient aux petites entreprises de construction le sable de leur propriété en empiétant largement sur le domaine public ; une activité illicite, avantageusement rémunératrice, semble-t-il...


Poldérisation


Une des premières actions entreprises par le nouveau régime fut d'acquérir des terrains pour engager un ambitieux programme de construction de logements individuels. Complétant des villages existants ou créés dans des nouvelles zones résidentielles, plusieurs milliers d'habitations ont ainsi été construites entre 1978 et 1997. Sur l'île de Mahé, dans un premier temps, les nouvelles zones constructions destinées à l'habitat se localisent en plaine, sur les pentes faibles des coteaux, mais bientôt, le problème de l'étalement urbain et celui de la préservation des terres agricoles se poseront, Mahé, ne dispose que peu de terres. Montagneuse, les rares terres disponibles pour l'urbanisation et l'agriculture s'enclavent entre l'océan et les reliefs.


De fait la poldérisation - la conquête de terres sur la mer ou les zones humides par endiguement, remblaiement et assèchement – et la création d'ilots artificiels seront des techniques largement utilisées pour permettre de gagner de nouvelles terres, et notamment pour l'urbanisation. Des techniques de remblaiement déjà mises en oeuvre par les autorités coloniales britanniques dans les années 1960 dans le cadre de la mise en place des grands réseaux d'infrastructure, dont l'aéroport de Victoria. Ces aménagements sont facilités par une zone marine littorale peu profonde (30 à 80 centimètres de profondeur d'eau), ont permis d'étendre considérablement le domaine terrestre de Mahé, et ont profondément modifié le milieu et les pratiques collectives.

Des techniques excessivement couteuses et des réalisations artificielles pouvant mettre en danger l'écosystème, mais considérées comme l'unique principe rationnel afin de préserver les terres agricoles et d'acquérir des ressources en terres suffisantes pour soutenir la croissance de la population et le développement économique, de résoudre les problèmes existants et de fournir des terres pour les besoins futurs.


1977 – 1991


De 1977 à 1991 – l'âge d'or de la Révolution - le parc de logements a augmenté et les propriétaires représentent désormais les deux tiers du total, contre un tiers en 1971. Encore fréquente à la fin de l'ère anglaise, les cases miséreuses disparaissent progressivement du paysage. La proportion des ménages habitant dans des logements de « mauvaise qualité » est de 8 % en 1994 (Bureau national des statistiques 2008 ). Mais malgré les efforts concédés par le régime, le secteur de l'habitat social ne parvient pas à atteindre les objectifs assignés : si les zones d'habitat dégradé ont été résorbées, la sur-population reste un phénomène préoccupant ; à cela plusieurs raisons :

  • Le cout phénoménal pour équiper les quartiers « vétustes » existants des réseaux techniques – eau potable, égouts, électricité, gaz, voirie, éclairage public, etc.
  • Le coût important des opérations de lotissements de maisons individuelles sur des terrains en pente, ou pris sur la mer et des infrastructures techniques.
  • Le prix élevé des matériaux de construction, pratiquement tous importés, malgré le contrôle des prix par les pouvoirs publics.
  • La typologie architecturale privilégiée, la maison uni-familiale, représentant un surcoût important par rapport au logement collectif.
  • La politique essentiellement orientée vers la construction neuve au détriment de la rénovation de l'existant.
  • Le système de financement dans son ensemble et notamment le très faible taux des prêts et des loyers. Depuis sa création, le Seychelles Housing Development Corporation est en déficit, avec un summum en 1991.

Aux insuffisances des budgets publics, ce secteur est volontairement abandonné par les constructeurs privés, pour plusieurs raisons :

  • Les incitations et les promesses du régime ont fortement encouragé la population à attendre – patiemment – l'octroi d'une maison subventionnée publiquement, plutôt que d'acquérir ou de louer un logement du secteur privé.
  • Dans sa politique d'acquisition de réserves foncières, le gouvernement procède systématiquement à l'achat des terrains mis en vente, par son droit de préemption, à des prix particulièrement bas.
  • Aux Seychelles, les terres à bâtir sont rares, et le coût de leur viabilisation - infrastructures, réseaux d'eau, égouts, etc. - est élevé. Ces facteurs et d'autres favorisent la spéculation, à long terme, des propriétaires attendant la fin du régime.
  • Les lois très contraignantes pour le propriétaire, en cas de revente d'un bien immobilier, ont restreint les marchés et limité la construction : jusqu'en 1992, la revente d'un bien immobilier ou d'une propriété était taxée d'une imposition - Stamp Duty - correspondant, dans certains cas, à 40 % de sa valeur. Une loi destinée à maîtriser la spéculation et endiguer l'investissement des capitaux étrangers [un peu moins de 30 % de propriétaires étrangers avant la révolution].
  • La Loi sur les droits des locataires, dont un des objectifs était de faciliter l'achat de logements locatifs par les locataires dans le cas d'une location dépassant une période de cinq années consécutives, feront que les propriétaires seront plus que réticents à mettre leur bien en location ou à investir dans l'immobilier.



1971
1977

1987


Nombre d'habitations

10,441
12,315
15,118

Taux de croissance (depuis 1978)

-
18 %
44 %

MATÉRIAUX




Maçonnerie ou pierre
29 %
39 %
52 %
Bois
62 %
57 %
40 %
Palme
9 %
4 %
1 %

ETAT




bon

45 %
59 %
moyen

35 %
26 %
dégradé

20 %
12 %

TYPE D'OCCUPATION




propriétaire
37 %
43 %
64 %
locataire


25 %
autre


11 %

EQUIPEMENTS




Eau courante
22 %
47 %
75 %
Électricité
-
43 %
79 %
Toilettes
19 %
33 %
62 %
radio
67 %
86 %
91 %
télévision
-
-
45 %


Le tourisme

En 1977, le tourisme représentait la première ressource économique des Seychelles, mais selon France-Albert René, « Le tourisme doit être la confiture des Seychelles, pas le pain et le beurre », et nous l'avons noté, les Seychelles ne seront pas « une nation de maîtres d’hôtel ». D'autre part, il s'agissait de ne plus s'appuyer exclusivement sur le domaine touristique, une activité – néo-colonialiste - aléatoire liée la conjoncture internationale en particulier aux fluctuations du nombre des voyageurs étrangers ; ce qui adviendra effectivement lors de crises économiques mondiales ou européennes. Les revenus touristiques, piliers de l’économie nationale devront servir à réaliser ce vaste projet social.

Afin de diversifier, autant que possible, les ressources économiques, le régime décidera de développer et de créer de nouvelles activités, dont notamment l'agriculture et la pêche. La proclamation d'une Zone maritime économique exclusive de 200 miles marins allait donner le coup d'envoi au développement de l'industrie de la pêche. Pour les pêcheurs étrangers - Union Soviétique, Japon et Corée, entre autres - , il leur faudra désormais verser des redevances pour pratiquer la pêche industrielle du thon, ou conclure des accords avec les autorités seychelloises. Mais il faut attendre 1987, pour voir la construction de nouvelles installations portuaires, notamment d'imposants bâtiments de surgélation. L'essor de la pêche a également suscité la création d'entreprises dérivées, dont la plus importante a été celle de la conserverie de thon, financée par la France et inaugurée en 1987. Cette société est le plus grand employeur du pays, avec quelque 2500 employés.

Aux ressources du tourisme, des droits de pêche, de la redevance américaine de la station de Mahé, sont venus s'ajouter, à partir de 1979, les droits de forage off shore des compagnies pétrolières américaine (AMOCO), britannique et française (Elf-Aquitaine). S'il a freiné la spécialisation touristique trop poussée envisagée par son prédécesseur, le gouvernement, malgré ses orientations, n'a instauré aucune limitation au rapatriement des bénéfices des sociétés étrangères. Par la suite, le gouvernement instaura une sorte de paradis fiscal, destinée à attirer des investisseurs. De même, l'ouverture de casinos – dans un pays socialiste - est une concession du puritanisme officiel, mais devant attirer une clientèle aisée. Tous les moyens sont bons...
Les principales réformes sont radicales et s'inscrivent dans la grande tradition socialiste d'une économie d'État : nationalisation des grands hôtels, interdiction pour les industriels du tourisme d'implanter des complexes touristiques ou d'acquérir une île ; à moins d'une association avec l'État seychellois devenu un important entrepreneur de tourisme par la création de la firme nationale Seychelles'hotels, des établissements de grand standing. Sans pour autant interdire aux hommes d'affaires seychellois de développer ou de créer des structures touristiques dans la mesure où elles s'inscrivent dans les normes établies auparavant – implantation, hauteur des constructions, etc. - et harmonieusement dans le paysage. D'une manière générale, le village de vacances, la résidence en bungalow isolé reprenant le style régional devient le type architectural préféré.

Dans les premiers temps, les plans économiques concernant le tourisme, s’inscrivirent dans une perspective de promotion de la qualité des infrastructures et de sensibilisation de la population à un tourisme pourvoyeur de développement et non de néo-colonialisme. L'objectif est double, de développer les ressources touristiques et de s'opposer au tourisme industriel – destructeur - de masse.

Les Seychelles deviennent également la destination touristique des politiciens, des hommes d'État, des grands fonctionnaires des pays socialiste – dont ceux de la France de Mitterrand - et communiste du monde entier. Mais face à la crise économique européenne, à la concurrence d'autres pays de la région, aux aspects sévères d'un « socialisme, à l'africaine », et aux difficultés du gouvernement (complots, coup de force mercenaire de novembre 1981, mutinerie en août 1982), le nombre des visiteurs diminue dangereusement. Cette Chute, survient alors que le tourisme fournit déjà le cinquième des emplois directs, procure des revenus bruts dix fois supérieurs à ceux des exportations, la moitié du produit intérieur brut et 70 % des entrées de devises, est un révélateur salutaire.

Elle conduit le gouvernement à accentuer son contrôle tout en prenant des mesures destinées à attirer une clientèle fortunée et à accroître la part des bénéfices restant dans le pays : nationalisation de certains hôtels alimentés désormais directement par un transporteur national (Air Seychelles) [1] desservant le marché européen largement majoritaire (plus de 65 %), campagnes de promotion, baisses des prix et des taxes. En même temps, les équipements sont plafonnés pour ménager une croissance n'excédant pas 3 % par an. Sur les 2 770 lits disponibles en 1983, plus de 70 % sont à Mahé où la construction des grands hôtels à capitaux étrangers est désormais interdite.

Dans cette recherche d'équilibre, se profile un type de tourisme de luxe, offrant l'accès aux merveilles seychelloises non aux masses mais bien aux plus riches de ce monde. Cela étant, les hôtels construits ne bénéficient pas des équipements et services nécessaires les classant dans la catégorie des cinq étoiles prestigieuses ; il s'agit plutôt de trois étoiles, mais alignant des tarifs de cinq étoiles. De même, les employés – d'Etat – des hôtels ne font guère preuve de zèle ou d'un dévouement excessif à l'égard de la clientèle...


1991 : démocratie

La Chute du mur de Berlin puis l'effondrement du bloc socialiste auront évidemment des répercussions majeures – et plus que désastreuses - aux Seychelles. Réélu en 1989, le président René fut bientôt contraint de céder aux pressions internationales – dont celle du président Mitterrand – sous la menace d'arrêt des aides économiques, et d'annoncer le retour au multipartisme qui sera instauré en 1991. L'ancien président J. Mancham est autorisé à revenir et à former un nouveau parti politique. En 1992, une Commission constituante élue sera chargée de rédiger une nouvelle constitution, soumise à un référendum.

En 1993, le président René est élu, pour la première fois, démocratiquement. En 1998, le père de la Nation l'emportera à nouveau aux élections présidentielles, devançant largement une coalition des partis de l'opposition menée par J. Mancham. En 2001, alors que le pays traverse une grave crise économique, une nouvelle élection présidentielle, anticipée de deux ans, permet encore à France-Albert René d'être réélu avec 54,19 % des suffrages exprimés. A priori, on peut avancer l'idée, sans exagérer, que les vertus du socialisme d'État n'ont pas déplu au peuple Seychellois...

Dès les premières années de 1990, les nouvelles réformes économiques destinées à opérer la transition d'une économie socialiste à une économie capitaliste sont mises en place sous l'égide des grandes organisations mondiales. Le président René n'a d'autre choix que d'en accepter les conséquences, de tenter de préserver autant que possible le système social, et d'atténuer les premières et timides mesures de privatisation. Il y parviendra, non sans mal, mais en 2008 la crise mondiale porte un coup très sévère à l'économie.


HABITA SOCIAL
& WORLD BANK

Dans le domaine de l'habitat, les premières mesures de la libéralisation de l'économie, faites par le gouvernement, par l'entremise de la Banque mondiale [World Bank], du Fond monétaire international, et d'autres organismes – qui chargent des experts d'établir des rapports -, réorientent sa stratégie de développement globale et incitent le secteur privé à jouer un rôle plus important, mais toujours dans le cadre d'un partenariat établi entre les pouvoirs publics et les investisseurs privés.


De nouveaux outils de gestion économique sont mis en place, tel que le Programme d'investissement du secteur public, Public Sector Investment Program (PSIP), chargé de fournir une analyse beaucoup plus complète de la performance économique, puis des recommandations, et sinon d'imposer mais d'orienter les choix du gouvernement. Plusieurs rapports d'experts ont été élaborés dont notamment le premier daté de décembre 1991 présentant les principales conclusions et des recommandations pour la modification de la politique concernant l'habitat social. Le second rapport date de 1993, reprenant les grandes lignes et analysant plus en détail les aspects économiques, financiers et institutionnels. Les experts posaient ainsi comme conditions, plus que recommandations :

  • Réduction des budgets de l'Etat concernant l'habitat social et des investissements programmés du Plan de développement national, National Development Plan, de 1990-1994 par le gouvernement, soit plus de 100 millions US $, représentant près de 40% de l'ensemble du programme public d'investissement. La nécessité de financer le logement par le biais de l'épargne privée plutôt que des fonds publics est largement recommandée. Selon les experts, la politique du logement fortement subventionné ne peut pas être soutenue, et les programmes financiers doivent obligatoirement mobiliser l'épargne privée.
  • Intervention “lourde” des banques nationales privatisées, devant procéder à, en autres, la création de prêt au logement par le biais d'une épargne-logement, et de micro-crédits pour les populations à faible revenu – leur permettant la rénovation, agrandissement de leur logement [plutôt qu'un crédit à faible taux ou à long terme pour l'acquisition d'un bien].
  • Incitations gouvernementales pour la particpation de l'initiative privée des particuliers en matière de logement qui doit être encouragée et non plus tolérée.
  • Incitations gouvernementales – lois, aides, etc. - pour la création d'entreprises privées de construction (petits entrepreneurs en maçonnerie, de plomberie, artisans menuisiers, etc.). La baisse des coûts de construction dépend en partie sur une concurrence “vigoureuse”, et un plus grand nombre d'entreprises concurrentes doit aider le marché à se réguler.
  • Abrogation de la loi concernant la taxe de revente, et lever les restrictions concernant l'achat de terres par des non-seychellois, tout en contrôlant leur utilisation future (lutte contre la spéculation).
  • Modification de la Land Acquisition Act de 1977, permettant l'expropriation et un droit de préemption étendu en cas de vente. La réduction du monopole public des transactions foncières. L'acquisition de terrains par l'Etat doit se limiter dans un but précis d'intérêt public, pour lequel l'achat d'un terrain privé est absolument nécessaire.
  • La législation sur l'indemnisation de l'expropriation doit être révisée afin de fournir une compensation à la valeur marchande réelle.
  • Privatisation partielle de la SHDC, pour ce qui concerne l'administration et la gestion des co-propriétés. D'une manière plus générale, il est recommander la privatisation de certains secteurs spécifiques des organismes publics et para-publics, pour développer l'initiative privée : création d'agents immobiliers privés, d'administrateurs de biens, comptables, agents de gardiennage, de nettoyage, jardiniers, etc., par le biais de licences et d'autres moyens.
  • D'autre part, la performance du secteur public doit être améliorée par des moyens et un système plus efficace de gestion et de recrutement du personnel administratif. Enfin, il est envisagé la réduction de leur nombre et de leur non-remplacement, ou bien, de leur départ-transfert vers des structures privatisées.

  • Vente des biens immobiliers de l'État, y compris des logements en location afin d'éliminer le coût de l'entretien des constructions ; et vente des propriétés foncières non utilisées pour une recapitalisation des finances de l'Etat.
  • Élargissement de la gamme de types de logements, nouveaux programmes, attribution et vente de logements aux classes moyennes, aux groupes à revenu élevé, et répartition des subventions publiques ou étrangères pour les classes populaires à faible revenu. Mesures provisoires – en attendant la création de structures privées - car l'implication directe du gouvernement – à terme - doit être limitée aux ménages les plus pauvres.
  • Privatisations des hôtels nationalisés.
  • Augmentation substantielle des loyers et des taux de prêts accordés, est l'une des principales obligations faites.
  • Révision annuelle des loyers et des prêts en fonction de la situation économique des bénéficiaires. Les revenus des locataires doivent être réexaminées périodiquement, et le loyer ajusté selon.
  • Abrogation de la loi du Droit des locataires promulguée en 1987. Elle le sera en effet dès 1991.

  • Révision totale du Town and Country Planning Act : densification du bâti par l'augmentation substantielle du Coefficient des sols, redécoupage parcellaire autorisé, et refonte des règlements du permis de construire – réduction des distances autorisées entre les constructions, par rapport à la rue, par exemple.
  • Construction de logements collectifs et de maisons de ville comportant plusieurs appartements.
  • Réduction drastique des surfaces habitables des maisons et des appartements. Les experts estimaient que les habitants pouvaient par eux-mêmes augmenter la surface habitable en procédant à des extensions.
  • Réduction de la superficie des parcelles, des jardins.
  • Construction de maisons “de base” plus économiques - par l'utilisation de matériaux à moindre coût - pouvant être améliorée au fil du temps par leurs acquéreurs.
  • Augmentation de l'allocation de l'aide à l'amélioration et à la rénovation de logement existant.
  • Incitations à la construction, et à l'auto-construction.

  • Respect strict du Plan d'aménagement du Territoire et élaboration d'un nouveau Plan, en conséquence des nouvelles mesures adoptées.
  • Renforcement des notions d'environnement. Adoption d'une stratégie pour protéger les zones écologiquement sensibles.
  • Localisation des nouveaux lotissements sociaux éloignés des secteurs touristiques – hôtels de luxe, plages, réserves naturelles, etc. Logement du personnel des hôtels à proximité de leur lieu de travail.


Ces recommandations, ces incitations, voire ces obligations faites, seront progressivement adoptées par le gouvernement, sous peine, nous l'avons évoqué, de l'arrêt des aides internationales et autres sanctions des pays capitalistes, le bloc soviétique n'étant plus. Les rapports consultés de la World Bank sont éloquent et révèlent « d'un climat d'affaires peu propice à la croissance du secteur privé » ; et qu'il convient de s’attaquer à plusieurs contraintes pour promouvoir le développement du secteur privé, et la création d’un environnement économique concurrentiel. Par ailleurs, il convient de créer une « culture d’entreprise », qui se substituerait à l’actuelle culture de dépendance à l’égard de l’État.

Le tourisme redevient l'élément clé de la nouvelle économie. Le Plan de 1990-94 établit le challenge du tourisme comme moteur du développement économique ; le master plan de 1996-2005 confie à l'État la charge de créer l’environnement favorable permettant au secteur privé de prendre la direction du développement économique. Parmi les mesures prises, toutes les unités hôtelières de l'État passent dans le domaine privé, le patrimoine de l'État est en vente, dont plusieurs îles paradisiaques, privatisées.

Cela étant, le charisme du président France-Albert René, son talent ou sa ruse diplomatique, ses réélections successives, lui permettent d'en adopter certaines tout en tentant de maintenir, autant que possible, le système social dans son ensemble. Les entreprises nationales sont privatisées mais, bien souvent, l'État détient encore 51 % du capital, les investisseurs étrangers sont autorisés à s'implanter, mais souvent, dans le cadre de partenariat, notamment dans le domaine de l'industrie touristique, etc. Mais au fil du temps, certaines mesures correctives économiques majeures sont adoptées, telles que l’assainissement des finances publiques, la libéralisation progressive de l’économie et la dévaluation par étapes de la roupie seychelloise.


En 2004, myse René décide de se retirer de la vie politique, et cède la présidence à son partenaire politique James Alix Michel. Il sera élu démocratiquement en 2006, puis 2011. Alors que surgit en 2008, une des plus grandes crises économiques de l'histoire, qui sera fatale pour le socialisme seychellois, déjà moribond depuis la retraite du « camarade » René.


2008 et le Fond monétaire international


A la fin de 2008, le pays est endetté à ce point, qu'aucun État du monde, ou organisme financier ne lui accorde le moindre prêt. L’inflation tutoyait les 60 %, les étals des magasins étaient vides, les piliers de l’économie nationale vacillaient : les acteurs du tourisme craignaient, au début de 2009, une baisse de la fréquentation de 25 %, et par malheur, la pêche enregistrait une considérable baisse des tonnages.

Le gouvernement du président Michel n'a d'autre choix que de demander l'aide du Fond monétaire international, dirigé alors par Dominique Strauss-Kahn qui l'accorde mais en exigeant en contrepartie un programme de réforme économique destiné à achever le système social hérité de l'ère socialiste. Pierre Laporte, ancien cadre du Fonds monétaire international et nommé nouveau gouverneur de la Banque centrale du pays, achève tout ce qui subsistait encore du système social :

« Pendant des années, le pays a choisi de financer un système très généreux pour assurer le bien-être de ses habitants en empruntant. Cela a permis d’assurer un certain niveau de vie et de fournir aux Seychellois des services d’une grande qualité. Mais ce n’était plus viable. »

Le gouvernement est donc contraint de normaliser ses relations avec le système financier international et de procéder à l'adoption de nouvelles mesures économiques radicales. La nouvelle stratégie peut être résumée par : libéraliser l’économie tout en préservant les acquis sociaux. Dans une interview, le ministre des finances Danny Faure, pur produit du socialisme seychellois ayant fait ses études à Cuba, estimait en 2010 :

« Nous sommes tous les produits d’un système. Si je suis là, c’est parce que j’ai reçu une éducation gratuite, c’est parce que j’ai été soigné, c’est parce que l’État a financé mes études supérieures. »

Et il évoquait le système social de son pays, un des rares en Afrique, à pouvoir se targuer d’offrir à tous les enfants une scolarité et à tous les habitants une couverture santé totalement gratuites, des pensions pour les retraités ou les handicapés, un système de transports accessible à tous. Il assurait de sa volonté de maintenir ses acquis sociaux, tout en reconnaissant la nécessité de réformes radicales. Un discours contradictoire car selon le ministre :

« Nous avons remplacé le programme couteux et inefficace de subventions directes et indirectes par un « filet d’assistance sociale » mieux cible. Le programme développé par notre gouvernement au cours des vingt années passes était trop généreux et peu efficace. Nous avons donc éliminé les subventions présentées plus bas et mis en place une Agence d’Assistance Sociale en octobre 2008. Notre objectif premier en la matière est de transformer le rôle de l’Etat en « Fournisseur » d’une Administration et de Services Publics efficaces. Ceci requiert des actions dans trois domaines. En premier, les Seychelles ont besoin de réduire la taille de ses services publics et notre analyse de la situation a démontré sa nécessité afin d’atteindre l’équilibre budgétaire. Avant les reformes, le secteur public représentait 40 % des emplois, part trop importante par rapport aux standards des Petites Iles. Nous avions pour objectif de réduire le nombre des fonctionnaires par 12.5 %, au début de 2009, et à mi‐2009, cet objectif avait été atteint. »

Ce changement radical porte en lui une véritable révolution des mentalités, et les privatisations, la déréglementation du système monétaire, la libéralisation de l'économie autorisant les investisseurs étrangers mais également invitant les Seychellois à créer leur entreprise seront à l'origine d'un dynamisme aussi rapide que surprenant. Face à tant de bonnes volontés de la part du gouvernement, et de splendides résultats, le Club de Paris accordera même un allégement de 45 % dès avril 2009 – « en guise de satisfaction quant aux réformes engagées ».

Les comptes du pays sont effectivement en voie d'être assainis ; mais la dévaluation de la roupie et l'accès aux devises étrangères auront pour conséquences une flambée des prix, essentiellement pour les produits importés payés en roupies, et l'augmentation spectaculaire de l'électricité, de l'eau, du gaz, de l'essence et d'une manière générale des services publics, dont les transports ; au contraire, les salaires stagnent voire baissent, tandis que le chômage augmente lui aussi : en quelque mois 2500 fonctionnaires (sur un total de 17 000) sont licenciés, tandis que d'autres évoquent des "pressions" pour les démissionner. Le gouvernement rétorque alors que les départs volontaires ont été accompagnés d’indemnités, de propositions de formations, et indiquait le ministre Danny Faure, la quasi-totalité des anciens fonctionnaires a intégré le privé. Mais le chômage en 2010, est passé de 2 % à 4 %, les entreprises privées préfèrent embaucher des travailleurs immigrés.

L'état continuera d’assurer ses missions : construction de logements sociaux, aides aux plus démunis, mais « la période de l’assistanat est finie » pour les classes moyennes en particulier, se félicite également Antoine Robinson, le secrétaire général du seul syndicat du pays, la Seychelles Federation of Workers Union (SFWU) – dont la fédération est directement liée au parti au pouvoir (Lepep).


« Les Seychelles abordables »


Ce slogan n’est pas seulement le slogan de la campagne publicitaire lancée par le secteur touristique en 2009, c’est aussi le message lancé aux investisseurs étrangers, vivement invités à venir participer à cette nouvelle économie, disposant de vastes domaines vierges ou en friche. Les investisseurs étrangers, jadis contraint par des mesures restrictives, et notamment de partenariat, peuvent maintenant bénéficier d'une totale libéralisation des règlements, tandis que les privatisations s'enchainent à un rythme soutenu. Ainsi, en 2008, l'incontournable et puissant « State Marketing Board », d'Etat, un conglomérat commercial public et fournisseur de produits de consommation courante, qui avait la quasi-exclusivité sur l'importation et la commercialisation des produits de grande consommation – les prix des produits de première nécessité étaient fixés par le gouvernement et restaient abordables – cesse ses activités (remplacé par des sociétés privées), tandis qu'en cette même année le géant de la grande distribution, Carrefour, entame le chantier de son premier hypermarché ; symboliquement sur le site de l'ancien State Marketing Board.

Il s'agit là d'un évènement majeur, l'arrivée de ce géant planétaire du capitalisme sonne le glas de l'ère socialiste, qui n'est plus désormais qu'une page d'histoire... tandis que l'opposition critique nombre de projets d'investissement de capitaux étrangers et des avantages accordés : le monde à l'envers...

« Le luxe à l’état brut »

Les Seychelles, préservées pendant plus d'une quinzaine d'année par le régime socialiste des ravages et des effets néfastes du tourisme de masse, disposent ainsi d'un héritage exceptionnel, au contraire d'autres îles tropicales du monde – dont les îles Maurice, voisines -, défigurées et polluées par l'industrie touristique. Aux Seychelles, le faible développement voire la stagnation du tourisme décidé par le régime socialiste ayant limité les investissements des grands groupes touristiques internationaux, les sites majestueux, les plages, à l’exception de celles des grands hôtels, ont été préservés des pratiques balnéaires : rareté des commerces, faible développement des services (bar, restauration, clubs d’activités) sur le littoral comme dans la capitale ; pour ces mêmes raisons politiques qui ont façonné un style de vie local non occidental. Si ce n'est quelques sites concentrant des hôtels, les Seychelles bénéficient – encore – d'une « nature à l’état brut », et de paysages dont les qualités naturelles ont été peu modifiées par l’homme.

C’est une nature à l’état brut, non transformée, qui est offerte au visiteur. Un patrimoine naturel et paysager exceptionnel qui sera soumis à la notion de développement durable, mais d'un type très particulier comme l'analyse Jean-Christophe Gay, à qui nous empruntons des extraits d'une de ses études à propos des Seychelles durablement développées.


Développement durable


Jean-Christophe GAY

L’État rechercha dans l’histoire des îles les preuves d’une politique ancestrale de sauvegarde de la nature, condition nécessaire à l’édification d’une image de paradis insulaire. Exploitée dès les débuts du développement touristique, elle contribua à l’émergence d’un tourisme haut de gamme.

Symboliquement, la république des Seychelles offrait le vaste et singulier atoll d’Aldabra à l’humanité en 1982. Elle devenait alors un modèle à l’échelle du monde entier et cherchait à faire oublier l’exploitation passée des îles. Les années 1980 voient poindre une politique nationale de l’environnement dans un contexte nouveau avec la prise de conscience des effets néfastes d’un développement incontrôlé. Au même moment, l’émergence de la voie du développement durable sur la scène internationale remet en cause, dans les petits États insulaires, les stratégies de développement dont les effets ne sont pas pris en compte. Adoptant alors comme un impératif national le développement durable en 1990, la République seychelloise s’engage à “ faire un usage éclairé de l’environnement et des ressources naturelles pour satisfaire les besoins actuels sans compromettre les possibilités de la jeunesse et des générations futures de satisfaire les leurs ” (Plan de gestion de l’environnement pour 1990-2000). Ce premier plan a été suivi d’un second couvrant la période 2000-2010.

C’est ainsi que l’avènement du modèle du développement durable sur la scène internationale offre une opportunité de renouvellement du discours politique. Les causes politiques de la stagnation du flux touristique sont masquées par une rhétorique environnementaliste. On trouve une multitude d’exemples de mystification dans la presse féminine de mode. Le supplément « Voyages » du Monde, daté du 23 mars 2000, répercute également le discours gouvernemental en notant que les Seychelles « joue la carte d’une clientèle réduite (100 000 visiteurs par an) (sic) afin de préserver l’environnement ». Et la faiblesse des effectifs continue à servir le mythe dans un contexte de forte croissance du tourisme dans les îles tropicales.

La duplicité de la politique de limitation des flux apparaît avec évidence. Le gouvernement fait croire qu’il préfère jouer sur la « qualité » des touristes plutôt que sur la quantité. Par exemple, on peut lire dans le National Development Plan 1990-1994 : « To preserve the unique and exceptional quality of Seychelles tourism product and touristic environment by controlling the tourism bed count for Mahe, Praslin and La Digue (correctly limited to 4,000 beds) and by abstracting an upmarket clientele, rather than focusing attention on mass tourism » (Vol. II, p. 84).

La fixation d’un nombre maximal de lits dans les années 1990 a eu trois motivations : le maintien d’une crédibilité auprès des bailleurs de fonds du développement durable, la justification d’effectifs stagnants et la protection du mythe. L’augmentation du solde négatif de la balance commerciale au cours des années 1990 (109 millions de dollars étatsuniens en 1990, 232 millions en 1999) a d’ailleurs débouché sur l’affirmation d’une nouvelle volonté politique en 1997 : atteindre 250 000 visiteurs en 2007. Il n’y a pas de volonté de limitation des flux parce que la solution primordiale aux difficultés financières de l’État est l’accroissement des revenus touristiques, tant l’économie est peu diversifiée. […]

Les Seychelles sont devenues ce « luxe à l’état brut » - dernier slogan du ministère du tourisme - que peu ont la chance de connaître. Quelques îles-hôtels, réservées aux plus fortunés (Frégate et North Island spécialement), servent de faire-valoir au gouvernement en matière de respect de l’environnement, avec leur architecture intégrée à la végétation. […]

D’aucuns se réjouiront que les Seychelles restent préservées du « péril touristique » en ne s’ouvrant qu’à des privilégiés payant cher leurs vacances. Et tout compte fait, le discours sur le « tourisme durable », arrange bien cette élite qui cherche à se ménager dans les pays du Sud, toujours plus loin d’Europe ou d’Amérique du Nord, des lieux où ils ne seront pas en contact avec la « masse ».



« Le luxe à l’état brut »


Pendant plusieurs décennies, les Seychelles soicalistes ont tenté de fabriquer un produit “hybride” qui tienne compte à la fois des attentes du marché international et de leur propre conception du développement économique, et de la nature d'un tourisme raisonné. Cette double entrée a fait que le tourisme avait, certes, pris une place prépondérante mais sans exercer d’hégémonie. Aujourd'hui ayant choisi une économie dont l'activité touristique se doit d'occuper la première place, pour assurer à sa population le bien être qu’elle est en droit d’espérer, les Seychellois mesurent cela aux risques inhérents de la libéralisation de leur économie.

Aujourd'hui, les Seychellois ne peuvent que constater l'évolution de la privatisation – par leur vente – d'îles, de plages, de sites publics paradisiaques, et à l'augmentation considérable du nombre des constructions. Parmi les projets les plus contestés, le scandaleux projet d'Eden Island, une île artificielle à Mahé, est dénoncé comme étant un ghetto pour riches, n'ayant aucune véritable retombée économique pour les Seychellois. De même encore la construction du projet Raffles sur la route d'anse Lazio : des centaines de villas privées de luxe, une route déviée, une plage privatisée, devenue difficilement accessible, et les piscines privées pour chaque villa, sur une île exposée à de sérieux problèmes d'eau, mettant ainsi en péril l'équilibre de Praslin. Des constructions qui saccagent la montagne et le paysage, véritables pollutions visuelles. Sur l'ile de La Digue, les habitants résistent et s'opposent à la construction d'hôtels ; tandis que d'autres soulignent la nécessité de développer davantage l'activité touristique, d'une ouverture pro-occidentale aux investisseurs étrangers, et se félicitent de la venue de l'oligarchie des Émirats Arabes Unis...

Néo-colonisation des Émirats Arabes Unis

La construction de l'imposant palais – surnommé le château - du Sheikh Khalifa d'Abu Dhabi sur l'un des plus hauts monts de Mahé, alors préservé, fait, sans aucun doute, l'objet unanime des plus grandes critiques : un palais défigurant le site même et le paysage général par ses dimensions pharaoniques et une architecture aussi prétentieuse qu'hideuse... qui est à l'origine d'une pollution de l'eau due aux déblais et déchets du chantier, contaminant les rivières avoisinantes, les puits, et une source d'eau potable. En contrepartie, et après plusieurs manifestations « dures » des habitants voisins contaminés, le Sheikh Khalifa finança les travaux de décontamination – l'ensemble du réseau d'eau potable est refait à neuf – et offrit un ordinateur portable à chaque écolier...

Les Émirats Arabes Unis qui semblent s'intéresser prodigieusement aux Seychelles : outre les 150 millions de dollars d'aide depuis 2007, la signature d'une pléiade d'accords de coopération commerciale entre la Chambre de commerce et d'industrie des Seychelles et les Chambres de commerce d'Abu Dhabi, de Dubaï et de Sharjah, le Abu Dhabi Fund for Development and Abu Dhabi Urban Planning Council proposent leurs services pour l'élaboration d'un projet « stratégique » d'urbanisme pour la capitale Victoria, devant, entre autres, éliminer les problèmes de circulation, de logement, d'eau potable, d'électricité et améliorer les services publics... Le projet est en cours. Dans ce cadre, a d'ores et déjà été décidé de :
  • la construction d'un premier parc éolien, à proximité du port afin de surmonter le déficit énergétique de la capitale des Seychelles.
  • d'une subvention de 30 millions de dollars pour les plans de logement low cost du gouvernement.
  • la construction de l'hôpital Cheikh Khalifa Bin Zayed Al Nahyan Diagnostic Centre - 11 millions de dollars.
  • la construction - 15 millions de dollars – de 3 usines de dessalement sur l'archipel pour parer à la sécheresse [usine particulièrement polluante].

En parcourant la presse, les entretiens publiés des politiciens, les déclarations des élites économiques, comme les témoignages de simples citoyens, on peut juger que les avis sont bien partagés sur cette quasi colonisation, aussi inattendue qu'imprévisible. Certains s'en étonne mais apprécient ces injections de capitaux, et sont heureux de voir qu'un pays riche tel que les Émirats Arabes Unis soient pris d'un subite intérêt pour aider à améliorer l'infrastructure publique du pays, comme les routes, les hôpitaux et les écoles. D'autres, au contraire, s'inquiètent de leur arrivée, mais aussi de certains investisseurs à la réputation opaque, dont les nouveaux riches Chinois et Russes. Certains journalistes dénoncent le fait que ces nouvelles constructions sont uniquement destinées aux riches exilés revenus, aux étrangers, aux expatriés, aux retraités, propriétaires de luxueuses villas sécurisées et protégées dans des communautés fermées. D'ailleurs, certains commentent l'incroyable recrudescence de milices privées, contrôlant les plages des nouvelles gated-communities, des hôtels, mais aussi celles publiques. L’importation de main-d’œuvre – pauvre cette fois - inquiète aussi : en 2011, on recensait environ 9.000 travailleurs étrangers, essentiellement employés dans le tourisme et la construction, profitant aux entreprises : selon un quotidien, « avec les étrangers, elles ne respectent pas le droit du travail et paient au rabais. Chaque matin, on assiste à un ballet de camions à benne transportant des dizaines d’Asiatiques vers leur lieu de travail. »

Le cheval de Troie néolibéral est désormais dans la place, et personne ne peut lui résister, commentait un politicien de l'opposition, et nombre de seychellois se posent ainsi la question de savoir si les réels avantages et autres retombées économiques ultra-libérales seront destinés à la nation tout entière ou au contraire à un petit nombre de privilégiés, et si les projets annoncés ne seront pas seulement fait «pour», mais «avec» les Seychellois... Une jeune Seychelloise admettait que « La vie est plus difficile. Nos parents avaient moins de soucis. Nous, les jeunes, on se demande si on aura autant de chance. »

France-Albert René, dictateur pour les uns, bienfaiteur du peuple pour les autres, ne fait certes pas l'unanimité, mais tous reconnaissent – y compris ses plus anciens rivaux politiques – l'excellence de sa politique sociale qui a permis au – fier - peuple Seychellois de ne pas devenir une « nation de maîtres d'hôtels », qui semble aujourd'hui, comme à la lointaine époque néo-coloniale britannique, constituer une solide menace, un bien sombre avenir pour ces terres paradisiaques.



SOURCES

Rapports de la World Bank
et du Fond monétaire international.


Jean-Christophe GAY
Professeur des universités, Université Montpellier-III
Tourisme, politique et environnement aux Seychelles

Virgine Cazes-Duvat
Les littoraux des îles Seychelles
Éditions l'Harmattan | 1999


Jean-François Dupon
Les Seychelles : du rêve à la réalité
Hérodote : stratégies, géographies, idéologies | 1976

Olivier Le Brun

De l’esclavage au socialisme

Le Monde diplomatique | juillet 1982


Jean-Paul Labourdette, Dominique Auzias

Le petit futé | Seychelles 2011


NOTES

[1] Les Seychelles sont formées de deux groupes d’îles : - les Inner Islands formées de 42 îles granitiques dominées par les trois îles les plus vastes ( Mahé , Praslin , la Digue ) et les deux îles coralliennes du nord : l’île aux Vaches et denis , - 72 îles extérieures ( Outerlands ) toutes coralliennes qui s’étirent sur 1200 kilomètres et sont réparties en trois groupes : Amirantes , Fraquhar et Aldabra .On distingue aussi souvent et par commodité un premier cercle avec Mahé , Praslin , La Digue ; un deuxième cercle ( 100 km de rayon ) intégrant les îles touristiques (l’ Ile aux Vaches , Denis , Silhouette , Ile Plate et Frégate ) ; à partie de là et vers le sud-ouest se développent auréoles concentriques ( larges de 200 km ) séparées par trois anneaux vides ( 200 km ) , soit trois ensembles : le premier groupe formé par les Amirantes ( 28 îles ) avec l’île touristique de Desroches , le groupe de Farquhar ( 13 îles ) qui est surtout un lieu de pêche et le groupe Aldabra ( le plus éloigné , 1 200 km ) ( 14 îles dont Aldabra et Cosmoledo ).

[2] Pour le tourisme, le transport aérien joue un rôle essentiel. Pour améliorer la desserte et éviter une trop grande sujétion aux compagnies étrangères, Air Seychelles, créée à l’indépendance pour assurer les liaisons intérieures, s’est dotée d’appareils long-courriers à partir de 1983. Les Seychelles sont ainsi devenues avec les Tonga et Nauru le plus petit État à posséder une compagnie aérienne qui propose des vols internationaux vers Rome, Zurich, Francfort, Londres, Paris, Bombay ou Johannesburg. L’autorisation des compagnies charters dans les années 1980 confirme le rôle majeur de la desserte aérienne.

[3] Les relations avec la France, non dépourvues d'ambiguïté, sont peut-être le meilleur exemple de cette politique extérieure. L'accord de coopération signé en 1978 donne à l'aide française le premier rang qu'elle a conservé. La France n'en est pas moins mise en cause lors d'un des huit complots connus menés contre le régime depuis 1978. Si l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement socialiste est saluée avec satisfaction en 1981, la réserve, quant à la présence militaire de là France à la Réunion, considérée comme un anachronisme colonial, ne se relâche qu'en 1984. Mais on se souvient encore aux Seychelles, de l’engouement manifesté pour ce paradis, et les voyages d'agrément effectués par la classe politique française mitterrandienne de la période 1981-1995.

Outre les aides de l'URSS, de Cuba, de la Chine, de la Corée du Nord, et d'autres du bloc socialiste, le gouvernement procède à de nombreux accords de coopération. Un accord est signé avec la Chine, la Corée du Nord, des droits d'escales sont négociés avec l'URSS. Au milieu des années 1980, la visite grandiose de Kim II Sung est remarquée. Les échanges avec la CEE, à laquelle les Seychelles sont associées, permettent l'octroi d'aides, Bahrein fournit les hydrocarbures, le Japon reste l'un des principaux fournisseurs hors de la CEE. Des accords sont trouvés : le Japon, qui a besoin de la voix seychelloise à la Commission de la pêche dans l'océan Indien, se propose de construire gratuitement un nouveau quai pour le port de Mahé. L'Australie propose une coopération durable dans les domaines des finances, des statistiques et même de l'hôtellerie...



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