Nomadisme Hippy | Tourisme Néo-Hippy



Voyager pour t'appauvrir, voilà ce dont tu as besoin.
Henri Michaux


NOMADISME HIPPY
TOURISME NEO-HIPPY


Dans l'utopie hippie, il doit s'agir d'installer et d'organiser dès maintenant des structures devant permettre de vivre en marge de la société : certains décidèrent de  former des communautés en ville, d'autres décidèrent d'abandonner la vie urbaine pour s'établir dans des communautés rurales, d'autres encore adoptèrent un mode de vie nomade, sillonnant les USA et le Mexique en auto-stop ou - souvent - en bus d'école reconverti pour pouvoir mener une communauté sur les routes. 

Dès le début des années 1960, d'autres décident de partir sur les routes et/ou de s'établir à l'étranger, le plus généralement, dans des sites idylliques : Mexique, Honolulu,  Ibiza en Espagne, Malata en Crète, etc. ; les plus radicaux décidèrent d'une rupture totale pour s'établir dans les pays pauvres [« en voie de développement selon la terminologie capitaliste »], dont l'inaccessible Inde ou le mystique Népal, en empruntant la route de l'Orient déjà été balisée par les premiers beatniks. La courte période entre le milieu des années 1960 et 1970 représente l'âge d'or d'une contestation autant culturelle que politique, qui s'affranchit des frontières – capitalistes – et se refuse de s'intégrer et de soumettre aux diktats d'une société considérée inhumaine, et d'un pays menant une guerre meurtrière au Vietnam.




Le Tourisme international « enclavé »


Dans les années 1960, décennie des révolutions, des guerres anti-coloniales, des guérillas de l'Amérique du Sud et des grands mouvements de protestation en Asie, les gouvernements mettent l'accent sur la valeur économique du tourisme et préfèrent maintenir les touristes, autant que possible, dans des enclaves séparées du reste de la population ; que les spécialistes de l'époque nomment le tourisme enclavé

L'architecture sera à nouveau mise à contribution par le capitalisme d'Etat et les promoteurs privés pour faire face à l'avènement progressif du tourisme de masse, qui se caractérise par le "quantitatif-roi ", une demande pressante et indifférenciée : « C'est l'ère du tourisme indifférencié pour tous, dont le prototype en sont les vacances d'été, le tourisme balnéaire des fameux "4S " - sand, sea, sun, sex. ». D'immenses centres touristiques sortent de terre dans les régions les plus diverses et les plus isolées, en Floride, sur les côtes espagnoles, dans les sables de la mer Noire de la côte bulgare et roumaine, et surtout en Tunisie, au Maroc, en Grèce, en Yougoslavie et en France [seule la Corse résiste grâce aux mouvements indépendantistes et sera préservée].

L'industrie touristique vit de cette concentration, qui lui permet d'appliquer des techniques d'exploitation et de gestion relevant des principes les plus modernes de rationalisation du travail d'où elle tire son profit. En Europe méditerranéenne, les promoteurs bâtissaient de véritables camps de concentration balnéaires, en reprenant la typologie architecturale destinée aux grandes habitations sociales : des mastodontes de béton mais, généralement, égayés de balcons et implantés au plus près des plages, jadis enchanteresses. Le massacre du littoral méditerranéen correspond à la même nécessité, décidée par les gouvernements, d'offrir au plus grand nombre l'accès aux plaisirs héliotropiques et, par la même occasion, d'enrichir la promotion privée. 

Ils seront nombreux à dénoncer les limitations qu'il représente : le fait d'isoler les touristes implique qu'on les traite comme des acheteurs, qu'on leur fournit la marchandise en s'arrangeant pour qu'ils aient le moins de contacts possible avec la population. Les rapports entre le touriste et son hôte deviennent purement financiers ; sur le plan humain, ils s'exploitent l'un l'autre. La transmission est limitée, fortement sélective et souvent adaptée aux goûts personnels du touriste. Un journaliste de la revue londonienne The architect's journal [numéro du 1er mai 1974] dénonçait le massacre des 1500 kilomètres de la côte espagnole, de Cadix à Barcelone, en passant par Majorque — où plus d'un millier d'hôtels construits en moins de dix ans —, les mutilations infligées à l'environnement en moins d'une décennie. Ainsi celui qui rêvait d'une escapade récréative se voit brutalement précipité dans une jungle de béton au milieu d'un amoncellement d'hôtels-tours et de cages à lapin, alignés en  une théorie monotone de lotissements dévoreurs de terrain. La vision onirique fait place à ce qui n'est qu'une réplique traumatisante de cette réalité qu'il avait précisément voulu fuir. Dans leur précarité, ces bâtisses standardisées et envahissantes forment un mur allant de la côte de Floride à celle de la Méditerranée.

Espagne
Malgré les condamnations, les vives critiques, la balnéarisation se poursuit, les méga-structures touristiques  continueront d'être érigés – et notamment en Afrique du Nord (Tunisie, Maroc, Egypte) – afin de répondre à la demande de plus en plus grande du tourisme de masse « populaire ». Par la suite, et en parallèle, les lieux et plages idylliques colonisés par les hippies et néo-hippies feront progressivement la proie des promoteurs immobiliers, soutenus par les secteurs économiques des gouvernements. Goa, en Inde, devient une immense station balnéaire à l'image de celle de la Costa Brava : le premier hôtel de luxe y est construit en 1971, initiant ainsi l'urbanisation dédiée au tourisme de luxe, puis culturel, puis enfin de masse. Les charters directs venus d'Europe se sont fait de plus en plus nombreux, ouvrant la voie à un tourisme low-coast à petit budget de masse.


LE NOMADISME HIPPY
ET LA ROUTE DE L'INDE


Le nomadisme des premiers hippies représente le trait d'union entre le vagabondage de la beat genération, l'aventurisme des globe trotters – et boat trotters – et de nouvelles formes de tourisme. L'influence du mouvement hippy est considérable ; de par le choix de la destination, l'Asie et l'Inde en particulier, des moyens de transport pour voyager, et sinon de leur mode de vie mais de leur refus à utiliser les circuits classiques et traditionnels du tourisme de masse en plein essor. Ainsi, le nomadisme hippy contribua largement à l'avènement d'un nouveau phénomène de tourisme, celui qui s'opposait et refusait la nouvelle civilisation des loisirs et des vacances, imaginée de concert par les gouvernements occidentaux, les organisations mondiales de la finance, et nationales dédiées au tourisme, ainsi qu'aux investisseurs privés intéressés par cet nouvel Eldorado. Le nomadisme hippy devait influencer des centaines de milliers de jeunes dans leurs modes de voyage et donner naissance à une forme de tourisme particulier que les spécialistes de l'époque nommaient alors le tourisme « auto-suffisant », issu en partie du « hippisme international ».


Ce genre de tourisme – imprévu, en tout cas non planifié par les institutions - ne s'attire guère la faveur des commissions nationales de planification du tourisme des « pays en voie de développement », qui sous l'égide de la banque mondiale et autres organismes internationaux, considéraient alors le tourisme comme une ressource économique importante. Comme nous l'avons évoqué, les complexes touristiques érigés dans les années 1960, étaient de parfaites enclaves destinées à parquer les touristes ; dans les pays pauvres, ils étaient conçus spécialement afin d'éviter les contacts avec les populations, et notamment pauvres et misérables des bidonvilles. De même, mais avec d'autres moyens - et notamment architecturaux - pour le tourisme proclamé "culturel" des clubs et villages de vacances. Ainsi, dans les années 1960, les voyageurs qui voulaient connaître intimement les pays se heurtaient à de nombreux obstacles. Il n'était pas toujours admis qu'ils logent chez l'habitant, qu'ils participent au travail de la population, qu'ils voyagent partout librement et qu'ils s'écartent des chemins touristiques soigneusement balisés. 

C'est précisément ce que feront les premiers hippies.

Certains récusent cette hypothèse en affirmant que les beatniks et les premiers hippies du milieu des années 1960, ne sont, en fait, que les pionniers, les précurseurs d'une forme de tourisme – en dehors de leur addiction pour les drogues – inévitable, inéluctable et conséquent à la génération du baby-boom et à l'augmentation considérable du nombre d'étudiants... Il s'agirait d'un tourisme estudiantin, même s'ils reconnaissent que l'esprit hippy a démocratisé l'auto-stop, développé le logement chez l'habitant, les commerces autochtones, etc., et a favorisé par la suite l'essor du tourisme culturel, puis « durable », voire solidaire.

Le nomadisme international hippy nord-américain n'a pas d'itinéraire particulier : les Clochards célestes choisissent leur destination, ou plutôt leur chemin, selon leurs moyens financiers, à une époque où les tarifs des voyages aériens étaient élevés. Les USA, le Mexique, l'Amérique du Sud restent encore une terre d'aventure, tandis que les plus fortunés s'envolent vers l'Europe, première destination pour ensuite gagner l'Afrique du Nord ou la Route de l'Inde, qui par la suite, connaîtra une renommée mondiale faisant d'elle le chemin reliant des lieux mythiques, dont Istanbul, Kabul, Kathamandou. 

Pour ce qui concerne cette Route de l'Orient, trois grandes périodes caractérisent le phénomène, issu des mouvements hippies, inspirés par les précurseurs de la beat generation de l'après seconde guerre mondiale :

  • L'âge d'or : à partir des premières années de 1960 jusqu'en 1968, les premiers nomades beatniks puis hippies nord-américains, véritables pionniers exportent le mouvement en Europe et suivent la voie de l'Orient déjà ouverte par une poignée de jeunes aventuriers européens, notamment anglais et hollandais  ; en Inde, en 1966, 2000 occidentaux —hippies — sont recensés dans la vallée de Katmandou.
  • La Route Hippie : entre 1968 et le milieu des années 1970, la Route de l'Orient devient un phénomène de mode puis de masse, tandis que l'esprit hippy s'éteint progressivement pour faire place au « baba-coolisme » ; le concept de l'«Orient mystique» a suscité un intérêt croissant, et cette représentation s'est forgée non plus dans le domaine de l'écrit – des écrivains voyageurs beatniks -, mais au contact d'une véritable mondialisation culturelle, d'une culture de masse, fondée sur le son et l'image ; par la musique des Beatles faisant retraite à Rishikesh (Nord de l'Inde) en 1968, ou de Cat Stevens chantant Katmandu en 1970, le film et le roman Les chemins de Kathmandu en 1969, etc.
    Le nombre de jeunes s'engageant sac-à-dos sur la route de l'Orient augmenta de façon spectaculaire dès 1968, mais ce ne sont plus seulement les héritiers des Clochards célestes, chers à Jack Kerouac : on l'emprunte plus seulement pour défier ou refuser la société moderne industrielle, pour approcher, communier avec les classes pauvres et faire soi-même acte de pauvreté, mais pour visiter des pays, s'échapper pour un temps – celui des congés et des vacances universitaires - aux contraintes de la vie moderne, sans autre vocation que son bon plaisir. 
  • Le tourisme « auto-suffisant » de masse : entre 1975 et 1979, le transport aérien évite les dangers du périple, les guides – Lonely Planet et Guide du routard – connaissent un grand succès, de même que les tours-operators : la Route se « commercialise » jusqu'à la fermeture en 1979 de la frontière iranienne puis afghane. 

Les précurseurs : la Beatnik generation

Les origines du vagabondage de la beat generation, des mouvements hippy et freaks, se fondent sur la longue tradition des nord-américains à coloniser et à parcourir leur territoire, sur celle des populations précaires de la Grande Dépression– les hobos, en particulier – de sillonner le pays à la recherche d'un emploi saisonnier. La beat-generation réhabilite et idéalise l’esprit « tramp » (vagabond, chemineau, voire clochard volontaire), impose la liberté de penser et d’agir, en dehors du conformisme ambiant. Elle renoue sans vraiment le revendiquer avec l’esprit pionnier, l’anarchisme individualiste et volontiers nomade du XIXe siècle. Le « nomadisme libertaire » et le « trimard anarchiste» ont déjà anticipé dès le XIXe siècle ce que le livre-manifeste, On the Road - inspiré par Jack London - de Kerouac prône dans les années 1950.

Le mouvement Beatnik s'inspire également directement du mouvement des Noirs américains hipster (hors norme, « desaffiliated ») des années 1930, repris après la guerre par des Blancs, dont les membres sont le plus souvent objecteurs de conscience, voire anarchistes. Être hip, c’est être anti-commercial, anti-intellectuel, anti-culture. Ce serait Norman MAILER dans The white negro [Le nègre blanc] en 1959 qui aurait le plus aidé à définir ce terme en l’assimilant à un « existentialisme américain ». Le hipster veut vivre au présent, conscient que les menaces qui pèsent sur lui l’obligent à un « voyage aléatoire », sans illusion passéiste ni même utopiste. Ces menaces sont pour Mailer au nombre de trois essentielles : la menace atomique, la menace totalitaire et la menace qu’exprime le conformisme sclérosant.  

Le premier beat semble le précurseur anarchiste ou « anarricain », Kenneth Rexroth (1905-1982) qui, comme Kerouac plus tard, parcourt les États-Unis de long en large, mêle jazz et poésie dès son adolescence des années 1920 dans son club de Chicago. Ce bohême, routard avant la lettre, mêlant aventures et petits boulots s’installe à San Francisco dès 1927. Dans l’après-guerre, c’est un animateur du Cercle anarchiste de San Francisco (renommé ensuite Libertarian Circle) et une personnalité reconnue du monde littéraire engagé. Mais cet ancien  des IWW, mêlé aux grands noms du socialisme et de l’anarchisme, comme il le relate dans son livre de souvenirs (An autobiographical novel), n’inspire sans doute pas suffisamment les jeunes amis de Kerouac et de Ginsberg qui sont dans les années 1940 et 1950 foncièrement apolitiques.

Les auteurs français seront mis à contribution, Baudelaire, pour ses paradis artificiels, Rimbaud, Céline, et le surréalisme peut paraître comme un précédent important, notamment grâce à André Breton qui rêve de rupture totale et qui termine un poème dans « Les pas perdus » en 1922 par un appel au départ :

Lâchez tout.
Lâchez Dada.
Lâchez votre femme, lâchez votre maîtresse.
Lâchez vos espérances et vos craintes.
Semez vos enfants au coin d’un bois.
Lâchez la proie pour l’ombre.
Lâchez au besoin une vie aisée, ce qu’on vous donne pour une situation d’avenir.
Partez sur les routes.

De même, Henri Michaux, angoissé par le monde, garde l'espoir qu'il existe quelque part un " secret " : à sa recherche, il sillonnera l'Amérique du Sud, la Chine, l'Inde, et l'Afrique.  Mais il considère que la seule expérience probante est intérieure. Explorateur de l'inconscient et du rêve, il faisait grand usage de drogues hallucinogènes, dont la mescaline, bien avant Timothy Leary. 
Voyager pour t'appauvrir, voilà ce dont tu as besoin.
Henri Michaux

Les provocations pro-drogues de Timothy Leary et les dérives revendiquées avec la plus totale liberté par William Burroughs s’y rattachent évidemment. Leary, l’ami de Ginsberg qui le rejoint d’ailleurs à Harvard en 1961, est fortement marqué par la beat generation qu’il dépasse cependant sur bien des points (plus radical, plus ouvert aux futurs mouvements de contre-culture, les hippies et cyberpunks par exemple). Lui aussi voyait dans le libre épanouissement de tous les sens, sans aucun tabou, un moyen de libération essentiel. Tous contribuent à l’éclatement au milieu des sixties de la « révolution psychédélique » dont vont s’emparer les hippies, avec le relais obligé des protest-singers dont Bob Dylan est le plus connu.

Jack Kerouac

Les oeuvres autobigraphiques de l'écrivain Jack Kerouac (1922-1969) inspireront dès l'après-guerre nombre de contestataires ou d'originaux refusant de s'intégrer dans la société. En 1943-1944 il rencontre le poète Allen Ginsberg, le sulfureux William Burroughs : le trio des écrivains de "beat generation" naît en ces années de guerre. Ses écrits aux titres évocateurs, Sur la route, Les clochards célestes, Big Sur, Le vagabond solitaire, retranscrivent sa vie riche en "dérèglements des sens", sa compassion pour les exclus, les clochards, les victimes du racisme, et sa bohème sur les routes des Etats-Unis du Mexique.
On the Road, livre-culte révèle également un goût pour individualisme, et Kerouac reste assez traditionaliste (Cf. son attitude vis à vis de la religion, de la famille) et résolument apolitique.  Dans un court texte de 1960 Le vagabond américain en voie de disparition, Kerouac, pourtant alors de plus en plus conformiste voire réactionnaire, continuait sa mythification libertaire d’un type états-unien désormais condamné : « …le clochard, en quête de son idéal : la liberté, les collines du silence sacré et de la sainte intimité ». L’individualisme y est porté au paroxysme puisque « fils de la fierté, il n’appartient à aucune communauté ; il n’y a que lui et d’autres chemineaux et, peut-être, un chien ». Plus que symbole de la contre-culture, il incarne parfaitement l’individualisme teinté de traditions libertaires qu’on recouvre chez de nombreux artistes underground états-uniens. Il se proclame « vieux réfractaire assoiffé d’indépendance », et par la suite, l’utopie vaganbonde laisse place à la désillusion, à la vanité du voyage, au cynisme plus ou moins ironique. Desolation angels (1965) est à ce titre un ouvrage marquant, dont la lecture laisse un goût amer, un désenchantement évident, tant il exprime le repli sur soi et la démythification : On the road, qualifiée d’utopie libertaire, malgré et sans doute contre son auteur, est la référence mythique obligée d’une génération des sixties que Kerouac rejette totalement en devenant un réactionnaire grincheux et totalement miné par l’alcool. Il est également intéressant de noter que certains intellectuels anarchistes ont critiqué cette oeuvre dès sa parution, trop inconsistante aux yeux de Kenneth REXROTH, ou trop irrationnelle aux yeux de Paul GOODMAN.

Allen Ginsberg

La génération du baby-boom qui suit celle de la Beat generation ne pouvait que s'inspirer des auteurs considérés comme néfastes pour la société américaine. Parmi la pléïade d'auteurs et de contestaires se revendiquant de la Beat generation, certains vont assurer la transmission de cet héritage culturel, dont le poète libertaire Gary Snyder (né en 1930) qui se rattache au mouvement beatnik, va par son parcours propre illustrer ce phénomène : bouddhiste et beatnik d’abord, proche des hippies ensuite, il devient un militant alternatif, libertaire et écologique dans la décennie suivante. Gary Snyder, organisateur aux USA, de "Bikkhu Hostels", lieu d'accueil pour les poètes et moines errants, prendra la route du Japon puis en 1957 embarque 8 mois comme mécanicien sur un navire l'emmenant autour du monde, du golfe Persique, à Ceylan, Samoa et Hawaii.

Allen Ginsberg (1926-1997) auteur de Howl (Hurlement) en 1955 qui lui valu un procès pour obscénité, est un poème baroque libertaire dénonçant les ravages du « Moloch » incarné par une société étatique, capitaliste et puritaine.  Allen Ginsberg,  anarchiste au sein du mouvement Beat, par ses prises de positions contre la guerre du Vietnam – et sa participation lors de manifestations -, son engagement pour toutes les luttes de cette époque, et sa personnalité charismatique fait de lui un des porte-parole choisis par la jeune génération d'Américains radicalisée, dont les hippies. Contrairement à Kerouac, décédé en 1969, Ginsberg est resté un poète radical, s'engageant dans la voie politique et militante : son influence sera déterminante dans les mouvements de la nébuleuse hippie.

Allen Ginsberg effectuera de très nombreux voyages à travers le monde et il séjournera régulièrement en Inde entre 1962 et 1964. Gary Snyder débarque en Inde avec Joanne Kyger et visitent Calcutta, Bodh Gaya et le Népal. En février, ils visitent Bénarès, le Taj Mahal et résident plus longuement dans l'ashram de Swami Shivananda avec Allen Ginsberg et Peter Orlovsky qui les y ont rejoints. En mars, ils visitent tous ensemble Dehli, Jaipur, Pathankot et rencontrent le dalaï lama à Dharamshala, à qui Allen Ginsberg propose de prendre du LSD. En avril, ils rencontrent plusieurs yogis ascètes dans des grottes, donnent des lectures de leur poésie à Bombay et repartent en bateau pour Saïgon puis Hong-Kong.

L'âge d'or : la Route Hippie

[1962 - 1968]



Les premiers voyageurs hippies empruntent les références au vagabondage des Beatniks et Laurent Chollet insiste sur l’influence décisive du mouvement beat antérieur pour ce qui est du goût du voyage et des destinations  : “Le goût pour l’errance manifesté par les beatniks se transforme chez les hippies en passion pour les voyages en long cours : ce sont les premiers qui ont ouvert la route de Goa et de Katmandou mais ce sont les seconds qui l’empruntent massivement.” Citons Laurent Chollet au sujet de la notion de la frontière de l’Asie représentant un ‘seuil’ menant à un autre monde. Dans son essai sur la culture de voyage hippie et plus particulièrement sur la route du Népal, il affirme que “Le voyage en Inde est à considérer comme une rupture avec l’Occident, comme un voyage initiatique”. 

Pauvreté


Les Etats-Unis des années 1960, étaient autant le pays des réussites professionnelles ou artistiques fulgurantes que celui de la grande pauvreté, malgré une économie forte [2]. Les principes qui animaient la plupart des organisations de la New Left, seront d'aller vers les populations pauvres et précaires, les minorités, en leur apportant tout à la fois une reconnaissance, un soutien moral,  et pour beaucoup des aides concrètes ; les diggers, les mouvements des Native American, les Blacks Panthers, les yippies, et bien d'autres organiseront nombre de collectes - alimentaires, argent, habillement, etc. - en leur faveur, les redistribuant gratuitement, ouvrant pour cela des free shops, leur assurant des réseaux d'entraide pour l'emploi et les actions en justice. De même, nombre d'étudiants du SDS, dont leur leader Tom Hayden, s'engagent  dans des actions au sein des ghettos. 




Pour les hippies la pauvreté était alors érigé en vertu, et selon Fréderic Robert :  « Le mouvement hippie rejette totalement le système américain fondé sur la concurrence et la libre entreprise. […] La pauvreté remplace consciemment et méthodiquement la richesse au sein du mouvement hippie. Comme me l’a déclaré une jeune femme de l’East Village : “J’ai rejoint la mouvance hippie parce que je voulais connaître l’émotion de la pauvreté.” Elle était issue d’une famille extrêmement riche du Middle West. La mendicité dans les rues de Haight-Ashbury et de New York fait partie intégrante du rejet du modèle américain du travail par les hippies. »

Paradoxalement, cet "attrait" pour la pauvreté et ces attentions pour les populations pauvres, seront un des points les plus controversés et les plus critiqués par les partis politiques de la gauche radicale traditionnelle  pour qui, le soulagement des populations pauvres par des actions humanitaires, les détournaient de la révolution pour les inciter à, au contraire, vivre en dépendance de l'assistanat : soit une capitulation contre-révolutionnaire. Et ils soulignaient volontiers, l'origine bourgeoise ou petite-bourgeoise des membres de la communauté hippie, assurés de ne jamais connaître les affres de la pauvreté.  Ken Knab critiquait ainsi : " la pratique des Diggers était une réponse opportune aux besoins du moment dans le contexte d’une activité insurrectionnelle : ils furent les premiers à organiser la distribution de nourriture après l’émeute des Noirs de San Francisco (1966) et que le couvre-feu qui s’est ensuivi avait rendue difficile à obtenir. Mais en continuant ce projet dans un contexte non-révolutionnaire, en l’étayant avec une idéologie de communisme primitif, ils ont fétichisé l’idée de la distribution gratuite et ils sont devenus en quelque sorte une institution anti-bureaucratique. Ils ont fini par faire le boulot des travailleurs sociaux mieux que ceux-ci n’en étaient capables, désamorçant la critique radicale de la famille qui était vécue par les fugueurs en leur conseillant, dans le « langage de la rue », de rentrer chez leurs parents."

Qu'importe les critiques de révolutionnaires attendant, aux USA, une improbable révolution, qui ne viendra jamais, l'esprit hippy – de l'âge d'or -, dans leur quête nomade du paradis terrestre, sera, de même,  d'aller auprès des populations pauvres autochtones, de s'approcher et de partager leurs modes de vie, de se régénérer au contact de la pauvreté vécue, sans pour autant formuler une quelconque ségrégation avec ceux, plus aisés, partageant leur valeur. 

C'est un point capital qui les différencient des néo-hippies, "routards",  travellers, backpacking...

USA – Europe – Inde


Ainsi, les premiers nord-américains, animés par la Beat generation, ou l'esprit hippy débarquent en Europe dès le milieu des années 1960. Ce sont les pionniers, et les premiers contacts avec la jeunesse européenne - n'ayant pas dépassé le stade du "yéyé" en France -, non accoutumée encore à cette forme de contre-culture et de subversion, si ce n'est les Provos des Pays-Bas. Les principales portes aéroportuaires sont alors Londres et Amsterdam, la capitale des Pays-Bas où la communauté Provo – puis Kabouter – squattant les maisons de ville destinées à être démolies, peut leur offrir fraternellement un refuge accueillant. La vente légale de drogues « douces » est évidemment le principal attrait.

Mais pour beaucoup, l'Europe n'est qu'une première étape, que l'on visite sans trop s'attarder, sauf pour ceux qui choisissent Ibiza et Formentera aux Baléares, le Maroc et quelques plages paradisiaques de Grèce ou de Crète ; la première porte vers l'Orient est la mythique Istanbul, point de ralliement, de passage quasi obligé des routes de l'Europe non-communiste. De là, la route directe conduit tout droit à travers la Turquie vers l'Orient, bien que certains décident une variante vers le sud par le Liban,  producteur et plaque tournante du commerce du haschich au Moyen-Orient.

Globe trotters


Une Route de l'Orient déjà empruntée les aventuriers et globe trotters anglais des années 1950. L'immense empire colonial anglais se rétrécissait inexorablement, mais il aura légué aux générations ce goût pour l'aventure, les voyages, les expéditions – terrestre autant que maritime – de l'Orient et des Indes. Dès l'après seconde guerre mondiale, de nombreuses expéditions terrestres sont organisées par de petits groupes de riches particuliers, des étudiants parrainés, utilisant la fameuse Land Rover ou le Bedford Dormobile, en vue de réaliser des études scientifiques et des enquêtes, faisant l'objet par la suite de publication et de conférences publiques. Nombre d'aventuriers, seront davantage intéressés par la description des lieux exotiques, et du voyage avec ce véhicule robuste, à une époque où les voyages en avion étaient encore d'un coût prohibitif : la Land Rover – et par extension tout autre véhicule - offrait pour ceux qui cherchaient l'aventure, la perspective d'un voyage épique, à la fois attrayant et économique.  Enfin, il faut noter l'intérêt du cinéma, mais surtout  des médias et de la télévision qui invitent leur public à connaître les régions les plus reculées du monde ; en France, la série de télévision Les globe trotters - avec Yves Régnier - (39 épisodes diffusés à partir de 1966) rivalise avec les reportages des hebdomadaires.


Les moyens pour y parvenir


Bus low-coast


En Angleterre, l'engouement pour la Route des Indes sera à l'origine de la première société de bus-operator effectuant par voie terrestre le voyage - The Indiaman – créée en 1957, suivie par Tours Swagman ; d'autres compagnies de bus seront créées dans les années 1960. 



Elles sont destinées à répondre à la demande d'une poignée de jeunes voyageurs aventureux, plutôt désargentés, mais de plus en plus nombreux, assurant ainsi un marché en plein essor. Elles proposent alors un périple très économique, permettant un voyage quasi « communautaire » et assurent aux voyageuses – peu nombreuses - la plus grande sécurité. La plus célèbre est la Magic Bus d'Amsterdam qui était en fait, une simple agence de réservation ne disposant pas de bus ; au contraire, d'autres compagnies, comme la Bus budget, possédant sa propre flotte de véhicules. Le voyage entre Londres et Katmandou dure trois semaines, et peut s'éterniser en cas de panne grave. Chaque soir, les bus faisaient une halte dans un hôtel-restaurant pour petit budget, mais le plus généralement, les voyageurs préfèrent dormir dans le bus pour économiser.


London to India | Mercedes Bus | 1975

L'auto-stop : un happening


Avec l'esprit hippy, arrivent d'autres modes de déplacement, l'auto-stop et les transports publics (train, bus). Pour que l’errance soit le moyen de renoncer au temps linéaire et téléologique du capitalisme et de renier la maxime capitaliste stipulant que le temps c’est de l’argent, le voyage doit fonctionner comme une fin en soi et un happening. Et le mode de déplacement caractéristique du voyage-happening est l’auto-stop, mode qui exige des dépenses de temps incalculables à l’avance. En philosophant sur le charme méditatif de l’auto-stop aux antipodes de la recherche de profit de la bourgeoisie, un récit de voyage hippie – La terre n’est qu’un seul pays d’André Brugiroux (1975) – prétend que cette façon de se déplacer apporte un autre type de profit personnel :

[…] j’avais découvert deux principes qui régissent l’auto-stop : le point stratégique et savoir attendre. Attendre et attendre encore, des heures et même des jours, s’il le faut. Question de temps. Le temps. […] Je suis comme un pêcheur à la ligne. […] Mes pensées, claires et heureuses, se faufilent : réfléchir, méditer. La notion du profit personnel me paraît évidente. Hélas, ce genre de profit ne semble intéresser personne de nos jours. Pouvoir réfléchir, rêver, ne penser à rien, c’est mon luxe.

La thématisation de l'auto-stop fait apparaître un topique central du mouvement de voyage hippie : la majorité des hippies en voyage donnaient la préférence au voyage à pied – qui leur permettait de “s’identifier avec les groupes sous-privilégiés” puisque c’était le mode de déplacement des classes inférieures. Mais le périple en auto-stop, le plus généralement, n'était possible – et véritablement efficace - qu'en Europe ; de plus, le coût des transports publics était extrêmement faible en Asie. 




Reportage magazine LIFE | 1971

Véhicules motorisés


Si l'auto-stop restait le moyen privilégié de voyager, un autre phénomène prit son essor : le voyage en groupe – en communauté - en partageant automobile, camionnette, fourgonnette, minibus, camions, bus, car... le plus souvent d'occasion. De nombreux véhicules n'ont d'ailleurs jamais fait tout le chemin, et beaucoup d'autres n'ont jamais connu de retour. Les fourgonnettes et les minibus étaient considérés comme un moyen de locomotion permettant tout à la fois une liberté par rapport aux transports publics mais aussi une excellente alternative aux possibilités d'hébergement. 




Le Combi Volkswagen T1 - comme la Coccinelle, la voiture du Peuple conçue en Allemagne nazie -  disposait de nombreux avantages : un véhicule bon marché, adapté aux difficiles conditions de route, pouvant être facilement transformable en véhicule de couchage, véritable asile de nuit improvisé. Il pouvait être réparé sans nécessiter l’intervention d’un mécanicien professionnel. Le designer Philippe Stark, ancien hippy, expliquait dans une interview ses atouts :

Il y a entre la boîte de vitesse et le moteur, six boulons, et donc au bord de la route on pouvait tout changer ; en plus, c'est un véhicule d'une intelligence extrême, puisque c'est un véhicule qui au lieu de séparer les gens, les réunissaient et l'on avait déjà le début du loft, du space-car ou du space-wagon.

Et l’on optait volontiers pour la mécanique robuste et simple du VW T1 puis T2, devenu le symbole iconographique de la culture hippie, ou de la 2 CV Citroën, autre symbole de véhicule bon marché simple et fiable, tandis que les anglais adoptaient la Land Rover et la technique du recyclage des bus londoniens en véhicule communautaire. Bien évidemment, l'industrie automobile s'empara du phénomène très tôt, et de nombreuses firmes développeront des modèles leur étant dédiés ou bien, adapteront leur stratégie publicitaire. 






Le Nomadisme 

en Architecture


Nomadisme et sédentarité allaient bientôt intéresser les jeunes étudiants et les architectes. Dès les années 1960, le géographe Radkowski s’interrogeait sur l’avenir des sociétés modernes au travers d’une analyse sur la ville et l’habitat humain. Il présageait le grand retour du nomadisme dans les manières d’habiter, s’opposant à de nombreux chercheurs qui, eux, envisageaient l’apogée de la sédentarité [2]. A ces théories, à partir du milieu des années 1960, les jeunes diplômés et étudiants en architecture imagineront des projets utopiques ou non, conciliant le phénomène nomade, sédentarité, et communautarisme. 

Archigram | 1967

Plusieurs types de réponses sont abordées, celle concrète proposant la transformation de bus, mini-bus, en engin de transport et d'habitat, associée à des nouvelles cités permettant leur accueil, celle développant l'idée d'une ville continue trans-nationale – devant être parcourue à pied - constituée de cellules d'habitat mobiles ou transportables [New Babylon de Constant], celle utopique de ville en mouvement [Walking City d'Archigram], tandis que les projets de structure gonflable – itinérante car facilement démontable - seront parfois suivis de réalisations.




Le critique d’architecture américain Reyner Banham, dans un article intitulé « A Home Is Not A House », publié en avril 1965, et illustré par François Dallegret, s’attaque à la maison américaine. Dans le dessin Un-House. Transportable Standard-of-Living Package, Dallegret propose un contre-projet d’équipement transportable pouvant être abrité sous une bulle gonflable, et conçu en résonance avec l’environnement (avec, par exemple, des capteurs solaires). Représentés nus et assis par terre autour d’un équipement qui ressemble à un robot-totem, Banham et Dallegret semblent défendre une architecture d’habitat qui serait à la fois hippie et ultra-technologique. L’habitat rejoint ici la dimension environnementale de l’espace défendue alors par Reyner Banham pour qui l’architecture devait « disparaître dans la technologie environnementale » (The Architecture of the Well-Tempered Environment, 1969).




Si les projets apportent réponses concrètes et visions utopiques, il faut retenir celles dont le discours s'attachent à dénoncer la propriété privée – du bien immobil[ier] –, réclament une véritable internationale socialiste et critiquent le nationalisme des pays comme les frontières, instruments de contrôle du pouvoir. Discours et visions politiques idéalisés qui disparaîtront après la défaite de mai 68 en France.

Solidarité


Faire la route n'était pas véritablement une partie de plaisir : la Route de l'Orient était, après Istanbul, particulièrement dangereuse, car les pistes défoncées traversaient des déserts brûlants, franchissaient des cols de haute montagne, les accidents et les pannes étaient alors fréquents, rares les hôpitaux après l'Iran. Roy MacLean parle des “Intrepids” en employant le terme comme synonyme pour “the kids who adopted the trail in the 1960s.” Rester en bonne santé est difficile, en particulier en Afghanistan, réputé pour sa terrible dysenterie. Beaucoup – pratiquement tous, pour certains - tombaient malade, certains devaient être rapatriés. 

Les voyageurs devaient transporter tout leur argent avec eux, les rendant vulnérables, ou bien attendre un mandat.  Ainsi, les voyageurs devaient affronter, maladies quasi-inévitables, accidents de la circulation, voleurs, profiteurs, arnaqueurs, fonctionnaires corrompus, violeurs, et pour certains leur misère propre, les effets perturbants des drogues, agissant sur leur santé mentale. D'autres se retrouvaient en prison, parfois dénoncés par des dealers locaux, voire même occidentaux. Un phénomène encore marginal qui prendra toute son ampleur quelques années plus tard.

Mais la solidarité était – encore à cette période - grande entre les voyageurs. Une économie locale s'organisa dans chaque pays tout au long de la Route, pour répondre à la demande spécifique de ces Clochards – ou faisant semblant de l'être. Des hôtels, des dortoirs, des restaurants, des cafés, des bazars, des « drogueries » ponctuaient le périple. Ces nombreux lieux de ralliement, de communautés, lieux de contre-culture autant que de contestation de propagande par le fait formeront un réseau mondial qui concerne alors un cercle restreint de voyageurs. C'est ici que se rencontraient les voyageurs, qui s'échangeaient les informations, prenaient des nouvelles d'amis sur la route, ceux sur le chemin du retour prodiguaient leurs conseils, revendaient leur matériel et étaient chargés de courriers à poster en Europe.

H² = Hippy et Haschich


L'Inde est la principale destination, tout autant que les pays traversés sur la longue Route de l'Orient, ceux parmi les plus grands producteurs de haschich, et de marijuana : Iran, Afghanistan, Cachemire, Népal. De la Turquie la route continue à travers l'Iran, pays laïc dirigé par le Shah, grand producteur d'opium ; puis elle emprunte les pistes de l'Afghanistan, Kaboul sera la première destination majeure de la route hippie, une terre où les étrangers sont très bien accueillis et où une grande proportion de la population s'adonne aux plaisirs – modérés - de l'opium, véritable substitut à l'alcool. Après l'Afghanistan la route offrait plusieurs possibilités : le Pakistan, le Chitral, le Cachemir, puis enfin l'Inde. Pour la plupart, les mois d'hiver se passent au Sud du pays, et notamment sur les plages de Goa, où le haschich – d'importation - était disponible quasi gratuitement. En été la Route les emmènent dans les montagnes du Népal, où jusqu'en 1973, existait de nombreuses boutiques de haschich opérant légalement.

Il est difficile aujourd'hui d'évaluer la place des drogues "dangereuses" au sein de la communauté nomade hippie ; si la plupart s'adonnent aux plaisirs de la marijuana - avec conviction, quotidiennement et méthodiquement -, d'autres sont tentés par des drogues "dures" et nombre d'entre eux connaîtront la fatale dépendance. La proportion de ces derniers reste une inconnue et certains témoignages affirment que leur déchéance n'incitaient guère à prolonger l'expérience qu'ils avaient tous faite - au moins une fois - en Afghanistan, haut lieu de l'Opium. De même, la possession de substances illicites était passible, dans certains pays, de peines de prison, d'une interdiction de territoire ou, dans le meilleur des cas, de longues transactions corruptives avec la police ; le trafic de drogues était passible de la peine de mort en Iran. Certains affirment ainsi que l’avènement des drogues "dures" caractérise les années 1970, voire même la décennie suivante dans certaines régions de l'Inde, où la culture de l'opium n'existait pas, comme à Goa : "Au début, on fumait du hashish, puis des voyageurs occidentaux arrivant en bus ont commencé à ramener de l'opium du nord de l'Inde et de l'héroïne. Et tout le monde est plus ou moins tombé dans le cercle vicieux des drogues dures", explique François, installé à Goa depuis les années 70.


Hippies et autochtones 

Hey, vieux hippie, qui es-tu ?
Hey, vieux hippie, pourquoi as-tu une longue barbe ?
Hey, vieux hippie, et de si longs cheveux ?
Chant des nomades Lambani, nord de l’Inde


Les avis divergent largement selon les auteurs quant à l'attitude des populations des pays visités face aux premiers hippies. Et notamment en ce qui concerne l'apport ou la contribution des jeunes contestataires occidentaux dans les pays de l'Asie. Mais il est admis que les hippies emportent avec eux, l'esprit d'une contestation inédite, en Europe et sur la Route de l'Orient,  et par leur attitude, leurs lectures, la musique,  influenceront la jeunesse dans chaque pays visité. Ainsi, par exemple, leur arrivée à Ibiza, via Barcelone, dans l'Espagne du dictateur Franco contribuera à l'émancipation d'une jeunesse frustrée. En Turquie, la poésie de Ginsberg inspira de nombreux écrivains : Pouvez-Yücel, Ece Ayhan, Cemal Süreyya. 

Peu nombreux sur les routes pour cette première période, ils seront relativement bien acceptés et accueillis, même si les rapports étaient encore basés sur l'idée qu'un occidental était forcément richissime.  Entre Istanbul et le Pakistan, c'est-à-dire les pays traversés les rapports sont conviviaux, mais les voyageurs n'auront guère, ou peu, ou aucun contact avec les populations de l'Inde et du Népal. Dans ces pays où s'établissent des communautés – encore discrètes à cette époque -, ils sont incapables de combler cet abîme culturel entre eux et les Indiens, et sont restés une caste à part, laissés-pour-compte d’un improbable melting pot ; alors que les hippies avaient le sentiment très net de se distinguer des touristes de masse, les indiens ne font que très peu de différences entre ces deux catégories. Leur rapport à la drogue est particulièrement mal accepté, notamment lorsqu’ils commettent l’imprudence de se livrer au commerce du haschisch. Ce business, toléré en Inde, y est paradoxalement l’apanage de castes indigènes supérieures.

Goa, Hippie et pêcheur

Communautés internationales


Les motivations des hippies à s'engager sur ce qui bientôt allait devenir The Hippy Trail sont nombreuses : rupture définitive avec son pays d'origine, ou bien provisoire, recherche de soi, attrait des drogues, de la religion, simple voyageur fortuné avide de sensations, jeunes chômeur issu de famille pauvre, objecteur de conscience refusant son séjour à l'armée...  Pour un certain nombre d'entre eux, il s'agissait de créer de véritables communautés en terre étrangère, mais tout en gardant cette liberté de ne rien posséder permettant ainsi de combiner tout à la fois la sédentarité des communautés et le nomadisme, c'est-à-dire, de voyager d'une région ou d'un pays à l'autre en fonction, par exemple, des saisons ou lors du renouvellement des visas. Le manque d'argent et les difficultés à vivre de l'artisanat ou de l'art pouvaient également contraindre certains, à retourner pour quelques mois dans leur pays d'origine pour y travailler, leur permettant de survivre quelques mois, voire un ou deux ans, en terre étrangère. 

Danielle Rosenberg notait à propos de la communauté d'Ibiza que le nomadisme était une donnée constante de la vie hippie. Migrants provisoires et installés, nouveaux néo-ibicencos ayant coutume de voyager plusieurs fois par an créant un flux d'échanges permanent entre l'île et l'étranger :

« Ibiza, c'était un peu notre porte ouverte, une halte entre différents voyages... Les gens allaient à Goa, Katmandou et puis venaient à Ibiza. Donc on rencontrait des gens qui venaient d'un peu partout et ça donnait envie de voyager (…) En fait, les gens ne restaient pas totalement dans l'île : tous les étrangers que je fréquentais passaient trois ou quatre mois à Ibiza, puis ils partaient en voyage (…) Moi, je partais pour trois mois. J'achetais des choses pour payer le voyage – que je revendais au retour. »

Comme à Ibiza et Formentera, des communautés s'organisent en Inde, notamment à Goa, Kovalam, et Katmandou ; des demeures sont louées à plusieurs, des cantines communes fonctionnent et l'on partage tout, c'est-à-dire, pas grand chose. De même, partout dans le monde, s'organisent de telles communautés ; un formidable réseau se créé en Europe et dans les pays du Tiers monde, ces nouvelles haltes ouvertes et accueillantes prolongent celles plus anciennes de San Francisco, du Mexique, d'Amsterdam, d'Ibiza. 

Il ne s'agissait pas de "coloniser", mais d'être colonisé, par le contact de population pauvre n'ayant pas encore été atteinte par le modernisme et le consumérisme.  Il ne s'agit plus de porter une quelconque lutte désespérée mais de tenter de construire un environnement propice à son épanouissement personnel, mais en communauté, éloignée au maximum du modernisme. En considérant, que le coût de la vie particulièrement bas – pour un occidental - dans les pays de l'Asie, était un argument supplémentaire pour s'y établir et voyager, au-delà du mysticisme religieux attendu. 

Les communautés qui s'organisaient en Inde et au Népal diffèrent grandement de celle de l'Europe et des Etats-Unis. Autant ces dernières peuvent connaître une intégration plus ou moins acceptée par les autochtones, comme à Ibiza, s'organiser en structures stables - construction de villages, développement d'une activité artisanale, auto-subsistance par l'agriculure, création d'écoles, de crèches, etc. - du fait d'une communauté composée de couples avec enfants, autant celles de l'Inde et du Népal concernent des jeunes célibataires sans enfants. Les difficultés du voyage, les contraintes de la vie sanitaire, les conditions de vie n'incitaient guère les familles à venir s'y installer. 


La plupart des hippies qui décident de s'installer durablement en Inde - et dans d'autres pays pauvres - adopte une attitude radicale de ne plus accepter le travail aliénant,  rendue possible du fait notamment du coût relativement bas de la vie. La plupart vivent sur leurs économies, certains d'ailleurs sont issus de familles aisées, d'autres vendent leur sang, mendient, quémandent aux ONG locales,  aux ambassades, d'autres encore volent ou s'adonnent à divers trafics, ou bien encore, tentent des activités artistiques et artisanales leur permettant de survivre. 

En d’autres termes, en Inde plus qu'en Europe, ses opposants à la culture dominante rejetaient en bloc les principes traditionnels capitalistes tels que la compétition, la réussite sociale, le travail aliénant, et de fait, acceptaient leur condition de pauvreté, gage de leur insoumission et facteur d'une liberté totale. Et au contraire des sociétés capitalistes - ou socialistes - en appelaient à la fraternité et à la solidarité. 

Une mise en pratique de l'utopie de l’autonomie et du volontarisme subversif prôné par le leader yippie Jerry Rubin dans Do it ! : « La révolution signifie la création d’hommes nouveaux, de femmes nouvelles. La révolution signifie une vie nouvelle sur la terre. Aujourd’hui » ; et leur radicalisme exprimé dans leur célèbre pamphlet « Fuck the system »,  qui pour Rubin signifie d’être « libres de l’ennui de la propriété, libres de l’obsession du succès, libres des positions, des titres, des noms, des hiérarchies, des responsabilités, des horaires, des règles, des routines, des habitudes » [article du Los Angeles Free Press].

Ces conditions de vie basées sur le refus intransigeant du travail aliénant mais aussi des cursus universitaires, la recherche de la liberté, cette volonté de non-possession et de pauvreté, et ce désir de vivre en communion avec les plus pauvres, le rejet de l'immobilisme et d'un certain modernisme, le nomadisme permanent à une époque où le vagabondage est un crime, la fraternité et la solidarité exigée, ne s'inscrivent pas dans le domaine de la contre-culture, mais bien à celui du politique. 

Mais dans leur quête anti-capitaliste du bonheur, puisqu'il s'agit de cela, ceux qui avaient déserté la vieille Europe sclérosée et l'Amekkkica (les trois k signifient Ku Kux Klan) seront confronté à d'autres situations, peut-être tout aussi traumatisantes, dont notamment le système des castes - que tentait de combattre Nehru - et la misère extrême des plus pauvres, et d'une manière générale, le peu de sentiment à l'égard de son prochain en Asie, à Delhi comme à Bangkok : charité et compassion ne signifient rien. Roland Barthes soulignait qu'

« hors de son contexte originel, la protestation hippy rencontre un adversaire bien plus redoutable que le conformisme américain, fût-il soutenu par la police des campus : la pauvreté (là où l'économie dit pudiquement : pays en voie de développement, la culture, l'art de vivre disent franchement : pauvreté). Cette pauvreté retourne le choix hippy en copie caricaturale de l'aliénation économique, et cette copie, affichée avec légèreté, se remplit en retour d'une irresponsabilité positive. »

Henri Michaux qui visita l'Inde dans les années 1920 écrivait ainsi :

« Il est impossible de revenir en Inde sans être emporté vers le communisme. La question sociale n’est peut-être que de seconde importance. Mais l’avillissement, le manque de dignité humaine qui résulte d’une société à deux poids deux mesures est tel que tout homme en est sali dans tout ce qu’il est, dit et fait, et plus encore que l’avili, celui qui est honoré, les brahmes et les rajahs, et peut-être nous tous.» 

Tolérée dans les pays occidentaux, notamment pour son apport contre-culturel, salutaire et régénérateur pour nombre d'intellectuels, porteur de nouveaux marchés pour le capitalisme, l'utopie hippie n'opérait en aucune manière dans les pays du Tiers-monde, sur la conscience des intellectuels, de la middle-class cultivée, des mouvements radicaux politiques et au sein des populations pauvres. De même, leur faible pouvoir d'achat, ou leur refus du consumérisme, n'incite guère à les respecter, voire, à les accepter. 

A ces différentes confrontations culturelles, les pionniers en terre lointaine vont bientôt être confrontés à la venue considérable de hippies, freaks et néo-hippies du monde entier, et à une invasion massive de nouveaux touristes notamment les étudiants "routards", un véritable raz-de-marée, qui va s'abattre en Europe, sur la Route et dans les lieux mythiques hippies de l'Inde et du Népal : l'utopie hippie ne peut que succomber, que ce soit à Amsterdam, Ibiza, Goa ou Katmandu ; ou tenter de se reconstruire ailleurs, en territoire encore vierge, et prolonger la route encore plus à l'Est, entre l'Inde et Kuta à Bali : faisant ainsi la légende des trois K : Kabul, Kathmandu, Kuta. La plage de Kuta, qui avait connu une première communauté hippie peu nombreuse dès 1967, sera considérée comme un refuge et sera progressivement colonisée à partir de 1971 par les surfers australiens, américains et anciens colons hollandais. Les champignons hallucinogènes [magic muschrom] qui y poussent remplacent décemment le haschich et l'opium... 


Un phénomène de mode :

le tourisme néo-hippy


Pour beaucoup d'activistes, déçus par la probable défaite de la Nouvelle gauche, la révolution de la vie privée devint un refuge ou un substitut à l'action politique. La Nouvelle gauche, nébuleuse de groupes épars, s'est désagrégée dès lors que l'activisme anti-intellectuel et anti-autoritaire s'est exacerbé au point d'interdire le débat d'idées, la prise en compte des réalités, la clarification des objectifs et le minimum d'organisation et de coordination nécessaires à tout projet de transformation sociale.

Aux USA, comme en Europe après 1968, cette défaite renforça l'idée d'utopie immédiate – individuelle – au sein de communautés d'identiques : à défaut de tenter de convaincre les classes ouvrières, moyennes et de la petite bourgeoisie de changer le monde, autant s'isoler de ce réel nécessairement impur. Le temps des grandes manifestations, des sit-in gigantesques, de la conséquente édition de périodiques et de livres subversifs présentant au monde occidental des alternatives possibles, n'avaient abouti à rien, si ce n'est la récupération par l'industrie capitaliste de leurs valeurs – musique, mode vestimentaire, festivals, graphisme, etc... C'est à cette époque que beaucoup adoptent le terme freak et son ironie, pour se définir, en réaction contre la dégénérescence du mouvement hippy, en une sorte de guimauve molle, symbolisée par le baba-cool. 

L'esprit hippy a eu le temps de contaminer la jeunesse du baby-boom sans pour autant lui inculquer la charge de subversion qu'il l'avait fait naître ; et ce, pour des raisons prosaïques plus qu'idéologiques : les transports aériens se modernisaient et se démocratisaient, les jumbo-jets commençaient à sillonner les cieux et le prix des billets devenait accessible – notamment pour les américains devant faire la traversée de l'Atlantique pour gagner l'Europe. 

Le nomadisme hippy initiera - ou contribuera largement - à l'engouement de la jeunesse occidentale pour les voyages hors normes, puis l'après-mai 68 en France et l'intérêt du capitalisme pour ce nouveau marché – dynamique et profitable -, imaginant de nouvelles formules de voyage dites "culturelles", entraineront sur les routes de l'aventure des millions de personnes à travers le monde, héritiers des mouvements hippies, contestataires ou jeunes cadres s'octroyant un long congé sabbatique. Une nouvelle forme de voyage dénommée par les spécialistes, le tourisme « auto-suffisant ». Cette période voit maintenant sur les routes isolées de l'Asie, fréquentées jusqu'alors par quelques milliers d'aventuriers et de hippies, de nouveaux types de touristes, les néo-hippies, les "routards" curieux, les travellers plus proches de l'individualisme forcené de Kerouac, mais également dans certains lieux, les touristes "cultivés" de la middle-class emmenés par les tours-opérators, tel Nouvelles Frontières en France (4000 adhérents en 1970, 150.000 en 1980). 

L'idéologie néo-hippie ne pose plus véritablement le principe d'une possible et souhaitable fusion avec les autochtones, mais ces derniers pourront bénéficier de la masse considérable de jeunes travellers pour développer ou créer une activité économique leur étant dédiée. Des circonstances identiques se retrouvent à Ibiza où la déferlante néo-hippie permet le développement des activités commerciales. A l"inverse, la situation est fort différente à Amsterdam où John Lennon et Yoko Ono organisèrent en 1969 le premier « Bed-in for Peace » ; véritable Mecque européenne, les hippies étaient accueillis par leurs homologues dans les communautés - squattant les maisons de ville destinées à la démolition, puis, face à l'afflux grandissant, ils investiront eux-mêmes des locaux inoccupés, la grande place du Dam ou les parcs et notamment le VondelPark. Les Provos, les kabouters avaient réussi à créer des liens  étroits avec les habitants dans la lutte contre les plans d'urbanisme de la ville, qui bon gré mal gré, s'étaient habitués à leurs différences, leur étrange mode de vie. Mais cette invasion d'hirsutes étrangers, paresseux, s'adonnant aux drogues, manifestant contre la guerre du Vietnam et peu sensibles à leurs luttes locales, contribua à l'éloignement des uns et des autres : les habitants faisant l'amalgame, les provos et autres communautés n'acceptant plus l'attitude irrespectueuse ou dépravée - notamment par les drogues - des nouveaux venus.





Life magazine | 1970 

Les Charters


 Jean-Christophe GAY

On se déplace en avion au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, très majoritairement pour des raisons professionnelles. Ce mode de transport est alors réservé à une élite (hommes politiques, diplomates, vedettes du spectacle, hommes d’affaires...). Le secteur aérien mettra du temps à proposer des tarifs économiques. La classe « touriste » n’est créée qu’en 1952 sur les lignes transatlantiques et étendue à de multiples vols intérieurs et internationaux en 1953-1954, tandis que la classe « économique » n’apparaît qu’en 1958. Cependant, au cours des années 1950, le transport aérien commence à se démocratiser et à jouer un rôle notable dans le secteur touristique. La venue des Etats-uniens en Europe est le premier véritable flux touristique aérien, perpétuation de la pratique élitiste du voyage en Europe par bateau au XIXe siècle.
La mise en service des avions à réaction dans les années 1950 provoque une spectaculaire diffusion spatiale du tourisme. Il s’agit d’abord du De Havilland Comet (1952), mais son rayon d’action reste limité et les destinations touristiques lointaines doivent beaucoup plus aux Boeing B-707 et aux DC-8, apparus à la fin des années 1950, avions à réaction long-courriers transportant 150 passagers environ à 900 km/h, qui permettent d’atteindre rapidement et sans escale des lieux situés à plusieurs milliers de kilomètres. De 1950 à 1 970, le coût moyen du transport aérien d’un passager est divisé par trois en monnaie constante, tandis que la croissance du trafic commercial progresse de 15 % par an. Entre 1958 et 1967, le trafic de l’ensemble des compagnies, régulières ou charters, vers l’Espagne est multiplié par neuf.

Les points les plus éloignés de notre planète sont désormais accessibles depuis les foyers émetteurs. La période euphorique du transport aérien s’achève avec le premier choc pétrolier, qui accélère le retrait des premiers avions à réaction consommant beaucoup de kérosène, tels le B-707, le B-727 ou la Caravelle, au profit du B-737 particulièrement. Mais, simultanément, débute l’ère des gros porteurs et du transport aérien de masse, notamment avec la mise en service, au début des années 1 970, des long-courriers B-747, DC-10 et Lockheed Tristar, ainsi que du moyen-courrier Airbus A-300. Tous ces appareils peuvent emporter plus de 300 passagers, entraînant une sensible diminution des coûts.



Désormais, l’ensemble de la planète devient à la portée du tourisme. Air France crée, en 1979, le produit « Air France Vacances » en mettant sur des relations à forte clientèle touristique des avions de grande capacité : des B-747 de 500 places ; des A-300 de 310 places... Dans certaines destinations, où l’avion est le principal voire l’unique moyen d’acheminement des touristes, on calibre les hôtels en fonction du nombre de sièges des gros porteurs : ainsi à Benidorm, qui est devenu un lieu touristique majeur dans les années 1970, on a construit des tours-hôtels dont la capacité d’hébergement correspondait au nombre de sièges de certains gros porteurs. Certains villages de vacances en Méditerranée ont aussi parfois été dimensionnés par les avions les desservant de même que de nombreux hôtels sur des îles tropicales.

Compagnie TWA, publicité 1972


Le charter aérien naît en 1949, avec un vol entre l’Angleterre et Calvi, et, en 1971, il assure le tiers du trafic aérien mondial de passagers et près de la moitié du trafic dans la zone Europe-Méditerranée. Le Royaume-Uni est le véritable berceau des compagnies charters, car elles profitèrent de l’insularité britannique, du grand nombre de pilotes formés par la Royal Air Force pendant la Deuxième Guerre mondiale et des multiples avions militaires à reconvertir. Dans les années 1960, la chartérisation engage l’aviation sur la voie de la démocratisation, en proposant des vols adaptés à une pratique saisonnière. Elle abaisse considérablement le prix en rompant avec le principe de la ligne régulière qui impose de répartir les coûts fixes élevés sur un trafic irrégulier. Au début des années 1970, l’Espagne concentre 60 % environ du trafic dans la zone euroméditerranéenne, en particulier vers les Baléares et secondairement les Canaries. Djerba, Al Hoceima ou l’île dalmate de Krk doivent également beaucoup aux charters. Les îles Baléares constituent l’exemple le plus remarquable d’essor précoce du trafic charter. En 1961, le trafic non régulier représentait déjà 39 % du trafic total de l’aéroport de Palma et il était assuré en majorité par des compagnies britanniques. En Tunisie, la période 1965-1973 correspond à l’âge d’or des charters. Au cours de ces huit années, la part des touristes ayant emprunté un vol charter pour se rendre en Tunisie est passée d’un tiers à trois quarts. Par la suite les compagnies régulières réagirent en proposant des tarifs intéressants, mais les charters connurent un second âge d’or avec la mise en place, par de grandes compagnies d’affrètement au service de puissants voyagistes, de chaînes charters, c’est-à-dire des lignes non régulières à fréquence élevée.

Compagnie Eastern, publicité 1967


Le charter transatlantique se développe dans les années 1960, surtout au départ de la Californie en raison principalement de la moindre présence des compagnies régulières qui se partagent le juteux marché des liaisons entre l’Europe et la côte est des Etats-Unis. Les compagnies charters états-uniennes, appelées supplementals, prospérèrent essentiellement grâce aux contrats passés avec les militaires en raison de la guerre du Viêt-Nam. Le charter provoque l’arrivée d’une nouvelle clientèle aux pratiques différentes. Par exemple au Pérou, aux touristes nord-américains visitant en quelques jours Lima, Iquitos et Cuzco reliés par avion, se rajoutent, à partir de 1 972, des Européens venus en vols charters. Souvent jeunes, moins fortunés que les Nord-Américains et en quête d’aventure, ils restent plus longtemps sur place et se déplacent un peu partout. La crainte d’une trop grande démocratisation de la destination explique que certains Etats, tel Maurice, refusèrent longtemps l’arrivée des charters.


Les touristes « auto-suffisants »
ou « auto-dépendant »



Selon Tord Hoivik et Turid Heiberg les « [néo]-hippies internationaux » sont « les tenants les plus visibles de la contre-culture à l'étranger, mais quiconque a une grande expérience des voyages à prix modérés reconnaîtra qu'ils sont une minorité. Le sens du mot hippie est lui aussi difficile à définir mais, si l'on s'en sert uniquement pour désigner tous ceux qui expriment leur révolte par les vêtements, par les manières et par le comportement, on en rencontre, en fait, relativement peu. La plupart de ceux qui voyagent s'intéressent vraiment à la population, à la culture et à la nature des endroits qu'ils visitent. Ils seront prêts à vivre modestement (et y seront souvent contraints) et n'exigent pas de vivre aussi bien que chez eux. Ils n'auront que faire des installations touristiques qui les séparent de cette société qu'ils sont venus voir. Ce qu'ils voudront, ce sont de vrais contacts avec la population et pas nécessairement de type romantique. Et ils ne se cantonnent pas dans les circuits touristiques déjà tout préparés. Ils visiteront les taudis comme les palais, et c'est avec joie qu'ils accepteront un travail pour quelques jours ou quelques semaines, afin de pouvoir pénétrer plus profondément dans la réalité sociale (et de financer l'étape suivante). »


Les touristes « auto-suffisants » ne dépendent pas des gros investissements effectués dans les hôtels, les restaurants, les lieux de distraction. Ils recherchent: avant tout à se loger à peu de frais dans les hôtels bon marché, les auberges, les bungalows et les chambres chez l'habitant. Parfois ils transportent avec eux leur propre logement : sac de couchage, tente ou camping-car, et utilisent souvent leur propre moyen de transport. La plupart de ceux qui voyagent s'intéressent vraiment à la population, à la culture et à la nature des endroits qu'ils visitent. Ils seront prêts à vivre modestement (et y seront souvent contraints) et n'exigent pas de vivre aussi bien que chez eux. ils n'auront que faire des installations touristiques qui les séparent de cette société qu'ils sont venus voir. Ce qu'ils voudront, ce sont de vrais contacts avec la population et pas nécessairement de type romantique. Et ils ne se cantonnent pas dans les circuits touristiques déjà tout préparés. Ils visiteront les taudis comme les palais, et c'est avec joie qu'ils accepteront un travail pour quelques jours ou quelques semaines, afin de pouvoir pénétrer plus profondément dans la réalité sociale (et de financer l'étape suivante). Pour ceux qui sont à même de réaliser ce mode de vie intégré, le voyage prend une signification nouvelle : ils préfèrent éviter les itinéraires tout tracés, ainsi que les groupes sociaux artificiels qui se créent à l'occasion des voyages organisés. Il utilise les transports locaux, parfois le train mais, plus souvent, les autobus, omniprésents, cabossés et bondés. Les investissements dans cette infrastructure profitent aux touristes comme à la population locale. C'est également le cas de l'alimentation et du logement.

Katmandou


A ces voyageurs, d'autres perçoivent Katmandu, comme lieu possible de rupture avec l'occident consumériste ; l'ouverture récente du pays aux étrangers, l'extrême pauvreté et l'absence de modernisation font du Népal, plus que l'Inde, le lieu d'élection de cette rupture. L’attrait principal de la Route de l'Inde et de Kathmandu, reste bien entendu le haschich qui pousse dans les champs aux alentours. Consommé sous les formes les plus diverses, il participe au mythe d’une ville où tout est permis. A leur arrivée dans la capitale, les hippies s’installèrent dans le quartier de Jhonchen tout proche de Durbar Square, principal centre d’activité marchand et spirituel. Constitué d’une simple rue ne dépassant pas deux cent mètres de longueur, celui ci ne tarda pas être renommé du nom de ses habitants : Freak Street. Un mythe était né. Celui d’une rue à l’autre bout du monde où le haschich était en vente libre dans de petites échoppes, où l’on pouvait loger dans une chambre d’hôtel pour 4 euros par mois, où personne ne vous jugeait, un lieu où l’on pouvait vivre d’amour, de drogue et d’eau fraîche loin d’un monde occidental. La rue était devenue un théâtre permanent, scène utopique d’une fraternité retrouvée à l’autre bout du globe.

Midnight Express,
Les chemins de Katmandou,
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Selon certains, ils seront nombreux - hippies ou non - à achever leur quête du paradis et de soi par une overdose où dans une prison avec peu de chances de survie. Dans une interview, Jean-Pierre Bouyxou estime qu'

«  il y avait les espoirs, le rêve, les revendications, l'utopie, et ensuite la réalité, la mise en pratique qui n'était pas forcément aussi chouette que l'on aurait voulu. A un moment, le mouvement est devenu quasiment comme le décrivaient auparavant les médias (misère, drogues dures, échec des communautés) devient progressivement une réalité. Les descriptions apocalyptiques qu'ils faisaient au début pouvaient être valables à la fin. La route, certains l'ont faite, mais ils sont restés pour de bon sur le bord. Il y aurait beaucoup à dire, de façon très critique et féroce, sur la plupart des routards qui se sont comportés en gougnafiers et qui ont ouvert la voie à la dégueulasserie touristique (rires). Le but premier était non pas de visiter le monde mais de s'ouvrir au monde. »

Reprenant les préceptes de Timothy Leary de s'adonner aux drogues pour une découverte de soi, l'hécatombe ne tarda guère à décimer les communautés hippie, néo-hippie et les jeunes voyageurs ; vint le temps des dortoirs sordides pour les plus drogués d'entre eux, qui par nécessité n'hésiteront pas à voler, s'adonneront à des trafics de stupéfiants et obligeront certaines à la prostitution. Charles Duchaussois décrivaient ainsi les "hôtels à hippies" : « Comme taudis, j’ai rarement vu mieux. Au plafond, des poutres toutes noires. Au sol, couvert de poussière et de déchets douteux, un parquet rudimentaire. Sur les quatre carreaux de la fenêtre, trois sont manquants et le quatrième est percé par le tuyau d’un poêle à sciure en ferraille. Pas de lits, ni même de châlits. Tout simplement, faisant le tour de la pièce, des paillasses en toile de jute ».

La presse internationale s'empara du phénomène, de même que le cinéma et la littérature ; en France, François Jouffa, écrit « La vérité sur Katmandou », dans le journal L’Aurore, d'octobre 1967,  Colette Gourion, « La mort au bout du voyage », dans L’Express du 1er septembre 1969,  suivi par celui de Jean-François Bizot, « Le grand pèlerinage des tribus pop », dans L’Express du 8 septembre 1969,  Jean de Vals propose « A Katmandou, les hippies heureux ne se droguent plus », dans France Soir du 28 juin 1971,  S. Labin analyse « Goa ou le fin des voyages », dans La Revue des deux Mondes, de janvier 1972...

En 1969 sort le film Les Chemins de Katmandou réalisé par André Cayatte [avec Jane Birkin et Serge Gainsbourg], et le roman adapté du film, de René Barjavel, co-scénariste du film. Un film et un roman qui répondent au film More, de Barbet Shroeder, réalisé en 1968, mettant en scène la descente aux enfers de la drogue d'un jeune hippy à Ibiza... Le film Easy Rider sort en 1969, le film Midnight Express sort plus tardivement en 1978.

En 1969, déjà, le secrétaire du Consulat de France à Katmandou jugeait ainsi la situation :
« Ce que vous voyez là, ce sont des lettres de pères et de mères de famille qui me supplient de leur donner des renseignements sur leur fils ou leur fille. J’ai toute une liste de descriptions, qui se ressemblent toutes. Ce sont des affaires assez particulières et des cas à traiter bien différents de ceux de mes collègues en poste en Europe. Tous les Français que je vois défiler dans ce bureau, sont des jeunes au bout du rouleau qui ont besoin de nous. Qui ont besoin d’argent et qui veulent être rapatriés en France parce qu’ils n’en peuvent plus. La drogue… […] Ce ne sont jamais les mêmes. En moyenne, une vingtaine ou une quarantaine, c’est difficile à chiffrer, résident au Népal. La grande période de pointe s’est située après Mai 68. De nombreux étudiants ont quitté la France. J’ai constaté que pas mal de garçons avaient des cartes de la faculté de Nanterre. Ayant pris position pendant quelques mois, ils se sont, après les élections, retrouvés complètement déboussolés et ils sont partis… « sur le chemin de Katmandou », comme on dit maintenant à Paris. […] Une fois, j’ai eu affaire à une Parisienne complètement cinglée. Elle vivait à Pashupati, depuis six mois, avec un «sadou», un pèlerin indien chevelu qui est en constante méditation. Elle ne parlait plus. Elle était sous l’emprise du LSD. On a réussi à la faire venir à l’ambassade en lui disant qu’une lettre l’attendait avec de l’argent dedans. C’était un piège, mais les parents s’inquiétaient et il fallait faire quelque chose. »

En 1973, face à ce phénomène et à l'hécatombe, sous la pression américaine qui menace de cesser ses aides humanitaires, le Népal interdit le commerce de la Marijuana, privant une partie de Freak Street de ses échoppes. Ce n’est cependant pas la pénurie d’herbe qui guette les hippies. Les pleasure rooms, endroits clos où les freaks pouvaient rester des jours entiers à fumer florissent. Drogues, arnaques, déchéance : des difficultés et des dangers évoqués dans de nombreux témoignages, dont le livre de Muriel Cerf, L’Antivoyage, écrit en 1974 après un  voyage en Asie. 

Phénomène de Masse et de Mode

[1975 - 1979]


A nouveau, les mécanismes imperturbables du capitalisme s'empareront du phénomène, de sa nouveauté – qui fait vendre, quel qu'elle soit - pour en faire un bien de consommation. Dès le début des années 1970, les tours opérators dédiés au « tourisme culturel » - en France, la société Jet Tours est créée en 1968, Nouvelles Frontières en 1967, pour « démocratiser le voyage et essayer d'apporter une dimension culturelle. » – vont connaître un essor considérable en proposant à la middle-class des formules de voyage reprenant bien des préceptes des globe trotters et du nomadisme hippy. Ils profitaient des plus grandes critiques qu'adressaient les spécialistes internationaux du tourisme, faites contre les méga-structures touristiques, des camps de vacances, construits en Europe mais surtout dans les « pays en voie de développement » ; et observaient les conséquences du tourisme de masse international et ses effets sociaux et environnementaux négatifs : perversion des mœurs et des cultures locales, dégradation des sites visités, prostitution, exploitation des enfants, etc. De même le célèbre Club Méditerranée reprend pour ces villages de vacances nombre de préceptes hippies : la monnaie y est abolie, les rapports sexuels sont encouragés, les repas pris en commun, l'ambiance y est festive, et les villages imitant le style régional s'implantent sur des sites idylliques...

Parallèlement, ces nouveaux touristes routards, plus exigeants pour leur confort, permettant la mise en place d’une économie touristique pourvoyeuse d’emplois et de bénéfices. Les autorités des pays du Tiers-monde prennent également conscience de la valeur patrimoniale de leurs temples et ruelles historiques qui deviennent une ressource exploitable et économiquement rentable, comme à Katmandou,  l’une des premières ressources du pays avec l’aide internationale. De même, au Népal, où émerge progressivement la conscience que leurs coutumes religieuses, notamment les nombreuses cérémonies religieuses, peuvent devenir une manne financière. Les premiers à en avoir saisi l’enjeu sont les sadhus, moines ascétiques ayant toujours vécu de mendicité auprès de la population, car leur statut monacal hindouiste leur interdit d’exercer un emploi. Ils se plient  volontiers aux rituels des clichés photographiques avec les étrangers pour quelques centaines de roupies, et pratiquent même pour certains une véritable forme de racolage auprès des passants, dans des accoutrements excessifs. Ultime paradoxe : plus la quête d’authenticité est grand de la part des étrangers, plus les espaces publics perdent en spontanéité et se folklorisent. En contrepoint de ce phénomène, l’engouement pour les monuments historiques et les quartiers qui leur sont associés a permis leur protection ou leur réfection, avec le spectre du danger de muséification de la vieille ville, et de folklorisation de leurs coutumes.

La fin de la route...


La Route de l'Orient est bloquée en 1979, lorsque la révolution islamique en Iran et l'invasion russe de l'Afghanistan fermeront la voie terrestre pour les voyageurs. Le Liban avait déjà sombré dans la guerre civile, la région du Chitral devenait dangereuse à cause de tensions, de même pour le Népal. 

Mais l'avion permet de contourner ses obstacles, en plus de gagner du temps et s'éviter les dangers du long voyage terrestre ; certains hauts lieux hippies connaissent tout à la fois l'intérêt de l'industrie touristique et un afflux continuel. Goa le principal centre de la scène hippie, autour du village d'Anjuna, où les hippies avaient fondé une grande communauté, doit faire face à l'afflux massif de touristes dans les années 1980, et à la construction d'un nuée d'hôtels de luxe, et de low budget. Ici, les premiers hippies déclaraient dès la fin des années 1970 la fin de l'utopie, et pour les plus radicaux, abandonnèrent Goa pour une autre plage vierge située à quelques kilomètres. 


Dans un article de Libération (6 août 2004) intitulé «Le routard actuel n'est plus un marginal inquiétant», Frédérique Deschamps constaste qu' "aujourd'hui, à voir les entrées d'autoroutes désespérément vides d'auto-stoppeurs, on peut se demander si ces «clochards célestes» ne sont pas une espèce en voie de disparition ou, en tout cas, de mutation". Interrogé Franck Michel auteur de l'ouvrage Voyage au bout de la route, analyse le phénomène «routard».

En quoi le routard contemporain a-t-il changé ?

Les routards ont été et restent des touristes expérimentaux, c'est-à-dire ceux qui fréquentent les premiers des lieux qu'emprunteront plus tard les trekkers, les vacanciers, bref les touristes. Mais plus le routard quitte la misère et plus il ressemble au touriste, et de nos jours la différence est devenue ténue. Le touriste consomme du voyage et des monuments comme le routard consomme des kilomètres et une mythologie. Le routard actuel n'est plus un marginal inquiétant. Il s'est embourgeoisé et cinq facteurs y ont beaucoup contribué, rendant la route moins libertaire mais plus confortable : la carte de crédit, le téléphone portable, l'Internet, l'assurance rapatriement et des billets d'avion avec une date fixe de retour.

Aujourd'hui, prendre la route, qu'est-ce que ça implique ?

Le routard n'est ni oisif ni flâneur et privilégie aussi la vitesse au détriment de la lenteur avec en tête l'idée de «rentabiliser» son voyage. Aujourd'hui, on voyage de plus en plus souvent mais de moins en moins longtemps, et rares sont ceux qui partent longtemps. Ce type de voyage relève désormais de l'aventure ou de l'exploit. Les distances d'un bout à l'autre de la planète se sont raccourcies, les moyens de transport du routard sont les mêmes que ceux des autres touristes. L'auto-stop, par exemple, ne fait plus recette. A cela s'ajoute un monde plus instable d'un point de vue géopolitique et qui a fermé un certain nombre de destinations : Irak, Afghanistan, Corée du Nord, Colombie, Afrique centrale... La route est désormais plus un exotisme qu'une nécessité, elle conduit à la quête d'un paradis et non pas à l'exil ou à la demande d'un asile. Le routard contemporain est ainsi devenu un adepte du nomadisme de loisir.

Un chapitre de votre livre est intitulé «du routard au zonard»...

Autrefois, les vagabonds, les clochards et les errants, étaient, pour ainsi dire, les équivalents des zonards d'aujourd'hui. De nos jours, le routard prend la route tandis que le zonard vit dans la rue. [...] Le zonard aspirerait bien souvent à devenir un routard tandis qu'il arrive à ce dernier de se perdre en route et de sombrer. Mais le routard est étranger au véritable univers de la misère, même s'il lui arrive de la côtoyer. La privation subie et la souffrance involontaire ne sont pas de son registre. Si le routard, autrefois comme aujourd'hui, est pauvre, c'est par choix et non par contrainte. Il faut d'ailleurs noter à ce propos que le phénomène routard est typiquement occidental. Dans les pays du tiers-monde, le nomadisme est subi, il est rarement volontaire.

...et de l'utopie



Il serait bien présomptueux de tenter de retracer l'histoire des premiers migrants hippies, regroupés en communauté et n'ayant pas succombé aux drogues, après l'arrivée massive de touristes dans des zones jusqu'alors préservées. Les chemins sont multiples : tracer de nouvelles routes vierges plus à l'Est, s'isoler en groupe dans des régions plus reculées, s'intégrer totalement en achetant un lopin de terre et vivre de l'agriculture, profiter au contraire du tourisme pour s'installer et monter un commerce ou une échoppe d'artisanat, de l'import-export,  prendre le chemin du retour.... ou bien fonder une nouvelle cité, comme ce fut le cas pour Auroville, communauté internationale consacrée à l’unité humaine, fondée par le philosophe-yogi indien, Sri Aurobindo, et sa compagne Française Mira Richard, qui développe l’idée après avoir fait en 1965 un rêve éveillé, celui « d’une cité universelle où hommes et femmes de tous les pays puissent vivre en paix et harmonie progressive au dessus de toute croyance, de toute politique et de toute nationalité ». Le concept est déposé auprès de l'Assemblée Générale de l'UNESCO par le gouvernement de l'Inde et approuvé à l'unanimité par l’organisation internationale qui décide de soutenir le projet financièrement. Deux ans plus tard, le 28 février 1968, des jeunes représentants de 124 pays et de tous les états de l'Inde se réunissent pour inaugurer la nouvelle communauté et recevoir sa Charte. Une horreur-ville aux antipodes de l'utopie hippie.

A Bali, quelques membres de la communauté hippie, établis depuis 1967, en majorité des australiens, américains et hollandais, décidèrent de profiter de l'invasion de l'île pour commercer et s'y établir durablement. En 1971, les agences de voyages, les loueurs de motos et les hôtels poussèrent comme des champignons et Kuta acquit une grande réputation de  paradis sur terre, et notamment pour les routards européens en route vers l’Australie. Les Australiens pratiquant le surf seront nombreux à Kuta et en 1973 Kuta accueillait déjà un peu plus de 10.000 touristes par an. Les hippies rebutés par les nombreux touristes prirent possession d'une autre plage située non loin : Legian. En 1977,  Legian et Kuta étaient devenues deux grandes stations balnéaires et comptaient près de 2000 chambres. Le prix des terrains commença à grimper et nombre d'ex-hippies se lancèrent dans le commerce et/ou à s’associer avec des locaux pour acheter ou louer des terrains aux paysans balinais pour y construire hôtels, bars et restaurants. D’autres investirent dans la « balnéarisation » de Semyniak, d’autres encore s’installèrent à Ubud. Les promoteurs à Kuta et Legian alors réservés à une clientèle jeune et peu fortunée commencèrent également à développer une hôtellerie haut de gamme. Au début des années 80 les grands investisseurs contrôlaient l’essor du tourisme à Kuta et apparurent les hôtels luxueux,  puis ceux de la middle-class préfigurant le tourisme de masse. Une station balnéaire initialement destinée à une clientèle de marginaux peu fortunée désormais devenue le lieu le plus branché d’Indonésie.



Le folklore hippy

Les plus grands sites hippies vont devenir, au fil du temps des centres d'attraction qui participeront, au même titre que d'autres éléments du folklore d'une ville.  Philippe Lagadec analyse qu'à la fin des années 1970, le mythe des « chemins de Katamandou » n’est pas enterré, il est même carrément intégré au circuit touristique, les hippies étant devenus de véritables éléments du décor indien ou népalais. « Les « hippies » font désormais partie des curiosités locales. S’il dit vouloir réprimer le trafic de drogues dures, le régime népalais n’est pas mécontent tout de même que se perpétue le mythe des « chemins de Katmandou ». Ils font partie du « produit Népal ». Les guide officiels, sans complexe, mentionnent Freak’s Street parmi les lieux pittoresques. On s’y rend en file indienne, photographiant tour à tour le bonze et le « freak ». Mieux encore, des agences de voyages incluent sérieusement dans leur forfait Paris-Katmandou-Paris, une « shilom party » qui offre aux naïfs venus en charter un trip à la trajectoire calculée. » (Jean-Claude Guillebaud, Le voyage en Asie, Le Seuil, 1979, p.79).


Frédéric Robert, note également : " Quant à Haight-Ashbury, quartier victorien de San Francisco, qui devint le haut lieu de la communauté hippie au milieu des Sixties, et au début des années soixante-dix, il est devenu de nos jours, un lieu touristique, un lieu de pèlerinage, visité aussi bien par des personnes nostalgiques de cette période que par des personnes en ayant vaguement entendu parler et venant s’y promener, plus par curiosité que par nostalgie. Chacun y part à la recherche de son image hippie fantasmée, tentant de dénicher un vestige hippie ou de traquer le moindre individu à la barbe hirsute et à la dégaine rappelant cette époque, afin d’immortaliser sur pellicule ou sur la carte mémoire d’un appareil numérique, un spécimen plus ou moins directement lié à cette période colorée de l’histoire américaine :

« Il est courant de voir des visiteurs et des pèlerins de tous âges, certains
portant des t-shirts dont la teinture est irrégulière, avec des motifs indiens des perles, d’autres des sweatshirts et jeans pastel et d’autres la tenue de voyageurs étrangers chics. Ils viennent du Middle West, de Manhattan, des États de la côte est. Ils viennent d’Allemagne et de France, du Japon, du pays de Galles, d’Australie et de Virginie. Les familles viennent accompagnées de jeunes enfants. Ils se prennent en photo à la célèbre intersection de Haight Street et d’Ashbury Street. Nombreux sont ceux qui parcourent l’équivalent de quelques pâtés de maisons sur la colline pour aller rendre hommage à l’ancienne demeure des Grateful Dead, musiciens qui avaient aidé à définir une contre-culture. Des jeunes gens, les femmes portant de longues jupes en patchwork et des corsages rustiques, ou des sweatshirts et des pantalons en velours côtelé, s’y rendent également, car elles ont décidé de prendre une année sabbatique avant d’aller à l’université ou d’un voyage moins clairement défini. Ils apportent des guitares, des chiens et des sacs à dos. Une visite dans le quartier de Haight-Ashbury est un pèlerinage ; pour de nombreux visiteurs le quartier est devenu le leur. »



RÉFLEXIONS 
EN FORME 
DE CONCLUSION


Le nomadisme hippy – des premiers temps– représente un phénomène particulier dans le catalogue historique et international de la contestation et de la subversion : on ne peut que constater la radicalité des hippies ayant décidé d'emprunter les routes de l'Inde - et d'autres  pays pauvres - pour s'échapper du monde moderne, capitaliste, consumériste et adopter un mode de vie dont la pauvreté, ou le refus de la propriété, est à ce point exacerbé. 

Les convergences avec l'anarchisme nomade du XIXe siècle sont évidentes. Fortement critiquée par les organisations politiques de la New Left, et plus encore par les partis communistes du monde entier, la situation d’errance, le vagabondage et le refus du travail [3],  pour les anarchistes du 19e siècle, n’est pas déconsidérée, au contraire elle apparaît même nécessaire et devient un genre de vie à la fois subversif et constructif. Jean-François Wagniart estime que :


« C’est sans doute pour cette raison que l’expérience du trimard est communément appréciée par les marges littéraires d’avant 1914 et les anarchistes.  Dans le roman Le trimardeur (1894), George Bonnamour exprime cette rencontre entre l’écriture naturaliste et l’idée libertaire. Le miséreux Jean Fau erre avant de rejoindre les milieux anarchistes et de devenir terroriste. C’est « un savant à sa manière, il réalise la science pragmatique de l’anarchie, science de la solidarité humaine, de l’entraide et de la fraternité, qu’en esquissant entre libertaires, il souhaite propager au monde entier ».

Comme le note A. Pessin : « Le trimard définit un type d’homme, en l’occurrence du type d’anarchiste complet. La vie au grand air, la liberté de diriger ses pas où bon lui semble, ce qui signifie aussi la rupture avec l’assignation sociale, à une fonction et une existence prédéterminées, l’égarement dans le monde et la société sont des attraits non négligeables ». 

« Le sédentarisme, voilà l’ennemi » écrit Basalmo dans Le Libertaire du 16-23 juin 1907. Le nomadisme devient alors stratégie révolutionnaire. »


Sans y adhérer massivement, les nomades hippies - certains se réclament ouvertement de l'anarchie, d'autres non - puisent largement dans les préceptes de l'anarchie du 19e siècle, de l'internationalisme - voire du tiers-mondisme révolutionnaire des années 1960 -  et dans les notions plus modernes du métissage et de la mobilité. Pour d'autres raisons et d'autres finalités et dans un mouvement inverse, le nomadisme hippy s'inscrit dans la grande tradition historique du nomadisme social, comme celui, par exemple, de la migration des Noirs américains fuyant les régions sud des États-Unis, des européens du 19e siècle immigrant en Argentine ou à New York. Selon Antonio Negri et Michael Hardt,
« Mobilité et nomadisme de masse expriment toujours un refus et une quête de libération : la résistance contre les horribles conditions d'exploitation et la quête pour la liberté et de nouvelles conditions de vie. [...] De fait, le héros post-colonial est celui qui transgresse continuellement les frontières raciales et territoriales, qui détruit les particularismes et indique la voie d'une nouvelle civilisation. L'autorité impériale, au contraire, isole les populations dans la pauvreté et ne leur permet d'agir que dans les camisoles de force des nations post-coloniales subordonnées. Autrement dit, la multitude mobile doit arriver à la citoyenneté mondiale. La résistance de la multitude à l'asservissement – la lutte contre l'esclavage d'appartenir à une nation, à une identité et à un peuple, donc la désertion de la souveraineté et des limites qu'elle impose à la subjectivité – est entièrement positive. Nomadisme et métissage apparaissent ici comme des figures de la vertu, comme les premières pratiques épiques sur le terrain de l'Empire. »

De même, les courants hippies, comme les anarchistes de la fin du XIXe siècle, prennent fait et cause pour les errants, entreprenant même une déconstruction des représentations dominantes et une (re)valorisation de la pauvreté. Ils se servent de la répression imposée à la pauvreté errante comme une arme contre l’ordre social. Comme les anarchistes, avec qui ils partagent nombre d’engagements sans adhérer forcément à toutes leurs idées, les écrivains des marges littéraires reprennent le mythe du héros solitaire en lutte pour une société plus juste. Engagés, ils se veulent les représentants de cette culture populaire singulière, de cet imaginaire qui fait de l’errant une figure authentique de l’illégalisme. Cette identité révolutionnaire et littéraire des misérables rompt avec les normes bourgeoises prônant la sédentarité, le fatalisme et l’indigence docile, cachée. Le pauvre errant devient à la fois un espoir pour l’avenir, un défi à l’ordre existant et un symbole de la résistance au système capitaliste libéral, mais aussi à un socialisme qui n’a que mépris pour les déclassés.


Anarchistes et écrivains révolutionnaires veulent redonner la parole à celui que l’on a bâillonné, qui ne peut même plus parler, comme le gueux de Maupassant qui « avait à peu près perdu l’usage de sa langue » et dont la « pensée aussi était trop confuse pour se formuler par des paroles », rendre la parole à celui qui est le grand exclu de l’Histoire qui se fait non seulement sans lui mais aussi contre lui. Ces militants de la lutte contre l’exclusion s’attellent à cette tâche révolutionnaire de « sauver de la misère tous les misérables »Mais les convergences entre anarchie et hippisme ne peuvent concorder pleinement, car selon Roland Barthes,  le hippy 

pourrait être l'une des pré-figures du sur-homme, celle que Nietzsche assignait au nihiliste dernier, celui qui tente de généraliser et de pousser la valeur réactive au point d'empêcher qu'elle soit récupérée par quelque positivité; on sait que Nietzsche a signalé deux incarnations historiques de ce nihilisme : le Christ et le Bouddhiste ; ce sont effectivement deux rêves hippies : le hippisme est tourné vers l'Inde (qui devient la Mecque du mouvement) et beaucoup de jeunes hippies (trop pour que le fait soit insignifiant) tiennent visiblement à se donner une figure christique — il s'agit là de symboles, non de croyances [...]. Tel est l'un des sens (direction et signification) du fait hippy."


La mobilité permise par les progrès technologiques, la concurrence aérienne, l'amélioration des voies de communication, leur modernisation, et la constitution de communautés libres et ouvertes au monde, composaient ensemble des structures - inédites - pour la construction d'un monde parallèle, sorte de contre-société plus que de contre-pouvoir. 

Un phénomène rare, dans l'histoire récente de l'humanité, en le considérant comme une forme d'anti-capitalisme, de solidarité et de communautarisme à l'échelle de la planète. Dont une des conséquences sera la formation d'un réseau mondial constitué d'un nombre formidable de haltes, de lieux et de communautés organisées, véritables foyers de la contestation et accueillant fraternellement celui qui le désirait, hippie, libertaire, anarchiste, objecteur de conscience, déserteur, révolutionnaire... Rare également dans l'histoire, car il concerne un grand nombre de personnes, à la différence, par exemple, des colonies anarchistes qui n'ont pas su, par leur intransigeance, capter une aussi grande multitude.  

Les détracteurs leur reprochent volontiers cet individualisme, cette volonté d'isolement, mais ce renoncement à vouloir s'engager ou poursuivre le militantisme des luttes politiques ou  l'activisme, tout autant que s'intégrer dans la société capitaliste, ne rejoint-il pas, par d'autres voies, le Grand débat au sein de la gauche radicale, sur les stratégies d’action envisageables, et de la question du rapport au pouvoir : faut-il prendre le pouvoir central ou construire des contre-pouvoirs pour transformer la société ? La construction de contre-pouvoirs ne conduit-elle pas en définitive à renoncer au projet de rompre totalement avec l’ordre social existant ?

Un vieux débat qui opposait déjà Marx et Bakounine, lors de la Première Internationale, dont l'aboutissement ultime est, de nos jours, les communes libérées du Chiapas. Une notion en vogue aujourd'hui, théorisée hier par Hakim Bey, puis dans les années 2000, par John Holloway, théoricien de l’anti-pouvoir, et Ulrich Beck dans son ouvrage Pouvoir et contre-pouvoir à l’heure de la mondialisation (2002) , et dans l’ouvrage de M.Benasayag, Du contre-pouvoir (2000), écrit en collaboration avec Diego Sztulwark. La référence de Benasayag est l’insurrection zapatiste, comme pour Holloway, qui inaugure une nouvelle forme de résistance rompant avec la conception révolutionnaire de la prise de pouvoir. La conception de la résistance au capitalisme, telle qu’il la conçoit, ne suppose plus l’idée d’une fin de l’histoire : « mais cela suppose, et c’est notre hypothèse principale, que l’on cesse de penser la politique sous l’impératif central […] de la prise de pouvoir ». Le problème central devient l’émancipation ici et maintenant. Il ne s’agit pas d’attendre, après la révolution, pour mettre en place des alternatives au système capitaliste. La politique radicale est alors définie comme « une action de construction de contre-pouvoirs intra-situationnels ». 

C'est ainsi que nous pouvons revenir à notre point de départ et à la réalité évoquée par Saul Alinsky, de l'impossibilité de révolutionner, dans la décennie 1960, les USA, malgré l'incroyable force des activistes de la multitude de courants d'opposition, d'émancipation et d'organisations politiques radicales. 

Force est de constater que les premiers courants hippies ont été assez vigoureux pour créer - sans l'organiser - ce formidable réseau planétaire, un phénomène qui ne s'est plus jamais reproduit à ce jour, que l'on peut en aucune manière, comparer au réseau internet, ainsi qu'aux mouvements Occupy du monde entier ; et l'on peut mesurer l'incontestable appauvrissement idéologique de leurs revendications, de leur activisme - notamment en France -  et l'absence remarquable de force de propositions concrètes. 

Enfin, les quelques publicités présentées ici, démontrent la prodigieuse aptitude du capitalisme à s'emparer des valeurs et des préceptes du mouvement hippy pour les destiner à devenir des biens de consommation courante, mais vidés de leurs substances subversives, ou plus insidieusement, à les faire paraître comme telles. Les principales voix du mouvement hippy, ne pourront que constater amèrement le phénomène sans pouvoir opposer à la mécanique capitaliste la moindre résistance ni même contrepartie. 



SOURCES et EXTRAITS


Frédéric Robert
La révolution hippie
PUR | 2011

Jean-François Wagniart
Le poète et l’anarchiste : du côté de la pauvreté errante à la fin du XIXe siècle
Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique | 2007

Jean-Christophe Gay
Transport et mise en tourisme du monde

Michel Antony
Utopie : anarchistes et libertaires

Marie Gibert
Les territoires du sacré, le sacre du territoire. Religion, urbanité, société : l’exemple de Katmandou | 2008

Béatrice Schuchardt
La route de Luc Vidal comme récit de voyage hippie: ses intertextes, ses idéologèmes et son public.
Philippe Lagadec
Du « pèlerinage aux sources » à la « route des Zindes » : Pratiques et représentations

Armelle Leroy, Laurent Chollet
Les hippies | 2005

Jean-Pierre Bouyxou et Pierre Delannoy
L'Aventure hippie | 2004

Granjon Marie-Christine
Révolte des campus et nouvelle gauche américaine (1960-1988).
Matériaux pour l'histoire de notre temps | 1988

Charles Duchaussois
Flash ou le grand voyage | 1971

Luc Vidal
La route - mon voyage de hippy  |1974



NOTES

[1] Pierre Delannoy : Woodstock, c’est le début de la fin : la récupération et la marchandisation de l’idéologie hippie. Les organisateurs du festival [Michael Lang et Artie Kornfeld] veulent profiter de la popularité de la contre-culture hippie pour faire un "bon coup", sur la côte Est des Etats-Unis. On est loin de San Francisco, berceau de la culture hippie, mais surtout loin des idéaux des premiers festivals hippies. Le festival est d’abord un fiasco financier. L’idée de ne pas payer fait partie de cette contre-culture. Face à près de 500 000 personnes, les organisateurs n’ont pas d’autre choix que de le rendre gratuit. Cependant, ils ont réussi a créer l’évènement et à s’assurer une importante médiatisation. Michael Wadleigh (le réalisateur du documentaire Woodstock, 1970) a eu la bonne idée de tout filmer. Il fait découvrir au monde ce "sommet de la contre-culture hippie". Woodstock devient un symbole, mais surtout une marque qui rapporte beaucoup d’argent par la suite. « Jeunes hommes avec un capital illimité cherchent des occasions d'investissement intéressantes et des propositions d'affaire »


[2] Selon Romain Huret : " Pour essayer de légitimer le principe d’une assistance pour les pauvres, l’administration du président Lyndon Johnson annonce en janvier 1964 le lancement d’une guerre contre la pauvreté qui se traduit concrètement par l’adoption de programmes d’action communautaire (Community Action Programs) : dans l’ensemble du pays, des structures sont créées pour accueillir les citoyens les plus défavorisés. En complément, l’administration Johnson fait voter le programmeMedicaid qui prévoit la prise en charge d’une partie des frais médicaux des citoyens vivant en dessous du seuil de pauvreté. Pourtant, ces réformes s’avèrent insuffisantes et contribuent paradoxalement à renforcer l’impopularité des programmes d’assistance. De façon révélatrice, le Congrès vote en 1967 des amendements au programme de sécurité sociale qui durcissent les conditions d’obtention. L’idée d’une contrepartie au versement d’une allocation commence à voir le jour : les femmes bénéficiant d’une allocation sont invitées à travailler. Le malaise à l’égard de l’assistance trouve un prolongement dans la volonté du président Nixon de réformer en profondeur le système en instaurant un revenu minimum garanti de 1 600 dollars à la place des allocations existantes. En raison du refus des élus du Sud de soutenir le projet, ce plan d’aide aux familles (Family assistance plan) ne sera pas voté. A l’inverse, il est révélateur de constater qu’en 1972 le Congrès vote leSupplemental Security Income qui garantit le versement d’une allocation, versée par l’État fédéral à trois catégories de la population : les personnes âgées sans ressources, les handicapés et les aveugles. Pour les autres catégories, aucune réforme n’est prévue. En conséquence, alors que les conservateurs s’apprêtent à l’aube des années 1980 à remettre en cause les acquis économiques et sociaux du New Deal, c’est un système d’assistance traditionnelle qui se maintient, système notoirement impopulaire et inefficace."

« Des pauvres toujours à nos côtés ? » Les guerres contre la pauvreté aux États-Unis au vingtième siècle.

[3] Marc Deleplace indique que " l’anarchiste ne brille pas non plus par son ardeur au travail.  L’anarchiste se distingue par sa « haine du travail » et son goût pour l’oisiveté. " Une oisiveté largement condamnée par les groupes de la Gauche radicale comme étant un rappel de l’oisiveté aristocratique. De même, le nomadisme hippy international pouvait être jugé comme une réminiscence des voyages de l'aristocratie des siècles passés, et notamment celui du Grand Tour que se devait d'effectuer les jeunes aristocrates anglais.



2 commentaires:

  1. Article vraiment très bien construit, avec de nombreux rappels. Merci.

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  2. Un nouveau livre, le voyage de deux hippies à Kaboul en 1976.
    A lire, cocasse et stupefiant
    www.faruqhotel.com

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