Eric Hobsbawm | La ville et l'insurrection

OUI à la révolution, Mai 68, Paris

A la mémoire de ce grand militant et historien du communisme, décédé en ce 1er octobre 2012, qui espérait toujours d'une nouvelle « révolution d’Octobre » mondiale... 

Eric Hobsbawm
La ville et l'insurrection
Espaces et sociétés / 1970

Quelles que soient les différentes manières de définir la ville, 
celle-ci est, entre autres, un lieu de concentration de gens pauvres et, dans la plupart des cas, le foyer du pouvoir politique qui gère leur existence. Historiquement, ces populations urbaines ont été des foyers de manifestations, d'émeutes et d'insurrections sans compter l'exercice d'une pression directe sur les autorités qui sont parvenues à opérer en leur sein. Le citadin moyen se préoccupe fort peu de savoir si le pouvoir de la cité est simplement local ou s'il s'étend au niveau régional, national ou même au-delà. Cependant, que ces villes soient ou non des capitales (ou, ce qui revient au même, des cités-indépendantes) ou le lieu des sièges sociaux des entreprises géantes nationales ou internationales, ce problème affecte directement à la fois les plans des autorités et ceux des mouvements politiques visant le renversement des gouvernements, le champ d'implication des révoltes et insurrections urbaines étant évidemment d'autant plus étendu que la zone d'influence de la cité dépasse le cadre purement local.


Le but de cet article est de mettre en évidence l'influence des structures urbaines sur la forme prise par ces mouvements populaires et, inversement, le rôle joué par la crainte de ces mouvements sur la structuration du milieu urbain. Le premier point a une portée beaucoup plus générale que le second. L'émeute, l'insurrection ou la manifestation populaire sont des phénomènes urbains quasi-universels, et, comme nous le savons aujourd'hui, ils n'épargnent pas même les opulentes mégalopolis de la civilisation industrielle moderne du XXe siècle. Quant à la crainte de telles émeutes, elle est intermittente. L'émeute peut être considérée comme un fait de l'existence urbaine, comme dans la plupart des cités pré-industrielles, ou comme une sorte de malaise spasmodique incapable de modifier substantiellement la structure du pouvoir. Nous avons peut-être tendance à la sous-estimer, parce qu'il n'y a pas eu d'émeutes ou d'insurrections depuis longtemps ou parce qu'on peut lui opposer des alternatives institutionnelles, tels les systèmes de gouvernement local par élection populaire. Après tout, bien peu de cités connaissent une situation insurrectionnelle durable. Même Palerme, qui avec ses 12 insurrections entre 1512 et 1886 détient probablement le record européen, a connu de longues périodes de calme relatif. D'autre part, lorsque, devant l'agitation politique, les autorités décident de modifier les structures urbaines, les résultats se révèlent souvent substantiels et durables, comme c'est le cas pour les boulevards de Paris.

Le succès de l'émeute ou de l'insurrection dépend de trois aspects inhérents à la structure urbaine : les possibilités de mobilisation des classes pauvres, la vulnérabilité des centres d'autorité, et la mesure dans laquelle ceux-ci peuvent être renversés. Ces trois aspects sont déterminés par des facteurs en partie sociologiques, en partie urbanistiques, et en partie technologiques, bien qu'on ne puisse pas toujours les apprécier séparément. L'expérience montre, par exemple, que parmi les modes de transport urbains, qu'il s'agisse de Calcutta ou de Barcelone, les tramways conviennent parfaitement aux émeutiers ; d'une part, parce que l'augmentation des tarifs, qui touche simultanément tous les pauvres, constitue un facteur de précipitation tout à fait naturel des troubles, d'autre part, parce que ces lourds véhicules ferroviaires permettent, une fois incendiés et renversés de bloquer les rues et d'interrompre très aisément le trafic. Les autobus ne semblent pas avoir joué un rôle aussi important dans les émeutes, le métropolitain n'est d'aucune utilité en ce domaine (sauf pour le transport des émeutiers) et les automobiles peuvent être à la rigueur utilisées pour des barrages et des barricades improvisés et ne constituent pas un matériel très efficace, si l'on en juge par la récente expérience parisienne.
En ce cas, la différence est purement technologique. Il est évident, d'autre part, que les universités situées au centre des villes constituent des foyers d'émeute potentiels bien plus dangereux que les universités situées à la périphérie des villes ou retranchées derrière quelque ceinture de verdure, fait bien connu des gouvernements latino-américains.
La pauvreté est plus dangereuse quand elle est concentrée au coeur de la cité ou à proximité, tels les ghettos noirs du XXe siècle dans de nombreuses agglomérations nord- américaines, que lorsqu'elle est concentrée dans des faubourgs relativement anciens comme à Vienne au siècle dernier. Cette fois, la différence est urbanistique et dépend de la taille de la ville et des structures de spécialisation fonctionnelle internes. Pourtant, un foyer d'agitation étudiante potentielle situé à la périphérie de la ville, comme à Nanterre, est susceptible de créer des troubles dans le centre bien plus que les bidonvilles d'Algériens qui l'entourent, parce que les étudiants sont plus mobiles, leur univers social plus métropolitain que celui des travailleurs étrangers. Il s'agit là d'une distinction essentiellement sociologique.
Supposons, alors, que nous voulions construire la cité idéale pour les émeutes et les insurrections. A quoi devrait-elle ressembler? Elle devrait posséder une forte densité sur un territoire qui ne soit pas trop vaste ; on doit pouvoir la traverser à pied, encore que les plus grandes expériences insurrectionnelles dans les sociétés fortement motorisées puissent modifier ce jugement. Elle devrait peut-être ne pas être divisée par un grand fleuve, non seulement parce que les ponts peuvent être facilement tenus par la police, mais aussi parce qu'il est un fait couramment admis par la psychologie géographique et sociale que les deux rives d'un fleuve s'ignorent mutuellement, comme peut s'en rendre compte tout habitant du Sud londonien ou de la rive gauche parisienne. Il n'est pas nécessaire que la composition sociale ou raciale de la ville soit homogène, bien qu'il faille se rappeler que dans les agglomérations pré-industrielles ou dans les immenses réservoirs de sous-développement du tiers-monde actuel, ce qui, au premier abord, apparaît comme une population très hétérogène, peut présenter une remarquable unité, comme en témoignent des termes aussi familiers dans l'histoire que ceux de « prolétariat », « menu peuple », ou « bas peuple ». La ville doit être centripète, c'est-à-dire que ses différentes parties doivent être orientées naturellement vers les institutions centrales de la cité, plus elle est centralisée, plus elle se prête à l'insurrection. La cité-république du Moyen-Age qui constituait un système de va-et-vient entre le lieu principal de rassemblement de la population et le reste du pays, constituant parfois aussi un centre culturel (cathédrale), un centre commercial, et le lieu de localisation du gouvernement, était pour ces raisons, particulièrement adaptée aux insurrections. La spécialisation fonctionnelle et la ségrégation résidentielle doivent être relativement fortes. Aussi, la structure pré-industrielle des faubourgs, où les diverses couches jugées indésirables — souvent nécessaires à la vie de la cité — comme les immigrants d'origine rurale, les professions ou les groupes considérés comme le rebut de la société, étaient exclues d'un centre strictement délimité, ne nuisaient pas sensiblement à la cohésion du complexe urbain : Triana était enchevêtré avec Séville, comme l'était Shoreditch avec la City de Londres. D'autre part, la structure des faubourgs du XIXe siècle qui entouraient le centre urbain, avec les faubourgs résidentiels des classes moyennes et les quartiers industriels, développant l'existence de pôles urbains opposés l'un à l'autre, affecte très fortement la cohésion de la cité. « East End » et « West End » sont physiquement et spirituellement fort éloignés l'un de l'autre. Ceux qui, à Paris, vivent à l'ouest de la Concorde, appartiennent à un monde tout à fait différent de ceux qui habitent à l'est de la République.
Pour aller un peu plus loin, disons que la fameuse « ceinture rouge » de la banlieue ouvrière qui cerne Paris a joué un rôle politique important, mais n'a jamais été un foyer insurrectionnel de premier ordre, simplement parce qu'elle n'a jamais été intégrée à Paris, et n'a pas vraiment constitué un tout, sauf pour les géographes.
Toutes ces considérations concernent la mobilisation des classes pauvres, mais non pas leur efficacité politique. Ceci dépend naturellement de la possibilité pour les émeutiers et insurgés d'approcher les autorités et de la mesure dans laquelle ils peuvent être dispersés. Dans la cité insurrectionnelle idéale, les autorités — les riches, l'aristocratie, le gouvernement ou l'administration locale — seront par conséquent aussi imbriquées que possible avec les concentrations centrales de classes pauvres. Le roi de France habitera le Palais Royal ou le Louvre et non Versailles, l'Empereur d'Autriche Hofburg et non Schoenbrunn. Les autorités seront de préférence vulnérables. Les dirigeants qui rêvent pour les citadins hostiles, de quelque forteresse isolée, comme la prison fortifiée de Montjuich près de Barcelone, peuvent intensifier l'hostilité populaire, mais sont techniquement préparés à lui résister. Après tout, il est pratiquement certain que la Bastille n'aurait pas été prise en juillet 1789, si l'on avait cru réellement qu'elle pût être attaquée. Les autorités civiques sont évidemment vulnérables, presque par définition, puisque leur succès politique repose sur la conviction qu'elles représentent les citadins et non quelque gouvernement extérieur ou ses agents. De là, peut-être la tradition française classique selon laquelle les insurgés se portent plutôt vers la mairie que vers le palais royal ou impérial et, comme en 1848 et 1871, y proclament le gouvernement provisoire.
Les autorités locales posent donc relativement peu de problèmes aux insurgés (au moins, jusqu'à ce qu'elles commencent à pratiquer la planification urbaine). Bien sûr, il arrive que le développement de la cité rejette et éloigne la mairie du centre de la ville : aujourd'hui, la limite externe de Brooklyn se trouve fort éloignée de l'hôtel de ville de New York. De plus, en ce qui concerne les capitales, la présence des organes gouvernementaux qui tend à rendre efficaces les émeutes, est contrebalancée par les caractéristiques spécifiques aux villes dans lesquelles les princes et autres dirigeants importants ont établi leur résidence et qui disposent d'un véritable camp retranché à l'abri des insurrections. Ceci, à la fois pour les besoins des relations publiques de l'Etat et, peut-être, dans une moindre mesure, dans un souci de sécurité.
D'une manière générale, en ce qui concerne les activités publiques, les habitants d'une ville dont les fonctions dominantes sont des fonctions civiques, tiennent le rôle de participants, et ceux des cités princières à fonctions gouvernementales, servent de public admiratif et de claque. Les larges voies rectilignes parfaitement adaptées aux processions, étalant leur perspective sur les palais, les cathédrales ou les buildings administratifs, le vaste espace ménagé devant la façade des bâtiments officiels, avec de préférence un balcon bien en vue permettent de haranguer les foules, éventuellement une arène ou une esplanade réservée aux parades : tout ceci constitue l'infrastructure cérémonielle de la cité impériale. Depuis la Renaissance, les grandes capitales occidentales et les principaux centres de résidence ont été construits et remodelés dans cette perspective. Plus grand est le désir de prestige du chef d'Etat ou plus intense est sa folie de grandeur (1), et plus ses préférences en matière de topographie urbaine tendent vers des structures larges, rectilignes, symétriques. On peut difficilement imaginer des lieux moins propices aux émeutes spontanées que New Delhi, Washington, Pétersbourg, ou à ce titre le Mail et le Palais de Buckingham à Londres. Ce n'est pas seulement la division entre les quartiers populaires de l'Est et les quartiers Ouest où résident les classes moyennes et les hauts fonctionnaires qui fait des Champs-Elysées le lieu des parades civiles et militaires du 14 juillet, tandis que les démonstrations des masses populaires se déroulent dans le triangle Bastille-République-Nation.
De tels sites cérémoniels impliquent une certaine séparation entre dirigeants et dirigés, une confrontation entre d'une part, la terrible majesté et le faste olympien et d'autre part, un public d'applaudisseurs. C'est l'équivaient au niveau de la cité, de la scène de théâtre, ou mieux encore, de l'Opéra, invention caractéristique de la monarchie absolue occidentale. Fort heureusement, pour les révoltés potentiels, ce n'est (ou ce n'était) pas la seule forme de rapports dirigeants/ dirigés dans les métropoles nationales. Ce furent souvent, vraisemblablement, les grandes capitales elles-mêmes, qui ont étalé le faste entourant la personne du chef d'Etat, alors que leurs habitants, et surtout les plus pauvres, ne bénéficiaient que dans une faible mesure de la présence du souverain. Dirigeants et dirigés vivaient dans une sorte de symbiose. Dans ces circonstances, les grandes artères à caractère cérémoniel traversaient le centre des villes comme à Edimbourg ou à Prague. Les Palais n'avaient pas besoin de s'éloigner des bas quartiers. Le Hofburg de Vienne qui, pour le monde extérieur (y compris la banlieue viennoise) présente l'aspect d'un vaste espace cérémoniel, n'est séparé que par quelques mètres de la vieille ville, à laquelle visiblement il se rattache.
Ce type de ville, modèle parfait de la cité combinant les fonctions civiles et princières, était une véritable invitation à l'émeute, car les palais, résidences citadines des grands nobles, les marchés, les cathédrales, les squares publics et les taudis s'y enchevêtraient, les dirigeants se trouvant à la merci de la plèbe. Pendant les périodes de trouble, ils n'avaient pas d'autre choix que la fuite vers leurs résidences rurales. Leur seule chance de salut consistait à mobiliser après la victoire de l'insurrection, les pauvres respectables contre les pauvres non respectables, c'est-à-dire les corporations d'artisans contre la « pègre », ou la Garde Nationale contre le prolétariat. Leur seul réconfort était de savoir qu'une émeute ou une insurrection spontanée était presque toujours éphémère et très rarement dirigée contre la richesse et les pouvoirs établis. Encore était-ce là une consolation fort substantielle. Le Roi de Naples ou la Duchesse de Parme, pour ne pas dire le Pape, savaient que si leurs sujets se révoltaient, c'était parce qu'ils étaient trop affamés et cherchaient à rappeler au prince et à la noblesse le sens de leur devoir, autrement dit, réclamaient la satisfaction de leurs besoins excessivement modestes : suffisamment de nourriture à bas prix sur le marché, suffisamment de travail, de salaires et de divertissements publics. Leur loyauté et leur pitié étaient rarement en défaut, et, en fait, lorsqu'ils déclenchaient de véritables révolutions (comme à Naples en 1799) c'était plus vraisemblablement pour défendre l'Eglise et le Roi contre les étrangers et l'athéisme des classes moyennes.
De là, l'importance cruciale, dans l'histoire de l'ordre public urbain, de la Révolution Française de 1789-99, qui a établi la jonction moderne entre l'insurrection et la révolution sociale. Tout gouvernement préfère naturellement éviter l'émeute et l'insurrection, comme il cherche à maintenir un bas niveau de criminalité, mais en l'absence d'une véritable menace de révolution, les autorités restent relativement imperturbables. L'Angleterre du XVIIIe siècle était une nation célèbre par son intensité insurrectionnelle et la faiblesse de son appareil destiné à maintenir l'ordre public. Non seulement des petites villes comme Liverpool et Newcastle, mais aussi de larges secteurs de Londres lui-même, pouvaient rester aux mains des émeutiers pendant plusieurs jours consécutifs. Puisque dans ces désordres aucun intérêt n'était touché, à part une certaine quantité de biens qu'un pays riche pouvait s'offrir le luxe de remplacer, les classes supérieures affichaient en général une attitude flegmatique, voire même de la satisfaction. Les Whigs se félicittaient de l'existence d'une société libérale qui ne permettait pas aux tyrans de l'armée de réprimer leurs sujets, ni à la police de les piller. Ce ne fut qu'après la Révolution Française que s'est développée la tendance à la prolifération des casernes dans les villes, et ce n'est qu'après les mouvements radicalistes et chartistes de la première moitié du XIXe siècle, que les vertus de la répression policière ont submergé celles de la liberté britannique (puisqu'on ne pouvait pas toujours faire confiance à ses racines démocratiques, la Police Municipale est passée sous l'influence directe du Ministère de l'Intérieur, et s'y trouve encore).

En fait, trois principales méthodes administratives ont été imaginées pour contenir les émeutes et les insurrections : une disposition systématique dans le déploiement des troupes, le développement des forces de police (qui ont rarement existé sous la forme moderne avant le XIXe siècle) et la reconstruction des villes de manière à minimiser les chances de révolte. Les deux premières méthodes n'ont pas eu d'influence notable sur la forme et la structure actuelles des cités, bien qu'une étude de la localisation et de la structure des casernes urbaines au XIXe siècle pourrait fournir des résultats intéressants, de même qu'une étude de la répartition des commissariats de police à travers les quartiers urbains. La troisième méthode a transformé de fond en comble le paysage urbain ; ainsi en est-il à Paris et à Vienne, villes dont il n'est pas nécessaire de rappeler l'influence exercée sur la reconstruction après les révolutions de 1848, par les besoins anti-insurrectionnels. A Paris, le principal objectif militaire de cette reconstruction, semble avoir été d'élargir les boulevards et de les rendre rectilignes, afin de permettre à l'artillerie de tirer et à l'infanterie de progresser plus facilement, et, en même temps, comme on peut le supposer, de faire disparaître les fortes concentrations d'insurgés potentiels dans les quartiers populaires. A Vienne, la reconstruction se résume essentiellement à la construction de deux voies circulaires concentriques, l'anneau interne (élargi d'une ceinture d'espaces découverts, de parcs et de bâtiments publics largement espacés) séparant la vieille ville et le palais des faubourgs centraux (occupés principalement par les classes moyennes) et l'anneau périphérique séparant le centre et les faubourgs extérieurs (de plus en plus occupés par la classe ouvrière).
On ne peut savoir si ces reconstructions ont eu une signification militaire, puisque le type de révolution qu'elles tendaient virtuellement à entraver a pris fin, dans l'Europe Occidentale, après 1848 (bien qu'il soit manifeste que les principaux foyers de résistance populaire et de combats de rue de la Commune de Paris de 1871, Montmartre et les quartiers nord-est, ont été isolés les uns des autres et du reste de la ville). Cependant, elles ont certainement modifié les plans des révoltés potentiels. Dans les débats socialistes des années 1880, la tendance militaire au sein des révolutionnaires, conduite par Engels, reposait sur l'idée que les anciennes formes de soulèvement n'avaient plus beaucoup de chances de réussite, bien que lui furent opposés certains arguments en faveur des moyens technologiques nouveaux, tels les explosifs (dynamite, etc..) alors en plein développement. A tous égards, les barricades qui avaient été l'instrument dominant de la tactique insurrectionnelle de 1830 à 1871 (elles n'ont pas été très utilisées dans la Grande Révolution Française de 1789-99) avaient perdu une bonne part de leur prestige. Inversement, les bombes de toutes sortes devinrent les instruments favoris des révolutionnaires, bien que les marxistes les aient refusées et qu'elles n'aient pas vraiment servi à des objectifs insurrectionnels.
Cependant, la rénovation urbaine a eu une autre conséquence, probablement inattendue, sur les mouvements de révolte potentiels, car les nouvelles et larges avenues se sont révélées être un site idéal pour ce qui allait devenir un aspect de plus en plus important des mouvements populaires, les manifestations de masse ou plutôt les défilés. Plus les structures en anneaux et la disposition des boulevards en « roue de charrette » deviennent systématiques et plus ils se trouvent séparés des zones d'habitations périphériques, plus il devient facile de faire de cet ensemble de réseaux des lieux de marches rituelles plutôt que des lieux où fomenter des émeutes. Londres, qui n'a pas connu ce type d'agencement, a toujours eu les plus grandes difficultés pour éviter les incidents, au cours des rassemblements ou plus encore au moment de la dispersion des meetings de masse tenus à Trafalgar Square. Celui-ci se trouve rapproché de certains quartiers « chauds », tels Downing Street, ou des symboles de la richesse et du pouvoir comme les clubs de Pall Mail, dont les devantures étaient brisées par les chômeurs qui manifestaient pendant les années 1880.

Bien sûr, il ne faut pas donner trop d'importance à ces facteurs d'origine militaire dans la rénovation urbaine. En tout cas, il est impossible de les distinguer systématiquement des autres changements intervenus au XIXe et au XXe siècle et qui ont sérieusement réduit les potentialités de guérilla urbaine. Trois d'entre eux présentent un intérêt notable. Le premier concerne la taille de la cité qui se trouve réduite à une abstraction administrative et à un conglomérat de communautés séparées ou districts. La ville est devenue tout simplement trop vaste pour constituer une unité insurrectionnelle. Londres, dont il est évident qu'elle souffre toujours de l'absence d'une figure symbolique représentant l'unité municipale (le Lord Maire de la City de Londres est une figure cérémonielle qui a à peu près autant de rapport avec Londres en tant que ville, que le Lord Chancelier) en est un excellent exemple. Elle a cessé de connaître des émeutes pendant la période où sa population passait d'un à deux millions, c'est-à-dire pendant la première moitié du XIXe siècle. Le chartisme londonien, par exemple, a rarement constitué un phénomène purement métropolitain pendant plus d'une ou deux journées consécutives. Son véritable cadre dimensionnel, c'était les « localités », bases de son organisation, c'est-à-dire des communautés et des faubourgs comme Lambeth, Woolwick ou Marylebone, dont les relations mutuelles étaient, au mieux, de type vaguement fédéral. De même, les radicaux et les activistes de la fin du XIXe siècle avaient une base essentiellement locale. Leur organisation la plus caractéristique était la Fédération Métropolitaine Radicale, association de clubs ouvriers d'importance purement locale,, dans des quartiers où la tradition radicaliste était puissante — Chelsea, Hackney, Clerkenwell, Woolwick, etc. La tendance typiquement lon- donienne à éviter les constructions en étages et, par conséquent, à s'étendre en surface, a conduit à la séparation de ces centres d'agitation par des distances trop grandes pour permettre une propagation spontanée des émeutes. Quels contacts y eut-il entre Battersea ou Chelsea (qui était alors encore une zone ouvrière à électorat de gauche) et la grève des dockers de 1889 dans le East End ? Quels contacts y eut-il, d'autre part, entre Whitechapel et Canning Town ? A proprement parler, les monstrueuses agglomérations urbaines qui se sont développées tout autour des grandes villes en expansion ou les phénomènes de fusion par extension de communautés plus ou moins vastes, et pour lesquelles ils a fallu inventer des expressions artificielles (« conurbation », « Grand » Londres, « Grand » Berlin, « Grand » Tokyo), ne constituent pas des villes au sens classique du terme, même si elles se trouvent soumises périodiquement à des tentatives de réunification administrative.

Le second type de transformation est le développement d'un système de ségrégation fonctionnelle dans les agglomérations des XIXe et XXe siècles, c'est-à-dire, d'une part, le développement de centres ou de larges zones spécialisées, industrielles, commerciales, administratives et autres, d'autre part, la séparation géographique des classes sociales. Là encore, Londres, combinaison de trois unités séparées — le centre politique de Westminster, la cité commerciale de Londres et le quartier populaire de Southwark de l'autre côté du fleuve — a été le pionnier du mouvement. Jusqu'à un certain point, la croissance de cette métropole composite a encouragé les révoltes potentielles. Les franges nord et est de la City de Londres et de Southwark, ou le quartier commerçant bordait les zones ouvrières et artisanales et le port — toutes à leur manière prédisposées à l'émeute, comme en témoignent les mouvements des tisserands de Spitalfields ou des radicaux de Clerkenwell — constituaient un foyer naturel. C'est de là qu'éclatèrent une grande partie des principaux mouvements insurrectionnels du XVIIIe siècle. Westminster possédait sa propre population d'artisans et un vaste conglomérat de gens pauvres, dont la proximité du Roi et du Parlement, ainsi qu'une liberté démocratique inhabituelle et accidentelle envers ce corps d'électeurs, ont fait un formidable groupe de pression pendant plusieurs décennies à la fin du XVIIIe siècle et au cours du XIXe siècle. La zone située entre la Cité et le Westminster, concentration de taudis d'une exceptionnelle densité, occupés par des travailleurs, des immigrés et des groupes marginaux (Drury Lane, Covent Garden, St Giles, Holborn) accusait le caractère bouillonnant de la vie publique métropolitaine.

Mais ce modèle de répartition fonctionnelle a connu une simplification progressive. La Cité a perdu, au cours du XIXe siècle, sa fonction résidentielle pour devenir de plus en plus une zone purement commerciale, tandis que le port se déplaçait vers l'aval, repoussant les classes moyennes et notamment la frange inférieure des classes moyennes vers une banlieue plus ou moins éloignée et laissant le East End aux mains d'une couche de plus en plus homogène de gens pauvres. Les extrémités nord et ouest de Westminster devinrent, d'une manière croissante, le lieu de résidence des classes supérieures et moyennes, considéré effectivement comme tel par les propriétaires fonciers et les spécialistes de la spéculation immobilière, rejetant ainsi les foyers de concentration d'artisans, d'ouvriers et autres, enclins au radicalisme et à la révolte (Chelsea, Notting Hill, Paddington, Marylebone) vers des secteurs périphériques de plus en plus éloignés des autres concentrations radicales de Londres. Ce sont les bas quartiers situés entre les deux cités qui ont résisté le plus longtemps, mais, dans les premières années du XXe siècle, ils ont eux aussi été pulvérisés en petits noyaux par la rénovation urbaine qui a donné à Londres à la fois quelques-unes de ses rues les plus sinistres (Shaftesburg avenue, Rosebery avenue) et quelques-unes de ses avenues les plus fastueuses (Kingsway, Aldwych), en même temps qu'une impressionnante accumulation de « cités-casernes » destinées, paraît-il, à accroître le bien-être du prolétariat de Drury Lane et de Saffron Hill. Covent Garden et Soho (qui, en 1945, ont élu des conseillers municipaux communistes) comptent peut-être parmi les derniers vestiges de la vieille renommée du centre-ville en tant que foyer d'agitation. A la fin du XIXe siècle, le potentiel insurrectionnel de Londres avait déjà été brisé en différents segments périphériques de tailles variées (l'énorme quartier de East End aux contours imprécis étant le plus vaste), disposés en couronne autour de la City non résidentielle, du West End et d'un solide bloc de quartiers occupés par les classes moyennes ; enfin, au-delà de cette ceinture périphérique, la grande banlieue, lieu de résidence des classes moyennes inférieures.

Toutes les grandes villes du monde occidental qui ont connu une forte croissance, ont vu se développer ces modèles ségrégatifs, bien que ceux de leurs secteurs historiques centraux qui n'ont pas été transformés en zones commerciales ou administratives, aient quelquefois conservé des traces des anciennes structures qu'on peut encore observer dans les quartiers aux lumières rouges comme à Amsterdam. La classe ouvrière du XXe siècle, relogée et disposant de moyens de transport motorisés, a contribué à accélérer la désintégration de la cité en tant que foyer insurrectionnel potentiel (les moyens de transport ferroviaires du XIXe siècle ont produit plutôt l'effet inverse, créant des quartiers à composition sociale variée autour des nouveaux terminus). La récente tendance à la décentralisation des principaux services urbains, comme les grands marchés centraux, et à leur rejet vers la périphérie des villes, achèvera sans doute ce processus de désintégration.

L'émeute et l'insurrection urbaines sont-elles donc condamnées à disparaître ? Evidemment pas, car nous avons pu constater, au cours de ces dernières années, une recrudescence de ce phénomène dans certaines des cités les plus modernes, bien qu'on ait pu enregistrer, dans quelques-uns des centres les plus traditionnels, un déclin de ces activités. Les raisons en sont essentiellement sociales et politiques, mais il peut être intéressant de voir brièvement dans quelle mesure elles sont déterminées par les caractéristiques de l'urbanisme moderne.

Une de ces caractéristiques réside dans les moyens modernes de transport de masse. Le véhicule à moteur a jusqu'à présent contribué surtout à la mobilisation de certaines couches moyennes habituellement calmes, par des moyens tels que les manifestations motorisées (les Français et les Algériens se souviennent encore des démonstrations de masse de la réaction scandant Al-gé-rie Fran-çaise avec les klaxons des automobiles), les barrages routiers et les sabotages, expressions naturelles des accès de colère. Cependant, l'automobile a été utilisée par les activistes lors des émeutes nord-américaines ; elle permet d'entraver l'action de la police quand celle-ci se déplace, alors que ce sont des barricades temporaires qui jouent ce rôle lorsque les forces sont stationnaires. De plus, les transports automobiles permettent de répandre les informations sur les émeutes au-delà de la zone directement concernée, puisque les autobus autant que les automobiles privées doivent être repoussés hors de cette zone.

Les transports en commun, et surtout le métro qui se développe dans plusieurs grandes villes sur une large échelle, constituent des moyens particulièrement bien adaptés. Il n'existe pas de meilleurs moyens de transport pour le déplacement rapide d'un grand nombre d'insurgés et sur dé longues distances que des trains se succédant à de brefs intervalles. C'est une des raisons pour lesquelles les mouvements étudiants de Berlin Ouest sont relativement efficaces : le métro relie au centre de la ville le campus de l'Université Libre, située au milieu de l'ensemble impressionnant de villas et de jardins de Dahlem, résidence des classes moyennes éloignée du centre.

Deux autres facteurs jouent un rôle plus important encore que les transports : l'accroissement du nombre de bâtiments susceptibles d'être attaqués ou occupés, et le développement, à proximité, de concentrations de révoltés virtuels. Car, s'il est exact que les services principaux du pouvoir central ou municipal sont de plus en plus éloignés des foyers d'insurrection et que les riches et les privilégiés habitent rarement dans les palais situés au centre de la ville (éloignés du centre, leurs appartements sont ainsi à la fois moins vulnérables et plus anonymes), d'autres types d'institutions tout aussi propices à attirer les insurgés s'y sont multipliés. Ce sont d'abord les centres de communication (télégraphe, téléphone, radio et télévision). Le moins expérimenté des organisateurs d'un coup d'Etat militaire ou d'une insurrection n'ignore pas leur importance. Ce sont aussi les gigantesques immeubles de la presse, fort heureusement si souvent localisés dans les quartiers centraux les plus anciens et contenant un admirable matériel improvisé pour la construction de barricades ou pour la protection contre les tirs d'armes à feu, à l'aide de chariots de livraison et de paquets de journaux. Ils furent utilisés pour les combats de rue dès 1919 à Berlin, bien qu'on s'en soit peu servi depuis. Ce sont également, comme nous le savons tous maintenant, les universités. Bien que la tendance générale à les transplanter hors du centre des villes ait quelque peu diminué leur potentiel insurrectionnel, le fait qu'elles soient restées des enceintes académiques au milieu des grandes villes a suffi à intéresser les activistes. En outre, l'explosion de l'enseignement supérieur a rempli l'université classique d'éléments révoltés pouvant fournir de milliers et même de dizaines de milliers de manifestants et de combattants. Enfin, par-dessus tout, ce sont les banques et les grandes firmes, symbole et réalité de la structure du pouvoir qui sont de plus en plus concentrées dans ces massifs de verre et de béton grâce auxquels le voyageur reconnaît le centre de la véritable cité d'aujourd'hui.
Théoriquement, ceux-ci devraient représenter des objectifs d'attaque par les insurgés, autant que l'hôtel de ville ou le Capitole, car I.B.M., Shell ou la General Motors ont finalement autant de puissance que la plupart des gouvernements. Les banques ont été longtemps conscientes de leur vulnérabilité et, dans certains pays latins — l'Espagne en est un bon exemple — leur mélange d'opulence architecturale symbolique et de solides fortifications constitue des images très fidèles de ces villes-citadelles dans lesquelles la noblesse et les seigneurs féodaux se barricadaient durant le Moyen Age. Le spectacle des puissants cordons de police qui les protègent pendant les périodes de tension constitue une expérience instructive, bien qu'en fait les champions de l'action directe qui ont été systématiquement attirés par les banques fussent des gangsters apolitiques et des « expropriateurs » révolutionnaires. A vrai dire, mis à part certains symboles du mode de vie américain, politiquement et économiquement négligeables, tels les hôtels Hilton, et des objets d'hostilité particulière et occasionnelle comme Dow Chemicals, les émeutes ont rarement été dirigées directement contre les locaux des grandes firmes . De plus, celles-ci semblent peu vulnérables. Il faut bien plus que quelques bris de façades vitrées ou même que l'occupation de quelques arpents de son espace administratif pour produire quelques secousses dans le fonctionnement régulier d'une compagnie pétrolière moderne.

D'autre part, sur un plan collectif, les « downtowns » sont vulnérables. L'interruption du trafic, la fermeture des banques, le personnel des bureaux contraint ou décidé à ne pas se rendre au travail, les hommes d'affaires errant dans les hôtels aux standards téléphoniques surchargés ou ne pouvant rejoindre leur destination : tous ces phénomènes affectent considérablement les activités de la cité. C'est en fait ce qui s'est produit récemment pendant les émeutes de 1967 à Détroit, et il n'est pas improbable que cela se reproduise tôt ou tard dans les villes qui se développent selon le modèle nord-américain. Car, il est bien connu que le centre de la ville et ses environs immédiats sont en train de se peupler de gens de couleur misérables, alors que les nantis à la peau blanche s'éloignent de cette zone. Les ghettos s'étendent tout autour du centre des villes, tels des océans sombres et agités. C'est cette concentration des éléments les plus insatisfaits et les plus turbulents au voisinage du centre-ville, relativement passif d'ordinaire, qui donne à une poignée de militants une importance politique que les émeutes noires n'auraient jamais eue si les 10 ou 15 % de noirs que comprend la population américaine avaient été plus également répartis à travers l'ensemble de ce vaste et complexe territoire.

Cette reviviscence de la révolte dans les cités occidentales reste malgré tout relativement modeste. Un chef de police intelligent et cynique considérerait probablement tous les troubles intervenus ces dernières années dans les villes occidentales comme des incidents mineurs, aggravés par les hésitations et l'incompétence des autorités et grossis par une publicité excessive. Exception faite des émeutes du Quartier Latin en mai 1968, aucun d'entre eux ne s'est révélé, quelles qu'aient été leurs possibilités virtuelles ou leurs intentions, susceptible de pouvoir ébranler les gouvernements. Quiconque désire se faire une idée de ce qu'est et de ce dont est capable une véritable insurrection, digne de celles du passé, doit encore se rendre dans les villes du monde sous-développé : à Naples lors du soulèvement contre l'armée allemande en 1943, dans la Casbah algérienne en 1956 (d'excellents films ont été, faits sur ces deux insurrections), à Bogota en 1948, peut-être à Caracas et certainement à Saint-Domingue en 1965.

L'efficacité des récentes émeutes urbaines occidentales est due non pas tant à l'action des insurgés elle-même, mais plutôt à son contexte politique. Dans les ghettos américains, elles ont montré que le peuple noir est décidé à ne plus accepter passivement son destin et, à ce titre, elles ont sans aucun doute accéléré le développement de la conscience politique des Noirs et accru les craintes de la population blanche ; mais elles ne sont jamais apparues comme capables de mettre sérieusement en danger dans l'immédiat ne serait-ce que les structures du pouvoir local. A Paris, elles ont fait la preuve de l'instabilité d'un régime apparemment solide et monolithique (les capacités combattantes réelles des insurgés n'ont jamais été concrètement expérimentées, bien que leur héroïsme ne fasse aucun doute : il n'y a pas eu plus de deux ou trois morts, et encore presque certainement par accident). Ailleurs, les manifestations et les émeutes des étudiants, bien que très efficaces à l'intérieur des universités, ont à peine dépassé, à l'extérieur, un niveau de routine pour la police.

Bien sûr, on pourrait dire la même chose de toutes les émeutes urbaines, et c'est la raison pour laquelle l'étude de leurs relations avec les différents types de villes est un exercice relativement peu important. Dublin ne se prête pas facilement à l'insurrection, et sa population qui y est pourtant prédisposée ne s'est pas montrée très encline à organiser des soulèvements ou même à y participer. Le Easter Rising doit être mentionné ici parce qu'il s'est produit dans une capitale, où sont sensées être prises les grandes décisions nationales, et quoiqu'il ait bel et bien échoué rapidement, il a joué un rôle important dans la conquête de l'indépendance de l'Irlande, du fait de la nature particulière de la situation irlandaise en 1917-1921. Pétrograd, construit à partir de rien sur une échelle gigantesque et selon une structure géométrique, est singulièrement inadaptée aux barricades et aux combats de rue, or c'est là que la Révolution russe a débuté et triomphé. Inversement, le légendaire activisme de Barcelone, dont les quartiers les plus anciens se prêtent admirablement à l'émeute, est rarement apparu susceptible de réaliser la révolution. L'anarchisme catalan, avec tous ses lanceurs de bombes, ses pistoleros et son enthousiasme pour l'action directe, ne fut jamais, jusqu'en 1936, plus qu'un problème classique d'ordre public pour les autorités, si modeste que l'historien est surpris de constater que seul un petit nombre de policiers avaient pour fonction de défendre (plutôt mal) cet ordre public.
Les révolutions sont déterminées par des situations politiques et non par la structure des villes plus ou moins propice à l'insurrection. Encore qu'une insurrection urbaine ou un soulèvement spontané puissent être l'étincelle qui met en route le moteur de la révolution. Vraisemblablement, cette étincelle se produit plus facilement dans les villes qui encouragent et favorisent l'insurrection. Un de mes amis, qui dirigea le soulèvement de 1944 contre l'armée allemande au Quartier Latin, s'est rendu sur les lieux des affrontements au matin de la Nuit des Barricades pour rencontrer et voir ces jeunes nés après 1944 et qui avaient élevé plusieurs de leurs barricades aux mêmes endroits qu'en 1944. L'historien pourrait ajouter qu'on a déjà vu des barricades à ces endroits en 1830, 1848 et 1871. Toutes les villes ne se prêtent pas si naturellement à ce genre d'exercices et, en conséquence, on ne rencontre pas partout ce phénomène de réminiscence et de redécouverte par chaque génération de rebelles, des champs de bataille déjà choisis par ses prédécesseurs. Ainsi, en Mai 1968, les affrontements les plus sérieux se sont-ils produits autour des barricades de la rue Gay-Lussac et derrière la rue Soufflot. Près d'un siècle plus tôt, pendant la Commune de 1871, l'héroïque Raoul Rigault dirigeait les barricades sur les mêmes lieux et au même moment de l'année, avant d'être tué par les Versaillais. Toutes les villes ne ressemblent pas à Paris. Il est possible que cette spécificité ne soit plus suffisante pour la France révolutionnaire, mais la tradition et l'environnement sont encore assez puissants dans les pays occidentaux avancés pour précipiter les prochains mouvements vers la révolution.

(1 ) N.d.T. : en français dans le texte.

Eric Hobsbawn
La ville et l'insurrection
Espaces et sociétés1970
Éditeur : Éd. Anthropos (Paris)
Traduit de l'anglais par Emmanuel Hérichon




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