Du conformisme des Intellectuels progressistes

Jean-Luc Godard : Masculin Féminin 1966

Indignés d'Espagne, Occupants de Wall Street, de Madrid à New-York, les jeunes descendent dans la rue et protestent, exigeant à présent plus de justice sociale. Le sociologue Heinz Bude affirme qu'ils estiment [et espèrent] que : Le système est bon, mais il a perdu la raison : l’économie doit être au service des hommes, et non l’inverse.


Qui nous rappelle les paroles de Pier Paolo Pasolini en 1968 qui dénonçait ce qu’il nommait le « conformisme des progressistes » des intellectuels réformistes, les accusant de mener une lutte abstraite, inoffensive, « purement linguistique », d’être prisonniers d’un mode de vie « petit-bourgeois », et de masquer derrière leurs proclamations une pure et simple « terreur à l’égard de la réalité » : « J’ai passé ma vie à haïr les vieux bourgeois moralistes, il est donc normal que je doive haïr leurs enfants, aussi… La bourgeoisie met les barricades contre elle-même, les enfants à papa se révoltent contre leurs papas. La moitié des étudiants ne fait plus la Révolution mais la guerre civile. Ils sont des bourgeois tout comme leurs parents, ils ont un sens légalitaire de la vie, ils sont profondément conformistes. Pour nous, nés avec l’idée de la Révolution, il serait digne de rester fidèles à cet idéal.»


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Heinz Bude
| Die Zeit
| Septembre 2011

Ce qui se passe ces temps-ci sur la place Tahrir du Caire, dans le quartier de Tottenham à Londres, sur le boulevard Rothschild à Tel-Aviv, à Madrid, en Tunisie ou au Chili, fait penser au mouvement contestataire de 1968. A l’époque aussi, des analyses documentées, avant le début des soulèvements, faisaient état d’une jeune génération globalement pondérée – et même sceptique à l’égard de la politique. Mais ce qui s’est passé à l’époque à Caracas, Tokyo, Paris, Prague ou Berlin était également une réaction à des situations locales spécifiques et difficilement comparables. Au milieu des années 1960, qu’avaient en commun Berlin l’humiliée, Paris l’élégante et San Francisco la décontractée ? La contestation prenait la forme d’un joyeux mélange de pensée hippie positive, d’idéalisme grave et de rêveries surréalistes. Le mouvement était à la fois plein d’énergie brute et d’une incroyable crédulité. Ce cocktail de violence, de passion et de critique de fond du système a frappé comme la foudre : les sociologues ne l’avaient pas prévu. 

Jean-Luc Godard : TOUT VA BIEN 1972

Aujourd’hui, la situation est exactement la même, à une différence près : le mouvement de 1968 était né d’une utopie ; en 2011, les précurseurs du renouveau ont la conviction que tout va désespérément de travers depuis leur venue au monde. Même ceux qui, en Tunisie, ont chassé le président Ben Ali, ceux qui ont traduit Hosni Moubarak en justice en Egypte, ceux qui s’opposent à Benyamin Nétanyahou en Israël et à Sebastián Piñera au Chili, ceux encore qui ont montré le vrai visage de David Cameron en Grande-Bretagne et du Premier ministre José Zapatero en Espagne ne croient pas que le ciel se dégage. Le système est bon, mais il a perdu la raison : l’économie doit être au service des hommes, et non l’inverse. 
A leurs yeux, c’est cette idée simple qui fait renaître l’espoir. Nul ne croit que l’on pourra résoudre la crise de la dette sans que la société paie les pots cassés. Après tout, nous faisons tous partie de ce système. Et ce que nous reprochons aux Américains, est-ce que nous ne le faisons-nous pas nous-mêmes ? Cette clairvoyance des contestataires explique la forme curieusement peu héroïque du mouvement. Il manque un Che Guevara, un Rudi Dutschke ou une Angela Davis qui lui consacre sa vie. Certes, on connaît quelques visages, qui deviendront sans doute des égéries avant peu, mais aucun d’eux ne veut endosser le rôle de guide pour les masses. C’est l’inverse que l’on observe : personne ne veut se battre seul, on fait bloc et on mise sur l’effet de surprise en se servant du vide laissé par la politique. 

Une vie qui ait du sens

On chercherait en vain un concept de société qui fasse polémique. Au contraire, les frondeurs ne veulent en aucun cas remettre en cause un mode de vie fondé sur l’individualisme, la démocratie, la protection des minorités et une totale liberté de circulation, mais simplement le ramener à ses fondamentaux. C’est le sens de ce mouvement contestataire qui s’appuie sur des idées telles que le respect des expériences de chacun et la restauration de la confiance dans la société. Plutôt que tout remettre en question, on préfère commencer quelque part. Tout repose sur un raisonnement terre à terre, et non sur le désir utopique de “changer le système”. Les problèmes sont bien trop concrets pour qu’on se permette de rêver. Il y a un monde béant entre les promesses d’avenir faites aux jeunes et les chances qu’on leur donne. La jeunesse a le sentiment de s’être fait mystifier à bien des égards. Les métiers créatifs ne mènent à rien, il est impossible de payer seul un logement et les imitations de vêtements de marque ne font pas le bonheur à long terme. C’est toute une génération qui a perdu l’espoir de mener une vie qui ait du sens – en Tunisie comme en Israël, en Angleterre comme en Grèce. La jeunesse est devenue l’incarnation de l’exclusion sociale. On est jeune indépendamment de son âge, on est jeune lorsqu’on n’a pas de travail, pas de famille et pas de toit au-dessus de la tête. 

Jeunes instruits et interconnectés

Naturellement, ce sont les privilégiés qui peuvent se permettre de protester, comme toujours. Mais il leur suffit de se pencher sur leur propre génération pour s’apercevoir des tristes inégalités qui existent en son sein : c’est particulièrement flagrant entre des jeunes de même âge. C’est un scandale moral. La génération devient ainsi le siège des inégalités vécues. La justice sociale est l’horizon commun d’individus confrontés à des problèmes radicalement différents. La justice sociale en Israël, c’est le rétablissement d’un équilibre social entre ceux qui, jour après jour, doivent se serrer la ceinture et les orthodoxes et les colons qui n’ont qu’à tendre la main. Au Chili, c’est pouvoir suivre une formation qui ne mène pas à la misère. En Espagne, c’est la possibilité de trouver un emploi à peu près décent. En cela, le mouvement de protestation de 2011 ressemble en effet à celui de 1968 : il est animé par des jeunes issus de “petites” familles, dont les parents ont gravi les échelons de la société et qui possèdent de grandes compétences sociales. Ils parlent anglais couramment et sont en contact avec d’autres jeunes de leur âge dans le monde entier. Contrairement aux anciens “héros” de la critique sociale, ils n’ont pas besoin de cacher qu’ils viennent de la classe moyenne. Ils sont le témoignage authentique d’un monde de plus en plus instruit, interconnecté, où l’épanouissement personnel passe par l’expérience. C’est justement pour ces raisons qu’ils entendent mettre un terme à une réalité qui s’abuse elle-même dans l’image d’une société du “gagnant-gagnant” où chacun joue pour soi.



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