Arundhati Roy : entretien


Notre stratégie ne doit pas se limiter à résister à l’Empire, mais bien à en faire le siège. À le priver d’oxygène. À lui faire honte. À le ridiculiser. Avec notre art, avec notre musique, notre littérature, notre opiniâtreté, notre joie de vivre, notre éclat, notre implacable détermination – et notre aptitude à raconter nos histoires à nous. Et pas celles dont on nous matraque quotidiennement. La révolution de la mondialisation échouera si nous refusons d’acheter ce qu’elle a à vendre – ses idées, sa version de l’Histoire, ses guerres, ses armes, sa notion de l’inéluctable. Et souvenez-vous d’une chose : nous sommes nombreux, et ils ne sont qu’une poignée. Et ils ont besoin de nous plus que nous n’avons besoin d’eux.

Arundhati Roy

Pourquoi Arundhati Roy est-elle devenue à ce point l'égérie des mouvements politiques de Gauche, voire extra-parlementaires, voire révolutionnaires ? Serait-ce la seule voix de l'Inde qui critique et condamne l'impérialisme américain et la nouvelle bourgeoisie indienne ?




Rajesh Kumar Sharma avance plusieurs raisons : Si une «théorie» permet de voir ce qui est normalement occulté, Roy est une théoricienne. Et la théorie, dans son cas, naît d’une acceptation passionnée (pas sentimentale) de son sort comme celui de quelqu’un qui ne peut pas «ne pas voir» ce qu’elle a vu. Roy est une sakshi (témoin) du présent en tant qu’Histoire, elle témoigne de ce qui est. C’est une théoricienne des gens ordinaires , une intellectuelle des gens ordinaires – s’il est encore possible donner un sens au rapprochement de deux termes qui semblent s’être éloignés l’un de l’autre avec la fatalité tectonique qui préside à la dérive des continents – au moins pour les raisons suivantes : C’est un écrivain accessible. Elle est rigoureuse, ses arguments sont sans faille. Elle sait avoir des rêves sans se faire d’illusions. Elle simplifie mais sans nier la complexité ; au contraire, elle dénoue l’écheveau de la complexité. Comme elle le dit elle-même, elle relie les points pour faire apparaître la forme de la bête (et donc juge nécessaire de percevoir les points pour voir l’ensemble de l’image). Elle tisse un puissant méta-récit critique de la croisade de l’économie politique entrepreneuriale mondialisée contre le peuple. Et ainsi elle dévoile au passage l’irrecevabilité de certaines thèses postmodernes essentielles dans notre temps et notre espace. Et elle se défend vaillamment. « Dire la vérité aux puissants », comme l’a conseillé Edward Saïd, ne l’intéresse pas. Les puissants ne la connaissent que trop, elle l’a déjà dit. Et grâce à cette perspicacité, certainement due au fait qu’elle a vécu comme un individu ordinaire parmi les gens ordinaires, elle échappe à l’arrogance démesurée des intellectuels envers les puissants aussi bien qu’envers les démunis.



Les plus démunis : Rajesh Kumar Sharma affirme qu'en Inde, la classe moyenne n'apprécie pas toujours les propos et les prises de position de la militante, lui reprochant son anti-modernisme aveugle et son anti-impérialisme par trop excessif. En cela, Arundhati Roy s'adresse davantage à l'élite réformiste radicale ou à la bonne conscience des bourgeois progressistes et dans le même temps aux plus démunis, aux opprimés, délaissant ainsi, en partie, la nouvelle classe moyenne qui accède aujourd'hui et joyeusement aux plaisirs capitalistes. En se rapprochant également des mouvements révolutionnaires maoïstes, malgré ses nombreuses déclarations insistant sur le fait qu'elle n'est pas «maoïste» et qu'elle condamne les actions violentes de la guérilla. Mais, ironise-t-elle Que peuvent-ils faire? Une grève de la faim? Une «satyagraha» ? (la désobéissance civile prônée par Gandhi), tout en s'abstenant de faire un jugement moral et en déclarant ne pas savoir qu’elle « type de résistance ils doivent adopter».

Une position ambiguë -selon nous- qui refuse l'instauration d'un régime communiste -pur- et tente de construire un lien entre les masses laborieuses-dangereuses et la militance politique des réformateurs progressistes. Une position qui n'est pas sans évoquer celles de Gandhi puis de Nehru dont la politique consista à une tentative d'équilibre entre socialisme et capitalisme, prenant tout à la fois l'exemple de l'industrialisation des Etats-Unis et des plans quinquennaux soviétiques. Ou bien, plus proche de nous, un capitalisme soucieux, préoccuppé des masses laborieuses sur le modèle socialiste réformateur-anti-impérialiste du Vénézuela de Hugo Chavez. Peut-être davantage, mais Arundhati Roy doit faire face à la censure en vigueur, et mesurer ses propos, sous peine d'exil, et ce  dans la plus grande Démocratie du Monde, soit-disant...

Dans votre dernier ouvrage « La Démocratie : Notes de Campagne », vous fustigez le concept de « développement économique ». Quelle est votre idée du développement ?
On n’a pas le droit d’obliger les gens à faire pousser du riz au Pendjab ou de leur imposer ailleurs des grands barrages. Ces stratégies sont complètement destructrices. Même le gouvernement le sait. Mais on continue. Savez-vous que 200 nouveaux barrages vont être construits dans l’Etat d’Arunachal Pradesh ? On sait tous que c’est du suicide… Qui va empêcher cela ? Que faire ? Le business de la démocratie, qui consiste à voter tous les cinq ans, crée un système au sein duquel les visions, les imaginations, se perdent. Il faudrait donner aux gens plus de pouvoir à un niveau local. Ils doivent avoir leur mot à dire.

La renaissance des villages, c’était le rêve de Gandhi…
Oui. Je ne suis pas très fan de Gandhi. Mais sur cet aspect, je crois qu’il avait compris... Il savait. Aujourd’hui, le jeune Rahul Gandhi, héritier de la dynastie des Nehru-Gandhi, se présente comme un politicien soucieux de l’Inde rurale. Sa mère, Sonia Gandhi, est la présidente du Parti du Congrès au pouvoir, et lui sera peut-être un jour Premier ministre d’Inde…
L’idée que Sonia Gandhi manipule le pouvoir est un mythe. Manmohan Singh, le Premier ministre, appartient au milieu des affaires, tout comme P. Chidambaram, le ministre de l’Intérieur. Sonia et Rahul Gandhi sont nécessaires pour obtenir des votes. Mais ils n’ont aucun pouvoir. Rahul Gandhi n’obtiendra aucune marge de manœuvre.

Est-il possible de trouver une autre « imagination », selon vos termes, pour avoir un monde respectueux et durable ?
Les gens doivent changer, c’est une nécessité absolue. Donc cela arrivera forcément. Mais il sera trop tard. Les gens de pouvoir sont déjà morts : leur imagination s’est perdue, ils sont préprogrammés pour le profit. En Inde, il y avait une autre vision ; elle aussi est en train de mourir. C’est là qu’est le vrai combat. A l’échelle de la planète, nous avons perdu 90 % de nos forêts. Les océans sont remplis de plastiques. Les déchets radioactifs se répandent en mer… Mais nous sommes incapables de dire “non au combustible nucléaire”. Nous sommes forcés de perpétuer un modèle que nous croyons être source de bonheur pour la race humaine. Le combustible fossile, le nucléaire, ou les grands barrages ? Il n’y a aucun choix...

Vous étiez d’ailleurs au Japon durant le désastre nucléaire…
Oui. On a alors salué la capacité des Japonais à se discipliner. Moi, ça m’a fait peur… Un désastre nucléaire devrait rendre les gens furieux ! Et tout continue à se passer dans le secret. Donc, résumons : le nucléaire s’en est très bien sorti, on se bat pour le pétrole en Libye, et les forêts des aborigènes d’Inde doivent disparaître.

Qu’en est-il de la sécurité du nucléaire en Inde ?
C’est comme si on répondait que l’eau du Gange ne peut pas être impure. Il y a des corps morts qui flottent à la surface, mais toute l’Inde vous dira que le Gange est pur.
Comment réagissez-vous à l’annonce de la mort de Ben Laden ? Il est impossible de démêler le mystère de sa mort. Mais cette mort arrive au bon moment. Une politique de sortie idéale pour les troupes américaines en Afghanistan. Et pour donner à la défaite un air de victoire.

Que pensez-vous du « printemps arabe » ?
Il y a eu une époque où les démocraties étaient une menace à l’impérialisme occidental. Désormais, des guerres sont menées pour installer des démocraties car elles sont perméables aux forces du marché ! Quand les protestations ont débuté en Egypte, on savait que le président Moubarak était très malade. Une phase de transition s’annonçait, une éruption couvait. Il a suffi de laisser monter la colère des gens…

C’est la théorie du « tout était planifié » ?
Non. Ce que les gens ont fait est incroyable. Mais des stratégies impitoyables sont à l’œuvre. L’énergie des gens a été contrôlée. Le résultat, c’est cette situation absurde quand les journaux titrent : “L’Egypte est libre ! L’armée a pris le pouvoir !” Pardon ?! Et pourquoi ne choisit-on que certaines révolutions ? Pourquoi ne s’intéresse-t-on pas aux protestations du Cachemire ? Pourquoi la Libye et pas l’Arabie saoudite ? Pourquoi les femmes en Afghanistan et pas en Arabie saoudite ? Pourquoi ces soudaines découvertes sur la cruauté des dictateurs ?

L’Occident ne serait donc qu’hypocrisie ?
Non. Je réagis ainsi parce que je ne veux pas être prise pour une idiote. En même temps, je comprends comment les choses fonctionnent. A nous de décider comment réagir. Je n’attends pas de l’Occident, qui a à son actif des siècles d’esclavage et de génocides, qu’il devienne le grand garant de la moralité. Je suis lucide sur la manière dont les nations fonctionnent. Décortiquer la démocratie, traquer les travers de la politique internationale : la « puissance émergente » indienne constitue un fabuleux terrain d’observation…

Comment voyez-vous la démocratie indienne, que l’on qualifie communément de « plus grande démocratie au monde » ?
Nous avons un Premier ministre, Manmohan Singh, qui n’a jamais gagné une élection. A la fin des années 80, l’Inde, poussée par sa dette extérieure, s’est tournée vers le Fonds monétaire international (FMI) pour obtenir un prêt. En échange, Manmohan Singh, un des leurs, a été installé au pouvoir. Il est l’homme qui a porté le pays vers la privatisation. En fait, c’est un extrémiste dans sa vision économique. Des sommes d’argent astronomiques ont été générées. Les institutions démocratiques et la presse ne font pas le poids et se mettent au service de ces forces économiques. Je ne dis pas que la démocratie n’existe pas en Inde. Elle existe ici, à Jor Bagh (quartier aisé de Delhi, NDLR) où j’habite. Mais pas dans le Dantewada (région aborigène du Centre). Là-bas, si un policier viole une femme, c’est la femme violée qui ira en prison…

Dans votre dernier livre, vous parlez de « totalitarisme économique ».
A la fin des années 80, le capitalisme a gagné son djihad sur le communisme soviétique en Afghanistan. L’Inde, qui avait été à la tête d’un mouvement de pays non-alignés et qui était l’ami des Palestiniens, s’est soudain repositionné en « allié naturel » d’Israël et des Etats-Unis. A cette période, deux verrous ont sauté : la mosquée d’Ayodhya, revendiquée par les brigades nationalistes hindoues, et le marché indien. Cela a donné le totalitarisme hindou et le totalitarisme économique qui, main dans la main, ont soutenu les essais nucléaires et la rhétorique nationaliste, tout cela pour vendre de l’air conditionné, des voitures et autres biens de consommation… Ces totalitarismes ont fabriqué ce que l’establishment a appelé le « terrorisme » : le terrorisme islamiste et maoïste – lire plus loin –, qui ont permis à l’Inde de se militariser.
Par ailleurs, depuis son Indépendance en 1947, l’Inde a mené plusieurs guerres. Le Cachemire, par exemple, reste la zone la plus militarisée au monde, avec 500.000 hommes déployés depuis 20 ans. Par comparaison, au plus fort de la guerre en Irak, les Américains avaient 175.000 soldats.
Au Cachemire, après avoir réprimé la rébellion (indépendantiste), l’Inde a décrété la « normalité ». Certains déclarent la guerre ou la paix mais l’Inde, elle, déclare la « normalité » ! Pourtant, depuis trois ans, les gens organisent d’énormes manifestations pacifiques. Elles aussi sont réprimées. Que les protestations soient armées ou pacifiques, le gouvernement répond toujours par la violence.
Mais avec un tel modèle de développement économique, il y a forcément de la corruption, il y a forcément de la violence. Et quand un gouvernement veut s’approprier les terres des pauvres, il a besoin de l’armée. Alors aujourd’hui, la militarisation s’étend au cœur de l’Inde, en Orissa, au Jharkhand ou au Chhattisgarh, où les compagnies minières veulent s’emparer des forêts vierges des aborigènes.

Dans ces régions, les forces de sécurité sont déployées contre l’insurrection maoïste, qui s’est investie dans la défense des aborigènes. Un sujet qui vous tient à cœur.
L’appellation « maoïste » décrit mal la situation. Il y a près de 100 millions d’aborigènes. La Constitution en a fait des êtres illégaux, en stipulant que leurs terres appartenaient à l’Etat. Leurs forêts sont convoitées par l’industrie minière. Et notre ministre de l’Intérieur n’est autre que P. Chidambaram, un ex-avocat qui a défendu les plus grandes compagnies minières. Les classes moyennes et les élites disent : « Que font les aborigènes avec notre eau dans leurs rivières, notre bauxite dans leurs montagnes, notre bois dans leurs forêts ? »
Lorsque l’Occident a développé l’idée de démocratie et de droits civils, son progrès se nourrissait simultanément de ses colonies, dans lesquelles il commettait des génocides. La Belgique est un bon exemple avec le Congo. L’Occident a installé un système de double moralité, facilité par la distance entre la patrie et les colonies. L’Inde indépendante a perpétué le même type de rapport et de violence. Sauf qu’elle colonise ses propres populations, les aborigènes, à l’intérieur de ses frontières.

Vous justifiez la lutte armée, choisie par les maoïstes, pour combattre les injustices dont sont victimes les aborigènes ?
En Inde, il y a beaucoup de mouvements de résistance, des rebelles maoïstes aux gandhiens socialistes. Tous en arrivent à la même conclusion : ils sont contre le capitalisme néolibéral et mondialisé. Mais ils doivent se battre différemment. Que peut faire un aborigène, à quatre jours de marche d’une route, lorsque 800 policiers brûlent son village ? Une grève de la faim ? Des interviews dans la presse ? Il fait la seule chose possible – il rejoint les maoïstes. Et on l’appelle un « terroriste ». Au Chhattisgarh, un aborigène qui reste dans son village est passible d’être tué. D’après des conversations téléphoniques de la police, les journalistes qui oseraient travailler dans cette région peuvent aussi être tués. Voilà le visage de la démocratie indienne…

Etes-vous une sympathisante maoïste ?
Disons que je suis du côté de ceux qui résistent à l’assaut du capitalisme néolibéral.

La démocratie indienne n’a-t-elle rien fait pour les pauvres ?
Ces 15 dernières années, il y a eu des évolutions. Des gens comme Mayawati ou Laloo Prasad Yadav (Intouchable et de basse caste) sont venus au pouvoir dans certains Etats. L’équation des castes a changé. Mais, immédiatement, la démocratie s’adapte.

Mais ce gouvernement répète qu’il lutte contre la pauvreté. Il a lancé des programmes inédits, comme le droit à 100 jours de travail par an pour les démunis.
Les pouvoirs s’appuient sur une situation de pauvreté où 800 millions de personnes vivent avec moins de 20 roupies par jour. Et ensuite ils promettent de donner trois mois de travail… C’est comme jeter des miettes ! Bien sûr, ce n’est pas une mauvaise chose, mais il faudrait plutôt donner une justice. Et à présent les gens se disputent pour essayer d’obtenir ces miettes… Ils oublient l’essentiel : la justice, la révolution, la colère.

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