Entretien avec la Black Panther Eldridge Cleaver


Eldridge Cleaver
Entretien avec John Mc Grath
Février 1970

Eldridge Cleaver occupe quelques pièces au premier étage d’une petite maison blanche au bord de la mer, avec vue sur la baie d’Alger. On y trouve une population flottante : des Panthères, des amis, des révolutionnaires, noirs et blancs. En Algérie, il est en rapport avec des représentants de mouvements de libération d’Afrique et du monde entier qui se retrouvent là sous le regard amical de ce curieux amalgame qu’est le régime algérien. Pendant ce temps, en Amérique, les Panthères sont toujours assassinées ou emprisonnées. De plus en plus, elles évoluent vers la gauche, dépassant l’ancien chauvinisme noir. C’est parce que je m’intéressais à cette évolution ― l’internationalisme de plus en plus prononcé des Panthères et leur prise de conscience socialiste ― que j’ai interviewé Cleaver. Il refuse de s’entretenir avec la C.B.S., la N.B.C. et avec les grandes organisations. Sa femme et ses enfants sont au Danemark. En leur absence il essaie de terminer un livre. C’est un homme de grande valeur qui se révèle ici, et son parti est en train de suivre une évolution idéologique d’une grande importance.


Nous n’avons pas envie de vous présenter comme une personnalité mais pourriez-vous, pour mettre les choses au point, nous décrire votre situation actuelle ?
Quand on parle de ma situation actuelle, on commence par le mot « exil ». Je n’aime pas ce mot parce qu’il est statique. Nous sommes en train de créer ici un centre d’information. Il a pour but de faire connaître notre lutte à l’échelle internationale, de prendre des contacts, de nous faire découvrir nos alliés, de localiser les possibilités de soutien réciproque. C’est une façon de continuer le combat, de poursuivre le travail. Je n’aurais jamais quitté les États-Unis si d’autres n’avaient pas pris cette décision à ma place. A l’époque, nous n’étions pas préparés à mener une action clandestine hasardeuse. Nous nous y préparons maintenant. Mon travail ici me permet d’attendre le moment de mon retour.

Vous vous trouvez en Algérie. Avez-vous choisi l’Algérie ?
Non, pas vraiment. Quand j’ai quitté les États-Unis, j’ai choisi un autre pays qui ne ressemblait en rien à celui que je croyais choisir : j’ai découvert qu’il m’était impossible d’y faire le travail que je m’étais assigné. Ce n’est pas le moment de vous raconter comment je suis arrivé ici ni pourquoi. Ce que je peux dire, c’est que je n’ai découvert l’Algérie telle qu’elle est réellement et les possibilités qu’elle offre, qu’une fois arrivé ici. Je n’ai pas vraiment choisi d’y venir. Très peu de frontières m’étaient ouvertes. Il se trouve que j’ai eu la chance d’aboutir ici.

Quels sont les chefs d’accusation retenus contre vous en Amérique ?
Six accusations d’agression avec intention de donner la mort à un officier de police. On m’accuse également d’avoir manqué à la parole donnée lors d’une libération conditionnelle ; enfin d’avoir fui illégalement pour me soustraire aux poursuites relatives aux autres accusations.

Et quand on vous a confisqué vos livres et vos biens, c’était à la suite d’un autre délit ?
Non, c’est venu d’une décision du Département d’État. On m’a déclaré citoyen cubain. Il existe aux États-Unis une loi portant sur le « commerce avec l’ennemi » ― une loi spécialement votée contre Cuba afin de confisquer les biens de Cubains demeurés fidèles au régime castriste. Il suffit, en vertu de cette loi, qu’on vous déclare citoyen cubain pour que soient confisqués tous les biens que vous possédez aux États-Unis. De plus, on peut poursuivre toute personne qui vous vient en aide. Si, par exemple, quelqu’un vous envoie de l’argent, disons des droits d’auteur, on interprète ça comme une forme de « commerce avec l’ennemi ».

A votre avis, quels ont été, jusqu’ici, les principaux succès remportés par les Panthères Noires ?
Nous avons éveillé la conscience politique de beaucoup de gens. C’est là notre principale réussite, la plus importante. Une fois que les gens sont conscients de leur situation, je doute que le gouvernement puisse leur faire faire marche arrière. Les Panthères Noires ont réussi également à dissiper le sentiment qu’avaient les révolutionnaires noirs et les révolutionnaires blancs d’être étrangers les uns aux autres. Lorsque nous avons fondé notre parti, il y avait entre eux une sorte de gouffre ― c’était l’héritage laissé par le S.N.C.C. , le Pouvoir Noir et Stokeley Carmichael.

Ainsi, vous avez aidé les Noirs américains à prendre politiquement conscience de leur situation, et vous vous êtes alignés sur, ou vous avez conclu des alliances avec, le Mouvement pour la paix et la liberté et autres mouvements blancs. Mais, autant que je sache, vous n’avez jamais fait appel à la classe ouvrière américaine elle-même. Quel est, à votre avis, le rôle politique de cette classe ?
Notre parti, voyez-vous est issu en grande partie du lumpen-prolétariat. Nous appartenons à la classe ouvrière ― ou plutôt beaucoup de nos membres en sont issus ― mais nous devons distinguer ceux qui travaillent de ceux qui ne travaillent pas. Il y a un grand nombre de chômeurs aux États-Unis. Tout d’abord le peuple américain est très corrompu, il est profondément imbu d’individualisme, de cette philosophie cupide qui veut que les loups s’entre-dévorent. Ils se foutent pas mal des autres et du voisin, du moins tant que l’État leur procure du travail, tant qu’il arrive à soutenir l’économie en fabriquant des matériels de guerre ; tant que les gens recevront leur feuille de paie, on ne pourra pratiquement rien faire avec eux. Nous connaissons la théorie selon laquelle la classe ouvrière est la clé de voûte du processus révolutionnaire, mais il faut bien voir la situation telle qu’elle est. L’important, aujourd’hui, est d’organiser ceux qui sont objectivement organisables. Et après ça nous pourrons entamer le morceau le plus résistant. Pour l’instant, j’ai le sentiment ― qui est aussi celui de notre parti ― qu’il faut faire des travaux d’approche auprès de la classe ouvrière en tant que catégorie ; mais nous ne pensons pas qu’elle soit prête à nous rencontrer.

Donc, quand vous parlez d’« impérialisme intérieur », de « colonie noire » et de « libération de la colonie », vous vous situez en dehors du schéma marxiste de la lutte des classes ?
Ce que je dis est tout à fait compatible avec l’analyse marxiste, il me semble. A ceci près que nous sommes obligés d’appliquer les principes universels du marxisme à notre situation spécifique, ce qui n’a encore jamais été fait. Il ne suffit pas d’adopter en bloc la théorie marxiste. Ce ne serait pas fonctionnel. De là vient l’échec diabolique du parti communiste américain, qui se refuse à examiner la situation réelle et se contente de parler de la classe ouvrière, d’affirmer que les Noirs sont membres de cette classe, un point c’est tout. Il n’affronte pas les problèmes ethniques existants. Aux États-Unis, la lutte de classe est dissimulée par la lutte ethnique. Si cette dernière semble l’emporter, c’est parce que les gens sont manipulés par l’État et la classe dirigeante, qui maintiennent l’acuité des contradictions ethniques en jouant sur la corde raciste, en s’appuyant sur toute l’histoire raciste. C’est pourquoi on en est venu à considérer la lutte des Noirs américains comme une lutte de races et non pas une lutte de classes. Nous savons bien que la lutte des classes est décisive, mais on ne peut pas négliger le facteur ethnique. Sinon, on va droit à la catastrophe.

Une question d’ordre chronologique la libération de la colonie noire devra-t-elle, à votre avis, intervenir avant la révolution américaine ?
Non, nous estimons qu’elles doivent se produire simultanément. Les Blancs ont engagé la lutte contre la guerre au Vietnam et ils ont soutenu les Noirs dans leur combat pour leurs droits. C’était le point de départ d’un mouvement décisif qui se développe maintenant parmi les Blancs des États-Unis. Sans la lutte pour les Noirs, il n’y aurait pas non plus de mouvement contre la guerre. Les deux choses sont liées et doivent se développer en même temps ; cela va de soi. Je veux dire par là qu’on ne peut pas remettre l’une à plus tard et s’occuper de l’autre tout de suite. Les deux mouvements doivent, selon nous, se produire ensemble, grâce à un mécanisme qui leur donne une impulsion simultanée.

Les revendications des Panthères Noires ne sont pas précisément socialistes. Par certains côtés vous semblez accepter les structures actuelles de la société. Loin de vouloir les renverser, vous réclamez seulement plus de justice dans le cadre de ces structures. Est-ce bien cela ?
On nous pose souvent cette question, et souvent sous forme de critique. Mais vous devriez comprendre la situation aux États-Unis, comprendre aussi les hommes qui ont élaboré notre programme. Ils ont interprété la société à la manière marxiste. Leur programme, si vous l’avez remarqué, se fonde sur le principe des alternatives. Il dit au gouvernement : ou vous ferez ceci, ou nous ferons cela. Il est sous-entendu qu’il est impossible au gouvernement d’admettre nos exigences. Mais aux yeux du peuple, ces revendications sont très claires et très légitimes. Elles traduisent exactement ses griefs. Or, quand le peuple voit que nous posons de justes revendications et que l’État ne peut ou ne veut pas les satisfaire, il lui paraît raisonnable d’avoir recours aux alternatives. Nous allons toujours au-delà des dix points du programme. Ils ne sont qu’un instrument de travail nous permettant d’approcher le peuple. D’ailleurs cet instrument s’avère très efficace, malgré les critiques dont il fait l’objet de la part de nombreux intellectuels.

J’ai remarqué, dans un des derniers numéros de la publication des Panthères Noires, une très bonne analyse d’une grève à la General Electric qui montre comment fonctionnent les structures du pouvoir dans un cas bien précis.
C’est que nous avons remporté quelques succès auprès de la classe ouvrière au cours des dernières années. Certains membres de notre parti, et certains sympathisants, sont membres de syndicats et ils se consacrent entièrement à la tâche qui consiste à nouer des liens avec les ouvriers. La classe ouvrière nous lit beaucoup. En publiant ce genre d’analyse, nous pouvons l’aider à amorcer un début de réflexion idéologique. Il est certain que ce processus va continuer.

Jusqu’à quel point êtes-vous américain ?
Je suis américain comme la tarte aux pommes. Pour moi c’est très clair. C’est encore plus clair depuis que j’ai quitté les États-Unis, et je ne m’en cache pas. Je n’en ai pas honte. Je ne vois pas ce qu’on gagnerait à changer. Une telle métamorphose serait d’ailleurs toute verbale. Nous avons beau parler du tiers monde, et en être issus, nous appartenons au premier monde, le monde capitaliste.


Vous avez parlé d’un front uni contre le fascisme, vous avez qualifié l’Amérique de pays fasciste. Comment se compare-t-elle à l’Allemagne nazie ?
L’Amérique me semble bien pire, si l’on considère les effets de sa politique sur le reste du monde. Bien des gens n’arrivent à identifier le fascisme que si on leur montre des croix gammées ou quelque chose qui émane de Mussolini. Nous pensons que la forme d’oppression qui sévit aux États-Unis, son caractère global et les facteurs économiques qui lui sont liés, suffisent à qualifier l’Amérique de fasciste. Par des mécanismes retors, par les holdings, les conseils d’administration qui s’imbriquent les uns dans les autres, etc., notre économie est centralisée ; elle est entre les mains d’un très petit nombre de personnes et de corporations au sommet. Il existe une concurrence, une libre entreprise de façade, mais depuis longtemps déjà l’entreprise n’est plus libre, si elle l’a jamais été. Il s’agit sans aucun doute d’un mécanisme hyper-centralisé qui n’est décentralisé qu’en apparence.

Selon certaines déclarations des Panthères Noires, l’Amérique a besoin d’un Front de libération nord-américain. Traditionnellement les fronts de libération ont toujours mené des guerres prolongées. Quelle est la stratégie que vous envisagez ?
En général, quand on parle de front de libération, c’est dans le cadre d’un régime colonialiste. Aux États-Unis, notre principal combat est un combat révolutionnaire : mais en même temps nous sommes en présence de conditions spécifiques qui sont à l’origine de l’oppression que subissent les Noirs. On a transporté des Noirs aux États-Unis à l’époque de l’expansion de la politique européenne dans le monde non européen, qu’il s’agissait de coloniser. De sorte que bien des formes d’oppression qui sont apparues alors ont été infligées aux Noirs à l’intérieur des États-Unis. Certes, nous n’avons jamais connu la colonisation sous sa forme classique, mais elle a existé sous d’autres formes : par exemple, la domination de la communauté noire par la communauté blanche. On a raison d’appliquer à ce propos les analyses marxistes concernant l’impérialisme et le colonialisme. Mais l’important est que notre révolution ne pourra l’emporter que par la guerre. Nous ne ferons disparaître ni le capitalisme, ni la classe dirigeante en votant pour leur disparition. Nous pensons que les gens vont devoir s’organiser, prendre les armes, s’engager dans une guerre afin de renverser le système. On a parlé d’un Front de Libération nord-américain. Je préférerais, quant à moi, un autre nom : Front de libération du Nouveau Monde.
Or que se passe-t-il en ce moment ? De petits groupes sont en train de s’armer, de se livrer à des actes qui visent directement le système. Je crois que de tels actes vont se multiplier, et que de ce mouvement surgira, comme en d’autres pays, une guerre populaire. C’est à cela que nous nous efforçons, à tous les instants, d’aboutir. Combien de temps cela prendra-t-il ? Qui peut le dire ? Certainement pas moi. Il se produit souvent, dans ce domaine, des explosions. On croit que certains développements doivent s’étendre sur dix ans. Or ils aboutissent en quinze jours. C’est dans l’action que l’on peut accélérer la marche du temps.

Ce télescopage serait-il lié, à votre avis, à l’évolution de l’économie ?
Oui, si toutefois l’économie connaît de brusques effondrements du fait de la situation internationale. Ainsi un nombre toujours croissant de personnes seraient mécontentes de leur vie quotidienne. Une telle situation ouvrirait évidemment de très belles, et de très immédiates, perspectives. Mais il faut que vous compreniez une chose : ceux qui, aujourd’hui, aux États-Unis, sont actifs, ne sont pas écrasés par la misère. Parce qu’aux États-Unis, les gens, même les Noirs, souffrent d’une autre forme d’oppression, une oppression spirituelle telle que ses victimes sont plus misérables que si elles mouraient de faim. La faim n’est pas la seule forme de misère ; il y en a d’autres, et les Américains sont misérables. Souvent ils l’ignorent ; mais ceux qui en sont conscients et en connaissent la cause, nourrissent à l’égard du système une haine si profonde qu’ils ne peuvent vouloir que sa destruction. Ils voient bien que leur vie est pourrie, sans valeur, que la seule chose qui ait un sens, c’est démolir ce système monstrueux. On parle beaucoup du mouvement étudiant aux États-Unis, c’est presque une mode ; mais ce n’est plus un simple mouvement d’étudiants, c’est toute une génération de gens conscients que le monde se trouve actuellement dans une très mauvaise passe, qui comprennent pourquoi et qui ont le courage de faire quelque chose. Et cela est une nécessité.

A propos de cette lutte, il semble que les Panthères Noires soient quelque peu aventuristes : elles s’exposent volontairement à la prison ou à l’exil.
Oui. Mais est-ce nécessairement une mauvaise chose ? Nous en discutons beaucoup, nous sommes conscients de ce problème. On a dit, en effet, que nous provoquions le pouvoir, que nous le forcions à s’abattre prématurément sur des gens qui n’y étaient pas préparés. Mais il nous est apparu, de plus en plus clairement, que c’est toujours le moment d’agir si on est prêt à en assumer les conséquences. Certes, nous nous sommes plaints de ces conséquences, mais nous les avions prévues.

Je me souviens du jour où nous sommes allés au Congrès avec nos fusils. Eh bien ! le parti communiste et le parti des ouvriers socialistes, tous les phraséologues super-révolutionnaires ― il n’y a pas d’autres mots ― nous en ont voulu encore plus que les flics, parce que notre action était, selon eux, provocatrice et aventuriste. Mais les Noirs en particulier ont besoin de prendre conscience de la valeur de l’action-suicide. Vous souvenez-vous de la première phrase du Catéchisme d’un révolutionnaire de Bakounine ? Un révolutionnaire, dit-il, est un homme condamné. Quant à ceux qui se préoccupent d’abord de leur propre survie et veulent faire la révolution sans en subir les conséquences, ― ceux-là, au fond, ne tiennent pas à faire la révolution. Nous devons être prêts à prendre des risques et à souffrir pour obtenir des résultats. Nous avons beaucoup souffert, nous n’y avons pris aucun plaisir ; mais nous ne regrettons pas nos actes parce qu’ils étaient nécessaires. Il fallait choisir entre ne rien faire ou accomplir des actes qui nous vaudraient probablement la mort ou la prison nous avons préféré passer aux actes, les yeux fermés pour ramasser ensuite les pots cassés, au lieu de rester assis dans nos fauteuils comme certains philosophes qui se contentent d’analyser la situation. Un exemple : voilà environ cinquante ans qu’aux États-Unis on parle de brutalités policières. La N.A.A.C.P. s’y est mise dès 1911. A ses débuts, la N.A.A.C.P. était une organisation qui protestait. Elle a déposé environ un million de pétitions dénonçant la brutalité policière. Tout le monde en parlait. Mais il a fallu que les Panthères Noires descendent dans la rue avec des fusils et affrontent les flics (non sans accuser de lourdes pertes et connaître de grandes souffrances) pour créer un certain climat, susciter une certaine prise de conscience, qui rendent les flics extrêmement nerveux. Tous les discours du monde n’y avaient rien fait ; il a fallu le genre d’action que nous avons menée ― celle-là même qu’on qualifie d’aventuriste et que nous acceptons. Au fond, je crois que nous devrons nous transformer en kami-kase et en être conscients. J’aime ce mot-là : c’est exactement celui qu’exige la situation.

Devez-vous un jour adopter une stratégie plus proche de celle des fronts de libération traditionnels. Celle du F.L.N. algérien par exemple, qui avait coutume d’attaquer pour disparaître ensuite ? Ou encore les tactiques traditionnelles de Mao ?
Dès la naissance de notre parti nous avons eu de vives discussions sur ce point précis. Nombre d’entre nous voulaient organiser un parti souterrain. Huey traite de cette thèse dans un essai intitulé The Correct Handling of a Revolution. Étant donnée la situation d’alors aux États-Unis, il fallait, selon moi, que notre organisation commence par se manifester en plein jour, afin de nouer des liens avec le peuple, et vice versa. Nous nous attendions, toutefois, à passer dans la clandestinité, et c’est, dans une large mesure, ce qui s’est produit. Une grande partie de notre activité légale nous paraît déjà dépassée. Nous savons bien que nous n’arriverons jamais à renverser le régime en organisant des manifestations de masse et des piquets de grève, que nous devrons recourir à des moyens tant illégaux que légaux. C’est cela, la bonne méthode révolutionnaire : il faut mener certaines actions ouvertement, et d’autres clandestinement. Il est certain que nous devrons recourir aux tactiques dont vous parlez.

J’aimerais votre opinion sur le mouvement étudiant. Quelle est l’importance de sa contribution actuelle ? Est-ce une avant-garde révolutionnaire, ou un détonateur, comme on disait à Paris, ou les étudiants ne sont-ils que des fauteurs de troubles ?
Mon opinion là-dessus est fluctuante, tout comme l’activité des étudiants eux-mêmes. Mais parce que j’ai été associé de très près à un grand nombre d’étudiants, j’ai fini par comprendre qu’ils s’agissait de toute une génération consciente du problème et qui s’est engagée. Mais il y a aussi dans ce mouvement beaucoup de gens qui ne font que le traverser ; c’est pour eux une sorte d’initiation ; celle-ci achevée, ils rentreront dans le système.

Il paraît que vous approuvez tout particulièrement les Weathermen.
Eh bien ! Je me trouvais ici quand les Weathennen se sont lancés dans leurs activités. Je sais que la fraction des Weathermen au sein du S.D.S.8 est composée de gens très bien, très sérieux, très dévoués et très généreux, et j’estime qu’ils méritent un soutien. Leurs actes ne m’ont pas paru nihilistes au point que je devrais leur retirer mon soutien.

Mais quelque chose ne vous a pas plu chez les Weathermen. Quoi donc ?
Il y a beaucoup de naïveté chez eux, vous savez. Quand ils disent par exemple : « Luttez contre le peuple » et « Que le peuple aille se faire foutre », quand ils s’en prennent au slogan « Servir le peuple », eh bien ! je ne sais comment dire, mais... ils se sont laissé entraîner dans des prises de position délirantes, et complètement isolées. Mais ce n’est pas une fatalité. Ils ne resteront pas éternellement sur ces positions-là. A mon avis, ils sont en train d’explorer l’immense broussaille idéologique qui est celle des contestataires américains. Ils sont à la recherche d’une position juste et d’une appréciation correcte de la situation. Et je crois que tout le monde, aux États-Unis, est logé à la même enseigne... D’autres que les Weathermen se livrent à des actes tout aussi désastreux pour le mouvement, quoiqu’ils ne prennent pas toujours une forme aussi violente. Certes, les Weathermen se sont attiré l’antipathie de la classe ouvrière. Mais ce n’est pas tellement grave quand on pense que certains membres de cette classe sont bel et bien des assassins. Et ceux-là, je ne vois pas pourquoi on les dorloterait. Je serais plutôt partisan de les rudoyer un peu.

Quels sont les livres qui vous ont particulièrement influencés, vous et les Panthères ? Quels classiques marxistes ― Marx, Lénine, Trotski, Mao ?
Les membres fondateurs du parti ont lu beaucoup de littérature socialiste. Moi-même j’ai eu, en prisons le temps de lire tous les livres qui me tombaient sous la main. Mais le livre décisif, celui qui a mis le parti en branle, c’est Les Damnés de la Terre de Franz Fanon. C’est après avoir lu ce livre que Huey Newton et Bobby Seale ont senti le déclic ; c’est alors qu’ils ont organisé le parti. A cette époque j’étais prisonnier. Nous avons lu Les Damnés de la Terre en prison ; mais nous y avons lu de tout : le Manifeste et Le Capital et même des morceaux choisis de Lénine qui se trouvaient disponibles à la prison, certaines oeuvres de Mao, quelques essais des socialistes fabiens, des choses comme ça. En les lisant, nous avons réussi à nous faire une idée de la société capitaliste, de son fonctionnement et de ses maux.

Et tout cela vous semblait en rapport direct avec votre situation ?
Oui. Quand j’ai commencé à lire Marx, je n’avais que dix-huit ans, c’était la première fois que je faisais de la prison. Mais à travers cette lecture je n’ai compris le capitalisme que d’une façon abstraite, pas dynamique. Je ne pouvais pas brancher la théorie sur mon activité quotidienne parce qu’à l’époque il n’y avait pas d’organisation à laquelle je pouvais m’associer.

Fanon mis à part, certains marxistes du vingtième siècle ont-ils une signification pour vous, comme Marcuse ou Gramsci ? Et Trotski ?
Il me semble que j’ai lu Trotski plus que les autres. J’ai lu certaines oeuvres de Marcuse, mais c’était du temps où j’étais déjà profondément engagé dans le parti des Panthères Noires. On ne peut donc pas dire qu’elles nous aient stimulés ou influencés directement. J’ai lu Marcuse parce qu’il était là et parce qu’il jouissait d’un large soutien sur le campus, mais son œuvre ne m’a pas attiré. Je n’y pense pas, à moins que l’on m’interroge là-dessus.

Pourquoi les dirigeants des Panthères Noires se sont-ils donné les titres de ministre de l’Information, ministre de la Culture, Premier ministre, etc. ?
Il fallait prendre en considération un fait très important : la tactique du gouvernement a toujours été de dépolitiser les organisations noires aux États-Unis. Nous avons eu des discussions très vives à ce sujet. Les gens pensaient que nos titres étaient prétentieux. Mais nous les avons choisis pour souligner le contenu politique de notre combat.

Quelle est l’attitude de votre parti vis-à-vis des intellectuels ?
Aux États-Unis, les gens instruits forment une classe qui a bradé les masses noires. En effet, ils n’étaient instruits que pour remplir certaines fonctions auprès du maître d’esclaves, et ils les ont bien remplies. Mais nous, au sein du parti, nous avons grand besoin d’intellectuels capables de renouveler constamment notre analyse de la situation. Il faut tout un apprentissage pour gober, pour apprécier un type qui travaille avec sa tête. Si nous sommes revenus sur nos préventions, c’est tout simplement parce que nous avons tiré beaucoup de profit d’une partie du travail accompli par ces intellectuels, comme on les appelle.

A cet égard les flics nous ont beaucoup aidés. Il se trouve que les gens qu’ils ont assassinés étaient ceux qui avaient de la cervelle, comme Malcoim X, et même Martin Luther King. Fred Hampton était un homme très intelligent. Quand certains cerveaux de notre parti ont connu une fin atroce, les gens ont compris que les flics nous faisaient ça pour nous faire du mal, en éteignant les lumières. Les gens savent apprécier l’intelligence. Nous savons pertinemment que nous en avons besoin.

Vous avez exclu un groupe de Panthères que vous accusiez, entre autres, de chauvinisme masculin. C’est sans doute la première lois dans l’histoire de la politique que des hommes politiques sont exclus d’un parti pour un crime de ce genre.
Mais c’est un problème très sérieux, vous savez. Aux États-Unis, les rapports entre hommes et femmes noirs sont effroyables. La femme noire a profondément souffert, depuis les débuts de l’esclavage, époque où les structures familiales du peuple noir furent entièrement disloquées et où sont apparues les structures familiales actuelles. Au temps de l’esclavage ― et c’est là qu’il faut toujours remonter ― on considérait la femme noire comme une pondeuse, destinée à produire d’autres esclaves, et l’homme noir comme un étalon. Tous les sentiments délicats qui peuvent exister entre un homme et une femme s’en sont trouvés déformés, ravagés. Et les choses ont continué comme ça. Les femmes noires ont été victimes d’une oppression double, peut-être même triple ou quadruple. Elles ont à affronter l’oppression en tant que Noires, et en tant que femmes, car elles sont opprimées par les hommes noirs qui sont eux-mêmes opprimés. De sorte que leur vie est extrêmement dure. Et les hommes noirs ont été très brutaux et vicieux dans leurs rapports avec elles.

Du temps de l’esclavage, la femme noire jouissait d’une plus grande sécurité que l’homme noir. Le Blanc américain avait compris qu’en détruisant tous les systèmes de sécurité du Noir, il pourrait le maintenir plus efficacement sous sa coupe. La femme noire, elle, pouvait presque impunément tuer un homme noir, parce qu’un tel geste était considéré comme un homicide justifié. De sorte que les hommes noirs ont eu recours à la force brute pour mettre les femmes à leur place. Au parti des Panthères Noires, nos sœurs ne veulent plus entendre parler de ces foutaises, elles s’y refusent absolument, mais il y a beaucoup de frères qui ne le comprennent pas. Pourtant ils comprennent déjà beaucoup mieux qu’avant.

Figurez-vous que le premier procès qui s’est déroulé à l’intérieur de notre parti traitait justement de ce problème. Un des frères avait envie de coucher avec une sœur, et elle ne voulait pas. Alors il l’a injuriée, frappée et s’est refusé à quitter sa maison. C’est elle qui nous l’a raconté. Il fallait donc tenir une réunion, parce qu’à l’époque nous n’avions aucune idée sur ces problèmes. La réunion a eu lieu. Bobby Seale présidait. On a discuté de la conduite du frère en question. Il y avait trois sœurs qui habitaient la maison ; elles nous ont raconté ce que le type avait fait. Puis nous nous sommes demandé s’il fallait suspendre ce type, ou l’exclure du parti, ou le tuer, ou quoi. Nous n’avions rédigé aucun code, mais quelle autre sanction pouvions-nous infliger à un type pareil ? Après un long débat, Bobby a proposé un vote. C’est alors que s’est posée la question : les sœurs pouvaient-elles voter ? Lorsque le parti est né, il n’y avait pas de femmes membres, nous n’étions que des hommes. C’est seulement après l’arrestation de Huey que des femmes ont commencé à venir au parti. Avant, il y avait bien quelques femmes qui fréquentaient le parti, c’étaient des amies de nos membres qui faisaient des petites choses, et nous rendaient des services. Mais comme en ce temps-là toute notre activité consistait à nous défendre contre les flics ― il y avait très peu de paperasse à expédier ― le parti se réduisait aux Panthères et aux fusils, ou presque. A mesure que nos activités prenaient de l’ampleur, les femmes sont venues au parti. N’ayant pas de règlements nous ne savions quel statut leur accorder. Au début, quand nous tenions des réunions auxquelles assistaient les amies de nos membres il était entendu que n’étant pas membres, elles ne voteraient pas, ne participeraient pas. Puis ces sœurs, et d’autres à leur suite, se sont déclarées Panthères, mais nous, les frères, nous avons continué à voter seuls. Au procès dont je viens de parler, nous avons procédé de la même façon. Mais le problème, ce jour-là, touchait les sœurs de très près. Leur leader, c’était la sœur Jo-anne. nous avons donc procédé au vote. Bobby Seale a dit aux sœurs, comme il le faisait toujours, qu’elles ne pourraient pas voter. C’est alors que nous nous sommes rendu compte que nous avions là un nouveau dilemme à résoudre. Nous avons voté et disculpé le gars. Nos membres l’ont soutenu. C’était une décision injuste. Jo-anne a bondi, hurlé, elle était furieuse, elle a soutenu le point de vue de ses sœurs, elle a dit qu’elles étaient victimes de la même oppression objective que les frères, qu’elles travaillaient dur comme eux, et que si elles ne pouvaient pas voter, elles ne voulaient pas être membres du parti. Là-dessus elle a quitté la salle. Comment régler ce nouveau problème ? Nous avons couru après la sœur Jo-Anne, nous l’avons ramenée et nous avons commencé à élaborer une ligne politique adéquate.
C’est alors que nous avons jeté les bases d’une réflexion tendant à dépasser le chauvinisme masculin.
Ma femme, qui est une féministe militante, a loué un appartement avec d’autres sœurs. Elles y ont introduit des fusils et adopté un règlement interdisant l’entrée aux hommes. Quand les sœurs avaient des difficultés avec les frères, qu’elles n’avaient pas envie de retourner chez leur mère, elles voulaient se retrouver dans un endroit bien à elles, pour y faire le tour de leurs problèmes.
Je me souviens qu’un soir deux de nos frères se sont bagarrés avec leurs mères. Elle se sont réfugiées auprès des sœurs dans ce fameux appartement. Les deux types voulaient entrer. Quand ils furent sur le point de défoncer la portes elles ont tiré, blessant l’un d’eux. On m’a raconté ça le lendemain et je me suis rendu sur les lieux. J’y ai trouvé ma femme et j’ai dit « Bon sang de bon Dieu, qu’est-ce qui se passe ici, pourquoi avez-vous tiré sur ce type ? Elles ont déclaré qu’elles étaient là chez elles, qu’elles n’entendent pas être envahies. J’ai répondu : « Mais moi, vous me laisserez bien entrer ? » Et elles : « Tu ne mettras pas les pieds ici sans notre autorisation. » Kathleen avait un fusil que je lui avais acheté et figurez-vous qu’elle s’est ruée sur moi : pour elles, c’était une question vitale, une question de principes, mais moi, je ne m’en rendais pas compte. J’étais sur le point de pénétrer de force, mais quand Kathleen a brandi son fusil vers moi, j’ai pigé. Et je l’ai supporté.

Y a-t-il quelque chose, dans l’émancipation de la femmes que vous ne puissiez pas tolérer ?
Les hommes ont eu tort pendant si longtemps que je soutiens les femmes même quand elles ont tort à leur tour. Mais quelquefois ma femme me dit : « Tu as beau parler de l’émancipation de la femme, tu es biologiquement incapable de l’accepter pleinement. » Tout de même, je pense que j’y participe d’une certaine façon. D’ailleurs ce n’est pas un problème de femmes, c’est un problème entre hommes et femmes... Ceci dit, les sœurs m’ont mis dans des situations bien embarrassantes. Comme lorsqu’elles ont décidé d’employer contre nous les mêmes tactiques que nous employions contre les flics (encore une initiative de Kathleen !) « Si un frère se met à brutaliser une sœur, eh bien ! nous le tuerons ! » Moi, je suis contre ces brutalités, bien entendu, mais étant donné la situation je n’avais pas non plus envie de perdre une bonne Panthère. Il fallait donc trouver une solution car elles en étaient arrivées au point où elles s’apprêtaient à descendre des mecs qui giflaient leur mère. Elles avaient peut-être raison, je ne vois pas pourquoi un type se permettrait de gifler sa vieille mère, quoique j’en aie fait autant moi-même. Mais j’ai plaidé auprès des sœurs, je leur ai demandé d’avoir un peu plus de considération. C’est ce genre de chose qui me fout en rogne. Mais dans l’ensemble on peut dire que je soutiens plutôt les femmes. J’ai donc trahi le sexe masculin.

L’individu ― noir, notamment ― souffre du racisme, de l’impérialisme et de l’ exploitation de classe. Mais pensez-vous que ces souffrances se situent toutes sur le même plan.
L’individu est une totalité qu’on ne peut pas découper en tranches. Mais on peut remédier à certains maux plus facilement qu’à d’autres. Par exemple, on peut, en supprimant l’exploitation économique, effacer la souffrance qui en découle. Mais il y a d’autres souffrances, comme celles qui découlent du racisme, qui vous déglinguent un homme psychologiquement au point que rien, peut-êtres ne pourra le soulager. Pourtant les deux souffrances sont inséparables puisque le racisme n’est qu’une tactique qu’emploie le capitaliste pour renforcer l’exploitation économique. Supposons que vous traîniez à vos pieds des chaînes et un boulet de fer. Vous vous apercevez que ce n’est pas le boulet mais l’anneau de fer qui laisse une marque autour de votre cheville. Le boulet, c’est, disons, l’impérialisme et toutes les formes d’exploitation économique ; et l’anneau, c’est le racisme, c’est lui qui laissera une cicatrice. Mais ce sont le boulet et la chaîne qui vous tiennent prisonnier.


Votre lutte, en s’étendant, se fondra-t-elle dans le mouvement socialiste international ou dans un mouvement international d’émancipation des hommes de couleur ?
Ce pourrait être aussi bien l’un ou l’autre. Le mouvement socialiste international se trouve actuellement dans une situation désespérée. D’un côté vous avez l’Union Soviétique révisionniste et, de l’autre, la Chine dogmatique. En ce qui me concerne, les deux camps se valent. Les Chinois ont érigé un véritable mur idéologique, de sorte qu’il n’est plus possible d’accrocher avec eux, ni d’ailleurs avec les Soviétiques, qui ont piétiné tous leurs principes idéologiques. Le conflit qui oppose l’Union Soviétique et la Chine a poussé les Russes à adopter des positions « blanches » de plus en plus racistes. Les positions chinoises sont également xénophobes. La seule position qui me paraisse acceptable, c’est celle du camarade Kim Il Sung en Corée du Nord. Seuls les peuples non encore libérés sont fidèles au marxisme-léninisme authentique et révolutionnaire.

Les Nords-Coréens ont subi, outre l’agression américaine et peut-être japonaise, des agressions idéologiques de la part des Chinois et des Soviétiques. C’est pourquoi ils ont dû adopter un système de défense idéologique, et une position très critique vis-à-vis de certains marxistes-léninistes qui cherchent à les dominer. J’étais en Corée du Nord, où j’ai assisté à une conférence de journalistes. De nombreux Coréens nous ont demandé avec insistance d’attaquer vigoureusement les révisionnistes et les dogmatiques. Eux ne pouvaient le faire, mais ils tenaient à ce que ces choses soient dites. Tous les peuples opprimés sont dans le même cas. Les Vietnamiens, et de nombreux mouvements de libération d’Afrique et d’Amérique latine ne peuvent pas dire publiquement ce qu’ils pensent de ce merdier. Nous, nous ne recevons d’aide de personne, alors nous pouvons y aller...

Y a-t-il, selon vous, un risque que Kim Il Sung fasse l’objet d’un culte de la personnalité ?
Ce culte existe déjà, selon une opinion très répandue. Personnellement, je ne vois pas pourquoi les gens n’accrocheraient pas à un leader charismatique, surtout s’il s’agit d’un homme juste. Sinon, c’est évidemment déplorable. En Corée, nos interlocuteurs invoquaient Kim Il Sung à tout propos. A propos de pommes, ou de tasses de thé, de n’importe quoi. Mais il faut comprendre que c’est pour eux un moyen de maintenir l’unité, que le camarade Kim Il Sung est le fondateur de son pays, et après tout il ne vivra pas éternellement...

Les Nords-Coréens pratiquent-ils la démocratie socialiste ?
Nous n’étions pas là assez longtemps pour savoir si tout le monde était satisfait, si la volonté de chacun pesait sur toutes les décisions. Mais la Corée du Nord est dans une situation critique, les gens y sont mobilisés pour une guerre qui peut éclater à tout moment. Les États-Unis ont 60 000 hommes en Corée du Sud, sans parler de l’armée fantoche de 600 000 Coréens. Vivant sous cette menace, les Nord-Coréens ne s’amusent pas à garantir le droit de chacun à soulever une question de forme à chaque réunion. Il faut y penser quand on critique les régimes socialistes. Tous sont occupés à se défendre contre le capitalisme et l’impérialisme qui constituent des dangers immédiats. C’est pourquoi nulle part le socialisme n’a encore eu sa chance.

Dans quelle mesure le mouvement américain peut-il compter sur l’aide des P.C. américain, soviétique, chinois, ou cubain ?
Nous ne comptons pas sur eux du tout. Nous estimons qu’ils sont en retard sur nous. Longtemps, nos rapports avec le P.C. américain ont été désastreux. Le P.C.A. s’est intéressé à nous parce que nous avons su accrocher les gens, et lui n’était pas dans le coup. A une certaine époque nous avons empêché des communistes blancs et noirs de participer à nos activités ; il a fallu les attaquer, les dénoncer dans notre journal, pour qu’ils changent leur conduite à notre égard. Aujourd’hui les Panthères Noires et le P.C.A. collaborent dans une certaine mesure. Mais personnellement je ne peux pas leur pardonner ni oublier ce qu’ils ont fait. Ils ont une déformation idéologique congénitale qui fait qu’ils sont toujours en retard sur les événements. Pour moi, leur marxisme n’est pas un marxisme autochtone, il est sans rapport avec la situation aux États-Unis.
Le P.C.A. nous a contesté le droit d’adopter le marxisme-léninisme sans son approbation. Comme s’il avait le monopole de la doctrine. Il arrivait à nous faire croire que nous l’avions volée.
Quant au mouvement contestataire américain en général, il est en train de nouer avec le marxisme-léninisme. Il n’est pas encore structuré, on ne trouve pas en son sein des partis marxistes-léninistes de type traditionnel, mais on y trouve une certaine compréhension des principes marxistes-léninistes, et on est à la recherche de formes nouvelles adaptées à la situation du moment.
Le parti des Panthères Noires, lui, était déjà structuré quand il a adopté le marxisme-léninisme. Parce que nous en avions besoin. Quand il a fallu enseigner à nos masses les principes marxistes-léninistes, nous avons eu recours à des ouvrages soviétiques. Bientôt toutes sortes d’attitudes révisionnistes sont apparues au sein de notre parti. Alors nous avons cessé de diffuser ces livres, nous nous sommes mis à les récrire nous-mêmes ; et puis nous avons puisé à des sources plus variées, si bien qu’encore aujourd’hui certaines analyses de Kim Il Sung nous semblent plus utiles que celles de certains révisionnistes.

Où puisez-vous votre théorie révolutionnaire ?
Ma foi, nous n’avons plus tellement besoin de la chercher ailleurs parce que nous sommes en train d’élaborer notre petite théorie à nous. Au point où nous en sommes, nous ne pouvons compter sur personne d’autre. L’important est que notre parti ait pu former ses propres théoriciens.

Quelles analyses de Kim Il Sung avez-vous trouvée particulièrement à propos ?
Les Coréens demandent à chacun de compter lui-même ; ils justifient l’autonomie de chaque parti et l’invitent à se défendre idéologiquement contre la domination traditionnelle du mouvement socialiste mondial. Ils affirment que seuls ceux qui sont directement impliqués dans le combat ont le droit d’en forger l’idéologie. C’est là un point très important quand on pense aux P.C. chinois et soviétique qui préconisent l’unité idéologique de tous les P.C. sous leur coupe, et l’adoption, par tous, d’une certaine ligne idéologique. Kim Il Sung, lui, place le parti sous la responsabilité de ceux qu’il représente. Il est conscient du danger qu’il y aurait à s’inspirer aveuglément des expériences d’autrui.

Le schisme sino-soviétique a-t-il affecté les mouvements de libération américains ?
Jadis les marxistes-léninistes américains étaient les gens les moins racistes du pays. Aujourd’hui, c’est différent. Face à la menace chinoise, l’Union soviétique se lie chaque jour davantage aux pays capitalistes et les arguments qu’elle emploie pour justifier ce rapprochement font leur chemin jusqu’aux États-Unis. Le P.C. américain devient de plus en plus blanc, voire raciste. Les Panthères Noires, elles, prennent la direction opposée. Nous essayons de dépasser le stade du chauvinisme noir pour nous lier aux révolutionnaires blancs.

Quant aux Juifs américains, ils deviennent de plus en plus nationalistes. Je veux dire qu’ils s’identifient à Israël. Or, nous autres Noirs, nous sommes appelés à prendre les armes contre d’autres Noirs. Pourquoi les Juifs n’en feraient-ils pas autant entre eux ? Mais ils sont englués dans leur interprétation sentimentale de l’histoire contemporaine, ils ont recours aux os des victimes d’Hitler pour justifier le fait qu’ils sont en train d’amonceler les os du peuple palestinien.

Les Panthères Noires se sont déclarées solidaires des guerilleros palestiniens, n’est-ce pas ?
Nous ne sommes pas entièrement satisfaits de notre position là-dessus parce que nous sommes mal informés. Mais il nous suffit de savoir qu’Israël est soutenu par l’impérialisme américain pour conclure qu’il nous est absolument impossible de soutenir Israël. D’autre part, nous estimons que le droit est du côté de ceux qui ont été chassés de leur terre.

Pour en revenir aux États-Unis : les Panthères Noires ont déclaré qu’elles entendaient prendre le pouvoir en Amérique. Mais il me semble qu’au départ elles voulaient seulement s’emparer du pouvoir dans les communautés et les quartiers noirs.
Oui, mais nous avons dépassé ce stade. Au début, certes, notre mouvement s’est attaqué aux griefs spécifiques de la communauté noire. Nous n’entendions pas négliger pour autant ceux du prolétariat américain dans son ensemble. Il se trouve que ceux des Noirs étaient prioritaires. Mais c’est justement en nous attaquant à ceux-là que nous avons ouvert de plus larges perspectives, et débouché sur le terrain de la lutte de classes, où nous nous plaçons maintenant, plutôt que sur celui de la lutte purement ethnique.


En d’autres termes, vous contestez toutes les structures du pouvoir en Amérique ?
C’est très clair pour nous maintenant. Et c’est une bonne chose. Parce que nous avons perdu beaucoup trop de temps, d’énergie et de sang à lutter, non pas contre ces structures, mais contre leur façade, leur masque. Je pense, par exemple, à la doctrine « séparés mais égaux » dont les Noirs ont fait leur cheval de bataille pendant 50 ans. Tant qu’on se battait sur ce terrain-là, on ne pouvait même pas commencer à aborder les problèmes de fond. Mais je crois que cette phase de la lutte est bel et bien révolue.


Vos ennemis sont sans doute les hommes les plus riches et les plus puissants de la terre. Qu’avez-vous à leur opposer ?
Vous faites là un raisonnement quantitatif qui ne mène pas bien loin. Même avec un million de dollars, un grand capitaliste tout plein de graisse n’est jamais qu’un grand capitaliste tout plein de graisse. Il tient sa puissance des gens qu’il arrive à tromper et à manipuler. Or, il y arrive de plus en plus difficilement. On est en train de circonvenir ses mass media, en organisant d’autres circuits. Ainsi, on mord sur le système de manipulation. Au sein de l’armée, le processus de pourrissement et de décomposition va en s’accélérant, notamment parmi les appelés Noirs. Au point que le général Westmoreland, chef d’état-major des forces armées, a dû ordonner une enquête sur l’influence des Panthères Noires dans l’armée... Non, ce qui compte, ce ne sont pas les dollars ni les ressources, ni les biens possédés, ni les trusts, c’est ce que les gens pensent et ce qu’ils font. Quelles que soient ses ressources, un vieux porc au Congrès n’est jamais qu’un vieux porc, et s’il n’est pas entouré de gorilles armés qui le protègent, on peut toujours s’introduire auprès de lui et lui tirer les oreilles Ce qu’il nous faut, à nous, ce sont des hommes en armes. Les armes elles-mêmes ne coûtent pas tellement cher.


Vous aspirez donc, d’une certaine manière, à vous emparer du pouvoir. Supposons que vous soyez sur la bonne voie. Comment distinguerez-vous, en cours de route, vos vrais amis des faux ?
Sont nos amis ceux qui sont d’accord pour transformer le monstre qu’est actuellement l’économie américaine, en une économie socialiste où les moyens de production seront entre les mains du peuple.


A votre avis, que va-t-il se passer dans l’immédiat, en Amérique ?
Vous voulez dire dans le camp ennemi ? Eh bien ! je crois qu’ils vont aller jusqu’au bout de la démence, que la décision a déjà été prise. J’en suis certain parce que Richard Nixon, je le connais, voyez-vous, je sais que c’est une bête féroce, et folle en plus. Peut-être même que la décision de détruire le monde a déjà été prise. Nixon, en est bien capable, il est même assez fou pour s’imaginer qu’il pourrait réussir. C’est pour cela que l’avenir se présente à nous comme une course contre la montre. Il faut compter à la fois avec leur capacité de destruction et avec leur folie ; et ils n’ont pas l’intention de capituler. C’est pourquoi la révolution américaine est tellement importante, pourquoi nous devons à tout prix en rapprocher l’échéance. Beaucoup de gens à l’étranger s’imaginent que l’Amérique est une forteresse ; mais ceux qui la connaissent de l’intérieur savent bien qu’elle n’est qu’un squelette dans une armure. L’Amérique est très vulnérable de l’intérieur. S’il se trouve assez de gens pour le comprendre et pour agir en partant de là, on pourra peut-être éviter la catastrophe. Sinon, je crois bien que 1’Amérique entraînera la terre entière dans le néant. Dans certains milieux, même chez les militaires, il y a des gens de gauche qui perçoivent le danger, qui seraient même prêts à défier le gouvernement. Il suffirait de créer les conditions dans lesquelles ils pourraient agir. Mais seule l’action des masses pourra faire éclater les contradictions qui existent dans ces milieux-là.


Et quelle sera pour vous la prochaine étape ?
Pour moi personnellement, le retour aux États-Unis. Au point de vue pratique, la seule chose qui m’intéresse, c’est la guerre ; parce qu’au point où nous en sommes c’est tout ce qui nous reste de valable. Je ne parle pas de la lutte armée comme d’un passe-temps ou d’un job à temps partiel. J’entends par là un mouvement total, et qui prend déjà de l’ampleur. Les tribunaux sont à l’heure actuelle notre principal obstacle. Nous savons tous que l’appareil judiciaire américain est un instrument d’oppression et pourtant nous continuons, même nous les Panthères Noires, à jouer son jeu. Mais à voir la façon dont il fonctionne actuellement, je crois qu’il n’en a plus pour longtemps. Quand il sera bel et bien mort, la guerre pourra commencer sérieusement.

Croyez-vous vraiment que la lutte pour la libération des Noirs aboutira à une révolution américaine ?
Seule la révolution pourra nous libérer. En ce moment les Noirs américains traversent une phase comparable au néo-colonialisme que vous voyez à l’œuvre dans les anciennes colonies. Depuis que Nixon a énoncé sa doctrine du capitalisme noir, on a sciemment déversé des millions de dollars entre les mains de la bourgeoisie noire, on a sciemment privilégié des hommes de paille issus de ses rangs. On commence à intégrer la bourgeoisie noire à la classe dirigeante, à lui donner certaines assurances, certaines garanties qu’elle réclame. C’est pourquoi le moment est venu de s’attaquer au système dans sa totalité*.

(Traduit de l’anglais par Anne Guérin)
Février 1970.

Lien : Texte au format PDF téléchargeable

ARTICLES Associés

Les Black Panthers dans la ville


Manhattan : l'urbanisme extrême du capitalisme

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire