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Oleg Vorotnikov, à visionner sur Voina-TV


Je suis d’accord avec les observateurs qui ont remarqué que, comparés à Voïna, beaucoup de gauchistes ne sont pas des gauchistes du tout, mais plutôt des centristes, peut-être même des centristes inclinant à droite. Avant Voïna, ils étaient extrêmement gauchistes, des gauchistes radicaux, et puis soudainement il s’est avéré qu’ils n’étaient que des philistins.

Voïna

avait déjà un site en Français et un twitter en Français. Il a désormais sa chaîne de télévision en Français ! Retrouvez les actions de Voïna, ainsi que des reportages, interviews et autres vidéos avec sous-titres français sur Voïna-TV
Nous en profitons pour publier une interview de Oleg Vorotnikov.


Sergeï Tchernov
The St. Petersburg Times
27 juillet 2011
Oleg Vorotnikov, à visionner sur Voina-TV

Après avoir gagné le Prix de l’Innovation, Voïna a été vertement critiquée par une partie des médias et du public. Quelle est votre réaction?
Je n’attends pas de sympathie envers notre art de la part de qui que ce soit. Et je suis toujours surpris quand des gens disent qu’ils aiment Voïna. Alors j’observe plus attentivement ces gens. Presque tous vivent une vie difficile, et beaucoup ont de la peine, ont subi des pertes et des déboires dans leur passé. Les passions qui ont blessé ces gens! Mais ils sont toujours pleins d’espoir. Ce sont les personnes les plus intéressantes au monde. Ce sont leurs cicatrices et leurs défauts qui les rendent sympathiques. Je peux imaginer comment, pendant l’amour, ils touchent et embrassent les cicatrices sur le corps de l’autre. Il n’y a pas d’autre raison d’aimer quelqu’un dans cette vie. Casper a déjà des cicatrices infligées par les flics.

Le travail et les activités politiques de Voïna ont étonnament suscité des critiques de la part de gens qui se considèrent comme gauchistes.
Le fait est que Voïna dévoile certains caractères cachés et, disons, réactionnaires chez les gens. Je suis d’accord avec les observateurs qui ont remarqué que, comparés à Voïna, beaucoup de gauchistes ne sont pas des gauchistes du tout, mais plutôt des centristes, peut-être même des centristes inclinant à droite. Avant Voïna, ils étaient extrêmement gauchistes, des gauchistes radicaux, et puis soudainement il s’est avéré qu’ils n’étaient que des philistins. Il y a des gens qui vivent de subventions et écrivent des articles, et qui imitent le véritable travail de protestation par ce genre d’activités. C’est ainsi qu’avec l’émergence de Voïna, ils ont tout à coup quitté l’aile gauche pour la réaction.
Oui, nous combattons le régime, parce que les autorités qui existent sont philistines et bornées de la même façon. Tout leur idéal se résume à un hélicoptère et une villa. Ensuite ils craquent pour deux hélicoptères et quatre villas. Et ça suffit: ils ne vont pas plus loin; leurs ambitions ne s’élèvent pas plus haut. Dans ce sens, nous sommes contre les philistins. Les philistins sont nos ennemis. Le régime est seulement un problème particulier de notre guerre [“voina” en Russe, N.d.T.].
Ainsi les philistins ont pris les armes contre nous: ils ont vu que nous étions contre eux. Il y a beaucoup de philistins: toute la société est devenue philistine; la société est devenue presque entièrement philistine. En ce sens, notre combat est plutôt idéaliste. Parce que chacun le voit comme une attaque contre lui-même, un combat contre l’aspect comfortable de sa vie.

Les critiques semblent particulièrement agacées par le fait que vous emmenez Casper à vos coups et à vos manifestations de protestation.
Ils sont devenus aussi histériques à propos de Casper parce que c’est un affront à l’aspect comfortable de leur vie. Ils ont l’habitude de donner leurs enfants à quelqu’un d’autre et de sortir pour gagner de l’argent. Pour Koza (Sokol) et Casper, ça a été un choc quand ils ont été séparés par les flics pendant plus de vingt-quatre heures: ils n’avaient jamais été séparés si longtemps.
Photo: Vladimir Téléguine.
Léonide Nicolaïev et Oleg Vorotnikov en compagnie de Catrina et de Casper.

Mais le plublic proteste. Ils disent: “S’ils sont tout le temps ensemble, alors de quoi vivent ils? Ça veut dire qu’ils ne sont pas pauvres. Ça veut dire que ce sont des gens aisés ou des Bohémiens.”
Ils ne peuvent même pas imaginer une situation différente. Que nous restons ensemble non pas parce que nous avons beaucoup d’argent, mais pour une raison différente, idéologique. Notre vie est donc basée là-dessus. Nous sommes avec Casper [tout le temps], et donc Casper nous fait nous plier à sa vie.
Maintenant, beaucoup de gens ont commencé à comprendre que notre guerre est sans fin, qu’elle est plus vaste qu’une simple guerre contre un régime de gangsters, criminel et absurde. C’est davantage une guerre contre une attitude anormale envers la vie.

Le fait que le prix, financé par le Ministère de la Culture, ait été attribué à la “Bite prisonnière du FSB” a choqué et contrarié beaucoup de gens.
Tout le monde est devenu histérique. Comment cela se peut-il? Une sale bite a remporté un prix! C’était une sorte d’insulte envers eux, envers leurs sensibilités très délicates de petits-bourgeois.
C’est merveilleux que ça se soit produit, vraiment. C’est une véritable claque dans la figure du goût public! La blague a été jouée jusqu’au bout: elle n’est pas restée au niveau de manifestes marginaux ou d’expositions clandestines - bien que nous soyons contre l’officialité, évidemment.
La blague c’est qu’ils [le public] n’avaient pas vu la Bite avant [qu’elle remporte le prix]. Ils pouvaient s’autoriser à fermer les yeux sur elle, parce qu’elle n’était pas approuvée au sommet.
Mais maintenant, c’est comme si des allumettes avaient été coincées dans leurs yeux et qu’ils ne pouvaient simplement plus les fermer. Dans la forme du prix, de la statuette, la Bite est toujours devant eux. Ils ne peuvent pas s’empêcher de la voir, même s’ils en seraient contents. Ça les rend fous.
Je pense que l’art est également didactique et que l’éducation fait partie de ses objectifs. En combattant les autorités, nous éduquons aussi le peuple. Tout ça est très russe.

Pouvez-vous expliquer votre méthode de travail illégal?
C’est très important de travailler en dehors des institutions. Ils essaient maintenant de rassembler l’art dans les institutions, et beaucoup de gauchistes comme [l’artiste Anatoli] Osmolovski s’en félicitent. Ils pensent simplement que le principal problème de l’art contemporain russe, c’est le fait que nous ne soyons pas éduqués, que nous n’ayons pas de programme universitaire en art [contemporain].
Mais nous montrons que c’est le contraire en l’occurrence: que notre salut réside exactement dans le fait que nous n’avons pas ces études universitaires. Que nous sommes isolés, et non assujettis, que nous ne marchons pas à la baguette comme des vaches ou des veaux. Si nous étions surveillés, nous ne serions pas capables d’accomplir nos actions comme nous l’avons fait jusqu’à présent. Nous ferions quelque chose de pathétique, de “créatif” dans le pire sens de ce mot. C’est pourquoi l’art doit s’efforcer autant qu’il le peut de rester indépendant - même si c’est mauvais pour votre santé, même si ça peut se terminer par un emprisonnement. Bien que ça puisse être dangereux pour les individus, c’est le seul moyen pour l’art de survivre.

Les autorités ont commencé à persécuter les artistes déjà à l’époque d’Eltsine, n’est-ce pas?
Formellement, c’est vrai. Ils ont commencé à persécuter Avdeï [Ter-Oganian] pour avoir découpé des icônes à la hache en 1998. Mais maintenant je pense que nous avons reconquis beaucoup d’espace, parce que l’art contemporain - en partie grâce à nous - fait les gros titres. Avant ça, les gros titres venaient de la vie politique, de la vie publique, de la guerre, des déclarations du premier ministre et peut-être des sports.
Mais maintenant l’art est sur un pied d’égalité. Si tu regardes les gros titres, l’art fait la une [autant que n’importe quel autre sujet]. Je ne pense pas qu’il y ait eu quelque chose de tel depuis Léon Tolstoï et Soljénitsyne. Ça faisait longtemps que l’art n’avait pas fait la une. C’est une grande réussite.

Vos coups artistiques semblent être intimement liés à une ville spécifique.
Oui, nos actions sont toujours liées à un endroit concret. Ce serait faux de dire qu’elles sont universelles, qu’elles pourraient être transposées dans n’importe quelle ville et réalisées là-bas. Au contraire, nous arrivons à un endroit et nous regardons autour de nous.
Nos actions de Moscou étaient très moscovites, comme “Un flic en soutane”, au cours de laquelle je me suis déguisé en “prêtre flic” et j’ai volé à l’étalage dans un supermarché de luxe. Il n’y a tout simplement pas ce genre de magasins à Saint-Pétersbourg, ceux qui sont follement huppés. Donc j’ai été dans un de ces supermarchés incroyablement chics et je l’ai volé à l’étalage. C’était une chose très moscovite.

La Bite prisonnière du FSB” ou “La Révolution de Palais” auraient difficilement pu avoir lieu à Moscou.
Quand nous sommes en train [de planifier nos actions], nous marchons dans Saint-Pétersbourg en pensant: “Ceci on peut le faire ici, et ça on peut le faire là.” Disons que l’installation en face du Musée Russe (“La Révolution de Palais”) n’était pas accidentelle. C’est très important qu’elle ait été juste en face de l’entrée.
Peu de gens ont remarqué qu’artistiquement, il est important que nous montrions que la principale œuvre d’art n’est pas à l’intérieur du musée, mais à l’extérieur, près de l’entrée. C’est très important vous voyez? Ça a aussi été décidé juste sur place.
Je peux difficilement imaginer quel genre d’actions je ferais à Londres. Une chose amusante nous est arrivée une fois. Nous avions une exposition à Zagreb. Nous sommes arrivés là-bas et [les organisateurs] nous ont accueillis à bras ouverts. Ils ont dit: “C’est super que vous soyez venu en groupe. Nous avons déjà convenu avec la mairie que vous pouviez faire tout ce que vos cœurs désirent ici.” Nous avons dépondu: “Merde! Vous nous avez volé l’occasion de faire une action ici.”
Mais ensuite je me suis baladé et je me suis rendu compte que même s’ils ne nous avaient pas privés de cette occasion en concluant un accord avec la mairie, nous aurions quand même été hors contexte là-bas.
C’est une vie totalement différente. Nos actions ne peuvent pas être transposées [dans d’autres villes] parce qu’elles sont spécifiques. Les actions de Pétersbourg sont très pétersbourgeoises. Les actions de Moscou sont très moscovites. La localisation est un facteur important.

Est-ce que la forme radicale que revêt votre art à quelque chose à voir avec l’anormalité de la situation politique actuelle dans ce pays?
C’est comme ça qu’ils voient notre travail à l’Ouest. Nous recevons des lettres d’universités américaines (des étudiants et des enseignants) tout le temps. Il nous informent qu’ils sont en train d’écrire un mémoire de licence sur notre travail, qu’ils ont trouvé très intéressant. Ensuite ils nous disent comment ils interprètent nos actions: la situation anormale en Russie enlève aux gens la possibilité d’influencer les évènements en utilisant des méthodes de contestation habituelles comme des grèves, dont le but est d’identifier directement un problème et d’insister pour qu’il soit résolu immédiatement. Mais celles-ci ne fonctionnent pas, et donc ces étudiants américains pensent que la nécessité de cette forme de protestation inhabituelle nous a été imposée. C’est une vision intéressante, mais ce n’est qu’un aspect du problème, et quelque peu superficiel à mon avis. C’est plutôt un point de vue journalistique.
Si on examine plus profondément, je pense que nos actions sont enracinées dans la culture russe. Les Russes sont comme nos actions. Les Russes sont précisément ce genre de gens avec une pointe de folie.

Votre travail a été décrit comme du “véritable art populaire russe”. Vous êtes d’accord?
C’est probablement vrai. Nous essayons de parler au nom du peuple.



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