La nostalgie du communisme dans la Russie post-soviétique


Je suis assis au bord de la route
Le chauffeur change une roue
Je ne me sens pas bien là d'où je viens
Je ne me sens pas bien là où je vais
Pourquoi est-ce que j'observe le changement de roue
Avec impatience ?

Berthold Brecht


Nombreux sont les sites internet dédiés au communisme présentant en des termes élogieux  le revival, dans les pays de l'ex-bloc soviétique -dont notamment la Moldavie-, de Lénine ou de Staline, sondages à l'appui. Il faut dire que l'ultra-libéralisme a été particulièrement dévastateur, le nombre de pauvres sans protection sociale dépassant largement celui des nouveaux riches. Mais nous préférons vous présenter cette allocution de l'historienne Maria Ferreti, exposant avec plus de discernement et sans complaisance, les raisons de cette évolution, entre nostalgie, nationalisme exacerbé et rejet du capitalisme. Sans oublier un certain attrait vers la religion, que M. Ferreti ne mentionne pas, mais qui semble être tout aussi important. 

Maria Ferretti
Allocution au workshop organisé par 
l'European Network on Contemporary History, Paris
2007

Le problème de la mémoire du communisme se pose de manière différente dans les différents pays européens, parce que très différentes sont les expériences vécues. Dans ce paysage, la Russie occupe une place tout à fait particulière, et non seulement parce que c'est ici que le communisme est né et s'est développé avant d‟être exporté, aussi bien en tant que système (en Europe orientale) qu‟en tant que utopie et/ou idéologie (en Europe occidental). Mais parce qu‟en Russie, en effet, l‟histoire et la mémoire du communisme coïncident pratiquement tout court avec l‟histoire et la mémoire du XX siècle. De ce fait, si l‟on veut appréhender le travail de la mémoire en Russie aujourd‟hui dans sa complexité ainsi que les usages publics du passé qui y sont faits, il faut prendre soin d‟éviter toute simplification très en vogue actuellement consistant à identifier d'emblée la mémoire du communisme et la mémoire des crimes du communisme. 





 Autrement, il serait tout à fait inexplicable le fait que, en ce début du XXIe siècle, la mémoire russe du communisme, au lieu d‟être axée sur la dénonciation des crimes staliniens et, plus généralement, du régime, est modulée aussi, et de plus en plus, par la nostalgie de l‟époque soviétique. C'est justement sur la nostalgie que porte mon intervention, car elle est un aspect fondamental du travail de la mémoire russe, mais beaucoup moins questionné que la restauration de l‟image de Staline à l'heure de Poutine, dont on a beaucoup parlé, y compris dans la presse.


Sentiment mélancolique de la perte d‟un passé révolu à jamais, la nostalgie de l‟époque soviétique, teintée souvent d‟ironie, est palpable. On la voit percer parmi les quincailleries des petits marchés de rue, où sont étalés, à cotés des icônes et du nouveau répertoire orthodoxe de rigueur, petits Lénines et étoiles rouges, statuettes de pionniers et insignes de toute sortes, T-shirts avec l'inscription du nom de l‟Atlantide naufragée, « CCCP » (« URSS »), ou bien avec la reproduction des anciennes affiches de propagande, parfois remis au jour de la publicité. Ainsi, on utilise le nom de Lénine pour faire la réclame des MacDonald, transformé soudainement en MacLenin, alors quele célèbre affiche de la guerre civile, où l‟on voit un soldat de l‟Armée rouge qui pointe son doigt vers le public pour lui demander d‟une aire péremptoire « T‟es-tu porté volontaire ? » (affiche qui avait été à son tour reprise d‟une affiche américaine de la première guerre mondiale), est utilisé pour exhorter à la consommation des produits les plus disparates, à commencer par le ketchup.
Production de marché à l‟usage des touristes ? Pas seulement. Modulé par une sorte de « ce que nous étions » disparu, le revival rétro que la nostalgie alimente ressort aussi de la mode pour les vieilles chansons et les vieux films soviétiques, que la télévision débite de son coté copieusement.

Bien plus, les noms, et parfois le décor même, ainsi que les menus des nouveaux lieux de rencontre,comme les cafés et les restaurants, sont également nostalgiques. Ainsi, le restaurant « La Datcha », à Moscou, offre à son public, outre livres et revues soviétiques (souvent rares et très demandés à leur temps, comme par exemple l‟exemplaire du magazine littéraire Romangazeta avec le récit de Solženicyn Une journée d’Ivan Denisovič), toute une ribambelle d‟objets d‟époque, dès anciens téléphones, appareils radio et télé, aux panneaux indiquant, par exemple, la « maison communiste exemplaire » ou bien « la propreté idéale », panneaux grâce auxquels le pouvoir soviétique croyait pouvoir gratifier les bonnes ménagères ; parmi les plats, on y sert, à côté des plats recherchés, aussi les plats de base de la cuisine soviétique, comme les boulettes de viande avec de la kasha. Le restaurant « Petrovič », toujours à Moscou, va plus loin et propose à son public des plats dont les noms sont des allusions ironiques à des personnages ou à des figures du « vocabulaire familial »soviétique. On trouve des lieux semblables non seulement à Saint Petersbourg, mais aussi dans des villes de province, comme Jaroslavl‟, où on a ouvert, il y a deux ans, le restaurant « La restauration collective » (obščepit), acronyme de l‟institution qui gérait en Union Soviétique cantines et 2 restaurants : les serveuses portaient le foulard rouge de pionniers et le décor était, ici aussi, très soviétique. La flambée de prix qui a connu toute sorte de brocante soviétique, y compris livres et images de la propagande, est également un signe de cette état d‟esprit nostalgique si répandu. Et l‟on pourrait multiplier les exemples. Mais quand est-ce que la nostalgie est apparue? Comment peut-on l‟expliquer ? Qu'est ce qu'elle nous dit sur le travail de la mémoire en Russie ?

Image du film Good bye Lenine 

La nostalgie a fait son apparition en Russie vers le milieu des années 1990, à l'heure du grand désarroi. C'est en effet à ce moment-la que s'installe dans le quotidien la profonde crise sociale et économique déclenchée par la « Grande Réforme » lancée par Eltsine après l'écroulement de l‟Union soviétique (1991). Par l‟introduction d‟éléments de l‟économie de marché suggérés par le FMI (libéralisation des prix, privatisations etc.), la reforme eltsinienne était censée faire passer le pays de la misère du communisme au royaume de l'abondance, du libre marché et à la démocratie ; le tout dans une délai très court et, du moins à s‟en tenir aux promesses des dirigeants, sans coûts sociaux particuliers. Au niveau de la mémoire et de l'usage public du passé, cette transformation radicale trouvait sa justification dans la représentation de l‟histoire qui avait accompagné et nourri la montée de Eltsine et des démocrates-libéraux radicaux face à la politique modérée de Gorbatchev. C'était une représentation qui était fondée sur une image mythique et agiographique de la Russie d‟avant la révolution, dont Eltsine se proclamait l'héritier et le restaurateur, alors que Gorbatchev incarnait tous les horreurs de l'histoire soviétique. La Russie impériale était présentée comme un pays riche et en plein développement, un pays où il n‟y avait pas des conflits sociaux, mais où régnait l'harmonie. Bref, sous la plume des chantres de la nouvelle Russie, la Russie impériale d'antan apparaissait comme un pays parcourant triomphalement acheminée sur le chemin de la civilisation humaine, déjà emprunté par les pays de l‟Occident européen, le chemin du capitalisme et de la démocratie. C'était là que la révolution, cette sorte d'accident de l'histoire, était intervenue. Présentée comme un coup d‟État mis en oeuvre par une minorité d‟exaltés, sans racines dans la société (puisque elle n‟était pas traversée par des tensions et des conflits), la révolution avait fait dérouter la Russie de son chemin naturel et l‟avait enfoncée dans le « trou noir » de la non-histoire soviétique. Cette sorte de parenthèse devait donc être fermée le plus vite possible, en tournant la page du communisme et en remettant en arrière les aiguilles de l‟horloge pour revenir là,où la bonne route avait été abandonnée en 1917 et la reprendre (n‟est-ce pas ce que disait d‟ailleurs, la blague soviétique, que le socialisme est le chemin le plus long pour aller du capitalisme au capitalisme ?). C‟était exactement ce que les nouveaux dirigeants de la Russie post-communiste promettaient de faire [1].



Cette nouvelle représentation du passé que la Russie post-communiste avait posée à la base de son identité a connu initialement un très grand succès, aussi bien auprès du large public que des élites intellectuelles. Les raisons de ce succès sont multiples, mais je me limiterai à en évoquer ici plus particulièrement deux. La première est que cette vision du passé, par la manière même dont elle est construite, permet de refouler aisément le stalinisme et de se débarrasser ainsi du poids écrasant de la culpabilité collective, qui avait auparavant hanté la société et avait fini par fracturer l‟identité collective, brisant l‟image que la Russie avait d‟elle-même [2]. En effet, si l‟on postule que le stalinisme n‟a aucune spécificité à l‟intérieur de l‟histoire post-révolutionnaire et qu‟il n‟a été que la conséquence nécessaire et inévitable de la rupture révolutionnaire opérée par Lénine et les bolcheviks, alors c‟est évident que les seuls vrais coupables ne sont qu‟eux. Et comme on souligne également que les bolcheviks de Lénine n‟étaient qu‟une minorité, qui apparaît de surcroît dirigée par l‟étranger (le marxisme étant considérée une idéologie étrangère au peuple russe), alors il en ressort que la Russie, au lieu d‟être acteur de son histoire, n‟est rien d‟autre qu‟une victime – la première - de la révolution, et que, par conséquent, elle ne peut pas être responsable des horreurs qui y ont été commises. Le peuple russe est donc sauvé : c‟étaient « eux » - les chefs, les dirigeants, les bolcheviks et ainsi de suite – les vrais et uniques coupables, alors que « nous » - le peuple, les petites gens –, nous n‟étions que des victimes innocentes [3]. Par cette opération, la Russie ne s‟est pas cependant seulement libérée de son passé, dont le poids s‟était avéré trop lourd à porter, en se construisant un passé acceptable. Elle s‟est aussi dotée d‟un passé virtuel, consolatoire, capable d‟apaiser les blessures de l‟histoire vraie, la remplaçant par une l‟histoire imaginaire : s‟il n‟y avait pas eu l‟accident de la révolution, alors nous serions, aujourd'hui, aussi riches, et même plus, que l‟Occident. Ce passé virtuel n‟a pas seulement pour fonction de permettre la construction d‟une identité positive. Il est aussi – et je viens au deuxième point que je voulais mettre en évidence – une promesse pour le futur, car si un tel passé aurait été possible sans la révolution, alors ça veut dire qu‟on peut y revenir, en reprenant justement le chemin là où il avait était abandonné – ce que d‟ailleurs promettent de faire les radicaux. Rassurant, cette sorte de « passé-futur » a une importance tout à fait particulière dans un moment de grave crise sociale, marquée aussi par la perte d‟orientation et d‟identité, car à la fois elle ancre dans le passé, donnant ainsi le sentiment d‟être enracinés dans la longue durée de l‟histoire nationale, et elle rassure sur l‟avenir, le rendant moins menaçant. Libération du sentiment de culpabilité pour le passé et promesse pour le futur, cette représentation de l‟histoire a joue en effet, il faut le dire au moins en passant, un rôle très important pour mobiliser la population du côté des radicaux et de Eltsine, en canalisant aussi le mécontentement social : en effet, il faut tenir compte du fait que l‟histoire a joué un rôle effectivement de tout premier plan dans les bouleversements que l‟Union soviétique a connu à la fin de son existence, ce n‟est pas seulement à cause de la force de rupture acquise par une mémoire si longtemps réprimée, mais aussi en raison de l‟extrême faiblesse, pour ne pas dire de l‟inexistence, d‟une culture politique, ce qui a fait que l‟histoire s‟est trouvée, à devoir remplacer, en tant que « magistra vitae », des programmes politiques aux contours trop flous.Or, après son succès initial, cette image du passé que la Russie post-communiste avait posé à la base de son identité a commencé à s‟effriter très rapidement. 



Au fur et à mesure que, à la suite de la « thérapie de choc » imposée au pays par le nouveaux libéraux au pouvoir, la crise économique et sociale s‟approfondissait : le début des années 1990 est marqué par une détérioration inouïe des conditions de vie de la très grande majorité de la population, réduite à l‟indigence et dépourvue de tout sécurité sociale -, et que le futur promis s‟éloignait dans un avenir de plus en plus éloigné, la représentation idyllique de la Russie d‟avant la révolution s‟avérait elle aussi trompeuse et perdait de son charme. C‟est dans ce contexte, marqué par la dérive autoritaire du nouveau régime –rappelons en les moments essentiels : octobre 1993, par un coup d‟État, suivi par le recours à la force, Eltsine mit fin à la brève expérience parlementaire pour instaurer le régime présidentielle, où les pouvoirs des organes représentatifs sont fort réduits, pour ne pas dire quasiment inexistants ; fin 1994, Eltsine lance la première guerre tchétchène, censée entre autre, dans les visées du Kremlin, reconquérir, par le biais du nationalisme, les consensus perdus ; 1996, lors des élections où Eltsine est confirmé président, mais avec de graves irrégularités, alors que la vie politique s‟enlise dans une sourde lutte pour le pouvoir dans le coulisses du Kremlin entre clans rivaux -, c‟est alors donc que, avec le désenchantement, fait son apparition la nostalgie de l‟époque soviétique. C‟est une nostalgie qui naturellement ne vise pas l‟époque stalinienne. La nostalgie concerne la période précédant immédiatement la « grande transformation » qui, si elle a provoqué la chute d‟un système bien peu aimé (comme le montre, d‟ailleurs, l‟indifférence où s‟est passé l‟effondrement du communisme), a dans le même mouvement bouleversé la vie de la très grande majorité des gens, en trahissant leurs attentes. 


C‟est la nostalgie de l‟époque brejnévienne, des années 1970, perçues, grâce au travail embellissant de la mémoire, comme une époque où, à la différence d‟un présent qui apparaissait à bien des égards incompréhensible et dangereux, les relations humaines telles que l‟amitié, tissées parmi des gens qui vivaient dans des conditions semblables, sans grandes différenciations sociales, étaient simples et claires, régies par des valeurs de base, comme la solidarité et le bon voisinage [4].
C‟est certes une nostalgie qui est aussi nostalgie de sa propre jeunesse, avec ses rêves et ses illusions, à présent perdus, ne serait-ce que pour des raisons d‟âge. Mais c‟est aussi une nostalgie qui a des raisons bien précises, et qui apparaît à bien des égards aussi une sorte de protestation contre le présent et les illusions perdues [5]. Cette nostalgie n‟a d‟ailleurs en réalité rien d‟étonnant, car si l‟on examine l‟époque brejnévienne sur le fond de la suite de tragédies qui a jalonné l‟histoire russe du XXe siècle, on s‟aperçoit qu‟il s‟agit effectivement de la période où la très grande majorité de la population a commencé à vivre un peu mieux. Après les catastrophes de la première guerre mondiale, de la guerre civile et de la « révolution par en haut » de Staline, avec la collectivisation des campagnes, qui avait violemment détruit le monde rural ancien et provoqué des millions de morts de famine, et l‟industrialisation forcée, qui avait été mise en oeuvre aux prix d‟un coût sociale terrible, après, encore, la grande Terreur de la fin des années Trente et la Deuxième guerre mondiale, avec ses millions de morts et ses dévastation, après la terrible pauvreté de l‟après guerre et la violence des répressions, après tout cela, le pays, après la mort de Staline (1953), avait commencé enfin à respirer un peu. L‟économie avait commencé à être enfin tournée vers la satisfaction des besoins, ne serait-ce que minimaux, de la population ; un certain bien-être, encore qu‟incomparable à celui que connaissaient à la même époque les pays occidentaux, se mettait lentement en place : dans les années 1960 et surtout 1970, les gens commençaient petit à petit, par exemple, à quitter les appartements communautaires pour s‟installer dans des appartements individuels ; le système scolaire était désormais une réalité, permettant une certaine mobilité sociale ; le système sanitaire avait été enfin mis en place, la consommation et les loisirs se développaient. Bref, l‟ensemble de la population commençait enfin à vivre un peu mieux – on a parlé, à ce propos, aussi d‟une sorte d‟ « âge bourgeois » de l‟Union Soviétique. Certes, le niveau de bien-être que cette sorte de « Welfare state » à la soviétique assurait était loin des standards qui s‟affirment à la même époque dans le « premier » monde. Certes, c‟était, sinon un régime dictatorial, du moins un état de police fort autoritaire, où il n‟y avait pas de liberté. Et l‟on pourrait bien d‟autres traits négatifs du pouvoir soviétique – ils sont connus. Cependant, cela n‟empêche que pour d‟assez larges couches de la population, la période brejnévienne est à maintes égard digne de regrets : j‟insiste sur ce point parce que c‟est un aspect qui est mal connu en Occident, voire qu‟on a tendance à oublier, ce qui empêche, à mon avis, de comprendre ce qui se passe actuellement en Russie, y compris le soutien dont jouit Poutine, que nous avons tendance à reconduire à une sorte d‟arriération ou de « barbarie » du pays, en oubliant, de notre part, que nos démocraties son nées non pas du libre marché, mais justement du welfare state. La déception a donc des causes tout à fait tangibles, ce qui explique le fait qu‟en 2005, lors de l‟enquête d‟opinion menée à l‟occasion des 20 ans du début de la perestroïka, presque la moitié des interrogés pensait qu‟il aurait était préférable que tout fût resté comme avant l‟arrivé de Gorbatchev au pouvoir, alors qu‟il n‟y en a eu que 16% qui n‟étaient pas du tout d‟accord avec cette opinion ; plus généralement, plus de la moitié des interviewés estimait en outre que la perestroïka avait eu des effets négatifs pour le pays [6].
L‟autre composante non secondaire de ce sentiment nostalgique pour l‟époque brejnévienne est ce que j‟appellerais la nostalgie de l‟identité perdue. Les années de Brejnev sont aussi les années où s‟est cristallisée la nouvelle identité de ce qui a été appelé, avec une locution que je n'aime pas particulièrement, l'« homme soviétique », à savoir non plus le révolutionnaire de l'époque héroïque où l‟on construisait le communisme, mais l‟homme du « socialisme réel », citoyen d‟un grand pays. Soigneusement entretenue par la propagande, l‟identité proposée aux Soviétiques était axée en effet sur l‟appartenance à un pays dont l‟autorité et la force étaient reconnus dans le monde entier, un pays qui était de surcroît d‟une certaine manière supérieur aux autres en vertu de son rôle messianique : l‟Union soviétique était en effet le premier pays au monde qui avait bâti le socialisme, cette étape supérieure de la civilisation humaine qui était censée constituer le modèle de l‟avenir pour tous les autres peuples. Cette supériorité était confirmée, pour les Soviétiques, par les exploits qui avaient fait de l‟Union soviétique un pays à l‟avant-garde dans tous les domaines. Sur le plan international, l‟Union soviétique avait fait de la Russie, le pays le plus arriéré d‟Europe au début du XX siècle, la deuxième puissance mondiale, une place qu‟elle avait gagné en jouant un rôle déterminant dans la victoire sur l‟Allemagne nazie. Dans le domaine scientifique, un domaine essentiel pour un régime qui se réclamait, peut être plus que tout autre, du mythe du progrès du XIXe siècle, l‟URSS se vantait aussi d‟être à l‟avant-garde. L‟un des symboles forts de ce succès, fut la conquête de l‟espace, dont le héros le plus célébré était le cosmonaute Gagarine, l'homme qui avait été envoyé le premier dans le cosmos. Or, cet orgueil national dont se nourrissait l‟identité collective des Soviétiques a été fortement mis à mal pendant la perestroïka. La révision du passé, avec la dénonciation en premier lieu des crimes du stalinisme, ainsi que la révélation de la profondeur de la crise où le pays avait sombré, ont amené à mettre en question la valeur du modèle dont l‟URSS avait été porteuse, d‟autant plus que la découverte simultanée de l'Occident, jusqu'alors démonisé par la propagande, semblait indiquer que le vrai modèle était en effet celui-la : l‟Occident, avec son bien-être et ses libertés, devint alors, dans le langage, le synonyme du « monde normal » [7]. L'orgueil national s'effondre. Les rôles s‟intervertissent. L'URSS devient le contre-modèle, l‟exemple de ce qu‟on ne doit surtout pas faire. Les enquêtes d‟opinion menées alors par le Centre d‟Étude de l‟opinion publique (VCIOM) de Jurij Levada entre la fin des années 1980 et le début de la décennie suivante mettent clairement au jour cette liaison entre la dénonciation des crimes staliniens, le désarroi face à l‟état du pays et l‟effondrement de l‟image que les Russes avaient d‟eux-mêmes [8]. Dans les années suivantes, quand d‟une part le nouveau refoulement du stalinisme a pris la place de la dénonciation des crimes et, de l‟autre, s‟est effrité le mythe de l‟Occident, soupçonné d‟avoir trompé la Russie avec des promesses d‟aide dans le seul but de la « coloniser », la recherche d‟une identité nationale positive a de son coté alimenté la nostalgie : la nostalgie d‟une époque où on était fier d‟appartenir à son pays et où le pays lui-même était respecté et écouté au niveau international – un sentiment, qui a été ultérieurement renforcé par les humiliations internationales que la Russie a subi au cours des années 1990, dont le traitement de la crise du Kosovo et les bombardements de la Serbie représentent le sommet [9]. Cette nostalgie a constitue d‟ailleurs un ressort puissant pour le développement du nationalisme, qui dès la moitié des années 1990 a acquis une place de plus en plus grandissante dans l‟idéologie de la nouvelle Russie et joue aujourd‟hui, avec Poutine, un rôle tout à fait central. C‟est sur ce fond, et tenant compte de l‟importance acquise par la nostalgie vers la fin des années 1990, qu‟il faut inscrire le passage de la mémoire hétérogène et fragmentée, qui avait caractérisé l‟époque Eltsine, à une nouvelle configuration mémorielle, compacte et cohérente, qui s‟est constituée, sous les auspices du Kremlin, pendant la présidence de Poutine. La politique de la mémoire mise en œuvre ces dernières années a été axée sur l‟exaltation, à travers les siècles, de la grandeur de la Russie éternelle, un Russie dont on célèbre d‟abord la puissance spirituelle, source, cette-ci, de supériorité à l‟égard de l‟Occident vulgairement matérialiste. L‟histoire russe est présentée ainsi comme une sorte de autoréalisation de l‟esprit national, qui se fait à travers des « épreuves » dramatiques, dont la dernière est la révolution et l‟expérience historique soviétique qui s‟en est suivi [10]. C‟est dans ce cadre qu‟on a réintégré dans la mémoire collective la période soviétique de l‟histoire russe, qui en avait été expulsée après la fin du communisme, comme je l‟ai souligné au passage, lorsqu‟elle avait été réduite à un simple « trou noir » jalonné par des crimes à oublier le plus vite possible, ce qui avait eu entre autre comme conséquence de priver la très grande majorité de la population (à savoir tous ceux qui n‟avaient pas – ou qui n‟étaient pas capables de s‟inventer - un passé héroïque d‟opposants au régime) des « cadres » où inscrire leur propre vécu individuel. L‟histoire soviétique a été réintégrée petit à petit. Sous la montée de la nostalgie, on a réintégré d‟abord l‟époque brejnévienne, qui avait été dénigrée pendant la perestroïka comme une époque de stagnation, de manque de liberté et de mensonge avec la « double pensée ». Puis, on a mené à son terme un processus, déjà entamé par Eltsine dès 1995, visant à réintégrer dans la mémoire officielle de la Russie post-communiste la mémoire de la guerre – ou plus exactement de la victoire – déclinée, comme d‟ailleurs à l‟époque brejnévienne, sur une modalité nationaliste. C‟est dans ce contexte qu‟on a restaurée l‟image de Staline, présentée comme l‟auteur de la victoire, le chef qui avait restitué à la Russie sa puissance perdue avec la révolution, lui assurant une place prépondérante dans le monde. Même s‟il ne s‟agit pas, à mon avis, d‟une réhabilitation, comme beaucoup de commentateurs ont tendance à le dire, car personne ne dit que Staline a bien fait de déclencher les différentes vagues de violence, il s‟agit de toute manière d‟un phénomène inquiétant, dans la mesure où le dictateur symbolise la volonté d‟un pouvoir fort, autoritaire, ne tenant pas compte des coûts (ni sociaux, ni politiques) au nom des intérêts de la puissance de l‟État, qui légitime ainsi toutes sortes de politique. Ainsi, les crimes de Staline sont relativisés et présentés comme une sorte de « prix à payer » pour reconstituer la puissance de l‟État (mesurée en termes industrielles et militaires) et faire face aux dangers provenant de l‟Occident, soupçonné de n‟avoir jamais voulu, depuis la nuit des temps jusqu‟à présent, rien d‟autre que la destruction de la Russie.

Comme à l‟époque brejnévienne, on juxtapose « d‟une part » les aspects positifs de l‟époque stalinienne (la construction de la grande puissance) et « d‟autre part » les aspects négatifs (les millions des victimes), pour conclure, en mesurant l‟importance respective des uns et des autres, que, dans les difficiles conditions de l‟époque, il n‟y avait pas d‟alternative. Donc, Staline et ses crimes sont ainsi acquittés par l‟histoire [11]. Et que la mémoire repose en paix.

Maria Ferretti

Workshop organised by the European Network on Contemporary History (EURHISTXX), Paris, December 17, 2007, http://www.eurhistxx.net (in corso di stampa in italiano per Lo Straniero).
NOTES

[1] J‟ai analysée dans les détails ce processus de révision du passé avec ses implications dans “Percorsi della memoria: il caso russo”, Passato e presente, 2003/2.

[2] Comme le révèlent les nombreuses enquêtes d‟opinion menées de la fin des années 1980 par le Centre d‟étude de l‟opinion publique (VCIOM) dirigé par Ju. Levada, il y a une corrélation assez marquée entre la dénonciation des crimes du stalinisme et la perte de l‟estime que les Russes ont en eux-mêmes. Voir plus loin.

[3] Pour l‟une de premières formulations explicite, dans le domaine libéral, de cette vision, qui se fait avec des emprunts remarquables au discours nationaliste, on peut voire, par ex., A.Cipko, Nasilie lzi ili kak zabludilsja prizrak, Moskva, 1990.

[4] Un seul exemple, tiré d‟une enquête d‟opinion récente. A la question « en quoi les actuels habitants de la Russie se distinguent des gens de l‟époque soviétique ? », la majorité des répondants a dit qu‟ils sont devenus « plus calculateurs et plus froids » (47%), 37% a affirmé qu‟ils sont devenu plus pauvres, 36% qu‟ils sont devenu moins tolérants les uns envers les autres, seulement un quart (26%) a dit qu‟ils sont devenus plus libres, ce qui ne tient d‟ailleurs pas au faible amour des Russes pour la liberté mais au fait que, malheureusement, ce ne sont que des élites qui peuvent effectivement en profiter (Analitičeskij Centr Jurija Levady (“Levada-centr”), Ot mnenij – k ponimaniju. Obščestvennoe mnenie –2007. Ežegodnik, Moskva, 2007, p.252.

[5] Voir à ce propos les observations perçantes de Jurij Levada, “„Čelovek nostalgičeskij‟ : realii i problemy”, Monitoring
obščestvennogo mnenija, 2002/6.

[6] Analitičeskij Centr Jurija Levady (“Levada-centr”), Ot mnenij – k ponimaniju. Obščestvennoe mnenie – 2005. Ežegodnik, Moskva, 2005, p. 168. Cependant, l‟événement considéré le plus important est la liberté de parole (40%), suivi par la liberté de mouvement et la possibilité d‟aller à l‟étranger (34%), ce qui montre que les libertés sont bien appréciées (ibidem, p.169). Depuis 1991, en effet, on registre l‟augmentation constante de ceux qui disent que, s‟ils avaient su comment se serait terminé, ils n‟auraient pas soutenue la politique de changement (Ju.Levada, Ot mnenij k ponimaniju, Moskva, 2000, pp.160, 439, 451).

[7] Voir à ce sujet l‟analyse de A.Berelowitch, “L‟occidente, o l‟utopia di un mondo normale”, Europa Europe, 1993/1.

[8] Voir, par ex., Ju.Levada (a cura di.), Est’ mnenie !, Moskva, , 1990, pp.84-89, 94-99, 284 ; id., Sovetskij prostoj čelovek. Opyt social’nogo portreta na rubeže 90-ch, Moskva, 1993, p.279.

[9] Sur l‟évolution de l‟attitude à l‟égard de l‟Occident je me permet de renvoyer à „analyse détaillé que j‟en ai fait dans “Il sogno infranto. La Russia e l‟Occidente agli inizi del nuovo millennio”, Parolechiave, 2004, 31, pp. 129-159. Cependant, il faut remarquer que cette nostalgie de la grandeur perdue n‟est pas de type agressive: en effet, les Russes ne regrettent pas le militarisme soviétique (voir par ex., sur ce point, V.A.Kolosov (éd.), Mir glazami rossijan: mifi i vnešnaja politika, Moskva, .2003). Ce qu‟ils regrettent, c‟est plutôt la perte de ce dont ils pouvaient être orgueilleux devant le monde entier, comme, par exemple, la conquête de l‟espace. C‟est intéressant de remarquer, à ce propos, que vers la fin des années 1990 Gagarine a été à nouveau inclus dans la liste des Russes les plus célèbres du XX siècles, liste d‟où il avait complètement disparu pendant les années de transformations politiques (Ju.Levada, Ot mnenij k ponimaniju, op. cit., pp.450-452).

[10] Un exemple de cette lecture est le manuel pour les université et instituts supérieur préparé par l‟Institut d‟histoire russe de l‟Académie des Sciences : Institut Rossijskoj Istorii RAN, Istorija Rossii. S drevnejšich vremen do načala XXI veka. Pod redakciej člen-korr. RAN A.N.Sacharova, 2 voll., Moskva, Ast Astrel Ermak, 2003.

[11] Cette lecture module, par exemple, l‟ouvrage préparée récemment sous l‟égide du Kremlin et destinée aux enseignants : A.B.Filippov, Novejšaja istorija Rossii. 1945-2006 gg. Kniga dlja učitelej, Moskva, 2007.
Workshop organised by the European Network on Contemporary History (EURHISTXX), Paris, December 17, 2007, http://www.eurhistxx.net (in corso di stampa in italiano per Lo Straniero).

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