FAIRE DU MODERNE CE N'EST PAS L'ÊTRE


FAIRE DU


MODERNE 


CE N'EST PAS


L'ÊTRE


Revue Cosa Mentale
2009


En architecture comme dans beaucoup d’autres domaines, aujourd’hui,
« faire du moderne » consiste généralement à inventer des trucs puis à les vendre aux autres comme des produits indispensables s’ils veulent être heureux dans leur vie de gens cools et modernes (sic). C’est par exemple pour ça que les écrans plats se vendent comme des petits pains, et vice versa. Un écran plat, en soi, ça n’a pas vraiment beaucoup plus d’intérêt qu’une télé normale. Mais c’est tellement plus cool et moderne (sic) que les gens en achètent. Ça doit sûrement être la même chose pour les petits pains. 




Gaillard.  Image L.U.I.


Quand Jean Nouvel nous parle de « bonheur urbain » pour bâtir sur le Parvis de Notre-Dame, c’est la même logique. C’est moderne, peut-être. Mais ça sert à rien ; et on a du mal à comprendre en quoi ça nous rendrait plus heureux. Le concept même de « bonheur urbain » parait trop louche pour être crédible. A vrai dire, on aurait du mal à recevoir des leçons de sagesse de la part d’un type qui avait pour projet de bâtir une tour plus 400 m. à la Défense. C’est d’ailleurs ce même type qui nous parle aujourd’hui de « biomasse » et de «rencontre entre l’homme et la nature », et qui nous a planté un mur végétal au milieu de Paris. Vous vous sentez plus proche de la nature quand vous passez au Quai Branly vous ?

J. Nouvel & Co, architectes, Gennevilliers / Grand Paris

Le Grand Paris, consiste essentiellement à « faire du moderne » un peu partout autour de Paris. Vous êtes peut-être au courant, d’ici peu, Gennevilliers (92) va devenir « la vallée de l’image et des techniques ». Autant vous dire que nos chers amis habitants des Hauts-de-Seine vont en voir des tours de verres, au coeur du bonheur urbain moderne. Même si on peut douter de l’efficacité de la construction d’une tour-solution-miracle dans la résolution du problème des banlieues explosées par les voies ferrées et les bretelles d’autoroute. Et puis, si c’est si cool de « faire du moderne », pourquoi on en fait qu’à Paris ? Pourquoi ne peut-t-on pas avoir accès au bonheur urbain à Bambecque (59) ? Il semblerait que pour être suffisamment cool et moderne, il est déconseillé d’habiter en province – c’est sans doute idem si tu veux obtenir le Pritzker Price. Pas de tours sur le parvis de l’église des Bambecquois donc. Tant pis, ils leur reste au moins les écrans plats.

SV



DE LA NÉCESSITÉ



D’UN MANIFESTE


Lettre aux architectes concernés

Jamais encore l’architecture n’a connu telle crise d’identité. L’observer s’enliser sans réagir nous est insupportable. En entrant dans le moule de la culture de masse, l’architecture contemporaine s’est enfermée dans le rôle que veut bien lui donner la société d’acculturation qui l’accompagne. Ce mécanisme a abouti à un appauvrissement net de la production architecturale, les images prenant, elles, toujours plus d’importance dans le “débat”.

Cet appauvrissement est le résultat d’un système qui est incompatible avec la culture. Les mécènes d’aujourd’hui ne sont plus les hommes de culture qu’ils ont été durant toute l’histoire jusqu’aux années trente: ce ne sont plus que de grands entrepreneurs qui n’ont souvent qu’une maigre connaissance de l’histoire de l’art et de l’architecture. Or l’architecture ne peut se borner à devenir l’image de marque de certaines grandes firmes et à glorifier l’économie de marché.

Cet appauvrissement se ressent à travers la multitude d’images que nous renvoie la production contemporaine. La société de masse est séduite par le spectaculaire des grands gestes et, dans le vacarme des médias, dans l’infinie variété des opinions, des projets et des mots, tout reste indistinct dans un vaste silence : à voir trop de choses, on n’y voit plus rien.

Peu à peu disparaissent les outils fondamentaux de l’architecture au profit des images. Le plan et la coupe, outils universels, précis et clairs, sont aujourd’hui en marge dans les présentations de concours, dans les revues et livres d’architecture, remplacés par des images de synthèses qui laissent une large part à l’aléatoire et à la séduction.

La technique a offert aux architectes des libertés immenses, mais en trop peu de temps. De cette façon ils n’ont pas eu le temps de les apprivoiser. Elle s’est donc transformée en l’outil d’une démonstration incohérente entre la structure et la peau des bâtiments, favorisant ainsi tout un élan vers une architecture spectacle, vers une architecture qui veut nous faire habiter des sculptures.

Les architectes qui s’inscrivent dans cette société et ce culte de l’image ne font qu’exprimer leurs individualismes pour tenter d’élever leur production au rang d’oeuvre d’art. Cette démarche ne s’inscrit pas dans une vision de l’Architecture qui dialoguerait avec l’histoire, mais dans l’affirmation de leurs «moi» dans un présent immédiat.

«Ma lutte contre les amis
sera la lutte contre leur ignorance;
non que je sache quelque chose,
mais parce que je sais que je ne sais rien».
Le Corbusier


Nous voulons ici réintroduire le fait que l’Architecture est Cosa Mentale (ce qu’elle a toujours été, d’Alberti au Mouvement Moderne); qu’elle est plaisir de réflexion et de pensée ; que les questions à résoudre sont éternelles et n’ont que faire des histoires de modes ; que l’architecture seule perdure.
Nous partons en croisade pour redonner toute sa dignité à l’Architecture, pour lui rendre sa vérité afin de tendre vers son essence : nous abriter et nous émouvoir.

Il est temps de se rassembler autour d’une cause commune. Nous nous faisons les porte-paroles d’une Architecture qui pour nous fait sens, et qui reste encore trop marginale au profit d’une architecture qui attire le regard des masses et qui ne travaille que pour elle-même.
Une volonté commune existe.
Cosa Mentale en est une expression


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