Egypte : Abou El-Gheit : «Les pauvres d’abord, fils de chien!»


Baptiste Giroudon, Photographe, 2011


En Egypte, les inégalités, une redistribution extrêmement injuste et des choix économiques opérés au détriment du plus grand nombre ont considérablement contribué à l’écœurement d’une population considérée comme un fardeau par le régime. Les Égyptiens sont légitimement très fiers de ce qu’ils ont déjà réussi à obtenir. La chute du clan Moubarak n’a pas été une partie facile, son coût humain a été substantiel, mais ils ont redressé la tête et effacé des décennies d’humiliation. 



L'armée et le Peuple égyptien, février 2011

Les partis se forment, la polémique sur une nouvelle Constitution avant les élections fait rage et la page Facebook du Conseil suprême des forces armées lance un sondage sur les candidats (ou non) à la présidence. Pour de nombreux militants, une authentique restructuration de la scène politique et la mise en œuvre de réformes économiques constituent l’unique voie pour une issue apaisée à une crise profonde et complexe. L’ampleur des déséquilibres socio-économiques est telle que si des mesures significatives ne sont pas rapidement mises en œuvre d’autres déflagrations paraissent inévitables. En Égypte, pour paraphraser Gramsci, le « vieux qui se meurt » dispose, en raison notamment des intérêts géostratégiques américains, des ressources pour se perpétuer à travers une alliance nouvelle entre militaires et Frères musulmans. La nouveauté est bien l’émergence d’une société politique qui refuse la soumission et revendique la justice et les libertés et cherche à trouver ses modalités d’organisation.

Loin de ce tumulte, un article d’un activiste et blogueur, Mohamed Abou El-Gheit, paru dans le journal en ligne Al-Badil, a fait le tour du Net. « Les pauvres d’abord, fils de chien ». Publié le 17 juin (http://elbadil.net/) et disponible sur sa page facebook cet article, illustré de photos émouvantes de jeunes martyrs de la révolution, est un véhément rappel aux réalités. L’auteur y exprime avec force et conviction l’opinion de nombreux jeunes Égyptiens saturés par les discours idéologiques et les interminables controverses sur la laïcité et la religion qui dominent les débats publics. Il s’insurge contre la représentation médiatique d’une révolution qui aurait été le fait de jeunes issus des classes moyennes et revendique un traitement plus objectif pour tous ceux issus des milieux les plus défavorisés qui se sont sacrifiés pour la liberté et la justice. Le blogueur Abou El-Gheit rappelle le courage et la détermination des jeunes des quartiers « informels » qui ont affronté les très brutales forces antiémeutes et fait reculer les blindés de la police à coups de cocktails Molotov. Il salue ces jeunes, pauvres parmi les pauvres, qui ont protégé les manifestants de la police et repoussé les baltadjias, voyous au service du régime :
« Ces jeunes ne sont pas sortis pour réclamer une Constitution – avant ou après les élections – ni des élections. Ils ne sont pas sortis pour un État laïc ou religieux… Ils sont sortis pour des raisons ayant trait à leur vie quotidienne : les prix des produits alimentaires, des vêtements, du logement. Ils sont sortis contre le policier qui arrête le minibus du frère pour lui extorquer 50 livres, contre l’officier qui l’a arrêté et torturé pendant des jours, pour la sœur qu’ils n’arrivent pas à marier, pour l’oncle qui a perdu son travail parce que l’usine a été privatisée, et pour la tante morte d’un cancer parce qu’on ne lui a pas trouvé de lit dans l’hôpital public…»

Pour tous les exclus qui ont constitué le gros des troupes lors des manifestations, les débats autour de la Constitution et des élections ne sont que vains bavardages. « Ce qui n’a pas l’air d’être le souci des partis en conflit. Le résultat en est qu’une grande partie des gens insulte la révolution et les révolutionnaires et les politiciens suite à la hausse des prix ces derniers jours… Nous n’avons entendu personne parmi les élites s’élever contre la hausse des prix. Ceux qui ont bruyamment protesté après l’agression d’une activiste ne sont pas venus au secours des habitants de la ville d’Al-Salam qui ont vécu cinq jours à la belle étoile pour protester contre leur sort, et dont l’un a été renversé par une voiture et un autre s’est noyé. Ces gens n’avaient qu’à rester dans leurs trous jusqu’à ce que soient réglées nos controverses politiques bien plus importantes que leurs sottises ! »

La conclusion de l’article est impitoyable :
« Dans les années 1990, [en Turquie], Erdogan participait à une conférence d’organisations islamiques. Plutôt que de proclamer son intention d’appliquer la charia, il avait déclaré qu’il s’attacherait à régler le problème des égouts d’Istanbul, ce qui avait provoqué la colère de l’assistance. […] Nous n’avons malheureusement pas aujourd’hui d’Erdogan égyptien, seulement de vieux élitistes uniformément ennuyeux, immergés dans des débats laïc/islamique, Constitution/élections. À tous ceux-là, je dis : les pauvres d’abord, fils de chien ! »

Place Tahir, 13 février 2011, Photo : B Giroudon,





La transition et le contexte régional

Un rappel aux réalités salutaire qui remet quelques pendules à l’heure dans une situation où derrière le calme apparent et les interminables « débats de société » se dissimulent de réelles inquiétudes : « La période est trouble, on ne sait pas distinguer l’ami de l’ennemi, affirme un vieux Cairote. On veut nous faire croire que l’alternative est entre théocratie et État laïque. Les gens s’en fichent, ils veulent la vraie dignité : celle du travail, du pain et de la justice.» Les Égyptiens, dont beaucoup semblent vivre une histoire d’amour avec leur armée – elle n’a pas tiré sur le peuple –, ne sont pas tous dupes de la neutralité affichée des militaires. Le haut commandement, très proche des milieux d’affaires et de la grande bourgeoisie, négocie avec les Frères musulmans dans le but de stabiliser la situation politique au profit de la classe dominante. L’armée, étroitement liée aux États-Unis pour son équipement et l’aide annuelle d’un milliard et demi de dollars qu’elle reçoit de Washington, gère une transition qu’elle souhaite voir déboucher sur la continuité du système, avec quelques aménagements et le maintien en l’état de ses alliances internationales.

L’article a fait boule-de-neige, et voici que Waël Ghoneim [1] lance une initiative sur sa page Facebook intitulée « Les pauvres d’abord ». Le quotidien Al-Shorouk a repris des parties du texte de Ghoneim : « C’est l’article de l’activiste Mohamad Aboul-Gheit qui m’a inspiré. L’idée repose sur la prise en charge par les immigrés égyptiens à l’étranger de la question des quartiers informels ». Chaque communauté dans chaque pays est appelée à chapeauter le développement d’une zone informelle en envoyant des dons à l’association qui sera créée à cet effet. « L’idée a déjà été proposée aux Egyptiens vivant à Doubaï, qui ont été enthousiastes. Nous sommes en phase de concrétiser le projet de jumelage entre Doubaï et le quartier Aïn Al-Sira (dans le Sud du Caire) ». Cependant, Ghoneim fait état d’obstacles au niveau sécuritaire concernant la collecte des dons et demande aux instances concernées de faire en sorte que le projet ne soit pas stoppé.


Inégalités, pauvreté, injustice : Habitat social en Égypte


Jusqu'aux années 1919, la population du Caire était relativement stable et ne représentait que 5% de la population totale de l'Égypte. Elle a été multipliée par quatre en 80 ans pour représenter 19,3% de la population totale en 1986. Cette croissance démographique s'est faite grâce au développement des industries et des services au détriment des activités agricoles. Cette tendance a également renforcé l'urbanisation à partir des années 1940. L'exode rural qui a accompagné le développement des services a alimenté les grandes métropoles avec la création d'emplois précaires et de l'auto-emploi. Entre 1937 et 1947 la population des gouvernorats urbains du Caire, d'Alexandrie et des trois villes du Canal, augmentent de 52 %. L'exacerbation des tensions en milieu rural va accélérer l'exode vers la capitale, qui double sa population en dix ans (1.300.000 en 1937, 2.800.000 en 1947).


En 1949 la forme urbaine de la capitale s'est complètement modifiée suite aux migrations massives vers la ville. Avec la fin de la monarchie et le coup d'état des Officier libres en 1953 mené principalement par Nasser, la capitale égyptienne se libère, après 70 ans, de l'administration coloniale et commence à avoir un nouveau rôle pour une république qui souhaite dorénavant avoir un projet de société avec un appareil d'État centralisé et la concentration des moyens de productions dans la capitale. Suivant les slogans de la révolution, la planification établie misait à contrôler des loyers et a mis en place de vastes projets de logements sociaux pour les couches pauvres et les travailleurs.
Slogans qui ne seront jamais mis en oeuvre, et les années 50 connaissaient une forte croissance de la population qui dépasse celle du logement donnant naissance à l'habitat informel et précaire. Les années 1970 seront celles des grands schémas directeurs pour Le Grand Caire, décidés par le gouvernement de Sadat dont un des objectifs est d'attirer les investissements étrangers tout autant que les touristes. Un boulevard périphérique s'est constitué autour de la ville marquant les limites de la ville avec l'idée du report de la croissance sur les plateaux désertiques. La décennie 70 se caractérise par le sous-équipement en infrastructures, la croissance et le développement des logements précaires et la saturation des moyens de transports. Une dynamique de construction davantage portée par le secteur privé prend le relais selon la politique d'industrialisation des années 1960. Les taux de croissance du nombre de logements, plus importants que ceux de l'aire agglomérée, reflètent la forme urbaine dominante qui s'imposera à partir des années 1970 caractérisée par la densification et la verticalisation du bâti. Dans les années 1980, la pression démographique a contribué à la planification de villes nouvelles, à la vente des terrains désertiques, aussi bien aux opérateurs publics qu'aux privés, et à un développement urbain quelquefois anarchique. En 1977, la décision de planifier 19 nouvelles villes en zone désertique a été prise. Le développement des périphéries a renforcé les mobilités pendulaires et a légitimé l'existence d'enclaves résidentielles à faible densité au détriment de la zone centrale qui entama un processus de marginalisation dès les années 90. Ainsi depuis les années 90, la capitale égyptienne a du mal à absorber les flux migratoires et cela génère un étalement sur les franges agricoles. L'émergence du logement informel est une autre conséquence de la pression démographique du fait du centralisme des politiques égyptiennes qui a fait du Caire la ville qui en 1996, concentre 43 % des emplois publics, 40 % des emplois privés et 49 % des emplois industriels, ainsi que les formations supérieures comme la moitié des universités du pays qui y sont localisées.

Il faut attendre les premières années 1990 pour que les autorités organisent un vaste programme volontariste portant sur la régularisation, l’amélioration des infrastructures et la démolition des logements insalubres et des grands bidonvilles, notamment ceux construits en zones à risque. D'autre part, les autorités ont mis au point une stratégie nationale pour limiter la prolifération de l’urbanisation spontanée. Il convient de noter que 70 % des habitants des taudis sont concentrés dans les deux grandes villes, Le Caire et Alexandrie, comme c’est aussi le cas dans l’ensemble de l’Afrique du Nord.

Bidonville du Moqqatam

On doit la réduction notable de la population des taudis en Afrique du Nord (de 20.794.000 en 1990 à 11.836.000 (estimation) en 2010) à la détermination et à l’efficacité des politiques publiques d’amélioration et de prévention, particulièrement en Égypte, en Libye et au Maroc. Au Maroc, ils sont ainsi 4,4 millions à avoir échappé à l’insalubrité des taudis ces 20 dernières années, la proportion de citadins qui y vivent baissant de deux tiers, de 37,4 % en 1990 à 13 % (estimation) en 2010. L’Egypte a réussi à réduire le taux de prévalence des taudis de 50 % en 1990 à 17,1 % (estimation) en 2010, améliorant ainsi les conditions de vie de 11,2 millions de citadins. La Tunisie a, pour l’essentiel, éliminé les taudis sous toutes leurs formes. Depuis les années 1980, les autorités tunisiennes ont maîtrisé l’étalement urbain, amélioré les conditions de logement dans les quartiers anciens, régularisé les établissements hors-normes à la périphérie et fournit à la population l’eau potable, l’assainissement, des écoles et des services médicaux, notamment dans les zones irrégulières à la périphérie des villes. Aujourd’hui, grâce aux politiques volontaristes menées dans un certain nombre de pays, neuf sur 10 habitants des taudis en Afrique du Nord ne souffrent plus que d’une seule carence, qui en général concerne l’assainissement en Égypte et les surfaces d’habitation convenables au Maroc.

Bidonville Ezbet-El-Nakhl


En Égypte, le premier recensement des établissements irréguliers a eu lieu en 1993 et a bien démontré l’ampleur du problème. Un état des lieux plus précis à partir de photographies aériennes a montré que ces établissements représentaient, en 2008, 60 % des zones urbanisées. Bien que la proportion de la population urbaine vivant dans des taudis ait été ramenée de 58 % en 1990 à 17.1 % en 2005, en nombres absolus elle demeure importante, les estimations oscillant entre 16 et 21 millions in 2008. Les établissements irréguliers se sont toujours développés autour des villages en périphérie urbaine. En dépit de ces efforts, la plupart des établissements irréguliers en Égypte échappent toujours à une au moins des quatre privations élémentaires qui, selon ONU-Habitat, définissent un habitat inadapté et qui concernent l’accès à (1) l’eau salubre et (2) à l’assainissement, (3) l’habitat durable et (4) une superficie convenable. Ces établissements doivent généralement leur statut de “taudis” aux carences de l’assainissement, le raccordement aux réseaux municipaux étant souvent fonction de la mise en place de nouveaux réseaux primaires et des systèmes de traitement.


Le partenariat public/privé

Si elle devait satisfaire les besoins que créent l’expansion (1,5 pour cent par an en moyenne) et la structure de sa population nationale (dont la moitié a moins de 25 ans) l’Egypte devrait tous les ans bâtir des logements pour 500 000 ménages. Pour le moment, les pouvoirs publics ne produisent que 85,000 unités par an, ce qui veut dire que 80 pour cent de la demande doit être satisfaite par le secteur privé, tant formel qu’irrégulier. Les dispositifs publics offrent diverses options: des appartements (63 m²) pour les familles à faibles revenus; des unités de 30-40 m² à loyer très modique pour les familles en-dessous du seuil de pauvreté; des parcelles viabilisées (150 m²) soumises à un coefficient d’emprise au sol de 50 pour cent et à une hauteur maximum de trois étages; des appartements à acheter ou à louer (80+ m²) pour les familles à revenus moyens; et des logements ruraux dans les nouvelles zones d’aménagement. Tous ces programmes de logement social bénéficient de fortes subventions. Les pouvoirs publics subventionnent les prix et les taux d’intérêt sur des prêts au logement remboursables en 25 à 30 ans. Pour les parcelles viabilisées, l’échéance des prêts est à 10 ans.

Ville Nouvelle "Six Octobre"

Dans la pratique, toutefois, ces programmes publics ont tous eu à subir des retards. Les objectifs de production n’ont été remplis qu’à 47 %, ce qui a amené les autorités égyptiennes à nouer des partenariats avec des promoteurs privés afin de mobiliser davantage de moyens et d’augmenter la production. Ce programme en partenariat a de quoi retenir l’intérêt dans la mesure où il a effectivement permis d’attirer les capitaux privés vers le logement social, des terrains à prix réduits faisant office d’incitations. De vastes étendues ont été attribuées dans les villes nouvelles et les zones d’expansion urbaine sont allouées aux aménageurs à des prix fortement subventionnés, à condition qu’ils financent les infrastructures et construisent sur la parcelle des logements à l’intention des familles vivant en-dessous du revenu médian. Ce type de partenariat a débouché sur la construction de 17 000 unités en 2009, et l’on s’attend à un total de 300 000 entre 2009 et 2015. Le projet Orascom dans la ville nouvelle du “Six-Octobre” illustre bien le potentiel très important qui s’attache à ce type de partenariat.



La seule Région du Grand Caire a besoin d’au moins deux millions de nouvelles unités d’habitat dans les 10 ans à venir pour accueillir la croissance démographique à laquelle on peut s’attendre. Les pouvoirs publics étant incapables de satisfaire à eux seuls cette demande, des formules innovantes de partenariats public/privé ont été mis à l'essai. De vastes de terrains désertiques sont vendues à des aménageurs privés, et le produit permet aux autorités de satisfaire les besoins en infrastructures. Du coup, les promoteurs privés ont fait proliférer les villes nouvelles dans les zones désertiques qui entourent une capitale Le Caire.

Ville Nouvelle "Six Octobre"

L’un des ces aménagements est connu sous le nom de “Nouveau Caire”. Située de l’autre côté de la rocade qui ceinture la métropole et jouxtant les riches quartiers de l’est de la capitale, la ville nouvelle est passée par cinq schémas directeurs successifs (1985, 1995, 1999, 2001 et 2007) dont chacun a comporté un (ré)examen radical des objectifs, politiques, populations visées et domaines de compétence. L’objectif initial (1985) était de 750 000 résidents sur une surface de 1800 hectares ; il est passé par la suite à quatre millions sur 33 620 hectares d’ici 2027. Mais aujourd’hui, les 25 000 ha de terrains cédés jusqu’à présent aux aménageurs privés fournissent des logements avant tout aux classes supérieures et moyennes-supérieures. De petites parcelles isolées ont été allouées au relogement des pauvres et des ménages à revenus faibles dans des unités d'habitat auto-construites.

Il est désormais manifeste que le Nouveau Caire doit son développement aux politiques et aux décideurs privés. Les partenariats public/privé n’en sont certes toujours qu’à leurs débuts, mais ils semblent exclure les pauvres, oubliant l’équilibre socio-économique qui faisait leur vocation. Cette situation n’a pas empêché le gouvernement égyptien de chercher à établir dans cette zone des villes nouvelles mieux équilibrées du point de vue social, ce qu’il a réussi dans une certaine mesure avec le relogement de ménages à faibles revenus. Il s’est agi notamment des victimes d’un glissement de terrain dans un des établissements irréguliers les plus pauvres et les plus denses du Caire. Certains des nouveaux arrivants ont trouvé un emploi dans le secteur du bâtiment ou en tant que domestique, mais nombreux sont ceux qui se plaignent du manque de travail. Les emplois au Caire sont hors de question, les frais de transport représentant plus de la moitié du salaire journalier. Les habitants des enclaves pauvres du Nouveau Caire se trouvent aussi stigmatisés par les plus riches, qui voient en eux un rappel inopportun des déséquilibres prononcés entre riches qui dominent depuis des décennies au Caire.

«Les pauvres d’abord, fils de chien !»

S’il est une leçon à tirer de l’expérience du “Nouveau Caire”, c’est bien qu’en dépit de leurs avantages, les aménagements immobiliers, habitat compris, conduits par le secteur privé sont incapables, à eux seuls, de faire face aux dimensions politiques, sociales et économiques qui s’attachent à des projets aussi légitimes et d’aussi grande ampleur. Il est manifeste, en particulier, que jusqu’à présent les villes nouvelles n’ont pas réussi à intégrer les catégories pauvres et à faibles revenus dans la vie urbaine ordinaire. Par conséquent, c’est au secteur public qu’il appartient d’assurer un meilleur équilibre socio-économique. Des campagnes de promotion agressives ont rendu les villes nouvelles très populaires parmi les classes aisées de la capitale, expatriés étrangers y compris, qui préfèrent des résidences fermées dotées de spacieux jardins, de piscines et de terrains de golf, à un centre ville de plus en plus bruyant, pollué et surpeuplé. En revanche, les catégories pauvres se retrouvent dans le désert, ce qui compromet ou interdit, en fait, leur relogement au Nouveau Caire. Selon le journaliste Marwa Belghazi, « les projets et slogans de redistribution spatiale, mixité sociale scandés par le gouvernement ont rapidement laissé place à une spéculation immobilière sur ces vastes parcelles désertiques. On ne cherche désormais plus à mélanger toutes les classes dans le meilleur des mondes et des villes. On vend certes toujours du rêve, mais un rêve pour une certaine catégorie bien ciblée. Promesses de paradis vert où les enfants pourront jouer en toute sécurité, sans bruit, sans pollution, des voisins qui nous ressemblent, et puis surtout des infrastructures et maisons de luxe : Bienvenue au monde des Gated communities. Véritables forteresses imprenables, ces nouveaux espaces qui prolifèrent à grande vitesse dans le Grand Caire attirent de plus en plus de Cairotes, qui n’en peuvent plus du «chaos» de la ville, et qui peuvent se le permettre. On se crée ainsi des espaces publics dans l’espace privé avec tous les « désavantages » du véritable espace public en moins. Sécurité assurée, mixité sociale nulle et balades en famille des plus agréables. »

Le concept de villes nouvelles avec construction de logements par le secteur privé et la vente de terrains dans le désert pour la fourniture en partenariat avec le secteur public d’infrastructures élémentaires et de base reproduit ainsi les mêmes injustices spatiales, même si une part des populations des plus pauvres peuvent bénéficier de logements neufs. Pour échapper à ces nouvelles villes, les habitants les moins fortunés du Caire n'ont d'autres choix que de rester en centre-ville et de construire en toute illégalité. 

LE CAIRE, Baptiste Giroudon, Photographe, 2011

Depuis une décennie au moins, la verticalisation et la densification de l'habitat dans les quartiers populaires et semi-populaires sont très fortes : il est fréquent que des immeubles de cinq étages ou plus s'édifient d'un seul tenant y compris dans les secteurs à urbanisation contestée ou interdite. Au centre ville, les surélévations sont occupées par des habitations de fortune en location, en dur ou en matériaux de récupération érigées par les propriétaires d'immeubles. Depuis 1993, une politique de régularisation foncière a été mise en place au Caire. Le processus est long, compliqué, rencontre des résistances alors qu'en parallèle se mettent en place des programmes de restructuration urbaine et qu'il est prévu la démolition de secteurs non-réglementés. La revalorisation du centre ville ancien « fatimide » s'effectuait quelquefois par des opérations d'expulsion forcée.

LE CAIRE, Projet Horizon 2050.

Selon Amin Moghadam : « L'hyper densité du centre du Caire pose de plus en plus problème comme en témoignent certains comportements urbains ainsi que les discours des politiques. La vieille ville souffre toujours des externalités d'une hyper-densité avec de vastes quartiers de logements de mauvaise qualité construits récemment, l'occupation illégale des toits, l'insuffisance des infrastructures et des services, les problèmes de transport persistants et de l'aggravation constante de la pollution. La solution adoptée ces vingt dernières années a consisté à planifier de nouvelles villes aux alentours de la ville existante tantôt dans le désert et tantôt sur de rares terres fertiles agricoles.
L'avenir du Caire dépend avant tout de la manière dont le pays va sortir de ses tumultes politiques actuels. Le centralisme politique et la polarisation économique ont caractérisé le territoire égyptien depuis plus de quarante ans. Il est probablement temps de revoir ce schéma.
L'absence de dialogue et la prégnance de la forme autoritaire qui ont caractérisé la métropolisation de la capitale égyptienne semblent aujourd'hui remises en cause. Ainsi le projet d'une nouvelle capitale dans le désert en dehors des murs du Caire actuel mérite d'être revisité dans les formes urbaines qu'il propose et les populations qu'il vise à héberger.»

Baptiste Giroudon, Photographe, 2011

Concernant les villes nouvelles en Egypte, consulter : 

L'aventure des villes nouvelles, Vingt ans après, bilan et débatsPar Sabine Jossifort
http://ema.revues.org/index973.html

[1] : L'égyptien Wael Ghonim est l'un des porte-drapeaux de la révolution et d'une nouvelle génération politique. Wael employé dans le service marketing du groupe Google pour le Moyen-Orient, organisa avec d'autres réseaux cyber-dissidents l'appel à manifester du 25 janvier 2011. Wael Ghonim est devenu à son dépend l'une des icônes de ce printemps arabe à double titre. Il a d'abord illustré l'engagement des cyber-dissidents arabes dans cette révolution parallèlement à la jeunesse marginalisée. Ensuite, il était aussi porteur de cette nouvelle culture politique qui va émerger et qui va rompre avec le monde austère des anciennes avant-gardes et mettre l'émotion et le sentiment dans le politique.

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