Chandigarh : d'une utopie sociale et architecturale

CHANDIGARH, Segregated City



Chandigarh


une utopie sociale et architecturale 
au service du néo-libéralisme


Aujourd'hui, le prétexte de conserver le patrimoine urbano-architectural de Chandigarh est utilisé par les élites des municipalités successives pour assurer à la ville un rôle de Segregated City, réservée aux classes supérieure et moyenne. L'opposition idéologique avec la politique du gouvernement du Pandit Jawâharlâl Nehrû, qui a décidé de bâtir la ville en 1948, est, tout simplement prodigieuse. Nehrû dont la volonté reposait sur le grand espoir des possibilités offertes par la modernisation du pays pour améliorer le sort de l'ensemble des classes sociales ; une de ses plus grandes réformes sera d'abolir le système de caste, vieux de trois millénaires (voir appendice en bas de page). Une ville Ouverte à tous, selon la volonté de Nehrû et symbolisée par la sculpture monumentale de la Main ouverte, placée dans le complexe administratif.



Chandigahr, la main ouverte, Le Corbusier,   Photo S. Herbert


Ce qui n'est plus le cas maintenant, affirme Solomon Benjamin - voir  article - à propos du développement urbain des villes de l'Inde : On ne peut donc pas parler de désengagement de l’État mais bien de sa transformation au service d’une élite. Le développement du marché immobilier et de la consommation de produits de marque est un projet politique au sens fort, mené aujourd’hui au nom d’idées et de valeurs qui, autrefois, sous-tendaient des réformes progressives.


Le Pandit Jawâharlâl Nehrû

Au moment de la partition entre Inde et Pakistan, en 1947, le Punjab perd sa capitale, Lahore, qui revient aux Pakistanais. Les autorités indiennes décident de construire une nouvelle capitale pour cette région : ce sera Chandigarh, nommée en l'honneur de la déesse Chandi dont l'un des temples se trouve à proximité de la future ville.

Le Pandit Jawâharlâl Nehrû, Premier ministre, entend en faire un modèle pour le développement de l'Inde moderne. Adversaire farouche du colonialisme, il fut, avec Nasser et Tito, à l'origine du mouvement des pays non-alignés lors de la conférence de Bandung en 1955. Nehrû portait une grande admiration au système du plan quinquennal de l'Union soviétique et tenta de mettre en place en Inde une organisation semblable. Son désir était d'apporter à son pays les bienfaits conjugués du socialisme et du capitalisme en y créant un socialisme démocratique. S'il assure à l'Union indienne une stabilité politique remarquable, il échoue cependant dans ses efforts contre la misère et le sous-développement ; puis par la suite, le système bureaucratique Indien engendra une administration complexe, et une grande corruption dont l'Inde souffre encore aujourd'hui. Une corruption qui est un élément important dans l'aménagement et le développement des villes car elle a toujours été la plus grande arme des spéculateurs et des investisseurs.

Le Corbusier

Sous les directives de Nehrû et de ses élites, formées à Oxford, Le Corbusier abandonnera -à regret- sa folle idée de Cité-machine pour adopter un style plus proche de l'idéal anglais de la Garden CityIl reprend le projet en 1951, à la tête d'une équipe d'architectes composée de son cousin Pierre Jeanneret, des architectes anglais Maxwell Fry et Jane Drew et d'architectes indiens, dont Manmohan Nath Sharma, Chowdhary et Aditya Prakash


Jawâharlâl Nehrû demande à Le Corbusier «une cité libérée des traditions du passé, un symbole de la foi de la nation en l'avenir».
CHANDIGARH, Master Plan, Le Corbusier, 1951

Les architectes Mayer et Nowicki avaient déjà proposé un plan fondé sur la séparation brutale du Capitole et d'un maillage de voies sinueuses et différenciées et de secteurs définis par des services communs.  Le Corbusier se contente de régulariser la maille de Mayer, de définir les secteurs à partir d'un module de 1.200 mètres par 800, désignés par un numéro de 1 à 60 (Le Corbusier fit omettre le 13). Chaque secteur est composé de zones d'habitations, de commerces,  d'équipements sportifs, de lieux de culte et d'espaces verts. Le secteur 17 est au cœur du centre-ville ; c'est le centre principal de commerces, de restaurants, d'hôtels, lieu d'animation.  Dans tous les autres secteurs, on retrouve des magasins répartis de façon équilibrée.  Le Corbusier élabore un système de circulation très sophistiqué "Les 7 voies de circulation" hiérarchisant 7 niveaux de circulation dans la ville visant à fluidifier le trafic et préserver les zones d'habitation de ses nuisances. Les architectes définissent les caractères de chacun des secteurs, et le grand parc Sud / Nord permettant –en principe- de traverser la ville en empruntant une série de jardins.


CHANDIGARH, Master Plan, Le Corbusier


Le Capitole

La pièce maitresse de cet échiquier est le complexe du Capitole qui regroupe le Palais de justice, le Secrétariat et le Palais des Assemblées (ainsi que les plans du palais du Gouverneur qui ne sera jamais construit). L'application rigoureuse de la Charte d'Athènes – qui institue la séparation des fonctions dans la ville : Habiter, Travailler, se Recréer, Circuler, place ces magnifiques architectures dans un rapport d'isolement par rapport à la ville, et les espaces publics monumentaux qui les bordent renforcent davantage cette solitude. La communion semble davantage se faire avec le paysage lointain des premiers contreforts de l'Himalaya et la nature environnante. La monumentalité de ces constructions et leur morphologie massive appuyée par l'emploi du béton symbolisent la puissance de l'Etat, et sa séparation avec la ville des citoyens. Mais pour les concepteurs, les espaces publics devaient représenter le Forum de la cité, le lieu de rassemblement et de discussions des citoyens.

Chandigahr, l'Assemblée, Photo S. Herbert

Chandigahr, la Haute Cour, Photo S. Herbert

Chandigahr, la Haute Cour, Photo S. Herbert
Chandigahr, la Haute Cour

L'habitat

Le Corbusier abandonnera à Chandigarh l'idée de bâtir ces grandes demeures d'habitat social, sur les modèles des immeubles villas ou de la Cité Radieuse. La nouvelle ville sera horizontale, ses constructions dédiées à l'habitat, basses.

A cela, les historiens ou critiques avancent l'idée que Le Corbusier ait décidé de s'adapter au contexte et, plus que cela, aux modes de vie du peuple du Punjab. Ils notent que l’invitation faite à Le Corbusier de venir construire en Inde, ne repose pas uniquement sur sa notoriété internationale, mais également sur l’expérience d’une carrière qui n’a cessé d’interroger les possibilités d’émergence d’une culture de la modernité dans des pays ou des continents à forte tradition culturelle, comme l’Algérie ou l’Amérique du sud. Selon ces historiens, cette capacité à comprendre l’autre, et à saisir dans cette tradition les conditions de fabrication d’une architecture contemporaine, se lit aisément dans les recherches menées sur le climat, les modes de vie ou l’utilisation de technologies traditionnelles. Propos peu convaincants car à Chandigarh, Le Corbusier privilégia l'emploi du béton, matériau peu compatible avec la chaleur de l'été et très vulnérable au fort taux d'humidité durant la saison des moussons. Aujourd'hui, les constructions en béton sont particulièrement dégradées, au contraire des constructions en brique qui ont mieux résisté au temps. L'architecte Louis Kahn, par exemple, qui construira dans cette région du monde plusieurs bâtiments, utilisa la brique, matériau traditionnel.

Louis Kahn, architecte

D'autres historiens évoquent le changement radical dans la pensée de Le Corbusier dont les projets de villes sont, les uns après les autres, refusés, en France comme dans le reste du monde et, à une époque où la critique contre cet urbanisme -trop- cartésien s'amorce. Ils évoquent la confrontation avec le réel pour le projet de capitale du Punjab, la fin des certitudes des pères du Mouvement moderne qui coïncide avec la fin des illusions de Le Corbusier sur son propre urbanisme. Propos qui peuvent s'appliquer dans les années 1960, mais certainement pas en 1950, lorsque Le Corbusier est au zénith de la pensée urbaine et architecturale. L'explication des historiens de l'architecture Francesco Dal Co et Manfredo Tafuri est bien plus censée, qui évoquent cette fin des illusions non pas comme une remise en cause de sa pensée, mais bien comme le signe d'un abandon de la conscience malade d'un univers bourgeois qui s'interroge, ne sachant que répondre, sur les raisons de son propre naufrage. A Chandigarh, ce renoncement à bâtir une cité dense, la cité-machine chère à Le Corbusier, s'explique selon F. Dal Co et M. Tafuri, par le fait que l'Inde n'est pas le lieu où réaliser la cité-machine capable d'incarner les grandes valeurs d'une bourgeoisie consciente d'elle-même.


Plus pratiquement, W. Boesiger et H. Girsberger, dans leur anthologie consacrée à l'oeuvre de Le Corbusier notent : « Il faut dire, que le programme sur lequel se construit Chandigarh est établi par des hauts fonctionnaires ayant fait leurs études à Oxford, ayant connu et apprécié la civilisation anglaise. Chandigarh est une ville horizontale. » L'oxfordisation des élites Indiennes a certainement joué un rôle important dans la conception de la ville et de l'habitat, préférant ainsi l'idée des théoriciens anglais de la Garden City [ville jardin], composée de cottages disséminés dans la nature, s'opposant à la conception française d'un habitat collectif.


Le Corbusier évoquait également les « crédits extraordinairement minces » accordés par l'Etat pour la construction de Chandigarh. L'architecte Manmohan Nath Sharma souligne également une contrainte tout aussi difficile : le peu de temps pour mener à bien les études et les travaux, Chandigarh devant être inaugurée au plus vite selon la volonté de Nehru : « La planification a commencée en 1951, et la ville inaugurée en 1953. Nous n'avions que très peu de temps, très peu d'argent... ».


Fin du système des castes 
et 
Mixité sociale dans la ville


Ce qui explique que Le Corbusier n'interviendra pas ni sur la question du logement, ni dans la conception formelle des types d'habitat, laissant cette tâche à son équipe et se réservant les bâtiments administratifs prestigieux du Capitole.


Ainsi, la capitale du Punjab sera horizontale, constituée de grandes villas individuelles aux abords des administrations, pour les ministres et les élites, de maisons isolées pour les hauts fonctionnaires, de maisons de ville pour les classes moyennes tandis que les classes populaires [gardiens, balayeurs, femmes de ménage, etc.] sont logées dans des maisons basses mitoyennes. L'application rigoureuse de la Charte d'Athènes s'appliquera ici à la séparation des secteurs d'habitations répartis de façon rigide entre les castes et les classes sociales. Différentiation spatiale qui est, avant tout, la volonté du politique et des poids des traditions (voir Appendice en bas de page) ; peut-être également de la volonté de Jawâharlâl Nehrû de vouloir concilier socialisme et capitalisme.


Malgré cette spatialisation inter-classiste, la même volonté de Nehrû sera de construire une ville où chaque classe sociale soit représentée. W. Boesiger et H. Girsberger indiquent que : « Le programme oxfordien comprenait 13 catégories d'habitations individuelles, depuis celle du péon jusqu'à celle des ministres. Jusqu'à présent le péon vivait d'expédients, n'était pas logé. Il a maintenant des logis conçus et bâtis avec le même amour et le même soin apportés aux maisons des ministres. Ne chicanez pas sur les classes !». Le témoignage de l'architecte indien N. Sharma qui collabora avec Le Corbusier est sans équivoque, Chandigarh devait être conçus autant pour les riches que pour les plus pauvres : «Chandigarh a aussi été imaginée pour les pauvres. Le Corbusier avait prévu des maisons pour eux. Cela n’est pas le cas de Brasilia».

Chandigahr, la brique est utilisée pour l'habitat. Entrée d'un "village" destiné aux fonctionnaires. Photo S. Herbert

Chandigahr, habitat populaire,vers 1953, Photo S. Herbert

Chandigahr, habitat populaire, vers 1953, Photo S. Herbert

Chandigahr, habitat populaire, vers 1953, Photo S. Herbert

Chandigahr, habitat populaire, vers 1953, Photo S. Herbert

Chandigahr, habitat populaire, vers 1953, Photo S. Herbert

Chandigahr, habitat populaire, vers 1953, Photo S. Herbert
Chandigahr, maison,  Photo S. Herbert


Chandigahr, maison,  Photo S. Herbert


Le plan de Chandigarh présente parfaitement cette contradiction, une ville ouverte à l'ensemble des castes mais réparties par quartiers selon leur classe sociale. D'où l'importance, pour les concepteurs des espaces publics monumentaux qui bordent les institutions, le Forum censé faire référence à la démocratie antique Athénienne, lieu de rassemblement inter-classiste ; de même pour les parcs publics occupant une grande surface dans la ville dont une des fonctions devait assurer la rencontre entre les citoyens.

Chandigahr, ex-Forum, Photo S. Herbert

Les populations rurales qui vivaient sur le site de la future capitale, les milliers d'ouvrier[ères] venues bâtir la cité seront logés dans des baraquements provisoires. Les architectes choisissent également de préserver certaines zones d'habitat rural dans le plan général d'aménagement. Ces ensembles d'habitat informel, considérés comme provisoires sont désignés en tant que Urban Village ou bien de Colony.


En réalité, les besoins en main d'oeuvre et l'attractivité grandissante de la ville en construction seront autant de facteurs pour un afflux massif de paysans des régions voisines plus pauvres. Ainsi, au fil du temps, d'autres Colonies se forment à la périphérie de la trame urbaine, et dans les secteurs vides. Ces bourgades encore rurales, se constituent de baraques disposées chaotiquement, contrastant avec la rigidité géométrique des voies. Il est évident que pour les concepteurs et les politiques de l'époque, ces zones d'habitat pauvre devaient, grâce à la modernisation du pays, disparaître dans un futur proche. Ce qui ne fut pas le cas, car ces colonies subsisteront pour devenir des sortes de cité de transit : de nouveaux arrivants remplaçaient les ouvriers et les premiers employés bénéficiant d'un logement dans une maison neuve. Chandigarh, sous le gouvernement de Nehru, n'arrivera jamais à endiguer l'afflux constant et régulier des pauvres ruraux venus chercher fortune et tenter de placer leurs enfants dans les écoles.


L'éducation

«En commandant la construction de Chandigarh, Nehru voulait construire une ville de la connaissance, analyse Sarabjit Pandher journaliste au quotidien The Hindu, et dans ce sens, c'est une réussite». Chandigarh regroupe l'une des meilleures facultés de droit du pays et un hôpital universitaire réputé, sans oublier le prestigieux cursus en architecture. De fait la ville attire des étudiants de toute l'Inde, mais également, les familles pauvres qui souhaitent scolariser leurs enfants afin de leur assurer un meilleur avenir.


Le développement de la ville

Le développement urbain de Chandigarh durant la première décennie, est harmonieux : les constructions -mis à part les Colonies- s'intègrent parfaitement au plan d'ensemble, se conforment aux prescriptions architecturales et aux règles de hauteur. Mais au fil du temps et notamment après le départ de Pierre Jeanneret en 1965, les constructeurs prennent plus de liberté dans l'implantation des bâtiments, la qualité architecturale de ce qui se construit, d'une manière générale, souffre d'une trop grande économie de moyens et de concepteurs médiocres. La déréglementation s'amorce progressivement et la modernité des premiers temps fait place à une sorte de chaos architectural ordonné toutefois par la rigidité de la trame des avenues.

Chandigahr, un marché
Chandigahr, logements collectifs

D'une certaine manière, vivre dans un monument de l'architecture urbaine ne favorise guère, en Inde, une autre vision d'aborder la ville et d'appréhender la qualité architecturale. M. Sharma déplore le peu de considérations des habitants sur l'architecture, si ce n'est pour exprimer le fait, que cela attire des touristes du monde entier. Il ajoute dans une interview récente : « Je me suis aperçu que les autorités publiques et les habitants n'avaient pas pris soin de leur héritage. »

Toutefois, si à partir des années 1970, la qualité architecturale se détériore, si quelques dérogations urbaines sont tolérées, une des principales prescriptions restera en vigueur : la hauteur des constructions. La conséquence est l'extension horizontale de la ville, le « remplissage » rapide des secteurs et surtout, un strict contrôle des immigrants. Car la superficie de Chandigarh est peu importante, 114 hectares seulement, dont quelques hectares protégés destinés aux parcs, aux espaces de détente et à l'agriculture. Chandigarh, connue mondialement, réputée pour la qualité de ses universités s'oriente progressivement vers une segregated City, réservée aux classes supérieures.

Les classes moyennes et les classes plus pauvres qui fournissent la main d'oeuvre pour les services et les travaux s'installent dans les deux communes satellites qui se sont constituées : Mohali au sud, dans le prolongement direct de la trame urbaine et à l'Est, dans l'Etat de l'Haryana, Panchkula. Ces villes satellites absorberont l'afflux massif et régulier des populations pauvres et de la classe moyenne. A la différence de Chandigarh, elles ne sont pas contraintes aux mêmes règles d'urbanisme et la hauteur des constructions est libre. Par la suite, la continuité urbaine de ces satellites avec la capitale formera une seule entité spatiale, la tricité, selon le terme consacré.


Chandigarh aujourd'hui, aperçu


C’est entre un passé ténacieux, et une modernité hésitante que l’on retrouve aujourd’hui à Chandigarh, une ville en pleine croissance qui compte parmi ses habitants des nouveaux groupes sociaux et des nouvelles pressions politiques, qui transforment peu à peu la ville dans une configuration urbaine imprévue. Avec la fin du socialisme et l'avènement du néo-libéralisme en 1991, le système de caste reprendra toute sa vigueur, et notamment dans la conception de certains quartiers de ville, les gated communities destinés aux classes supérieures. A Chandigarh, les secteurs historiques-modernes qui ont été préservés par des considérations de préservation du patrimoine sont devenus une zone réservée aux élites et à la classe sociale moyenne. Une réalité loin de l’utopie socialiste de Nehru et l’organisme ordonné de Le Corbusier.

Chandigahr, un des nombreux parcs,  Photo S. Herbert

Chandigahr, un des nombreux parcs,  Photo S. Herbert

Chandigarh bénéficie ainsi d'une qualité de vie incomparable par rapport aux autres villes du pays. «C'est la plus belle ville d'Inde: la plus verte, la plus propre et la plus organisée», s'enthousiasme un habitant ; de même des récits des visiteurs occidentaux qui rapportent les mêmes faits depuis des décennies : Chandigarh est la cité la moins polluée, la moins bruyante et la plus agréable de l'Inde. Des centaines d'acacias, de peupliers et de platanes bordent les avenues. Au cœur de la ville, les concepteurs ont consacré des dizaines d'hectares aux parcs, et le lac artificiel est le lieu de détente des familles le week-end. Et, fait rarissime en Inde, aucun déchet, ni dans la rue, ni sur les pelouses et les berges du lac. Certains surnomment Chandigarh, la Suisse de l'Inde, pour la propreté des rues et le revenu par habitant le plus élevé du pays.


Chandigarh centre, interdite aux indigents

Il est vrai que les habitants de Chandigarh sont particulièrement fiers de leur capitale, soucieux de conserver sinon les édifices modernes mais leur cadre de vie et de se préserver -ainsi que les touristes nombreux- des scènes de grande pauvreté. Selon les estimations environ un tiers de sa population vit dans la pauvreté, un grand nombre dans des camps de fortune.

Chandigahr, l'autre réalité

Certains affirment que Chandigarh présente la caractéristique des plus rares en Inde, de ne pas avoir de bidonvilles ; ce qui n'est tout à fait exact car de nombreuses zones d'habitat informel s'établissent dans les secteurs périphériques. Cela étant, si les autorités ont tolérées certaines zones d'habitat illégal établies depuis longtemps, elles ont au contraire, limité leur nombre, leur expansion et soigneusement contrôlé leur localisation dans l'agglomération. Depuis l'origine de Chandigarh, et contrairement à ce qui se passe dans les villes Indiennes, les bidonvilles qui osent s'implanter à proximité du centre, des secteurs d'habitat destinés aux élites et des secteurs des grandes institutions sont démolis – systématiquement.

Une situation que l'architecte en chef de la ville de Chandigarh reconnait à demi-mots: «Nous relogeons les pauvres dont nous détruisons les campements, bien sûr. Pas au même endroit, mais un peu plus loin».


Un peu plus loin


«Un peu plus loin», ce sont les cités de transit destinées au relogement des bidonvilliens, constituées de baraques en brique ou de tôles d'aluminium.

Chandigahr, une cité de transit
Chandigahr, une cité de transit

Il existe plusieurs types d'habitat informel à Chandigarh, les cités de transit organisés par les autorités, les colonies tolérées et celles illégales, les zones de taudis spontanées qui s'établissent régulièrement dans les secteurs en marge de la ville et les villages environnants situés hors de la trame urbaine.

En 2002, les autorités constataient 14 zones d'habitat informel implantées sur le territoire administratif de la ville, pour une population estimée à environ 70,000 personnes : Ambedkar colony, Gursagar Bhattal colony, Kabari colony, Kalyan colony, Kumhar colony -25, Labour colony-4, Labour colony -5, LBS colony, Madrasi colony , Nehru colony, Rajiv colony, Sanjay Labour colony, SBS Mauli Jagran et Shahpur. Depuis, plusieurs autres colonies se sont formées dont notamment Janta Colony où s'entassent aujourd'hui 14,000 personnes en difficulté tout autant que des salariés ayant un revenu régulier.

Chandigahr, une Colony tolérée

Les colonies et les cités de transit, destinés à l'origine à loger provisoirement les ouvriers, sont toujours présents dans la ville, car tolérés par les autorités. Les villages ruraux et les colonies des années 1950 se sont déplacés au fil du temps, en fonction du développement urbain des secteurs. Pour les colonies tolérées car éloignées du centre, et dans certains cas, des terrains ont été vendus à bas prix par le gouvernement aux habitants, mais du fait de la pression démographique et des enjeux fonciers privés, les résultats sont mitigés. Depuis peu, la municipalité tente d'améliorer le confort de ces quartiers tolérés en construisant des écoles ou des routes goudronnées. Dans la colonie Rain Darbar considérée comme une zone de non droit et de trafics en tout genre, les trottoirs sont peuplés de petites échoppes ; une école publique vient d'être construite au centre. Dans d'autres cas, la municipalité accorde quelques lopins de terre pour l'établissement provisoire de quelques familles, le plus souvent aidées par les ONG, nombreuses à Chandigarh, qui financent la construction de petites baraques en briques. Le plus généralement, d'autres familles non autorisées viennent s'y implanter pour profiter des installations en eau potable et électricité et de la bienveillance des ONG. Cela étant, le plus souvent, les baraques construites en dehors des lopins accordés sont tout simplement rasées.

Chandigahr, reconstruction d'une colony après un incendie, financée par une ONG

Les colonies illégales et non tolérées ne font pas l'objet d'autant d'attention. Madhu Sarin, urbaniste et sociologue, spécialiste de la question des slums à Chandigarh, souligne l'hypocrisie du discours citadin à propos des bidonvilles. Officiellement, les habitants des slums sont censés être relogés après la destruction du bidonville, mais on leur propose en réalité des prix bien trop élevés, ou alors il faut pouvoir attester que l'on vit là depuis un certain nombre d'années. Les slums se reforment donc à d'autres endroits, regroupant alors les restes de plusieurs anciens bidonvilles. Le slum illégal et non toléré du secteur 51 accueille en majorité d'anciens ruraux venus depuis des décennies pour certains, des régions de l'Est : l'Uttar Pradesh et du Bihar. Le quartier informel est un dédale de ruelles et de petites maisons. Ceux qui vivent ici ont été déplacés de secteurs en secteurs au fur et à mesure de la destruction et de la réhabilitation de certains slums. Dans le secteur 51, les terres où la colonie s'est établie ont déjà été vendues pour des projets de constructions privées, mais nul ne sait quand les habitants seront délogés. Au milieu du quartier, toutes les constructions ont été rasées sur une quinzaine de mètres de large pour la construction d'une route en direction d'immeubles gérés par une society. Au dire des habitants, les bulldozers sont venus un beau jour, sans autre forme de préavis.

Pour les plus indigents, et ceux non accompagnés par une ONG, la seule solution est la construction de taudis éloignés du centre, en espérant l'aide et la bienveillance d'une ONG Indienne ou étrangère. Les familles s'installent sur des terrains en friche et tentent d'y vivre comme elles peuvent.

Chandigahr, l'autre réalité

Si l'administration de Chandigarh procède régulièrement à la destruction de constructions illégales, de type formel ou informel, au nom de la préservation de l'identité de la ville, ce n'est pas le cas pour les villages éloignés ou ne dépendant administrativement de Chandigarh. Non soumis aux règles de la capitale, ces anciennes bourgades agricoles se sont transformées en îlots de constructions anarchiques où les normes d'organisation et de construction n'existent plus. Les lits dans des dortoirs collectifs se louent à prix d'or aux travailleurs de passage. Mais l'administration veille ici également et limite à coup de bulldozer les tentatives d'appropriation illégale de parcelles.

Chandigahr, visite d'une ONG américaine dans une zone de taudis illégale

En fait, ce sont les villes de Mohali et de Panchkula qui supportent l'immigration pauvre, mais également celle des classes moyennes et aujourd'hui celle des classes supérieures, trouvant dans ses villes, un marché de l'immobilier plus attractif, même si l'adresse de la prestigieuse Chandigarh ne figure pas sur leur carte de visite...


Je n'aime pas les pauvres


Au café, un groupe de consommateurs avoue qu'ils apprécient justement leur ville pour la quasi absence des indigents dans les quartiers chics de la ville : « Je n'aime pas les pauvres. Ils gâchent les parcs en y dormant, c'est sale, ils polluent la ville», lâche l'un d'eux. D'une manière générale, et selon de nombreux témoignages [qu'il convient de prendre tel quel], les populations immigrées et pauvres sont l'objet du plus grand mépris de la part des originaires de Chandigahr qui les accusent de détruire et souiller la ville. Madhu Sarin souligne que ces populations discriminées assurent pourtant la plus grande majorité des services pour le bien-être et le confort des plus riches [ménage, gardiennage, jardinage, service de propreté, etc.] et les tâches les plus ingrates.

Surpopulation, patrimoine et corruption


Initialement prévue pour 150.000 habitants, les architectes ont conçu le schéma directeur pour une expansion logique et "naturelle", par la trame urbaine, pouvant abriter 500.000 habitants. Aujourd'hui l'agglomération de Chandigarh est habitée par 1,5 million d’habitants. Si le centre historique-moderne a conservé son aspect initial -malgré la décrépitude des constructions-, il n'en est pas de même de sa périphérie qui s'est développée anarchiquement. La ville dessinée par Le Corbusier, Jeanneret Frey et Drew n’est plus reconnaissable, il s’agit d’une vaste agglomération, la Tricité, dont Chandigarh n’est plus qu’une partie. Ses limites tout comme sa silhouette se sont dissoutes. Dans cette cité qui voulait se conjuguer avec l’environnement, l’homme commence à être coupé de la nature.

L’irruption des nouveaux programmes de notre époque et de leur grande échelle tout comme les profondes modifications des systèmes de construction et des matériaux changent le visage de Chandigarh. Les constructions ne respectent en aucune manière les principes d'architecture et l'urbanité des nouveaux quartiers semble être à l'opposé des intentions de ville ouverte de Nehru et de son architecte. Des nouveaux quartiers composés de constructions anonymes, sans urbanité partagée s'érigent comme de véritables enclaves entourées d'une grille et dont l'accès est contrôlé. Tandis que la campagne est mitée par les constructions individuelles de toutes sortes. Des graffitis apparaissent, accusant les autorités et les promoteurs de démolir la ville.

Les urbanistes, comme Madhu Sarin, s'interrogent : «Chandigarh est une ville horizontale. Il n'y a pas de tours. Impossible de construire des gratte-ciel sans la défigurer. Le Corbusier, par exemple, n'avait prévu que 8 tribunaux alors qu'aujourd'hui il en faudrait 15 ou 20 pour assurer toutes les affaires. Mais on ne peut pas ajouter une annexe à un bâtiment construit par Le Corbusier !».

Sunita Monga l'architecte en chef de Chandigarh, explique : « on manque cruellement de terrains, surtout pour développer de nouveaux quartiers.» Engoncée dans un carcan trop petit, la ville doit pourtant accueillir de nouveaux employés pour répondre aux besoins des entreprises de technologies de l'information en plein essor, ainsi que de nouveaux fonctionnaires.

Money

Par contre, les spéculateurs voient dans les zones libres du plan de Le Corbusier, dans les quartiers de maisons basses, dans les zones vertes protégées, des terrains d'une valeur inestimable. Invoquant la pression démographique foncière, la nécessité économique pour le bon développement de la région, les spéculateurs estiment que les espaces libres de Chandigarh pourraient être remplis. Qu'il faut construire, plus haut, plus grand, plus clinquant.

Chandigahr

Les politiques sont plus que sensibles à ces arguments, et d'année en année offrent aux spéculateurs et investisseurs de vastes portions du territoire, jadis protégés. Ainsi, par exemple, le Rajiv Gandhi Chandigarh Technology Park, situé au nord de la ville. A l'origine, cette partie limitrophe de Chandigarh était inscrite en tant que ceinture verte protégée et inconstructible pour limiter l'extension urbaine et préserver la qualité atmosphérique de la ville : elle se composait de terres agricoles, d'espaces verts et de bois. Au début des années 2000, l'Union Territory a décidé de convertir cette zone en un parc technologique. Les terres sont vendues à bas prix à des entreprises privées qui auraient pu les acheter bien plus chers. Les paysans sont forcés de quitter ces espaces et les dédommagements qu'ils reçoivent ne leur permettent pas d'acheter de nouvelles terres. Le développement du IT Park s'est fait en trois phases. La première consiste dans la construction de bureaux. La deuxième phase de développement est censée fournir des logements à ces nouveaux employés. Mais les pressions privées sont telles que les prix sont bien trop élevés pour les nouveaux arrivants. Aujourd'hui, la phase 2 du parc technologique ressemble davantage à un grand terrain vague encerclé de barrières bien gardées. Bien que les deux premières phases ne soient toujours pas achevées, l'administration a décidé de lancer une troisième phase de développement.

IT Park est un cas d'étude intéressant car il permet de mesurer à quel point la question de la planification de la ville pose aujourd'hui problème. Il n'y a pas à proprement parler de plan directif, bien que ce soit, paradoxalement, l'une des villes indiennes les plus planifiées. Les décisions concernant l'urbanisme de ce type d'opérations s'opèrent généralement en logique contre les villes voisines de Chandigarh, Mohali et Panchkula qui disposent de davantage d'espace, d'aucun patrimoine architectural à préserver et d'une hauteur libre pour les constructions. Aujourd'hui, Panchkula possède aussi son IT Park, tandis que Mohali finalise la construction du sien. Ces changements ont un impact sur le développement de la ville. Elles incluent un apport important de population dans la région, ce qui accroit la pression sur les infrastructures et le logement.

La capitale Parc ?

L'une des caractéristiques de Chandigarh est d'être traversée par une promenade verte qui permet, théoriquement, de parcourir la ville en empruntant une succession de jardins, du secteur 36 jusqu'au secteur 1, celui du Capitole. La promenade suit le cours de Atawa Chow, une petite rivière que Le Corbusier avait choisi de la conserver dans le plan, bien que l'eau n'y soit vraiment importante que durant la mousson. En théorie, cette vallée verte est censée être coupée de l'agitation urbaine; certains l'identifieront à une traversé quelque peu mystique qui permet d'accéder au Capitol Complex. 



CHANDIGARH, Trame verte, Le Corbusier

Pourtant, pour passer d'un jardin à l'autre, d'un secteur à l'autre, il faut traverser des routes et des axes importants parfois bondées. Dans de nombreux secteurs, la végétation est laissée en état de friche abandonnée, notamment dans le secteur 23. Dans ces no man's land, les bancs publics ont laissé la place aux décharges en plein air et aux chiens errants. Par ailleurs, on constate que les jardins ne sont pas vraiment en continuité les uns des autres, contrairement à ce qu'indiquent certains plans. Par contre, dans le secteur 16, prennent place le Sahnti Kunj et le Rose Garden, les parcs les mieux entretenus de la ville. Les secteurs les plus proches du Capitol sont les mieux entretenus. Les administrateurs de Chandigarh ont tenté de développer des jardins dans le reste de la ville. Aujourd'hui, de moins en moins d'espaces sont laissés en friche ; ils sont aménagés en jardins soigneusement clôturés. Ces petits espaces verts sont très nombreux dans la ville, mais on peut aussi noter la présence de quelques parcs plus importants.

Une pétition pour inscrire Chandigarh au patrimoine mondial


L'architecte Manmohan Nath Sharma devient à l'époque le premier assistant de Le Corbusier et de son cousin Pierre Jeanneret. En 1965, à la mort du célèbre urbaniste, il est nommé architecte en chef du Pendjab et se charge de « continuer les travaux de Le Corbusier ». Aujourd'hui âgé de 87 ans, M. Sharma mène son dernier combat pour sauver l'héritage architectural de la ville. Il vient de lancer une pétition qui a déjà réuni plus de 2 000 signatures dans 75 pays pour inscrire Chandigarh au patrimoine mondial de l'Unesco.
En 1997, de retour en Inde après avoir travaillé aux Etats-Unis, M. Sharma constate avec amertume que la ville qu'il a construite durant trente ans de sa vie tombe en décrépitude :
« Je me suis aperçu que les autorités publiques et les habitants n'avaient pas pris soin de leur héritage. »
Une initiative qui ne règlait pas le problème de la préservation des bâtiments historiques de la ville, selon M. Sharma. « Malheureusement, beaucoup de dommages ne pourront jamais être réparés », regrette-il. Cette situation pourrait compromettre la candidature de Chandigarh à l'Unesco, estime Mme Gandhi, qui ajoute :
« Les normes et les règlements de l'Unesco sont très stricts, les monuments ne doivent pas voir été endommagés ou modifiés ».
M. Sharma, qui est décidé à poursuivre son combat, en veut particulièrement au gouvernement fédéral qui administre la ville depuis 1965. « Ils ne comprennent pas le concept d'architecture et de beauté », affirme-t-il. « Chandigarh appartient au monde entier, comme un poème, c'est pourquoi il faut la protéger. » Il continue donc infatigablement d'inciter l'administration à promouvoir son patrimoine architectural :
« L'Opéra de Sydney ou la tour Eiffel sont admirés, ainsi que leurs architectes, car on les retrouve sur chaque carte postale ou brochure touristique ».

« Le reste de la ville doit se développer »


D'autres comme M. Sengupta apportent quelques réserves quant à la candidature de Chandigarh au patrimoine de l'Unesco.
« Certaines zones doivent être protégées, mais le reste de la ville doit se développer. L'architecture de Le Corbusier ne correspond plus aux besoins de logement d'une ville en pleine expansion économique. »
Le message ne semble pourtant pas en désaccord avec celui de M. Sharma. Celui qui dit avoir « donné toute son énergie pour cette ville » exhorte la nouvelle génération à « préserver son héritage sans cesser d'imaginer de nouveaux projets d'urbanisme ». « C'était le souhait de Le Corbusier », confie-t-il.

Ville ouverte – fermée

Les espaces publics monumentaux des abords des institutions devaient tout à la fois mettre en scène les constructions, le paysage de l'Himalaya et symboliser l'Acropole de la Grèce antique, lieu où les citoyens devaient se réunir pour discuter des affaires de la cité : « Le forum, lieu capital des conversations, des transactions et dialogues » note Le Corbusier. Aujourd'hui, ces espaces ouverts se sont transformés en zones sécurisées. Très loin des idées de «ville ouverte», ses esplanades monumentales sont devenus des no man's land de béton. Par crainte d'attentats [notamment des nationalistes Sikhs] des soldats armés et des mitrailleuses transforment les monuments en gigantesques forteresses assiégées. Des raisons de sécurité ont donné une légitimité, ainsi qu’une forme physique, au système des hiérarchies complexes qui caractérise la société indienne. Dans ce sens, on pourrait repenser cet espace trié en zones de privilège, une véritable architecture des hiérarchies qui reflète fidèlement les interactions sociales des gens qui y travaillent et y habitent.

Le Capitole de Chandigarh est maintenant une caricature de son intention originel. La ville, une segregated City pour les plus riches.


yul akors
L. U. I.
2010/2011


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APPENDICE


Les castes


Les profondes raisons des dysfonctionnements de la société ne sont pas seulement dus au fait de la libéralisation de l'économie, mais dans certaines traditions ancestrales, dont notamment le système de castes. En Inde, depuis l’indépendance en 1947, tous les citoyens sont égaux en droit, qu’il soit brahmane ou dalit. Il n’existe donc plus d’inégalité juridique. En rompant avec un système vieux de trois millénaires, l’Inde a effectué, une véritable révolution. Ces principes énoncés sont inscrits dans la constitution (1950), véritable socle de la nation indienne « quasi vénéré ». L’article 15 interdit toute discrimination basée sur la caste, le sexe, le lieu de naissance ou la religion. L’article 16 abolit l’intouchabilité, énoncé par un juriste d'origine "intouchable" Bhimrao Ramji Ambedkar, ministre de la Justice du premier gouvernement Nehru, qui participa à la rédaction de la constitution indienne. Cela étant, si l’État a mis en place des lois qui punissent la discrimination de castes, le poids des traditions ancestrales -trois millénaires-, dans les années 1950, feront rempart contre un changement radical des mentalités. Le système des castes n'a pas été aboli, ni déclaré illégal, et à l'image de Gandhi, les Indiens restaient attachés à leur culture, c’est-à-dire, à l’hindouisme et aux castes, qu'ils considèrent comme consubstantiel (Gandhi renomma les intouchables, "Harijan", "fils de Dieu" en hindi afin de les reconsidérer). Détruire le système des castes serait pour beaucoup, détruire l’Inde tout simplement.
Aujourd'hui encore, si la situation a évoluée et que des changements notables ont bouleversés la société, la situation n’a guère évoluée pour les défavorisés, les "parias" mais aussi les "sudras". La réalité est là, aussi bien dans le milieu rural qu’urbain, c’est encore la loi des castes qui prédomine sur le civil, c’est l’appartenance à une caste qui est déterminante. Les "intouchables" sont encore relégués aux emplois considérés comme les plus dégradant (ouvrier, éboueur, égoutier...), travaillant dans les pires conditions, alors que les hautes castes s’occupent de la direction économique, financière et politique du pays. Les "intouchables" ont abandonné la dénomination surréaliste et paternaliste d’"harijan" pour désormais se nommer eux-mêmes "dalits" (les "opprimés" en hindi). Un président "intouchable" a certes été élu en 1997, mais son pouvoir n'est qu'honorifique et protocolaire, et la chance de voir un premier ministre issu du rang des "parias" est encore plus hypothétique. Même chez les gens cultivés et éduqués, la caste joue encore un rôle prépondérant, comme le rappelle le parlementaire S. Yadav, à la tribune, en 1990 : « Y a-t-il quelqu’un dans cette assemblée, en dehors de Rajiv Gandhi, qui se soit marié en dehors de sa caste ? »


Une autre raison avancée pour expliquer la persistance des castes dans la société indienne est le processus d'urbanisation récent. Jusqu'à une période récente, et hormis les grandes mégapoles, la ville indienne n’est pas vraiment coupée de la campagne, haut lieu de conservation du casteisme. En effet la famille indienne traditionnelle n’a pas une forme "nucléaire" comme en Europe (parents + enfants), mais plutôt élargie aux autres membres de la famille : la « joint family ». En fait, la famille installée en ville ne représente qu’une petite partie d’une plus grande famille qui, elle, est installée à la campagne, et dont obligation est faite de les aider. Les nouveaux urbanisés se regroupent généralement selon leur appartenance à une caste. Aujourd’hui dans une ville indienne, on peut voir par exemple : une rue de "fleuristes", un quartier de "tisserands", une école de "tanneurs"... C'est ainsi que le village et le casteisme ont été transposés à la ville. De plus, l’obtention d’un emploi sera plus facile, si on appartient à la même caste que l’employeur (c’est une des raisons de la fixation de quotas dans l’administration). Dans les villes, les castes assument un certain nombre de services que l’État n’assure pas (police, sécurité sociale, école), permettant ainsi au système des castes de persister.



À l’inverse de l’optimisme de Ghandi et de Nehru, Bhimrao Ramji Ambedkar, lui-même "intouchable", affirmait « l’édifice de la [notre] démocratie restera comme un palais reposant sur un tas de fumier » et que « rien ne pourra émanciper les hors-castes, si ce n’est par la destruction du système ».

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SOURCES

Article

Pour les interviews de personnalités indiennes, uniquement...

Brasilia-Chandigarh : deux symboles du patrimoine moderne en photos

Cristina L’Homme | 2010 |

L'héritage indien de Le Corbusier mis à sac à Chandigarh

Adrien Mauruc | 2011 |


Chandigarh, exploration de la ville utopique
Judith Benhamou-Huet


Documentaire vidéo



Chandigarh
Leslie Fauvel
Introduction laborieuse et conclusion à éviter mais une interview passionnante de l'architecte N. Sharma, et des images de la ville... et de ses bidonvilles.


Essai


Architecture contemporaine
F. dal Co & M. Tafuri
Editions Berger Levrault | 1982 |


Le Corbusier 1910-65
W. Boesiger et H. Girsberger
Les éditions d'Architecture, Zurich | 1967 |

1 commentaire:

  1. Bonjour,
    Je souhaiterais citer cet article pour un travail à l'université mais je ne parviens pas à trouver l'auteur et la date de parution.
    Merci d'avance.
    Aurélie Guye-Perrault

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