BANGKOK 2010 | les Chemises Rouges



L'insurrection des Chemises rouges thaïlandaises en 2010 et celle conduite par l'EZLN au Mexique en 1994, présentent de nombreuses caractéristiques communes. Elles sont notamment issues de paysans pauvres de régions sous-équipées : les inégalités profondes et le manque de médecins, d’universités, d'hôpitaux, d'écoles et d’emplois ont alimenté la vague de protestation. Au Mexique, les gouvernements maintenaient dans la pauvreté absolue les communautés indiennes ; en Thaïlande, la domination politique de l’élite de Bangkok en faisait tout autant avec les populations de l'arrière pays : les Khon ban nok, connus aussi sous le nom de Khon Muang, et les peuplades connues sous le nom d’Isaan, considérées comme arriérées. Dans les deux cas, les insurrections ont parfaitement surpris le monde politique et médiatique, par l'ampleur du mouvement et la résolution des insurgés qui n'hésitèrent pas à affronter les forces armées. Les similitudes s'arrêtent ici, car si l'EZLN a privilégié la guérilla rurale, les Chemises rouges, conduites par le « Front Uni pour la démocratie et contre la dictature » (UDD), ont choisi la capitale, Bangkok, pour engager le mouvement de protestation qui, à l'origine -et au contraire de l'EZLN- se voulait pacifiste. En Thaïlande, la répression militaire, sous l'ordre du gouvernement et appuyé par une coalition politique, sera sanglante. 

Palissade après les affrontements

Nous proposons ici des articles provenant pour la plupart de la presse internationale via le Courrier International et un article rédigé  Olivier Evrard, ethnologue à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), et Danielle Sabai, journaliste indépendante, qui décryptent les raisons profondes du conflit, dans un article paru sur le site Le Journal des Alternatives en 2010.



Certains commentateurs se sont étonnés de telles violences dans une Thaïlande réputée pacifique et se demandent ce qu’est devenue la « culture Thaï » du consensus. C’est méconnaître la réalité d’un pays qui a été régulièrement traversé par des révoltes populaires et qui a vécu sous le joug de nombreuses dictatures et régimes autoritaires depuis la fin de la monarchie absolue en 1932. Jusqu’à présent ces crises se sont régulièrement soldées par un bain de sang : 1973, 1976, 1992 et maintenant 2010 pour ne citer que les dernières.

Les événements politiques de 2010 trouvent leur origine dans le coup d’État militaire du 19 septembre 2006, qui a mis fin à près de six années de démocratie parlementaire, la plus longue période que la Thaïlande ait jamais connue. Après plusieurs mois de manifestations contre le gouvernement de Thaksin Shinawatra, un homme d’affaire milliardaire devenu premier ministre en 2001 et réélu triomphalement en 2005, les militaires ont organisé un coup d’État pour chasser Thaksin afin, disaient-ils, de « combattre la corruption » et de « restaurer l’unité du pays ». L’establishment, les forces royalistes mais aussi une grande partie de l’intelligentsia et des classes moyennes se sont félicités de son renversement par un coup d’État opéré sans verser le sang.

Lorsqu’il était premier ministre, Thaksin avait bouleversé les équilibres traditionnels du pouvoir. Dans ce pays, le pouvoir et l’argent sont concentrés dans les mains des militaires, de la haute bureaucratie, de la monarchie et de quelques grandes familles industrielles. Tous partagent un mépris profond pour le peuple qu’ils jugent inculte et inapte à la démocratie : la vingtaine de coups d’État depuis la fin de la monarchie absolue en 1932 en atteste. La démocratie, ils en veulent bien, mais une démocratie « version thaï » qui serait « mieux adaptée » à l’histoire, aux « valeurs asiatiques » et à la culture thaïlandaise. Les élites politiques attendent du peuple qu’il reste soumis et à l’écart de la vie politique. Quant aux gouvernants, ils n’ont pas à motiver ni à rendre compte de leur action. Les libertés démocratiques sont conditionnées à la soumission à l’ordre établi et cela se fait à grand renfort de censure, de lois d’exception et de coups d’États militaires. Le jeu politique est totalement dévoyé. Les liens politiques sont d’abord des rapports marchands et clientélistes : achat de voix à grande échelle et collusion entre business et politique. Dans les années 1990, plus de la moitié des députés sont issus des milieux d’affaires. Les différents partis politiques ne représentent en rien une alternative mais se constituent au gré des circonstances pour peser dans des coalitions gouvernementales où ils espèrent profiter des opportunités pour s’enrichir. Un retour sur investissement en quelque sorte car se constituer une base électorale coûte très cher.

Thaksin est arrivé au pouvoir en 2001, après la grande crise financière de 1997-98. Issu d’une famille bourgeoise sino-thaï du Nord de la Thaïlande, il s’est enrichi dans les télécommunications grâce à des licences et des concessions qu’il a obtenues des différents gouvernements et des militaires dans les années 1990. L’instabilité politique et économique due à la crise le pousse avec d’autres hommes d’affaires à se lancer en politique. Dans les milieux patronaux, l’idée s’est répandue que les militaires ne sont plus à même de gérer les affaires publiques dans un monde complexe et globalisé. Thaksin fonde le Thaï Rak Thaï (les Thaï aiment les Thaï) en 1998. Il se fait élire en 2001 sur une plateforme politique qui essaye de répondre à de nombreuses demandes sociales, parfois contradictoires. Il est le premier chef de parti politique à avoir organisé des campagnes électorales basées sur un programme politique. Il a su fidéliser une masse d’électeurs par ses largesses personnelles (distribution de billets de banques aux pauvres durant ses tournées) mais aussi en implantant une politique favorable aux pauvres.

Son gouvernement donne à chaque village un million de baths pour financer des projets de développement, propose un moratoire de plusieurs années sur la dette des petits paysans et développe une politique d’accès aux soins à 30 baths la consultation (moins d’un euro). La politique de Thaksin est d’autant plus appréciée à la base qu’elle s’inscrit en remplacement d’un « modèle thaïlandais » de développement hérité des années 1986-96 et stoppé par la crise de 1997-98. Durant cette période, le pays a connu des taux de croissance parmi les plus élevés au monde, de l’ordre de 10% par an, notamment dans les secteurs industriel et touristique. La crise de 1997-98 a brisé cette dynamique et en a révélé la fragilité : parce qu’elle reposait sur des salaires peu élevés, un fort taux d’endettement des ménages, l’utilisation fréquente d’une main d’œuvre en situation illégale (Laos, Birmans et Cambodgiens notamment) et une absence quasi-totale de règlementation du travail et de protection sociale, elle n’a jamais permis une véritable redistribution des richesses.

Thaksin ne rompt pas avec les pratiques de corruption, de népotisme et d’autoritarisme qui prévalaient avant lui. Sa politique s’inscrit très clairement dans une tradition populiste classique : satisfaire certaines demandes des paysans et des ouvriers pour s’assurer une base électorale et la stabilité nécessaire à la bonne marche des affaires. Dans le même temps, il musèle le mouvement ouvrier par des les lois restreignant l’activité syndicale et maintient un système électoral qui, en obligeant les ouvriers urbains à voter dans leur région rurale d’origine, bloque l’émergence de partis de gauche.

Malgré cette violence étatique, le volet social de sa politique lui vaut une popularité immense. Elle lui permettra d’être le seul homme politique thaïlandais à obtenir un deuxième mandat consécutif en 2005 dans un scrutin marqué par un record historique de participation. Durant son premier mandat, Thaksin a profité à plein du système pour s’enrichir. Il a favorisé ses entreprises et des entreprises « amies ». L’establishment traditionnel se sent désormais menacé : les opportunités financières, les contrats juteux leur échappent et le conseil privé du roi perd la main sur les promotions dans l’armée. La monarchie elle-même se sent menacée et l’ordre traditionnel est bouleversé.

L’ascension de Thaksin coïncide aussi avec une irruption de la société civile. Le massacre de 1992 a ouvert une réflexion sur la nécessité de transparence en politique et sur le rôle des militaires au sein de la société. Un processus de plusieurs années aboutit laborieusement à la rédaction d’une nouvelle constitution en 1997, appelée « constitution du peuple ». Pour la première fois dans l’histoire de la Thaïlande, les deux chambres sont élues au suffrage universel, les pouvoirs exécutifs et législatifs sont séparés et des contre-pouvoirs sont établis pour combattre la corruption et défendre les droits de l’homme. La constitution n’en a pas moins de sérieuses limites. Pour assurer la stabilité politique du pouvoir exécutif le rôle du premier ministre est renforcé. Dans le même temps, le roi reste une figure au dessus des intérêts partisans et un arbitre en cas de crise. Cette ambivalence va être utilisée par les opposants pro-royalistes de l’« alliance du peuple pour la démocratie » (PAD), les Chemises jaunes, pour organiser la contestation contre Thaksin. Pour eux, la souveraineté n’émane pas du peuple, elle réside dans la monarchie. En invoquant la légitimité des urnes, Thaksin est accusé de violer les prérogatives royales.

Les manifestations continuelles des Chemises jaunes se soldent par le coup d’État militaire de 2006, seul moyen pour les vieilles élites traditionnelles de reprendre le contrôle du pouvoir. Dans l’année qui suit, tout est mis en œuvre pour détruire les instruments du pouvoir de Thaksin : le Thai Rak Thai (TRT) est dissout, 111 parlementaires du parti sont jugés inéligibles pour les 5 ans à venir. Une nouvelle constitution est écrite sous la dictée des militaires. Sans succès : entre le 19 septembre 2006 et décembre 2008, deux nouveaux gouvernements fidèles à Thaksin et légitimement élus sont renversés par des décisions de justice. L’actuel gouvernement d’Abhisit arrive ainsi au pouvoir en décembre 2008 à la faveur d’un renversement d’alliance au parlement organisé par les militaires.



Le Front Uni pour la démocratie et contre la dictature (UDD)



C’est dans ce contexte qu’est né début 2009 le « Front Uni pour la démocratie et contre la dictature » (UDD), le mouvement des Chemises rouges. Ce mouvement politique et social est constitué à l’origine par l’union des défenseurs de Thaksin et des forces pour la démocratie qui ont vu le jour après le coup d’État. Cette alliance a su mobiliser une base populaire constituée pour la plupart de paysans, de villageois et d’ouvriers urbains, en particulier du nord et du nord-est du pays. Ils sont fatigués par le double langage de la justice, par l’absence de démocratie et par le maintien d’inégalités profondes malgré une réelle modernisation du pays.

Pour eux, et bien qu’il ait en partie repris à son compte les réformes politiques de Thaksin, Abhisit apparaît d’abord comme le représentant des élites traditionnelles. Le mouvement réclame donc sa démission et l’organisation de nouvelles élections parlementaires démocratiques. De part sa composition, l’UDD est dès le départ un mouvement large et hétéroclite mais la majorité de ses représentants se dit royaliste. Les Chemises rouges ne sont pas les dangereux « terroristes » et comploteurs contre la monarchie dépeints par le gouvernement ; ce sont des gens ordinaires. C’est ce qui rend ce mouvement politique différent des révoltes précédentes de 1973, 1976 et 1992.

Pour la première fois, ce sont les pauvres de province mais aussi les classes moyennes les moins riches de Bangkok qui se mobilisent. Les migrations des années 80 et 90 ont vu un nombre très important de travailleurs originaires de province venir s’installer dans la capitale : c’est ce qui explique la forte sympathie dont les Chemises rouges ont bénéficié dans Bangkok même. La base du mouvement s’est ensuite élargie car une partie des classes moyennes a pris conscience du coût élevé qu’a représenté le coup d’État, tant en termes politiques qu’économiques et elle soutient maintenant un mouvement qui cherche à rétablir la démocratie.

Des décennies de répression des dirigeants de syndicats ouvriers, de mouvements de paysans et de partis politiques progressistes font qu’il n’y a plus aujourd’hui de partis de gauche. Cela explique que la contestation politique ait pris la forme inédite des Chemises rouges : un mouvement politique qui n’est ni un parti ni une association, hétérogène et traversé de contradictions mais dont l’essentiel est son lien avec le peuple.

L’UDD a su mettre en lumière la spécificité de cette révolte en réactualisant les termes désuets dans la langue thaïe de « phrai » (serf) et « amart » (nobles). Ces termes ont servi à illustrer l’oppression et les injustices dont sont victimes ceux qui « n’ont rien » en opposition aux privilégiés. Il s’agit bien d’une lutte de classes, de la révolte des laissés pour compte contre l’ordre établi au centre duquel se place la monarchie. Ces événements historiques ont mis à nu la réalité politique du pays. Aujourd’hui, la Thaïlande est devenue l’un des pays les plus inégalitaires du monde : les 5% les plus riches de la population gagnent un salaire 13 à 15 fois plus élevé que les 5% les plus pauvres (à titre de comparaison, cet écart est de 9 à 11 chez les voisins de la Thaïlande, de 5 à 8 en Europe et en Amérique du Nord, et de 3 à 4 en Scandinavie ou au Japon).

Une deuxième ligne de fracture, plus culturelle, transparait également dans la composition du mouvement des Chemises Rouges : la plupart de leurs membres sont des habitants du Nord, connus aussi sous le nom de Khon Muang, et du Nord-Est, connus sous le nom d’Isaan. Ils se distinguent des Thai du Centre du pays à la fois par leur langue, leur histoire et certains aspects de leurs pratiques religieuses. Derrière l’opposition d’une grande partie des élites thaïlandaises au mouvement des Chemises Rouges transparaît donc non seulement une logique de classe mais aussi en filigrane une définition exclusive et siamoise de l’identité thaïlandaise.


MARS 2010

Le Front uni pour la démocratie contre la dictature utilise les moyens conventionnels pour renforcer leur mouvement, organisant des campagnes de sensibilisation politique, des réseaux d’aide, en passant par les comités de village, de sous-district, de district et de province. En exemple, en février 2010, l'organisation d'une conférence réunissant plus de 700 personnes (agriculteurs, pêcheurs ou petits commerçants) pour un stage d’éducation politique d’une journée. Le journaliste Nirmal Gosh du The Straits Times raconte : « Celui-ci a lieu dans une école à Sakhon Nakhon, à une centaine de kilomètres d’Udon Thani, dans le nord-est du pays. Les participants ont reçu des exemplaires du programme de l’UDD et écoutent attentivement les exposés, qui portent sur des sujets allant des “mensonges” politiques aux stratégies de l’aristocratie, en passant par l’organisation politique. La formation accueille aussi trois parlementaires du Puea Thai, le parti d’opposition pro-Thaksin. Le poète et ancien militant étudiant Visa Kunthap scande les paroles d’une chanson, reprises en chœur par les chemises rouges. La chanson parle de répression et de la lutte que mènent les plus démunis sans leur aide à “eux”. Une vieille chanson de la région d’Isan, précise Visa Kunthap. Et c’est dans ces racines profondes et anciennes que les chemises rouges puisent aujourd’hui leur nouvelle conscience politique.»



Les Chemises rouges décideront en Mars 2010 d'une Marche rouge vers la capitale, Bangkok et de s'y installer. Capitale de l'opulence, de la richesse et symbole de la prostitution internationale qui s’est développée aussi rapidement que sa prospérité économique. Bangkok qui a en deux décennies complètement changé de visage. Produit de la mondialisation, les quartiers centraux où s'érigent une forêt de buildings ne se distinguent plus guère des villes d’Occident.

Ainsi plusieurs dizaines de milliers de paysans quittent leurs champs et convergent vers Bangkok, où les Chemises rouges locales ont déjà préparé leur arrivée. Le 12 mars 2010, les Chemises rouges, les « hordes rurales » (une formule employée par le quotidien Bangkok Post) investissent un quartier central de Bangkok et manifestent pacifiquement pour réclamer la démission du gouvernement et la dissolution du Parlement. La Marche rouge du 12 mars 2010 est un grand succès qui étonne tous les observateurs en raison de son ampleur. La foule n'a pas atteint le million de personnes tant rêvé, mais on a eu là le plus grand rassemblement politique en Thaïlande depuis plus de trente ans. Le centre de Bangkok a été littéralement submergé par une marée rouge. Si elle a surpris, c'est également parce qu'elle s'est déroulée sans violence. Selon le journaliste Chang Noi : « Une foule de gens a parcouru la capitale pendant une semaine sans qu'on ait à déplorer autre chose qu’une poignée d’échauffourées. Les automobilistes étaient à cran mais l’ambiance de carnaval a eu tendance à apaiser les plus grognons. Ce calme est d'autant plus remarquable que la direction du mouvement des “chemises rouges” est désorganisée. On attendait des hordes de campagnards, des barbares sales aux dents et aux griffes rouges mais on n'a vu aucun soc brandi en épée et encore moins de barbelés, de “gardes” armés. La Marche rouge a en outre été déconcertante en raison du grand nombre de pick-ups [moyen de locomotion privilégié de la classe moyenne]. Les manifestants étaient censés être des opprimés. Et le truc avec les opprimés, c'est qu'à force d'être opprimés, ils en deviennent résignés, passifs, déférents. On peut en général les ignorer ou les gérer avec facilité. Or on avait là des mécontents possédant des biens. Bien sûr nombre de fantassins du mouvement comptent parmi les moins fortunés mais les protestataires s'inscrivent dans une palette sociale qui va au-delà du schéma pauvres contre privilégiés. Dans l'extrême Nord et le Nord-Est [viviers des pro-Thaksin], ce ne sont pas uniquement les pauvres qui soutiennent les “chemises rouges”, mais pratiquement tout le monde. Enfin et surtout la Marche rouge a surpris en raison du soutien massif dont elle a joui à travers Bangkok. Dès que les colonnes de pick-ups ont commencé à franchir les portes de la ville, les gens se sont rassemblés sur les trottoirs, applaudissant, criant des encouragements et agitant les mains en signe de bienvenue. Parmi eux, des taxis et mototaxis, les fidèles alliés du mouvement, mais aussi des Bangkokois pur jus. La plupart des badauds brandissaient quelque chose de rouge – cravate, serviette, chapeau, morceau de papier - au passage du cortège. La presse et les experts avaient déclaré que ce conflit mettait aux prises la province contre la capitale mais en quoi cette analyse tient-elle face à de telles scènes ? Dans mon quartier vit une communauté d'ouvriers. Par le passé, leurs faveurs allaient aux Démocrates [du parti de l’actuel Premier ministre Abhisit Vejjajiva] parce que les hommes politiques démocrates locaux les aidaient à obtenir un permis de résidence ou à accéder à divers services publics. Ils ont fait campagne pour le Parti démocrate à maintes reprises. Pourtant, aujourd'hui, ils sont profondément “rouges”. Le soir, les enfants jouent dans la rue. Voilà maintenant un an que l'un de leurs jeux favoris est “la manifestation”. Ils défilent en agitant des drapeaux. Ils crient “Halte au système à double vitesse”, “A bas l’amat [l'élite]” et “Abhisit démission”. Ils ne s'empressent pas de libérer la rue quand une voiture veut passer [signe que la déférence face aux possédants est en train de s’effriter]. Ils ont en moyenne autour de dix ans.»




Le gouvernement qui entame les négociations emploie d'étranges moyens pour maintenir l'ordre public. Ainsi, une unité spéciale – répondant au nom de bataillon des opérations psychologiques (POB) – est montée en première ligne, non pas pour les réprimer mais pour sympathiser. «Une tactique destinée à diffuser toute tension, raconte The Nation. "Parler est notre arme", explique avec un brin de fierté le lieutenant-colonel Krosin Kampanayuth, à la tête ce jour-là d'une vingtaine d'hommes. "Ma femme m'a dit de vous cajoler, a lancé l'un d'eux à la foule, parce que mon salaire est payé par des contribuables comme vous. Si je ne parviens pas à vous servir correctement, elle refusera de coucher avec moi !"»



Le 16 mars, les Chemises rouges organisent à leur tour un acte spectaculaire : donner leur sang en signe de protestation : le parvis du siège du parti démocrate et celui du gouvernement sont transformés en mares rouges. Le 2 avril, les Chemises rouges investissent le quartier commercial Rajaprasong du centre ville de Bangkok et établissent leur quartier général. Des campements dans les rues s'organisent.





Avril 2010



Les négociations échouent et dès lors, le gouvernement privilégie la répression et décrète l’état d’urgence à Bangkok et dans les provinces avoisinantes. Dans la foulée, il interdit la « chaîne de télévision du peuple (PTV) » très populaire parmi les « chemises rouges » ainsi qu’une trentaine de sites internet indépendants, qui ne relayaient pas la propagande gouvernementale. Justifiant ces mesures par sa volonté de « stopper la diffusion d’informations déformées », Abhisit n’a fait qu’attiser la colère des manifestants qui prennent d’assaut le siège de Thaicom afin de rouvrir le signal d’émission. Les mandats d’arrêts contre les principaux dirigeants des « chemises rouges », n’ont pas empêché les manifestants de braver les interdictions de rassemblement et de manifestations.



Le 10 avril 2010, ont lieu les premiers affrontements sanglants entre manifestants désarmés et forces de l'armée tirant à balles réelles, faisant 25 morts et plus de 800 blessés. Les médias du monde entier arrivent en force et découvrent, stupéfaits, l'ampleur du mouvement. La médiatisation exceptionnelle aura très certainement un fort impact sur les insurgés, notamment dans leur résolution à ne pas céder, et naturellement à utiliser les médias internationaux pour faire davantage pression sur le gouvernement. Dans une prestation télévisée, Abhisit a présenté ses condoléances aux familles des victimes mais a justifié la répression, affirmant que les « chemises rouges » étaient à l’origine des affrontements. Le bilan politique est lourd pour le gouvernement et les militaires. Malgré les moyens déployés, l’armée n’a pas été en mesure de faire reculer les manifestants et les militaires ont dû se replier. L’armée est divisée, de nombreux soldats éprouvant de la sympathie pour les « chemises rouges ». Cela conduit les cadres de l’armée a organiser une chasse aux sorcières contre ceux qu’ils dénomment les soldats «pastèques» : verts à l’extérieur comme leurs uniformes mais rouge à l’intérieur.




Dès lors un calme précaire s'installe à Bangkok. Le 12 avril, les "chemises rouges" dont certains paysans campent depuis maintenant un mois dans la capitale, annoncent leur volonté de maintenir les manifestations pour réclamer des législatives anticipées. Cependant, le 22 avril, cinq grenades explosent dans le centre de Bangkok, faisant un mort et 85 blessés.

La résistance s'organise également dans la région du Nord-Est, fief de l'opposition paysanne pauvre. Le journaliste Thomas Fuller du New York Times raconte : « Sur ce plateau pauvre et accidenté de l’arrière-pays thaïlandais, des paysans qui affirment ne s’être jamais intéressés à la politique remettent des centaines de milliers de dollars au mouvement des “chemises rouges”. Dans au moins trois villes du Nord-Est, ces opposants au gouvernement organisent à la nuit tombée des rassemblements attirant parfois des milliers de personnes. Des radios comme Red Station ont joué un rôle crucial dans la diffusion du message dans les campagnes. La semaine dernière, Red Station Radio, une antenne FM antigouvernementale basée ici, à Khon Kaen, à environ 450 kilomètres au nord de Bangkok, a annoncé qu’un train transportant des véhicules militaires se dirigeait vers la capitale. Immédiatement, des centaines de partisans des “chemises rouges”, qui suivent heure après heure l’évolution des manifestations, se sont mobilisés pour bloquer le convoi. [Le 26 avril, des renforts policiers et militaires ont également été empêchés d’affluer vers Bangkok].

Cette région rurale, qui abrite un tiers de la population du pays, sert de base arrière au mouvement de protestation. A en croire les autorités et les policiers locaux, ce sont des collectes à grande échelle qui permettent de soutenir financièrement l’action à Bangkok. “Nous nous entraidons”, déclare Triem Tongkod, un paysan qui cultive du riz gluant dans un village des alentours de Khon Kaen. Des camionnettes équipées de haut-parleurs passent régulièrement dans son village pour recueillir des contributions. “On donne ce qu’on peut”, dit-il.
Le 17 avril, dans un temple bouddhiste situé à une soixantaine de kilomètres de la ville, Triem s’est joint aux milliers de personnes venues assister aux obsèques de Praison Tiplom, manifestant tué le 10 avril durant la répression contre les “chemises rouges” à Bangkok. Les organisateurs ont collecté l’équivalent de 7 000 euros pour la veuve de Praison, affirme Num Chaya, animateur de Red Station Radio, qui a apporté son concours lors des funérailles. Num, lui, exhortait la foule : “On applaudit chaleureusement un combattant du peuple !” Toute l’assistance ou presque était en rouge. Les chefs de file des “chemises rouges” ont commencé à vendre des DVD saluant la mémoire des manifestants tués et montrant des scènes de répression filmées le 10 avril. Sur le bord de la route, Pornchai Nanthaphothi en vend des copies derrière un étal orné de drapeaux rouges et d’autres accessoires du mouvement. Il propose un bandana orné des mots : Je n’ai pas peur de vous



MAI 2010

Les affrontements meurtriers semblaient inéluctables face à la résolution des Chemises rouges et du gouvernement. Les milliers d'insurgés installés dans le quartier Rajaprasong préparent déjà, quelques jours avant l'assaut des forces armées, la défense du quartier désormais entouré d’un mur presque médiéval de pneus et de piques de bambou acérées.





Le 13 mai  le général rebelle Khattiya est abattu d’une balle dans la tête alors qu’il s’adressait à des journalistes étrangers dans l’enceinte du camp. Quelques heures après que l’armée ait annoncé qu’elle se déployait pour encercler le site des manifestations, et qu’elle disposait des tireurs d’élite dans les bâtiments des environs. Selon les différentes sources, les insurgés sont partagés, les pacifistes évoquent une retraite tandis que des noyaux durs, souvent composés des plus jeunes, préfèrent l'affrontement direct. Les affrontements débutent le 13 et prennent fin le 19 mai par la reddition des Chemises rouges. Pendant une semaine, les insurgés ont résisté à l'assaut des forces armées suréquipées et numériquement supérieure. Les combats feront 39 victimes parmi les insurgés et des centaines de blessés dans les deux camps. 


Soit 92 morts [les sources divergent entre 84 et 92 morts] et 1900 blessés, depuis le 12 mars.

De la violence des combats :


 Photo extraite d'un article de Danielle Sabai








Selon Danielle Sabai, en organisant ce nouveau bain de sang, les élites ont peut être gagné une bataille mais elles n’ont pas gagné la guerre et l’histoire ne va pas dans leur sens. Comme le dit le proverbe thaï, « Qui échappe au tigre rencontre le crocodile »









La victoire : la soeur

Le 3 juillet 2011, Yingluck Shinawatra s'apprête à devenir Première ministre après la victoire de son parti Pheu Thai ("Pour les Thaïs") à la majorité absolue aux législatives. Novice en politique, Yingluck Shinawatra est la sœur de Thaksin Shinawatra, l'ex-Premier ministre renversé en 2006 et qui, depuis son exil, continue à diriger en sous-main ses partisans, les "chemises rouges". "Les élections tant attendues sont passées et 'le peuple a parlé'", commente le journal de Bangkok, The Nation. "Le problème de fond, cependant, reste en suspens. La Thaïlande reste divisée, et cette division va au-delà d'Abhisit Vejjajiva [le Premier ministre sortant] et de Thaksin Shinawatra. C'est une division entre les Thaïlandais eux-mêmes, les vraies victimes d'une guerre politique qui dure depuis des années."



Pour d'autres, et notamment les Chemises rouges, c'est une grande victoire...



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