GUERILLAS et TERRORISMES

Che Guevara "maquillé" et Fidel Castro


Gérard Chaliand

GUÉRILLAS ET TERRORISMES
– XXe- XXIe SIÈCLE –
Paris, Gallimard, 2008
Note de lecture de :
Étienne de Durand
Directeur du Centre des études de sécurité à l’Ifri



Les Guerres irrégulières – XXe- XXIe siècle représente à tous égards une véritable somme. Il s’agit en effet de la réédition du livre Stratégies de la guérilla, une anthologie de textes de référence sur le sujet, réunis et commentés par Gérard Chaliand, l’un des meilleurs spécialistes de la question. Alors que l’ouvrage d’origine se terminait par une suite d’essais et d’articles écrits par l’auteur au fil du temps, Les Guerres irrégulières incorpore un extrait de T.E. Lawrence dans l’introduction générale, et surtout s’achève sur une conclusion traitant des conflits actuels, suivie de trois chapitres consacrés au terrorisme, dont un de l’auteur. G. Chaliand livre ainsi au lecteur une analyse à la fois rétrospective et prospective, qui a pour ambition de rendre intelligibles les diverses formes de guerre irrégulière, en les rattachant au cadre historique et théorique de la guerre en général – d’où sans doute la dédicace initiale à Clausewitz.




Après une note liminaire qui résume l’ouvrage à grands traits et en donne la généalogie, Les Guerres irrégulières s’articule en cinq parties : « Introduction », « Récits », « Analyses », « Théories », « Les terrorismes ». Les sections 2, 3 et 4 constituent l’anthologie proprement dite : l’auteur y a rassemblé un grand nombre de témoignages et d’études qui couvrent des périodes et des zones géographiques variées, et qui éclairent le phénomène de la guérilla sous de multiples facettes. La partie intitulée « Récits » regroupe des extraits de livres consacrés à diverses insurrections, des Huk des Philippines jusqu’aux Mau-Mau kenyans, en passant par les communistes chinois, les guérilleros cubains ou le mouvement d’Amilcar Cabral en Guinée-Bissau. Toujours vivants et informés, ces textes sont autant de relations qui donnent à voir de l’intérieur, telles que les ont vécues les contemporains, la progression ou l’organisation d’une guérilla. Parmi ces morceaux choisis, on retiendra par exemple « La rue sans joie » de Bernard Fall, sur le Vietnam (chap. 9), ou « Les débuts de la guerre d’Algérie » par Saïd Ferdi (chap. 10). Enquelques pages, ce dernier texte illustre à merveille les méthodes insurrectionnelles comme les erreurs typiques commises en réaction par les autorités en place : déni et sous-estimation du danger dans un premier temps, puis sur-réaction et représailles indiscriminées.

La troisième partie, « Analyses », reprend des textes généralement centrés sur une guérilla spécifique, mais qui tentent avec le recul historique de dégager des conclusions sur le conflit considéré dans sa totalité. Y alternent des curiosités, comme l’article de Michel Foucher sur la mort de Che Guevara (chap. 25), des analyses ponctuelles (« L’échec militaire de Krim », « Le Viêt-Cong grignote Long An » chap. 22 et 26) et de véritables synthèses consacrées à la défaite communiste en Grèce (chap. 20) ou à l’échec soviétique en Afghanistan (chap. 29, 31, 32). Notons enfin le texte très stimulant d’Eqbal Ahmed (chap. 19), « Guerre révolutionnaire et contre-insurrection », qui ouvre la section mais aurait fort bien pu figurer dans la suivante, étant donné la portée générale et l’intérêt de son propos, en particulier sa critique des différentes formes de contre-insurrection. 

La quatrième partie, « Théories », comporte essentiellement des classiques, puisque l’on y retrouve en vrac Mao Zedong, Hô Chi Minh, Vô Nguyen Giap, A. Cabral, R. Trinquier, R. Thompson et D. Galula – autrement dit les théoriciens et praticiens les plus fameux de la guerre révolutionnaire, suivis par les auteurs les plus reconnus en matière de contre-insurrection, jusqu’au général David Petraeus, qui a conçu et conduit le surge américain en Irak à partir de 2006 et supervise aujourd’hui l’Afghanistan comme l’Irak.

Prises ensemble, les sections 2, 3 et 4 représentent en vérité une anthologie irremplaçable sur la guérilla, puisque la sélection opérée par G. Chaliand permet au lecteur d’aller à l’essentiel sans être distrait ou rebuté par des considérations annexes ou surannées – on pense par exemple à de trop longues expositions de la vulgate léniniste.

Théoricien de la guérilla et stratégiste érudit – on lui doit parmi bien d’autres ouvrages une Anthologie mondiale de la stratégie –, G. Chaliand est un témoin de premier rang, puisqu’il a accompagné diverses insurrections quatre années durant, comme il le rappelle dans la note liminaire. La rencontre de la théorie et de l’expérience est suffisamment rare dans le domaine stratégique pour que l’on prête une attention particulière aux perspectives développées en conclusion sur la guérilla et le terrorisme.

Contrairement au gros de l’ouvrage, les textes des chapitres 45, 46 et 47 sont inédits. Dans le chapitre 46, consacré au « Terrorisme islamiste », PhilippeMigaux offre une synthèse très complète et pédagogique de l’histoire des divers mouvements islamistes à travers le monde, des controverses théologiques et politiques qui les ont animés, des acteurs terroristes et de leurs soutiens étatiques, et enfin des modes d’action de ces mouvances, qu’il s’agisse de l’usage d’Internet ou des attentats-suicides. Pour sa part, G. Chaliand s’attache de façon plus globale à évaluer l’impact du terrorisme, défini comme « la forme la plus violente de la guerre psychologique » (p. 799), et dont il constate les limites, tant opérationnelles que politiques.

C’est toutefois le chapitre 45 qui comprend les développements les plus ambitieux et à ce titre constitue la véritable conclusion de l’ouvrage. L’auteur s’y livre à une véritable rétrospective historique, dans laquelle il passe en revue les conflits irréguliers des soixante dernières années, alternant considérations politiques et historiques et analyses tactiques. En étudiant les raisons des succès et des échecs passés, l’auteur met en lumière à la fois les ressorts de la guerre irrégulière, son évolution et ses perspectives. Eu égard à la richesse de ce chapitre, on ne peut guère ici que relever quelques-unes des observations les plus intéressantes. Sur le plan historique, l’auteur souligne le contraste entre la facilité relative des conquêtes coloniales et les défaites en série des Occidentaux au cours des guerres de décolonisation, et ce alors que la disproportion des armements et de la technologie a finalement peu évolué. Outre l’inversion du rapport de forces démographique en faveur du Tiers-Monde, ce sont essentiellement l’éveil politique des élites locales, l’importation réussie du nationalisme occidental ou du socialisme révolutionnaire et l’organisation d’un appareil politico-administratif – généralement le parti – qui expliquent ce « retournement » historique et la victoire de la plupart des mouvements insurrectionnels entre 1945 et 1975. En ce sens, les guérillas nationalistes de décolonisation ont globalement rencontré davantage de succès que les insurrections à caractère social, ethnique ou religieux qui ont suivi. Ces dernières se sont en effet heurtées à des « conditions bien plus complexes » : pouvoirs locaux à la fois mieux enracinés auprès des populations et moins tributaires de l’opinion internationale, absence de cause mobilisatrice également partagée, travail politique préparatoire insuffisant – ainsi de Che Guevara et de la théorie des « focos ».

En conséquence, à partir des années 1970, le terrorisme supplante progressivement la guérilla comme moyen de lutte privilégié, tandis que prolifèrent en Asie, et surtout en Afrique, guerres civiles et conflits ethniques interminables, dénués en apparence de toute rationalité. G. Chaliand fait toutefois valoir avec raison que les conflits les plus barbares, comme celui du Rwanda, n’en comportent pas moins une dimension politique, et qu’il est donc exagéré de ne voir en eux qu’une dérive systématique vers la prédation de type criminel ou un simple déchaînement de violence où la guerre serait devenue à elle-même sa propre fin. Face à ces évolutions, les puissances occidentales paraissent tout aussi démunies qu’au moment de la décolonisation. Au niveau tactique tout d’abord, la technologie en général et les frappes aériennes de précision s’avèrent, aujourd’hui comme hier, assez inefficaces face à des combattants irréguliers, à preuve l’échec israélien de 2006 face au Hezbollah. L’auteur relève également le manque de connaissance du « terrain » culturel et socio-politique dont témoignent les instruments d’intervention occidentaux, l’inadéquation des effectifs militaires et leur faible implication sur la durée : contrairement aux troupes coloniales d’autrefois, les contingents actuels sont redéployés tous les six ou douze mois, et ne peuvent donc pas nouer de liens véritables avec les populations locales. Plus largement, et par-delà la redécouverte récente par les Américains des invariants de la contre-insurrection en tant qu’ensemble de techniques, il apparaît clairement que le problème de fond est politique. Comme le souligne fort justement l’auteur, l’asymétrie des moyens est largement compensée par la démographie et la mutation de la sensibilité occidentale par rapport à la mort. Dans ces conditions, il n’est pas certain que les Occidentaux puissent « gagner une guerre irrégulière sur un théâtre secondaire n’engageant pas d’intérêts vitaux ». Le poids de l’opinion publique, les contraintes légales en vigueur et la couverture médiatique des interventions – instantanée autant qu’universelle – se conjuguent en effet pour limiter les marges de manoeuvre comme la durée de l’intervention envisageable par les puissances démocratiques. Les exceptions constatées sont de deux ordres : soit la nature peu démocratique du régime et le nationalisme de la population autorisent une répression importante et soutenue dans le temps par l’opinion, à l’instar de la Russie face aux Tchétchènes ou de la Turquie face aux Kurdes, soit la majorité de la population estime être engagée dans une guerre totale, comme c’est le cas en Israël – « Lorsque l’enjeu est vital, la guerre irrégulière ne suffit pas à bouter l’ennemi, dans la mesure où celui-ci estime être sur son terrain ».

On pourra reprocher à l’auteur, çà et là, quelques jugements contestables – ainsi pour les chiffres sans doute trop élevés qu’il avance à propos des pertes de l’armée irakienne en 1991. On pourra regretter que le chapitre conclusif n’entre pas plus avant dans les débats actuels sur les préceptes et les techniques de la contre-insurrection, quoique ces aspects soient couverts par d’autres experts dans les chapitres 46 à 49. Mais ce ne sont que détails au regard de l’intérêt et de la portée de cette conclusion, qui parvient à embrasser plus d’un demi-siècle d’histoire des conflits et à en dégager de véritables enseignements généraux, applicables aujourd’hui comme demain. La pertinence actuelle du propos rejoint la richesse intellectuelle et historique de l’ensemble. Tout à la fois classique du genre et somme d’érudition, Les Guerres irrégulières s’impose comme un ouvrage de référence, dont on ne saurait trop recommander la lecture aux décideurs civils et militaires, aux praticiens engagés en opération, comme aux esprits saisis par la complexité de notre temps.


Étienne de Durand

Directeur du Centre des études de sécurité à l’Ifri

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