Cinema : La bataille d'Alger et Les escadrons de la mort



LA BATAILLE D'ALGER


Coproduction italo-algérienne, La Bataille d'Alger, La battaglia di Algeri, du réalisateur italien anticolonialiste Gillo Pontecorvo, tournée à Alger en 1965 en compagnie de Yacef Saâdi, l'un des chefs militaires du FLN dans la zone d'Alger devenu producteur de cinéma, s'appuie sur des faits réels. Le film met en scène l'assaut donné à l'hiver 1957 par le colonel Bigeard (le colonel Mathieu dans le film) et les parachutistes du colonel Massu à la Casbah d'Alger. La radicalisation et l'institutionnalisation de la torture étaient évoquées pour la première fois sur les écrans : développant une esthétique réaliste, le film effaçait les frontières entre fiction et réel. 



Entièrement joué par des acteurs non-professionnels, Yacef Saadi interpréta son propre rôle, à l'exception de Jean Martin dans le rôle du colonel Mathieu, il fut tourné caméra à l'épaule dans la casbah d'Alger, sous les conseils techniques des survivants de la véritable bataille d'Alger qui eut lieu en 1957 mais... avec des chars russes prêtés par l'armée algérienne.

Cette oeuvre au sujet sensible fut sélectionnée pour représenter l'Italie à la Mostra de Venise en 1966, ce qui ne manque pas de susciter une intense activité diplomatique sur fond de querelle franco-italienne autour de la guerre d'Algérie. Les représentants du ministère français des Affaires étrangères et du CNC (Centre national de la cinématographie), inquiets pour l'image de la France, critiquaient le film pour sa qualité jugée médiocre. A la surprise générale, le 12 septembre 1966, le jury de la Mostra attribua le Lion d'or à La Bataille d'Alger . Au moment où Gillo Pontecorvo se leva pour retirer son prix, les membres de la délégation française quittèrent bruyamment la salle du palais, criant à l'injustice. Une mauvaise humeur à son comble lorsque Henri Cartier-Bresson et François Truffaut, tous deux présumés lauréats du Grand prix, boycottent la proclamation du palmarès qui récompense le film de Gillo Pontecorvo. L'opinion française fut agitée par une vive émotion teintée d'amertume et de colère. La presse écrite, de droite comme de gauche, marqua sa désapprobation.


Malgré le Lion d’or à Venise, le prix de la Critique à Cannes et trois nominations aux Oscars à Hollywood, La Bataille d’Alger attendra 1971 pour obtenir son visa d’exploitation en France. À sa sortie, le Saint-Séverin qui affiche le film à Paris est dévasté par une charge explosive. À Lons le Saulnier, un commando met en pièces l’écran et détruit la copie du film à l’acide sulfurique. « Or maintenant que les clameurs se sont tues, relevait Freddy Buache en 1969, il apparaît sans l’ombre d’un doute que nous sommes en présence d’une oeuvre magnifique et rigoureuse qui évite avec une rare délicatesse l’ensemble des défauts énumérés avec complaisance à son sujet : pas de manichéisme, pas d’exploitation romanesque d’un thème qui demeure d’un bout à l’autre grave et lyrique, pas de nationalisme rancunier, pas de concession au cinéma d’aventure.»

Hormis quelques rares tentatives, le cinéma français a occulté la guerre d'Algérie, qui demeure à divers égards un contentieux ouvert. Le Petit Soldat, plaidoyer antimilitariste de Jean-Luc Godard, sera interdit en 1960. Élise, ou la Vraie Vie (1969), de Michel Drach, n'aborde la question que de façon connexe. Quant à Avoir 20 ans dans les Aurès (1971) de René Vautier, il n'obtiendra son visa d'exploitation qu'à la suite d'une grève de la faim de son réalisateur. Enfin, Yves Boisset fut lui aussi victimes des pires tracas de la part du ministère des Armées lors du tournage de R.A.S. (1973).


CONTRE EMPLOI.

A la fin de l’été 2003, le journal Le Monde du 8 septembre faisait état d’une projection du film qui a eu lieu le 27 août dans un auditorium du Pentagone et à laquelle ont assisté des officiers d’état-major et des civils. Pour le quotidien, « un responsable du ministère, dont les propos sont rapportés, anonymement, par le New York Times du 7 septembre [Michael T. Kaufman, “What Does the Pentagon See in ‘Battle of Algiers’?” ] , déclare que ce film "donne une vision historique de la conduite des opérations françaises en Algérie" et que sa projection était destinée à "provoquer une discussion informée sur les défis auxquels les Français ont dû faire face. » Et, se,on certains d'avoir un aperçu de la guerre subversive menée par la France durant cette période et faire un parallèle avec les problèmes rencontrés lors de l'occupation de Bagdad durant la guerre en Irak.

D'autres sources, non vérifiées, affirment que le film était régulièrement projeté aux stagiaires étrangers de l'École des Amériques (installée tout d'abord au Panama puis sur le territoire américain), dans le cadre des études relatives aux guerres de type révolutionnaires. Le réalisme poussé de la mise en scène et du scénario ont fait que ce film a été utilisé à contre-emploi par certains services de renseignement.


LES ESCADRONS DE LA MORT, L'ECOLE FRANCAISE.


Toujours en 2003, la diffusion sur Canal Plus de
Escadrons de la mort, l’école française de Marie-Monique Robin, qui recourt à de larges extraits de La Bataille d’Alger, déclenchait une vague de protestations d’organisations des droits de l’homme. La diffusion d’extraits du film de Marie-Monique Robin en Argentine a précipité l’ouverture d’une nouvelle enquête sur les exactions commises par d’anciens militaires impliqués dans le "Plan Condor" et précédemment amnistiés.



"Dans cette enquête, Marie-Monique Robin (Prix Albert Londres 1995) dénonce la façon dont la France et son armée ont exporté, en véritables experts, les méthodes de lutte anti-subversive, calquées sur la bataille d’Alger, en Amérique latine et aux Etats-Unis, dans les années 60. Il a fallu près d’un an à Marie-Monique Robin pour recueillir, en France, au Chili, en Argentine au Brésil et aux Etats-Unis, les témoignages exclusifs des principaux protagonistes qui ont donné ou reçu ces leçons de lutte anti-subversive, parfois sous couvert de caméra cachée ou de conversations enregistrées. Leur nom : Le général Aussaresses, qui a eu pour élèves les généraux américains John Johns et Carl Bernard à Fort Bragg ; Reynaldo Bignone (chef de la junte militaire argentine de 1982 à 1984) ; Albano Harguindeguy (ministre de l’Intérieur du général Videla en Argentine) ; Manuel Contreras (chef de la DINA, la police secrète de Pinochet au Chili).  Une page secrète du pays des Droits de l’homme qui fait froid dans le dos."



Pour les besoins de son enquête, la journaliste et réalisatrice s’est replongée dans le conflit indochinois où est née la théorie de la "guerre révolutionnaire". C’est ensuite durant la guerre d’Algérie, où quelques 400 000 soldats furent déployés sur l’ensemble du territoire, que s’est développée la doctrine française de la "guerre subversive". La Bataille d’Alger deviendra un modèle de cette théorie de la guerre dite "contre-révolutionnaire" et le film de Gillo Pontecorvo servira souvent, au grand dam du cinéaste, de manuel pour appréhender les méthodes employées durant l’affrontement pour le contrôle de la Casbah d’Alger. Ce sont en particulier ces techniques du quadrillage urbain, du "renseignement" et les méthodes d’interrogatoire pour l’obtenir (torture, disparitions) qui seront enseignées en Amérique Latine dès le début des années 60.

Escadrons de la mort, l’école française de Marie-Monique Robin est aujourd’hui produit comme pièce à conviction dans des procès ouverts en Argentine. La réalisatrice a été convoquée à deux reprises comme témoin général au cours d’audiences où son documentaire a été projeté. Une première fois en 2008 à Corrientes dans le jugement de collaborateurs de Ramón Díaz Bessone, ancien ministre du Plan de la junte. La seconde fois en février 2011, à Mendoza et Resistencia, lors du jugement de militaires et de policiers qui ont officié sous les ordres de Luciano Benjamín Menéndez, l’un des généraux les plus féroces de la dictature (1976-1982). 


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