Cinema et Activisme à Alger, 1970




PROPAGANDE & CINEMA

Said Benmerad


D'Alger, où il continue à enseigner la littérature à l'université,
Said Benmerad évoque cette atmosphère cinéclubs très particulière dans laquelle baignait le pays dans les années qui ont suivi la révolution algérienne. Il avait 20 ans, était cinéphile et militant d'extrême gauche dans une ville "phare de l'anti-impérialisme" et qui vivait donc la politique et le cinéma comme une même fiévreuse passion.
Daikha Dridi : A quel moment avez-vous commencé à vous impliquer dans les cinéclubs d'Alger?

A partir du milieu des années 70 et cela a duré jusqu'en 1984-85.





Le faisiez-vous dans le cadre d'une organisation politique?

En réalité, les premiers contacts avec l'organisation politique à laquelle j'ai fini par adhérer se sont faits au niveau du cinéclub. J'ai été recruté en tant que militant d'extrême gauche dans l'univers du cinéclub. Avant cela, j'étais simplement de gauche, j'avais un combat individuel sans appartenance politique. J'avais 20 ans, j'étais étudiant en littérature française et je fréquentais les cinéclubs de la Fédération algérienne des cinéclubs. L'ensemble des cinéclubs s'étaient regroupés dans une fédération qui était une sorte d'excroissance du FLN, parce que, à l'époque, on ne pouvait pas travailler ailleurs qu'au FLN.

Pourquoi le choix du cinéclub pour l'activité militante?

La fédération c'étaient des gens qui étaient un peu partout en Algérie et pas seulement à Alger, c'étaient des intellectuels, des universitaires, des journalistes, tous de gauche ou militants d'extrême gauche, en plus des colorations maoïste ou trotskiste, etc. Ils étaient plus moins écartés des structures de luttes syndicales et tentaient de retrouver une activité militante dans la sphère culturelle qui était plus ouverte et qui permettait de faire passer le maximum de messages. Lorsque j'ai rejoint mon organisation politique, trotskiste, on a fait des cinéclubs une activité majeure: c'était là qu'on pouvait réellement s'exprimer, cela nous permettait de recruter, de diffuser nos idées, de faire de la "propagande" mais toujours en maintenant des passerelles avec l'activité syndicale, l'objectif du cinéma pour nous étant de montrer des exemples et des pratiques de luttes à travers un outil qui n'était pas forcément réprimé.

Si la fédération dépendait du FLN, pourquoi le régime algérien s'intéressait-il, lui, autant aux cinéclubs et au cinéma?

C'était une tradition depuis l'indépendance. Et puis dans le FLN de l'époque il y avait des sensibilités diverses, des courants et une tradition de militance de gauche. Le cinéma était aussi un moyen fort de populariser le côté anti-impérialiste de la révolution algérienne, c'étaient les années 70 et on était encore sur la lancée de la grande révolution algérienne, beaucoup d'intellectuels, de cinéastes, d'hommes de culture activaient à travers cette fédération.

Donc le gros des réseaux de cinéclubs algériens dans tout le pays a été en fait créé par l'Etat algérien lui-même…

Oui bien sûr, la fédération était une institution publique auprès de laquelle on arrivait à obtenir des salles pour les projections, pour des colloques, des séminaires… les secrétaires qui s'en occupaient étaient payés par le FLN. Il arrivait cependant que l'on se fasse taper sur les doigts mais le système acceptait d'avoir cette espèce de "galeries de gauchistes". On pouvait envoyer balader des responsables du parti… Ils ne considéraient pas à l'époque que c'était quelque chose qui pouvait faire peur au pouvoir ou menacer sa stabilité.

Et à partir du moment où vous avez été recruté par une organisation trotskiste clandestine, vous étiez chargé de la mission d'ouvrir des cinéclubs?

Oui essentiellement. Toute notre activité étudiante passait par le cinéclub, ainsi que notre activité féministe, on encourageait l'ouverture de cinéclubs féminins, dans les lycées, les universités, les quartiers. Il faut dire que la production cinématographique de l'époque participait aussi de cela: il y avait tout le cinéma italien, le cinéma brésilien, le cinéma africain et maghrébin qui étaient des cinémas de gauche. Cela nous permettait aussi par exemple d'aller en Tunisie où il y avait un entrisme maoïste ouvrier communiste dans la fédération tunisienne des cinéclubs. Les cinéclubs nous permettaient en quelque sorte de soutenir notre internationalisme, de le populariser, d'en parler et d'amener d'autres gens à voir des expériences révolutionnaires ailleurs. Lorsqu'on voyait Les Raisins de la colère, ou tous les films allemands sur la période du nazisme, ceux sur les luttes ouvrières aux Etats-Unis, cela permettait de parler de la révolution et de populariser nos idées.

Où se trouvaient les cinéclubs que vous animiez?

Dans les universités et dans les quartiers (populaires) comme Bab el Oued, Hussein Dey, etc., mais d'autres militants animaient des cinéclubs dans toutes les villes du pays, à Oran, à Ouargla… On s'occupait du choix des films, on préparait des fiches techniques, on formait des animateurs, on faisait des séminaires pour leur expliquer comment présenter tel ou tel film, tel mouvement cinématographique, etc.

Et pour ce qui est des cinéclubs dans les quartiers, qui en était le public?

Il y avait un peu de tout, beaucoup de lycéens mais aussi des travailleurs, des syndicalistes, il y avait une espèce d'élite qui avait été sensibilisée au cinéma et puis, les gens, à cette époque, adoraient aller au cinéma!

Le public n'était donc pas constitué que de militants? Comment réagissait-il aux choix des films et au contenu des débats?

Non c'était loin d'être qu'un public militant. Je me souviens par exemple des réactions des gens lorsqu'on avait passé L'homme de Fer d'Andrzej Wajda qui venait de paraître en Pologne, et c'était la première fois que le film sortait de Pologne, on nous l'avait ramené dans la version originale, la salle du cinéclub de l'université était comble un jour de semaine à 10 heures du matin! L'université passait aussi par une période particulièrement effervescente à partir des années 78 et jusqu'aux années 88, c'était le lieu où il y avait le plus de bouillonnement positif. Donc beaucoup de gens connaissaient et s'intéressaient au cinéma. Les débats étaient intenses et s'exprimaient aussi les différences qui existaient dans la sphère politique: par exemple tous ceux que nous appelions les Staliniens qui venaient, commençaient déjà aussi à venir les islamistes, mais également les nationalistes du FLN. Entre différentes tendances politiques présentes, il y avait beaucoup de débats mais qui souvent passaient au-dessus de la tête de la masse présente. Et une de nos instructions était d'essayer de ramener les gens à nous et d'éviter les débats très spécialisés sur le cinéma, même si nous étions tous Cahiers du Cinéma, on était très formés sur les esthétiques cinématographiques, mais on essayait de partir du film comme support comme ouverture d'un dialogue au lieu de nous en tenir à discuter de techniques ou écoles cinématographiques.

Eviter les débat sur la forme était une décision délibérée et stratégique pour vous en tenir uniquement à la thématique du film?

Oui c'était un peu les consignes qu'on avait, mais en réalité il nous arrivait souvent de nous retrouver à discuter cinéma et seulement cinéma. Le niveau de formation présent chez les gens étaient inimaginable, ils venaient et voulaient parler signifiant, discuter de la sémiotique du film, de sa technique. Je me souviens par exemple de Quand passent les cigognes, on avait passé des heures à discuter de ce qui s'appelle à ce jour "un plan russe" et qui était à l'époque une nouveauté technique. Les gens en parlaient et pas toujours les spécialistes mais de simples cinéphiles. C'était une époque véritablement passionnante, où l'Algérie représentait un phare dans le tiers-monde, il y avait une Revue de cinéma pointue, le cinéma algérien était devenu connu, à la Cinémathèque d'Alger on avait tous les cinéastes du monde qui passaient, certains cinéastes français méconnus en France sont passés d'abord par Alger pour devenir plus tard des stars en France. Il y avait des tas de films qui passaient à Alger avant qu'ils ne deviennent célèbres et la Cinémathèque d'Alger accueillait tout le monde, tout le cinéma africain passait par là avant d'aller en France, les cinéastes syriens, libanais, français, allemands étaient régulièrement à Alger. C'était un lieu de culture cinématographique assez impressionnant: ce mélange entre une véritable connaissance esthétique cinématographique et une fougue militante très puissante.

Et quels étaient alors vos rapports avec le pouvoir et le FLN?

La fédération nous permettait d'avoir des films, même si on avait constitué notre propre réseau de cinéclubs on pouvait les obtenir gratuitement, on bénéficiait aussi des films de la cinémathèque.

Qu'est-ce qui différenciait vos cinéclubs des autres dans la fédération?

Nous partions du principe que l'objectif n'était pas d'initier les gens à l'esthétique du cinéma mais on utilisait le film comme support pour développer un discours, quand on passait Norma Rae sur la révolte de l'ouvrière américaine c'était pour montrer comment on organise la résistance dans les usines, comment les femmes sont opprimées dans le monde du travail et comment elles peuvent construire une riposte à leur situation. On n'allait pas insister sur quels plans ont été privilégiés par le cinéaste ou le jeu de l'actrice, etc. Il ne faut pas oublier que le cinéma de l'époque était comme ça, de gauche, antiimpérialiste, etc., quand on voit les films qui venaient par exemple d'Allemagne c'était ça aussi la thématique, une réflexion sur le nazisme, etc. et nous, nous avions un discours non seulement à partir de l'expérience algérienne mais aussi à partir de l'expérience universelle, on était internationalistes et donc forcément les luttes qui se passaient au Brésil ou au Mexique, les films qui venaient d'Afrique étaient des supports à partir desquels on pouvait développer un discours anti-impérialiste, anti-capitaliste, féministe, un discours militant. Mais on était aussi formés à discuter technique, cela ne nous échappait pas du tout.

Quelle était la réaction du régime, y avaient-ils des tensions autour de vos cinéclubs?

Il y avait des moments où on nous vidait la salle, pas la police, mais plutôt l'administration des universités, etc. Mais réellement, on n’a jamais été réprimés, je crois que le régime partait du principe qu'on était des groupes de marginaux qui parlaient cinéma, ça ne représentait pas réellement un danger, même s'il était su que la fédération des cinéclubs était, comme ils disaient à l'époque, "un nid de trotskistes". Mais ça ne dérangeait pas outre mesure, une ou deux fois, on nous avait embêtés à propos de colloques mais nous n'avions pas été réprimés. Plus tard, ils avaient fermé la fédération, ils nous ont enlevé le local, c'était je crois en 1984 ou 85.

Y avaient-il eu des incidents qui avaient amené à la fermeture de la fédération des cinéclubs?

Non c'était une reprise en main du FLN qui se réappropriait ses structures. A ce moment là, tous les cinéclubs fermaient. Le champ politique s'était ouvert à partir de 1980-81, et nous ne nous investissions plus dans le cinéclub avec autant d'énergie. On pouvait agir ailleurs, nous avions construit des collectifs, des structures qui répondaient plus à nous objectifs et on avait déjà commencé à se retirer de l'activité culturelle. Lorsqu'ils avaient repris la fédération, nous étions, nous, en train de tenter de réussir notre tournant ouvrier. En fin de compte, lorsque la fédération avait été dissoute c'était déjà une carapace vide qui n'était plus aussi puissante que 5 ou 6 ans auparavant, parce que toute l'énergie qui avait été donnée par les militants d'extrême gauche avait été déportée ailleurs, investie dans l'activité syndicale, dans les usines, dans la rue avec le Printemps berbère et dans la fac avec l'ouverture: nous étions devenus la principale force à l'université et n'avions plus besoin d'exister dans l'activité culturelle, je me souviens que, pour les militants, le cinéclub c'était devenu moins "prestigieux" que l'activité syndicale.

Pourquoi selon vous une période aussi dense ne semble pas avoir laissé de traces aujourd'hui sur la culture cinéphile algérienne?

Le contexte a été bouleversé en Algérie à partir (des émeutes) de 1988, et de manière générale les idées de gauche ont reculé partout. Il y a eu une reconversion de la société, mais il me semble que la cause principale est que les idées que nous défendions, les idées de progrès n'étaient plus crédibles, les gens avaient vécu une espèce de socialisme qui n'a absolument rien apporté à la population et donc tout cela est parti avec le reste.

Le cinéma dans tout ça?

C'était fini… je me souviens que l'un des derniers films que j'avais animé c'était Apocalypse Now, c'était aussi symbolique d'une fin.

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