MARSEILLE | €uro-Méditerranée

MARSEILLE : UMP - PS, côte à côte: 2 musées au même endroit...


 La Marseille des grandes réalisations, des beaux espaces publics, des opérations urbaines emblématiques se fait au détriment d’une périphérie singulièrement dépourvue de politique urbaine et d’équipements. Ainsi en condamnant à l’exode périphérique la population la plus pauvre du centre ville, le risque est grand de voir deux villes qui cohabitent, et qui demain pourraient bien s’affronter si la crise perdure. Les réfugiés, de plus en plus nombreux au fur et à mesure de l’avancement des travaux, se retrouveront dans les quartiers les plus "difficiles" de la ville.

Laboratoire Urbanisme Insurrectionnel | 2008



Marseille : l'actualité récente concernant une recrudescence exceptionnelle de la criminalité liée à différents trafics illicites - dont celui de la drogue -, se répercutant sur la délinquance au coeur des "zones de non-droit", c'est-à-dire les cités d'habitat social, voire pour certains, sur l'ensemble de la cité phocéenne, interroge les politiciens sur les différentes possibilités d'intervention pour mettre fin à ce qu'ils considèrent comme un véritable fléau. L'intervention des forces armées est évoquée, prouvant ainsi le degré de gravité d'une situation, qui loin d'être inédite, s'aggrave depuis plusieurs années. Pour expliquer une telle activité, les observateurs évoquent la pauvreté structurelle, un taux de chômage écrasant, et notamment pour les plus jeunes sans qualification, tandis que d'autres stigmatisent les grands ensembles d'habitat social.


Aucun n'évoque les grands projets d'urbanisme qui depuis une dizaine d'années, remodèle l'espace social de la ville, autant que son paysage ; parmi ces grandes opérations, l'Etablissement Public d'Aménagement Euroméditerranée, occupe une place primordiale, du fait de l'étendu de son terrain d'intervention - plusieurs centaines d'hectares en coeur de ville, mais aussi - et surtout - par le montant pharaonique des budgets injectés par l'Etat et l'Europe. En d'autres termes, pour les journalistes et les politiciens, la requalification du centre ville, des ports, des grands infrastructures de transport n'auraient ainsi aucune incidence, aucune conséquence sur la vie des Marseillais. 

Est-il possible de relier ces grandes opérations de reconfigurations spatiale et sociale aux évènements qui agitent la cité phocéenne ? La dégradation sociale est-elle une des conséquences de la politique urbaine menée par le maire Jean-Claude Gaudin ? Qui déclarait en 2003 au quotidien Le Figaro :

On a besoin de gens qui créent de la richesse. Il faut nous débarrasser de la moitié des habitants de la ville. Le cœur de la ville mérite autre chose.

Dans le cas de Marseille, force est de constater que la mise en application de la volonté politique de Jean-Claude Gaudin de débarrasser le centre-ville de la « plèbe », de l'embourgeoiser,  s'est effectivement traduite par l'expulsion hors du périmètre historique d'un ensemble de problèmes, celui de la circulation et des transports publics, celui de l'habitat social, celui de la pauvreté comme de la marginalité. Des populations le plus souvent fragiles, ont ainsi été déplacées ou exilées vers la périphérie, renforçant ainsi une limite de moins en moins diffuse, de moins en moins poreuse, entre quartiers riches, ou en passe de l'être, et quartiers pauvres.

A cette politique décidée par Gaudin, acceptée allègrement par les élus socialistes, s'ajoutent celles des lois du profit et du marketing urbain ; celles de mettre en oeuvre aussi efficacement que possible les facteurs de production, c'est-à-dire de produire le maximum de richesses avec le minimum de ressources naturelles, de capital et de travail. La traduction spatiale de l’ultralibéralisme en milieu urbain se manifeste, en premier lieu, par l’adoption d’un plan d’urbanisme privilégiant les zones constructibles au détriment de l’espace commun ; en second lieu par une densité bâtie maximum sur une surface au sol minimum, et enfin, par une indifférence totale du contexte, qu'il soit architectural ou humain ; l’empilement vertical d’une surface restreinte constitue une rentabilité maximum avec un minimum de coût.

Nous n'apporterons pas de réponses à ces questions, mais nous vous proposons ici, un texte rédigé en 2008, - à prendre comme tel, donc - expliquant les grandes lignes de la politique urbaine concernant l'opération Euroméditerranée. Une vaste opération de Partenariat Public Privé à l'échelle d'une ville, ayant des répercussions sur l'agglomération dans son ensemble. A cette époque, l'auteur - marseillais - soulignait autant les dangers de cet urbanisme ségrégatif visant à "nettoyer" le centre ville,  que l'immoralité des architectes-concepteurs et la grande connivence entre élus socialiste et umpiste, et enfin notait la médiocrité du paysage intellectuel de la cité phocéenne.

Bien évidemment, la presse spécialisée et les grandes institutions de l'Etat fournissent au grand public de belles images sur papier glacé, occultant les "effets collatéraux", dont notamment l'expulsion des indésirables vers les quartiers périphériques. Cynisme et hypocrisie pour cette conférence à propos de Marseille €uromed, intitulée Les défis de la ville organisée par la Cité de l'architecture et la revue Le Moniteur. 

Le projet urbain mis en place par €uroméditerranée pour l’aménagement du front de mer de la cité phocéenne illustre parfaitement cette stratégie. La mise en oeuvre de cette politique offensive de promotion est accompagnée par une habile campagne médiatique nationale et locale insistant en premier lieu sur la haute qualité architecturale attendue sur ce territoire. Car, en effet, peu de villes françaises de province peuvent se targuer d’une collection aussi importante d’édifices imaginés par des grandes signatures de l’architecturale internationale : Jean Nouvel, Zaha Hadid, Stephano Boeri, Massimiliano Fuksas, Rudy Riciotti, etc., pour les plus célèbres, vont demain façonner le nouveau quartier en érigeant dans un des plus beaux sites de la cité phocéenne des spectaculaires constructions destinées à assurer la promotion de la ville sur l'échiquier européen.

Selon la municipalité, cette débauche architecturale doit donner à terme une image forte de la nouvelle Marseille et illustrer la course qu’entreprend la municipalité pour s’imposer comme capitale économique à l’échelle européenne. La politique urbaine mise en place pour ce nouveau morceau de ville, demain érigé d’objets spectaculaires et médiatisés, force sinon l’admiration mais bien l’adhésion de tous : les politiciens de droite et de gauche, le système médiatique (presses et radios locales et nationales, spécialisées ou non dans la chose architecturale), les architectes et dans une certaine mesure, une large part de la population de la cité phocéenne qui, peu habituée à des projet d’urbanisme de grande envergure- oscille entre indifférence et enthousiasme.

Pourtant, la haute qualité architecturale de ces objets spectaculaires ne peut occulter le fait que l’opération de « reconquête » de l’arrière port a progressivement évolué d’un véritable projet de ville à une stratégie économique spéculative évidente, s’est métamorphosée d’une planification assez stricte, à l’initiative prépondérante des partenaires privés, d’une tentative d’équilibre entre le public et le privé aux seuls mécanismes fonciers, avec pour volonté la transformation de la composition sociale des quartiers du Vieux Port. 

La stratégie urbaine menée par la municipalité pose plusieurs questions qui dépassent largement les strictes limites de l’opération Euroméditerranée : la politique annoncée en matière d’habitat social, la mixité urbano-portuaire entre la ville et son port de tourisme, la question inquiétante des transports publics et dans une certaine mesure, la nouvelle silhouette du front littoral. A l’échelle du quartier, l’incroyable projet urbain cumule simultanément des configurations ou des recettes condamnées aujourd’hui par les observateurs les plus vigilants de la chose urbaine : le peu d’espaces publics et leur nature, le relation avec les quartiers –pauvres- connexes, la marchandisation et la touristisation des espaces publics majeurs, la construction de résidences de standing hautement sécurisées, l’édification de deux équipements publics majeurs côte à côte sont les éléments les plus révélateurs.

Ainsi, l’opération €uroméditerranée ne peut plus être considérée sous le seul angle d’un outil pour la création d’un quartier d’affaires, ou bien de renouvellement urbain, mais bien comme un des dispositifs mis en place par la municipalité en vue de renouveler non pas sa seule image, mais bien le paysage social des quartiers populaires et ce faisant, en offrant tout pouvoir à la puissance privée.


LE LOGEMENT SOCIAL

La question du logement sera, sans nul doute, la plus cruciale dans les années qui viennent. Conséquence directe du spectaculaire bond en avant réalisé au cours de ces dernières années par la ville dans tous les domaines, le marché de l’immobilier a enregistré un véritable boom qui s’explique moins par la pression de la demande que par l’alignement des prix jusque-là très bas du marché local du logement et par la politique de réhabilitation engagée par la municipalité dans le centre ville. La politique urbaine pour le centre ville historique affiche l’ambition d’enrayer définitivement le processus de dégradation de la ville ancienne. En effet, les quartiers du Vieux port de Marseille étaient hier encore en état de décrépitude avancé ; le traitement des espaces publics datait pour la plupart des années du tout fonctionnel et s’accordait avec l’état de dégradation des immeubles noircis par des décennies de pollution, non entretenus et pour certains en ruine. La situation exigeait la réhabilitation du centre ville.  Parallèlement la municipalité a engagé des actions favorisant la rénovation des logements en encourageant les investissements privés afin de faire renaître un marché immobilier hier déliquescent,  par la mise en place de mesures fiscales d’incitation et d’assistance aux initiatives de réhabilitation. 

La conséquence directe de cette revitalisation / revalorisation a entraîné un changement radical pour les habitants, et notamment pour les plus pauvres. Ainsi, alors que des fortunes se sont réalisées en quelques années sur la place marseillaise (des particuliers fortunés ont ainsi acquis un patrimoine immobilier à bas prix, tout en profitant des aides financières pour la réhabilitation), il s’avère de plus en plus difficile, y compris pour la classe moyenne, d’acheter un logement en centre ville, tandis que les populations fragiles  n’ont d’autre perspective qu’un exode vers une périphérie singulièrement dépourvue d’équipements et mal desservie par les transports publics. Le scandale de la Rue de la République est particulièrement exemplaire, le patrimoine immobilier appartenait à deux sociétés depuis des décennies revendu en 2004, à la société P2C Immobilier qui le revendait à Lone Star pour 100 millions d'euros, après l'avoir acheté 70. Puis, quatre ans plus tard, Lone Star cédait son patrimoine à Atemi pour 200 millions d'euros, après quelques travaux et l'éviction d'une bonne partie des habitants de la rue.

Euroméditerranée ne propose guère de logements sociaux et la programmation affirme une conception élitiste d’un quartier combinant fonctions de directions, siège sociaux, signes culturels et habitat de standing. Cette programmation mesure la partialité et les risques sociaux d’une centralité réservée à quelques actes, très spécifiques, à l’élite de la société, à une certaine classe sociale. Bien plus, il est facile de prévoir que la construction de tours de bureaux aura pour conséquence directe l’arrivée massive sur le marché immobilier de nouveaux habitants qui privilégieront de résider dans le centre ville plutôt qu’en périphérie, plus attractive, mais connaissant les plus grandes difficultés de circulation et desservie par un système de transport en commun peu efficace voire inexistant passé vingt heures.

Les difficultés rencontrées par les populations les plus fragiles du centre ville risquent ainsi, au fur et à mesure de la construction des immeubles, de s’aggraver ;  les quartiers nord deviennent le réceptacle d’une population pauvre. 

De la peur de l’autre à l’urbanisme sécuritaire

La peur de l’autre s’exprime parfaitement dans la première grande opération de logements construite (ilôt M5) qui a été conduite par Yves Lion associé à l’architecte Roland Castro. Outre, ici, la piètre qualité architecturale de l’ensemble – pastiche moderniste de l’architecture traditionnelle provençale - cette opération affirme clairement les options urbano-architecturales qui demain s’appliqueront à l’ensemble des constructions : un vaste ilôt parfaitement étanche, où seuls les résidents peuvent entrer et profiter des grands espaces végétalisés du coeur d’ilôt. Un havre de paix hautement sécurisé offrant à ses habitants l’assurance que les couches populaires des rues voisines ne viendront pas souiller les jardinets bien entretenus : de hautes grilles, en fer forgé, sont présentes pour rappeler les limites de la mixité sociale (jadis défendue par les architectes de l’opération). Nous pouvons également noter l’absence de commerces de proximité en rez-de-chaussée qui renforce davantage l’image d’un camp retranché dans un territoire ennemi. Nous pouvons d’ores et déjà imaginer que les mesures sécuritaires pour protéger les futurs immeubles de bureaux seront à priori encore plus imposantes et que ce territoire, finalement, sera constitué d’une succession d’enclaves hyper sécurisées. Dans ce contexte sécuritaire, les futurs squares seront eux aussi clos et sans doute, les rues et les espaces publics majeurs seront équipées de système de vidéosurveillance; avec pour horizon les nouvelles tours de bureaux formant elles aussi une barrière étanche vers l’horizon lointain de la mer.


LE FANTASME VILLE/PORT.

La stratégie urbaine pour ce qui concerne la reconversion du port a progressivement évolué d’une reconversion/relocalisation partielle vers l’intégration des activités portuaires destinées au tourisme ; en effet, la direction du Port Autonome de Marseille –acteur associé à l’opération mais jouissant d’une indépendance institutionnelle- a été particulièrement active pour la conservation de l’ensemble de ses terrains fonciers privant ainsi la ville de son littoral. La relocalisation des gares maritimes vers Arenc, initialement prévue dans les premiers plans a été, par l’intransigeant refus du Port Autonome de Marseille, abandonnée et la stratégie urbaine s’est construite sur le fantasme et l’hypocrisie d’une mixité urbano-portuaire devant enrichir la vie urbaine du nouveau quartier. Aujourd’hui, cette prétendue mixité fonctionnelle tant vantée par les aménageurs, se résume à une succession de clôtures inter-minables enfermant de vastes zones asphaltées destinées aux véhicules embarquant dans les ferry et des gares maritimes introverties car soumises à des règles strictes de sécurité.

Quel dialogue peut s’instaurer dans cette configuration, entre une zone hypersécurisée, clôturée, et la ville ? L’idée du déplacement des activités portuaires vers Arenc (à quelques centaines de mètres) qui aurait pu ouvrir largement la ville sur son littoral était-elle incongrue ?

Entre culture et Mac Donald’s : le mythique J4. 

Dans la recherche d’un compromis, la municipalité et le Port autonome trouvèrent un espace d’entente atténuant les aspects les plus critiquables du projet : l’esplanade –mythique- du J4. L’esplanade du J4, ancien quai de débarquement, puis friche accueillant des grandes manifestations festives et aujourd’hui immense espace libre de toute construction, ouverte largement sur la mer, est un lieu de promenade très apprécié des marseillais. Il est vrai que la beauté du fort Jean et de la tour du roi René, l’incroyable perspective ouverte sur le vieux port de la cité phocéenne et le spectacle de l’horizon de la mer forment ensemble un lieu particulier dans la ville. Mais plus que cela, le J4 est aujourd’hui le dernier grand lieu non aménagé de l’hyper centre ville de Marseille ; aucun autre espace public ne peut lui être comparé de par sa superficie et son emplacement en bord de mer. Il est le lieu d’interface entre la ville dense, le port et la mer Méditerranée. Un terrain vague mais d’une incroyable beauté.

Bien évidemment, le J4 tant convoité par les aménageurs, connaîtra un autre destin : celui de la culture et du commerce. Le projet d’aménagement prévoit la construction de deux grands équipements publics, l’aménagement d’une grande esplanade et la construction d’un ensemble de commerces, de bureaux, d’hôtels. Plusieurs questions peuvent être ici évoquées quant à son aménagement ; la première concerne l’implantation mitoyenne de deux grands équipements publics dans un lieu qui aujourd’hui, bon an mal an, connaît une certaine animation. Si la programmation d’un grand équipement public pouvait, à lui seul, renforcer l’attractivité du lieu, la construction de l’autre n’est pas, ici, véritablement nécessaire et ce, dans une ville qui ne dispose pas dans certains quartiers de grand équipement public. 

Certains critiques affirment également que dans un lieu déjà délimité physiquement et visuellement par les constructions majestueuses et imposantes du fort Saint-Jean et de la tour du roi René, de la cathédrale de la Major, du palais du Pharo, des immeubles de l’architecte Pouillon et du patrimoine portuaire hérité (grues, phares) qu’il n’était pas nécessaire de bâtir ici ; et que le vide dans cette configuration urbaine aurait très bien pu mettre en valeur ces monuments tout en offrant aux habitants un lieu de détente et de loisirs. Pourquoi pas un jardin public en bord de mer ? Car aujourd’hui, ici, les gens se baignent, pêchent, se promènent, se détendent, lisent, apprennent à marcher ou à faire du vélo pour les plus jeunes, regardent l’horizon lointain de la mer, s’aiment, boivent et souvent, la nuit venue, se droguent. La construction d’un ensemble de commerces et de bureaux, qui viendront compléter la programmation des musées, risquent bien de changer les innocentes pratiques urbaines d’aujourd’hui. Le projet imaginé ici par l’architecte Yves Lion est particulièrement dévastateur pour la beauté du lieu et les futures pratiques urbaines ; en effet, les nouvelles constructions fermant un côté de l’esplanade forment une place dont la perspective n’est plus l’horizon de la mer mais le palais du Pharo, et un front continu de commerces privant ainsi les marseillais d’un des plus beaux paysages vers la mer. Mais, rassurons-nous, il sera toujours possible d’admirer la mer et l’enfilade des bassins du port depuis le Mac Donald’s ou l’Hippotamus. 

Un centre commercial

La création ex-nihilo d’un second lieu d’interface entre la ville et le port a été décidé par le Port autonome : la construction d’un vaste complexe commercial situé sur un quai du port : « les terrasses du port ». A nouveau, la programmation arrêtée propose des lieux de commerces. L’aménagement du J4 et des terrasses du port dédiées en partie à la construction de commerces des grandes enseignes, expriment clairement la philosophie générale du projet qui est de considérer la ville comme lieu d’accumulation et de concentration de richesse,  et le citadin en simple consommateur ; Marcel Roncayolo évoque pour qualifier la commercialisation des espaces publics « la touristation de l’espace, par la marchandisation totale des rapports humains dans la ville et la transformation globale des cités en lieux de spectacle et de consommation. » 

La grande richesse de l’esplanade du J4 était, au contraire, de donner dans un même lieu un support à un large éventail de pratiques sociales individuelles et collectives (parfois répréhensibles), d’offrir un espace de liberté dans la ville, non soumis à une quelconque dépendance fonctionnelle, culturelle ou économique, laissant le genuis loci s’exprimer pleinement et simplement.


UN NOUVEAU WATERFRONT

Alors qu’à Paris, un débat sur l’urbanisme des immeubles de grande hauteur, engageant des professionnels de la ville, des politiciens et une part de l’intelligentsia, a été porté par les médias sur la place publique, à Marseille, la municipalité annonçait sans concertation, sans débats, la construction de plusieurs immeubles de grande hauteur destinés à accueillir des bureaux ; et, dans une vaste opération de propagande communicationnelle, on annonça que certaines tours seraient dessinées par les plus grandes signatures de l’architecture mondiale, Jean Nouvel, Zaha Hadid, Massimiliano Fuksas. La surprise fut grande. La construction d’immeubles verticaux, de tours, peut effectivement poser des questions quant à leur confrontation avec le paysage urbain d’une ville « horizontale » ; mais à Marseille la construction de ces « tours » pose un immense problème car elles seront implantées en front de mer/port privant ainsi le quartier des vues vers le littoral. Ainsi, seuls quelques privilégiés pourront admirer le paysage de la baie de Marseille au détriment des habitants et des usagers des quartiers existants et des nouvelles constructions.


La nouvelle silhouette du front maritime de ce secteur représentera la puissance économique de la cité phocéenne, mais au détriment de la plus grande part de la population. Plus encore, force est de constater que l’architecture de ces tours pourtant conçues par des talentueux architectes Zaha Hadid est d’une qualité architecturale plus que quelconque, voire médiocre pour certains. En fait de quoi, le risque est grand –et imminent- de voir ici surgir une collection d’objets hétéroclites sans qualité architecturale massacrant l’identité de la ville et ce, ad vitam æternam.


UN PLAN D’URBANISME

Le plan d’urbanisme imaginé en partie par l’architecte Yves Lion plagie ouvertement les thèses énoncées par l’architecte Rem Koolhas ; il propose une déréglementation ou une nouvelle réglementation autorisant des immeubles de grande hauteur, afin de pouvoir s’accorder aux exigences de la promotion privée, et une série de micro espaces publics, le tout dans une vague philosophie de ville dense, « chaotique », et verte. Il n’était guère possible d’imaginer pour l’urbanisation de ce territoire autre chose que la ville dense parce qu’elle est synonyme de vie urbaine plus intense, plus active aussi. Mais, ici, la forte densité des immeubles d’habitat conjuguée aux milliers de mètres carrés des tours de bureaux culminant à 150 mètres de hauteur ajoutée encore à l’absence chronique d’espaces publics des quartiers populaires riverains, ont réduit les espaces publics à un rôle purement décoratif.

Car enfin, les habitants des quartiers riverains n’hésiteront pas à franchir l’avenue Salengro pour profiter des nouveaux équipements publics. Et n’oublions pas que ces quartiers comptent parmi les plus pauvres de la ville et qu’ils jouent aujourd’hui le rôle de réceptacle à l’exode des populations pauvres et marginales expulsées de l’hypercentre ville (notamment de la population de la porte d’Aix), une sorte de sous-parc social surpeuplé où la délinquance liée à certains trafics illicites est bien implantée, réelle, où les sdf ont trouvé refuge. Dans ce contexte difficile, il est étonnant de constater dans le plan d’urbanisme le manque patent d’espaces publics dédiés aux loisirs des habitants ; ici, pas de parcs dans un secteur de la ville surpeuplé qui ne dispose pas de tels équipements. La volonté de l’architecte Yves Lion est la dissémination de petits squares et de places ou placettes sur l’ensemble du site. De même, cette disposition peut-elle véritablement se conjuguer avec l'architecture - et l'ombre portée - de hauts immeubles ? 


Mais à l’évidence, la création d’un grand parc, prévu dans les premiers plans d'Euroméditerranée 1 et 2, est d’autant de surfaces en moins à bâtir, de rentes à percevoir. Les caractéristiques urbano-architecturales des premières opérations de logements, véritables bunkers isolés dans la ville, conjuguées à la trame et au statut des espaces publics préfigurent le quartier de demain et s’il est difficile de pré-voir les comportements des groupes sociaux, nous pouvons d’ores et déjà avancer l’idée d’une ville qui présente ici tous les ingrédients d’une cohabitation forcée et non pas, de mixité sociale...


La ville spectacle

Demain Marseille offrira une véritable collection d’objets architecturaux spectaculaires. Le débat sur la médiatisation de l’architecture a polarisé pendant un temps la critique architecturale et ces plus grands représentants –notamment les critiques Jean-Pierre Le Dantec et François Chaslin- dénoncèrent avec véhémence les dangers de l’architecture spectaculaire. Le Dantec dénonçait alors :
«… et ainsi s’érigent, stupides et prétentieux, des objets architecturaux aussi vide de pensée qu’ils se croient spectaculairement signifiants. (…) fermés sur leur narcissisme, ils sonnent aussi creux qu’un clip publicitaire. »

Et François Chaslin d’ajouter à la suite que :
« l’architecture est devenue une valeur en soi, qui n’a guère de comptes à rendre, en même temps qu’elle s’est faite l’instrument de la publicité des groupes sociaux, des villes et des régions, des élus politiques aussi bien que des sociétés commerciales. »

La venue d’objets spectaculaires dans la seconde ville de France est expliquée par la concurrence acharnée que se livrent les capitales régionales européennes, Marseille est aux prises avec plusieurs villes telles que Barcelone, Lyon, Gênes, et d’autres encore qui ont toutes leur chose architecturale symbolisant leur renaissance ; sans doute est-ce le prix à payer pour accéder à la notoriété internationale que d’avoir son propre symbole, sa visual delectation, tel le musée Guggenheim à Bilbao imaginé par l’architecte Franck Gehry.


La communication du projet Euroméditerranée est  assurée en grande partie par les images fabuleuses des futurs objets ; plus encore, ces images ont été le support de la campagne d’affichage pour les voeux de l’année 2007 du maire de Marseille. Bien évidemment les revues sur papier glacé ont largement diffusé ces images d’architectures médiatiques, et développé dans leurs commentaires le succès de la renaissance de Marseille sur le seul postulat qu’une architecture de qualité est automatiquement gage d’un urbanisme de qualité. Dès lors, le débat ne se focalise plus sur les grands enjeux de société, sur l’avenir et le cadre de vie d’un grand nombre d’habitants mais bien sur l’esthétisme, l’émotion suscitée par tel objet ou tel autre. 

Il faut se garder d’attribuer aux seuls médias un rôle déterminant devant l’indifférence générale ; le facteur le plus important pour comprendre l’acceptation stoïque du plan est l’absence à Marseille de tout contre-pouvoir, de voix dissonantes de grandes personnalités ou bien d’associations dénonçant telle ou telle orientation. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette attitude dans Marseille la rebelle ; notons simplement quelques faits parmi les plus révélateurs. Les politiciens socialistes marseillais qui à la tête de l’opposition auraient pu formuler des critiques sur la stratégie urbaine, ne peuvent qu’observer, muets, la prétendue réussite du projet. Les habitants propriétaires des quartiers riverains sont enthousiastes du fait de la plus value de leur bien immobilier. Des associations pour la défense des locataires de la rue de la République ont bien réagi face aux expulsions mais leur critique s’est arrêtée à ce seul sujet. Les architectes marseillais enthousiastes et sensibles à l’idée d’une éventuelle commande publique, se gardent bien de formuler la moindre critique. 

Enfin, et c’est un point important, la médiocrité du paysage intellectuel de la cité phocéenne et notamment dans le domaine de l’urbanisme parachève le contexte. Ainsi, l’exemple le plus affligeant est donné par le talentueux architecte Rudy Riciotti, -établi à Bandol et grand prix de l’architecture 2007, qui déclare sans ambiguïté que « le territoire d’Euroméditerranée est un véritable laboratoire urbain. » Co-auteur du futur musée de Marseille, dédié à l’anthropologie contemporaine, il « pressent déjà toute l’actualité politique de ce grand projet culturel où Marseille apparaît déjà comme un laboratoire social. » (sic). Dans ce désert intellectuel, seul, l’architecte et historien René Borruey déclarait en 2001 :
« à moins qu’il suffise aujourd’hui pour construire une métropole d’y ancrer des capteurs sophistiquées de flux économiques sous forme de dispositifs à l’apparence urbaine… Mais buvons. »

Ce climat d’abdication de toute exigence intellectuelle s’exprimant par l’absence de critique, de débats contradictoires, le silence des lieux en marge de la commande politique (l’école d’architecture, par exemple), a construit un vide intellectuel permettant ainsi à la municipalité d’agir à sa guise, n’ayant de compte à rendre à personne. Ce climat a sûrement même conforté ses choix en matière d’urbanisme. Les conséquences sont multiples ; parmi elles, la plus significative est l’absence de toute concertation avec la population : les habitants ne sont plus consultés mais seulement informés. Même s’il est vrai que les expériences de participation avec la population ont souvent démontrées leur limite, elles restent cependant nécessaires afin de connaître au mieux leurs besoins et leur attente en matière de cadre de vie, d’équipements publics. A Marseille, les quelques opérations de participation avec les habitants ont été réduites à des opérations purement médiatiques.  Alors, dans le cas de Marseille, ces objets spectaculaires, présentent l’immense danger de dissimuler les orientations ultralibérales du plan, de focaliser la critique sur le seul aspect esthétique de l’opération et non de ses grands choix de ville, donc de société.


uro-Marseille


Sans doute, cette opération de grande envergure a-t-elle souffert de la multiplicité des acteurs décisionnels dont les objectifs étaient contradictoires. La rivalité entre le port autonome et la municipalité est l’exemple le plus marquant. D’autres exemples peuvent également être évoqué ; sur le plan politique, l’opposition ouverte entre le pouvoir municipal (UMP) et les instances de la Communauté urbaine (PS) est à l’origine de quelques incohérences urbaines – deux équipements majeurs sur le J4- et de grandes périodes d’incertitude financière.

On objectera, sûrement, que l’une des conséquences positives de la politique urbaine concerne la création de nombreux emplois dans une ville qui compte un grand nombre de personnes au chômage. Et que dès lors, Marseille se devait d’adopter certaines recettes contestables dans le contexte de la médiatisation de l’architecture à des fins économiques et politiques, se devait de concevoir le projet urbain comme une vaste entreprise de promotion culturelle autour d’une architecture spectacle dans un quartier aseptisé. 

La politique urbaine qui a prévalue pour l’aménagement de ce morceau de ville a été d’offrir un espace attrayant, un cadre privilégié, condition sine qua none de la venue des sièges sociaux des groupes financiers. Cependant si ces conditions (réalisme économique et multiplicité des acteurs décisionnels) peuvent expliquer certains renoncements, justifier des effets de mode, elles ne peuvent pas expliquer les grandes failles du projet urbain.  La Marseille des grandes réalisations, des beaux espaces publics, des opérations urbaines emblématiques se fait au détriment d’une périphérie singulièrement dépourvue de politique urbaine et d’équipements. Ainsi en condamnant à l’exode la population la plus pauvre du centre ville, le risque est grand de voir deux villes qui cohabitent et qui demain pourraient bien s’affronter si la crise perdure. Les réfugiés, de plus en plus nombreux au fur et à mesure de l’avancement des travaux, se retrouveront dans les quartiers les plus difficiles de la ville.

Accepter comme donnée inévitable la négativité d’une situation conjoncturelle, ne doit pas revenir à la fabrication d’un quartier où les questions sociales cèdent le pas à une politique de prestige grâce à laquelle l’affairisme et la spéculation déterminent les paysages urbain et social et ce, à l’échelle de la cité et non plus seulement, d’un quartier. Car au-delà des formes urbaines contestables ou satisfaisantes, de l’architecture ordinaire ou spectaculaire, c’est bien ce qu’elles dissimulent qui est le plus préjudiciable pour la ville, le plus moralement indéfendable : la ville spectacle qui patiemment forme des barrières étanches entre les habitants de toute origine, d’horizons différents, cette incroyable richesse qui est l’âme même de la cité phocéenne.

Cela étant, n'érigeons pas la mixité sociale, qui jusqu'alors avait prévalue  tant bien que mal dans le centre ville, en tant que modèle parfait ou déterminant. Les limites de l'urbanisme se confrontent inévitablement au contexte économique, et le mythe de la mixité sociale, en temps de crise, n'opère plus. La cité phocéenne, dans ces moments, retrouve une violence qui a toujours été l'une de ses caractéristiques historiques fondamentales ; comme à Naples ou Bari. 


L.U.I.
2008 | 2012


Cet article date un peu et il semblerait que l'activité contestataire de la cité phocéenne, longtemps assoupie, se réveille enfin. Ci-dessous deux articles, mis en ligne sur le  site http://juralibertaire.over-blog.com/, à propos d'une réunion de concertation pour le secteur de la Porte d'Aix, inclus dans le périmètre d'€uro-méditerranée. 


Marseille : une réunion publique tourne mal, la mairie porte plainte

Un groupe d’une quinzaine de personnes a perturbé jeudi soir une réunion publique organisée à Marseille sur l’extension d’Euromed, projet de réorganisation urbanistique de la zone portuaire, et la mairie a porté plainte, a-t-on appris vendredi de source proche de l’enquête.

Le groupe, qualifié d’«anarcho-libertaire», selon la même source, a jeté de la peinture et des œufs sur les élus présents, notamment le président d’Euromed Guy Teissier, député UMP des Bouches-du-Rhône, et le maire du 1er secteur de Marseille, Patrick Menucci (PS). Des coups ont été échangés et la caméra d’une chaîne de télévision locale brisée.

Les incidents sont survenus vers 21H00 à la faculté Saint-Charles, dans le centre-ville. La Sûreté départementale, chargée de l’enquête, n’a procédé à aucune interpellation pour l’instant.

Leur presse (Agence Faut Payer), 18 février.


Marseille : le débat sur le parc de la Porte d'Aix finit en pugilat

Jets de peinture, lacrymo… des élus ont été vivement pris à partie hier soir par la mouvance anarchiste.

Une réunion tendue, voire, allez, «un peu chaude», ça, les élus et l'équipe d'Euroméditerranée présents hier soir à la fac Saint-Charles pour débattre avec les Marseillais de la création d'un parc à la Porte d'Aix s'y étaient tous préparés. Certainement pas à devoir quitter la salle sous les cris et les insultes, ou, pour certains, recouverts de peinture jaune ! Ainsi agressée par une jeune femme, l'élue UMP à la Sécurité Caroline Pozmentier ripostait par une gifle avant qu'en catastrophe, le staff d'Euroméditerranée ne les sépare, sous les regards médusés des élus et du public.

Notre confrère de LCM voyait pour sa part sa caméra brisée, le tout dans des relents de gaz lacrymogène. Hier soir l'amphi Peres, c'était un surréaliste K.O. à OK Corral. «Nous voilà beaux», soupirait en quittant la salle une dame, désolée, de voir ce débat très attendu ainsi «confisqué». 3000 personnes, des riverains principalement, avaient en effet pris part aux précédentes phases de la concertation. L'assemblée d'hier devait en être le point final. Mais, dès les premières minutes, la réunion partait dans le mur.

Stratégiquement installés dans les gradins, une dizaine de jeunes, identifiés un peu plus tard comme appartenant à la mouvance anarchiste, s'employaient à phagocyter les échanges : «Y a pas de débat, tout est déjà décidé, votre concertation c'est du bidon», lançait l'un. «Vous voulez mettre les pauvres et les Arabes dehors», enchaînait un autre. «Et les SDF, hein, ils iront où les SDF ?» En bas, à la tribune, François Jalinot, directeur de l'établissement public Euroméditerranée, son président Guy Teissier, celui de la Communauté urbaine, le PS Eugène Caselli, les maires de secteur PS Lisette Narducci et Patrick Mennucci ainsi que les adjointes UMP Laure-Agnès Caradec et Caroline Pozmentier voyaient la réunion leur échapper.

Certains tentaient bien de ramener l'ordre — en vain. «Vous n'êtes pas intéressés par l'avenir de Marseille, vous êtes des perturbateurs», grondait Patrick Mennucci, qui avait déjà fait les frais d'un tel chahut lors d'une récente réunion sur la sécurité aux abords de La Canebière. Médusé, écœuré, le public, s'y mettait aussi, timidement : «Mais qu'est-ce que c'est que cette foire ?», s'énervait ainsi Claude Tabet, présidente du CIQ de Saint-Mauront. Peine perdue.

À 18h30, soit une heure après le début de cette réunion avortée, les élus décidaient d'un commun accord de lever le camp. «À partir du moment où l'on ne peut pas débattre, je ne vois pas l'intérêt de rester», indiquait en aparté Guy Teissier. C'est à ce moment qu'une jeune femme se jetait sur le rang des élus et les aspergeait copieusement de peinture jaune. Eugène Caselli était accablé, et presque muet : «C'est déplorable», lâchait-il avant de quitter la salle. À 19h, l'adjointe Caroline Pozmentier déposait plainte au commissariat à la suite de son agression.

Delphine Tanguy, La Provence, 18 février 2011.








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