PARTOUT, l'ordre règne.


 Partout l’ordre règne

déclare Luc Boltansky

en affirmant que le but
 que s’était fixé le grand capital 
est aujourd’hui atteint : 


La construction d’un ordre politique 
dans lequel l’économie capitaliste 
puisse prendre son essor 
sans rencontrer de résistances trop fortes 
ni entraîner trop de violences 









 L’architecture est liée directement aux règles des administrations de l’appareil de pouvoir de l’Etat et affronter le problème des idéologies de l’architecture revient à comprendre quel rôle leur a assigné l’Etat. Selon Manfredo Tafuri, l’architecture est « qu’un objet ambigu » dans ce « Mertz » absolu qu’est la ville contemporaine et les architectes acceptent aujourd’hui le rôle « marginal et superstructurel » que l’exploitation capitaliste du territoire assigne à des phénomènes purement idéologique comme l’architecture elle même. Ceci expliquerait la modestie des architectes à vouloir contrôler et à agir sur la ville,  l’absence d’utopies et de propositions alternatives. Il ne s’agit plus d’inventer le futur  mais de sublimer le réel.



 RAPPEL HISTORIQUE.
 

 L’évolution de l’idéologie architecturale vers un rôle marginal s’est effectuée après la seconde guerre mondiale. Exclue du développement, l’idéologie se retourna contre le grand capital et tenta de se survivre par la contestation. Ne pouvant plus se poser comme utopie, elle se réfugia alors dans la contemplation nostalgique de son obsolescence et dans l’auto-contestation. La mort de l’architecture déclarée par les utopies négatives dans les années 1960 marque l’impuissance des architectes et leur refus de s’intégrer à l’Etat. 



La critique de la pensée conservatrice faite par les avant-gardes architecturales dans les années 1970 enferma la pensée dans un rôle purement contestataire et dans l’illusion politique d’une société libérée ; l’illusion également pour les idéologues d’exister et de survivre par la relance d’une certaine éthique de l’architecture en lui assignant des missions partielles destinées à masquer, plus qu’à délivrer,  les plus graves contradictions du système. L’intervention théorique quitte alors les champs de l’utopie et de la contestation pour devenir un instrument susceptible de faire évoluer certaines situations de retard. Mais cette position d’arrière-garde, qui perdure aujourd’hui encore, est le signe d’un renoncement à résoudre totalement les contradictions de la ville. Car, dès lors, l’idéologie ne vient plus se superposer aux opérations, puisqu’il s’agit d’opérations concrètes qui sont liées aux cycles réels de production ; elle se situe désormais à l’intérieur des opérations elles-mêmes. Mais ici, l’avant-garde contient encore une conscience critique en se plaçant sur le terrain politique pour préserver une dernière position d’où elle pouvait organiser la défense du travail intellectuel dans sa forme institutionnelle.


 L’arrivée au pouvoir d’un président socialiste, François Mitterrand, explosa littéralement ce fragile équilibre de la pensée qui oscillait entre autonomie de l’intellectuel comme conscience critique et aspiration à s’engager à l’intérieur du système comme travail technique. Le socialisme en s’engageant comme morale supérieure assigna directement aux avant-gardes de franchir le pas et d’intégrer la sphère productive. Cependant, le rôle assigné aux avant-gardes n’est plus une intervention directe dans le contrôle du cycle de production mais une contribution à donner un sens clair et explicite au cycle lui-même ; le caractère sacré de la recherche intellectuelle intégré aux structures du pouvoir implique la destruction du rôle traditionnel critique et contestataire de l’avant-garde et la « perte de l’aura » de l’intellectuel dont parle Benjamin. Néanmoins, le socialisme au pouvoir pouvait être considéré, par les avant-gardes, comme elle-même conscience critique.

 La contre attaque du grand capital s’exprima par un renouvellement profond de l’ensemble de ses mécanismes de fonctionnement. Le capital improductif et parasitaire supplanta le capitalisme productif de l’industrie et ce, dans une mondialisation accélérée. Le socialisme succomba à cette nouvelle organisation capitaliste dont l’objectif premier est la recherche du maximum de profit à court terme avec un minimum de ressources, de moyens humains, financiers. Cependant, cette recherche du profit entraîna une augmentation considérable des injustices sociales ; et une des stratégie du grand capital fut de reporter sur l’Etat la prise en charge des dommages et des risques et d’accroître son rôle assuranciel. L’Etat providence constituait une sorte de « voiture balai » du capitalisme. Mais il disposait, en retour, des moyens de peser une forte contrainte sur les formes d’accumulation en sorte que la complémentarité du capitalisme et de l’Etat pouvait être équilibrée.

 Entre l’ultralibéralisme et le socialisme, une troisième voie présentera le renouveau de la sociale démocratie européenne dont le principal représentant en Europe sera l ’anglais Tony Blair qui évoquera un « centre radical » (!) au service de la « Démocratie sociale ». Dans son manifeste « Pour une Europe flexible et compétitive » Tony Blair affirma sa volonté de « rendre compatible les valeurs de la gauche et des lois naturelles du marché ». Plus généralement, les dirigeants socialistes affirmeront que la gauche ne se renie pas en acceptant la logique du profit car c’est ainsi qu’elle réalise le mieux sa vocation première : les objectifs sociaux démocrates sont accessibles par le biais du marché. La troisième voie plaide sur la société civile pour ne pas réduire la dynamique sociale et politique à un simple affrontement entre l’Etat et le marché. A ce sujet, Jean-claude Casanova écrira non sans humour que « le réformisme de Daniel Cohn-Bendit n’empêchera aucun banquier de dormir ». Eric Dupin ajoutera également  que « le socialisme démocratique de Jospin, le centre radical de Blair et le nouveau centre de Shröder relèvent concrètement d’une même orientation : celle d’un socialisme de la rustine qui panse les plaies sociales d’un capitalisme sans pitié


 La post politique prend naissance ici, avec l’incroyable acceptation inconditionnelle des avant-gardes de l’univers ultra libéral, entraînant d’une certaine manière, leur disparition pour une position d’arrière garde. La fin du communisme d’Etat des pays de l’Est de l’Europe acheva la destruction du rôle critique des avant-gardes.  L’architecture, parce qu ’elle est directement liée à la réalité productive, soumise aux lois de l’Etat et du grand capital, fut la première à accepter, avec une clairvoyance rigoureuse les conséquences de sa propre transformation en marchandise, précise Tafuri.

 La post politique, dans la société du risque annoncée par le philosophe Ulrick Beck, a élaboré de nouveaux systèmes permettant d’assurer la cohésion sociale. En effet, la traditionnelle stratégie de l’équilibre et de compromis ne peut plus prétendre à faire accepter les contradictions économiques et sociales qui se développent dans l’économie, dans les structures de la ville et du territoire. La lecture des Paradis infernaux, sous la direction de Mike Davis et Daniel Monk, est éloquente quant aux conséquences urbaines du développement du néo-capitalisme mondial. Face à la nécessité de conciliation, les Etats, désormais impuissants à assurer une maîtrise de l’économie se doivent de contrôler tout autant les masses populaires, potentiellement révolutionnaires que les intellectuels à l’origine de la contestation. En cela, ils ont adopté des stratégies de « ruses » destinées à désamorcer toute critique majeure et universelle ; l’intégration intime de l’intelligentsia aux structures du pouvoir faisant ainsi des intellectuels de simples experts apolitiques,  l’intégration des forces opposées dans le système de consensus,  la culpabilisation des citoyens dans la catastrophe écologique permettant la substitution des problèmes sociaux, sont d’autant d’éléments qui associés aux traditionnelles formes de contrôle - manipulation des médias et des universités, avènement de l’architecture spectaculaire pour les grands équipement publics, etc.- assurent un relatif contrôle. La preuve grandiloquente est bien le silence incroyable de l’intelligentsia architecturale concernant la crise du logement qui affecte durement les citadins des grandes villes.

 L’intelligentsia architecturale française, intégrée au système politique, embourgeoisée par le grand capital n’a aucun désir de changer cette configuration, et dans une auto-justification, d’annoncer qu’il serait vain de tenter de changer ce qui ne peut pas être changé, l’histoire ayant prouvé que les tentatives faites par les avant-gardes historiques étaient systématiquement déformées par le grand capital. Cependant, lorsque la pression médiatique l’exige, certains « professionnels de la ville » peuvent avec une mauvaise foi évidente, dénoncer des conditions par trop scandaleuses sans pour autant condamner ce qui est à l’origine même : la politique.

 Les récits apocalyptiques des Paradis infernaux de Mike Davis peuvent tout à la fois nous rassurer sur le rôle de sentinelle et de critique acerbe de ce chercheur qui dénonce avec vigueur les injustices urbaines et les « manigances » d’un capitalisme néo-libéral vigoureux s’appuyant sur les états affaiblis ; ils peuvent également obscurcir notre vision par son propre silence sur les remèdes qu’il conviendrait d’appliquer. Son silence résume, à lui seul, toutes les contradictions du monde intellectuel : savoir dénoncer avec éloquence sans proposer d’alternatives. Toute la puissance et la force révolutionnaire du capitalisme relayé par la post politique s’exprime par le silence « projectuel » de Mike Davis et des intellectuels. Les critiques des intellectuels sont aujourd’hui dérisoires, la post politique est aujourd’hui en mesure d’amortir toute forme de critique même la plus éloquente. Le « Partout l’ordre règne » de Luc Boltansky est particulièrement approprié au domaine de l ’architecture.
 


LA POST POLITIQUE.

 La difficulté de relier toutes les actions politiques aux idéologies architecturales est immense et il nous paraît essentiel de porter toute l’attention à la vision d’ensemble plutôt que de fractionner le discours sur des points particuliers. Il n’est pas nécessaire de rappeler que cette vision générique comporte bien  des zones d’ombres qui pourraient parfois obscurcir certaines situations.  L’architecture est liée, par essence, à la politique ; les architectes des avant-gardes ont ce rôle d’inventer non pas des nouvelles formes mais d’inscrire leur travail dans les structures de production et dans la vie politique. Les avant-gardes historiques proposaient une tentative d’inventer des politiques et des méthodes. La post politique a évacué toute espérance de transformation de ce type, cantonnant l’intellectuel à un nouveau rôle, un rôle d’expert.

 Le modernisme était porté par une logique sociale et idéologique à ce point souple qu’elle permit de produire contrastes, divergences et antinomies. Le modernisme s’attachait à l’universalité. Le modernisme était, avant tout, révolutionnaire. Le post-modernisme n’est pas révolutionnaire. La post-politique consciente de ces points de rupture potentiel procède à l’intégration de toutes formes d’opposition au sein même du système. En cela, les penseurs post modernes cautionnent le refus des discours totalitaires et universels et l’idée qu’il ne peut plus exister un discours de vérité, mais seulement des dispositifs de vérité ; ou le consensus « universel » de l’utopie,  est fragmenté en compromis catégoriel.

 LE CONSENSUS.

   Selon le philosophe Slavoj Zizek, le post politisme, se caractérise par le fait que les conflits entre des visions idéologiques globales incarnées par différentes parties en lutte sont remplacés par un processus de négociation par intérêt qui permet un compromis et plus rarement, une forme de consensus. Le système du consensus, essence même de la démocratie,  atteint maintenant son apogée. Pour atteindre l’objectif d’intégration des «anti » ou des « contres » dans un contexte de relative autonomie du grand capital, les états ont élaboré des nouveaux systèmes de relation et restructuré les anciens systèmes d’organisation basés sur le compromis.

 LES RISQUES.

  Ulrich Beck observe les « sociétés à risque » et il développe l’idée d’une évolution de l’organisation politique qui dans une recherche permanente de risque 0 des dangers (danger nucléaire, danger écologique, danger de santé) et pour se prémunir des incertitudes de la fortuna a développé un système faisant appel à des personnalités extérieures qualifiées pour la gestion des risques existants et potentiels. On peut étendre dans le champs d’investigation le domaine du social.

 LES EXPERTS.

 La post politique a développé le système de consensus face à la société du risque et en mettant l’accent sur la nécessité de se délester des vieilles divisions idéologiques et de se confronter à des enjeux nouveaux, à des revendications,  armés de la nécessaire connaissance de l’expert et de la libre délibération soucieuse des demandes et des besoins réels de la population.



1. SYSTÈME  DE  CONSENSUS.

 La post politique correspond à la disparition des acteurs sociaux d’opposition qui ont été transformés en appareils de pouvoir.  Mouvement engagé dès l’époque pré-moderne mais qui aujourd’hui atteint son apogée.

 Les politiciens socialistes arrivés au pouvoir et à la direction de grandes entreprises ont développé la pratique du consensus, plus démocratique,  plutôt que le traditionnel rapport de force généralement utilisé par les gouvernements conservateurs et considéré comme totalitaire dans son expression. Par la suite, le compromis et le consensus sont apparus comme des outils politiques d’une plus grande efficacité. Les politiciens socialistes au pouvoir imposèrent la politique du consensus (la lutte ou les conflits étant plus ou moins neutralisés) qui devint alors dominante en montrant que les règles d’une organisation et même son fonctionnement ne sont qu’un compromis fragile et changeant entre un grand nombre de pressions et de contraintes et l’organisation efficace n’est pas celle qui est claire, solide et transparente mais celle qui sait gérer complexité, conflits et changements.

 Paradoxalement, si les systèmes de consensus se développaient dans la société civile, les mesures sociales avaient tendance à favoriser le monde des entreprises qui au nom de la crise mondiale et de la flexibilité, ont ainsi développé une organisation fragmentée (sous-traitance, délocalisation, emplois intérimaires, etc.) permettant de se libérer des entraves que faisait peser sur elle la contrainte du bien commun et des systèmes de consensus : la délocalisation est le lieu où les défenses collectives des salariés sont plus faibles ou inexistantes, l’emploi de personnel intérimaire affaiblit les syndicats, etc. Si les entreprises au nom des risques de la concurrence mondiale ont pu imposer un certain nombre de règles sociales, la critique populaire a également affaibli le niveau de pression de certains mouvements de protestation et des syndicats, notamment pour la défense des services publics.


 Pour les partis de l’extrême gauche et des syndicats, leur intégration dans la vie post politique correspond à une sorte de démission face à leur rôle historique de contestation et,  selon Karl Mannheim : « quand un parti collabore à une condition parlementaire et abandonne ses impulsions utopiques originaires, il est d’autant plus probable que  sa capacité à transformer la société est absorbée par des intérêts concrets particuliers ».

 Luc Boltansky affirme que la critique est moins mobile que le capitalisme. En effet, la nécessité aujourd’hui, pour les classes,  dans le cadre de lutte,  de prendre appui sur le système de consensus, afin de légitimer leur revendication,  n’est pas en mesure de s’opposer à la « flexibilité » des entreprises qui réagissent plus rapidement aux situations critiques.  On peut évoquer ici la célèbre proposition de Deleuze et Lyotard contre les orthodoxes marxistes selon laquelle le capitalisme serait plus révolutionnaire que le communisme par sa flexibilité permanente le faisant s’adapter à toutes formes d’organisation de la contestation.


 C’est ainsi que le post-politisme, par ce système de consensus, produit un effet de politisation, un effet d’annonce antagoniste, destiné à injecter de l’hétérogène dans l’homogène laminé par les contradictions.  Le consensus est une arme puisque son but est de contenter personne. Le système privilégie le Juste plutôt que le Bien. La quête si répandue du consensus à travers les âges a permis l’instauration de débats démocratiques où chacun exprime ses positions mais le but ultime est le nivellement des inhérentes et multiples positions et l’affaiblissement des tensions et ce, dans un constant souci d’apaisement social, voire de contrôle total.


2. IDÉOLOGIES  de la  CONTINUITÉ.
 
 Slavoj Zizek affirme que la post politique se caractérise par le fait s’approprier les bonnes idées économiques, sociales, culturelles quelque soient leur origine idéologique et, note Luc Boltansky, par son incroyable malléabilité  « capable de se couler dans des sociétés aux aspirations très différentes à travers le temps et de récupérer les idées de ceux qui étaient ses ennemis à la phase antérieure ». 

 Ainsi, le président de droite Nicolas Sarkozy en nommant des ministres socialistes invoquera la pertinence de leur connaissance ou  leur expérience dans tel ou tel domaine.  Cette évolution  se retrouve à tous les niveaux de la société et dans les nouvelles méthodes de marketing des grandes entreprises. Les campagnes anti-Nike, dont les reportages prouvaient l’emploi d’enfants dans des conditions inhumaines pour la fabrication de leurs produits, ébranlèrent sérieusement l’entreprise, qui décida de recruter les investigateurs anti-Nike (dont Amanda Tucker de l’Organisation mondial du travail).

 Dans la société post moderne du risque, l’Etat doit  en permanence d’une part imaginer des solutions afin de préserver la paix sociale et d’autre part  prouver la légitimité de ses actes dans ses différents champs d’intervention. En cela, l’Etat a progressivement intégré les intellectuels d’horizons politiques différents dans le système qui ainsi, nous l‘avons évoqué, prennent place aux côtés des forces d’oppositions politiques déjà intégrées au système.




LES INTELLECTUELS AU POUVOIR.

 Historiquement, l’intégration des intellectuels traditionnellement critiques à l’égard des modes de fonctionnement du grand capital, s’est opérée par l’arrivée au pouvoir du socialisme sous la présidence de Mitterrand.  De nombreux militants de gauche et d’extrème gauche, syndicalistes autodidactes ou, le plus souvent, statisticiens, sociologues et économistes formés dans les universités ou dans les grandes écoles accédèrent à des positions officielles dans l’Etat, les grandes collectivités et les grandes entreprises.


 Dans cette forme d’exercice de la pensée, les intellectuels vont devoir subir l’épreuve de la réalité, c’est à dire le passage de la théorie à la pratique , et son corollaire, leur neutralisation en tant que critique. Ces nouveaux experts ont accompagné le recentrage d’une politique offensive d’opposition qui avait caractérisé les années de lutte, à une politique qui à présent faisait de la négociation, de l’accord contractuel, du compromis réaliste, du consensus son objectif principal.

 Cependant, les orientations libérales du gouvernement socialiste devaient progressivement entraîner certains intellectuels à s’interroger sur les actions socialistes face à un capitalisme vigoureux et offensif. Certains abandonneront leur croyance de gauche pour rejoindre des courants réactionnaires, d’autres,  condamnés à l’exercice difficile du pouvoir chercheront un équilibre entre leurs idéaux et un réel dominé par l’ultralibéralisme. D’autres se firent les complices les plus zélés d’un grand capitalisme spéculatif,  anti productif . Alain Touraine explique cette incroyable volte face car « Ces images de la société libérale séduisent beaucoup de ceux qui ont été déçus par l'action politique la plus volontariste, la plus révolutionnaire. Ce qui explique l'allégresse avec laquelle tant d'anciens gauchistes se jettent dans le libéralisme extrême, faisant l'éloge du vide ou de l'éphémère, de la libération de la vie privée et de la fin des limitations et contraintes qu'imposaient les modèles volontaristes de la société ».   Luc Boltansky note que de « nombreux post soixante-huitards se sentirent à l’aise dans la nouvelle société qui advenait au point se s’en faire les portes paroles et de pousser à cette transformation ». 

 Les experts socialistes intégrèrent à leur culture, d’une façon remarquablement rapide, les demandes du grand capital et, particulièrement les impératifs de flexibilité. Outre le changement d’attitude qui accompagne fréquemment le passage d’une position critique d’opposition à un poste de responsabilité, il faut tenir compte, pour comprendre cette conversion,  des thèmes et des postures venus de la gauche contestataire qui ont pu être réinterprétés de façon à être compatibles avec les nouvelles exigences du management. Cela vaut particulièrement, pour le thème gauchiste de l’autogestion qui, central depuis les années 50, dans les fractions de l’extrême gauche les plus opposées au parti communiste et à l’étatisme, notamment chez les trotskistes, mais aussi au caractère inhumain du taylorisme, avait été massivement adopté par la nouvelle gauche et certains syndicats. Or les attentes mises dans l’autogestion ont pu, au moins d’une part, être réinvesties, au début des années 1980, dans la flexibilité, dans les nouvelles formes de management.

 Ce transfert de compétences du gauchisme vers le management toucha également les grandes entreprises. D’une certaine manière, leur approche davantage tournée vers l’engagement spirituel que dans l’expérience politique soutenait la critique foucaldienne du pouvoir, la dénonciation de l’usurpation syndicale, et le rejet de l’autoritarisme sous toutes ses formes et, à l’inverse, dans l’exaltation humaniste des possibilités extraordinaires enfouies dans chaque personne, pour peu qu’on lui accorde de la considération et dans l’adoption prosélyte d’une attitude d’ouverture, d’optimisme et de confiance face aux aléas, toujours bénéfiques, de l’existence. Il est étonnant de pouvoir trouver dans les nouvelles modèles d’organisation la notion de chaos. Ainsi, de nombreux économistes prenaient en modèles les entreprises japonaises qui selon les nouvelles lois de flexibilité ne luttaient plus contre « l’anarchie », mais contre son contraire, l’hyper organisation et la rigidité des structures héritées des époques antérieures. Au culte de l’organisation forte et simple a succédé l’éloge de l’organisation faible, flexible, complexe. Une forme de liberté face au lourd carcan bureaucratique des sociétés démocratiques mais également des anciens pays du bloc communiste.



CONTINUITÉ  IDÉOLOGIQUE.

  L’intellectuel est historiquement contre le pouvoir puisqu’il exprime et dénonce le décalage entre les idéaux partagés et leur réalisation effective ; et il ne saurait prétendre au pouvoir puisque tout pouvoir est forme de compromis entre les intérêts particuliers, donc une forme d’injustice. La neutralisation de la critique durant les gouvernements socialistes et l’intégration naturelle des intellectuels de gauche dans le système ont formé une évidente contradiction car l’intellectuel incarne l’universel tandis que le politique est livré à la contingence.

 Cette évolution marque alors, dans la recherche du consensus, la continuité des idées établies au contraire des époques antérieures où chaque position se construisait soit dans les espaces vides soit à partir des contradictions ou plus simplement contre l’autre,  provoquant parfois des situations de rupture.  Selon Mannheim,"les idéologues ne seraient qu’une classe de gens cultivée, d’intellectuels sans attache, de penseurs chargés de fournir des explications, et dont le métier n’a d’autre but que de consolider la réalité existante, telle qu’elle est".

 La continuité des idéologies s’exprime notamment par le fort développement des organisations caritatives, qui devant l’effacement progressif de l’Etat a suscité auprès des bourgeois philanthropes des bonnes oeuvres destinées à soulager immédiatement la souffrance des populations les plus fragiles (Les restaurants du coeur, par exemple). D’un autre côté, l’accès aux positions de pouvoir de nombreux intellectuels et d’acteurs critiques des années 1970, a entraîné leur discrédit et la reconstruction d’une critique crédible à l’extérieur des partis politiques, qui s ’exprime moins par des discours théoriques que par des actions d’urgence de solidarité auprès des personnes les plus touchées par les crises. Les nouveaux mouvements tels que Droit Au Logement, Don Quichotte, sont apparus dans ce contexte.


 La seconde conséquence se manifeste par la disparition des utopies dans le paysage de la pensée contemporaine ; utopies qui à l’inverse des idéologies sont « une transcendance de la pure donnée, un système d’orientation qui vise à briser les liens de l’ordre existant », selon Mannheim. 

 FIN DES UTOPIES.

  L’absence remarquable d’utopies que l’on peut observer depuis maintenant plusieurs décennies dans la pensée architecturale est la conséquence de plusieurs facteurs dont notamment la désintégration de l’utopie politique communiste, l’échec des utopies sociales puis techniciennes du mouvement fonctionnel. Les intellectuels se méfient aujourd’hui des positions totalisantes conscients qu’elles ont engendré des catastrophes malgré leur générosité initiale. Mais au-delà de cette peur, l’abscence d’utopie est aussi une conséquence directe de l’intégration des intellectuels de l’avant-garde dans le système qui les placent dans une position d’acceptation et non de critique. Car en effet, selon Manfredo Tafuri, "tout ce qui s’élabore à l’intérieur d’un système institutionnel de valeurs n’est qu’une répétition pure et simple de ce qui est ou de ce qui a été. Tout ce qui s’élabore à l’intérieur d’un système politique ne peut être qu’approbation du système même."


 DE LA NÉCESSITÉ DES UTOPIES  SOCIALES.

  Cependant, la disparition des utopies a considérablement appauvri les ressources en idées de la politique. Car en effet, Karl Mannheim souligne que l’utopie philosophique ou sociale est une réserve de modèles potentiels et une arme qui permet d’obtenir le consensus social qu’elle inscrit dans les mécanismes de développement. En l’absence d’utopie, Mannheim estimait le manque « d’impulsion pour évaluer et pour réévaluer les nouvelles possibilités qui peuvent apparaître de façon continue ». Dans une approche philosophique, le monde se présente simplement comme un possible et il nous manque, avec l’utopie, un futur de ce que devrait être le monde. L’éventuelle disparition de l’élément utopique de la pensée et de la pratique des hommes viendrait alors à donner à la nature et au développement de l’homme un essor paradoxal : « la disparition de l‘utopie porterait une condition statique où l’homme ne serait plus qu’une chose». 


 Dans une approche politico-économique, Manfredo Tafuri écrit, « l’utopie de Mannheim, au-delà de ce qu’il en affirme, est une préfiguration des modèles globaux ultimes qui va dans le sens de la réalité donnée. La critique de la pensée conservatrice devient par conséquent une nécessité, un instrument destiné à libérer le fonctionnement dynamique du système ». Cette contradiction qui fait tout à la fois de l’utopie un modèle déjà présent dans le système à l’état embryonnaire et simultanément comme une anticipation expérimentale projetée dans le futur, se retrouve aujourd’hui, dans une moindre mesure, dans le succès fait aux nouvelles technologies d’information et de communication et plus encore, dans le domaine de l’écologie.


 DÉVELOPPEMENT DURABLE.

 Bien évidemment la pauvreté idéologique de ces sciences et de ses techniques ne peuvent en rien être comparée aux utopies sociales. Face à cette pauvreté manifeste en matière de justice sociale, de ville idéale, la posture de l’Etat a été tout à fait étonnante quand il déclare, le plus sérieusement du monde, que les questions relatives à l’écologie doivent s’imbriquer étroitement avec les questions sociales ; et d’inventer la notion de développement durable aux contours indéfinissables. L’idéologie écologiste, portée par des groupes politiques opposés peut se présenter tout à la fois comme une idéologie du refus et comme idéologie nouvelle de la société post-industrielle. Alvin Gouldner avait noté à propos de « l’idéologie écologique » que si elle était marquée du sceau du refus d’un certain style de croissance qui conduirait droit à la catastrophe, elle pouvait en même temps constituer le noyau d’une idéologie d’adaptation qui tout à la fois permettrait et justifierait l’adaption à une période de pénurie et d’austérité devenant une source de légitimisation du système existant.  Stratégie du leurre, de la diversion pour dévier les énergies de la contestation des véritables problèmes. Bien plus, dans cette démarche les autorités accusent les populations de co-responsabilité. Cette culpabilisation est là pour capter l’attention de l’opinion et l’enfermer dans un méconnaissance ; on substitue l’écologie et sa rhétorique au thème de la lutte contre la pauvreté.


3. LE SYSTÈME D’EXPERTISE.

 
 La capacité du grand capital à entendre la critique est sans doute, selon Luc Boltansky, « le principal facteur de la robustesse qui a été la sienne depuis le 19e siècle ». 

 Or l’absence d’utopie sociale, d’alternatives politiques imaginées par les intellectuels  peut être une forme de danger pour le pouvoir car ces visions l’informent des dangers qui peuvent le menacer, ou rompre le fragile équilibre.  L’affaiblissement du rôle contestataire des intellectuels, et des syndicats, leur discrédit,  la métamorphose des intellectuels au pouvoir en techniciens dans la gestion du réel immédiat ont conduit le pouvoir à s’appuyer sur des systèmes d’expertises et non plus sur les critiques des intellectuels. Il faut y ajouter, la décomposition des idées de société des partis politiques d’opposition. Outre ces phénomènes, François Cluzet estime également : « Une des spécificité française dans le champ intellectuel est de comprendre comment la science et la technologie fournissent certains éléments requis pour assurer la construction et la stabilité de la société dans son ensemble. La science comme modèle rationnel, comme garante ultime de l’ordre social ».
 
 A l’intellectuel multidisciplinaire universel succède l’intellectuel spécialisé sur le modèle des sciences exactes ; et selon le journaliste Antoine Spire «d’imprécateur, l’intellectuel s’est métamorphosé en analyste et gestionnaire ».   Jean-François Lyotard dans « Tombeau pour l’intellectuel » croit ainsi discerner la fin de cet intellectuel remplacé par le cadre performant ou les gestionnaire de la politique. L’intégration des intellectuels dans la sphère politique incite chacun à demeurer dans son propre domaine de compétence. Cette spécialisation des savoirs et des connaissances apporte une compétence propre à un domaine particulier isolé des autres. Or le développement du savoir est en fait à la fois celui de la collectivisation et celui de l’individualisation car selon Etienne Balibar maîtriser le savoir n’est pas posséder un objet, mais s’insérer dans un réseau et dans un processus collectif qui comporte plusieurs dimensions à la fois. 
 
 Dans une certaine mesure, les indications des expertises sont venues pallier le manque de critiques émanant d’intellectuels et de politiciens de l’opposition. Evidemment, la connaissance des critiques n’implique pas forcément un changement. La première réaction peut consister à l’établissement d’arguments visant à écarter la critique plutôt que dans son acceptation. En outre, les syndicats expriment également des revendications. Mais ce système d’expertise est bien évidemment à relier à la demande de la société à risques d’Ulrich Beck. L’Etat doit se prémunir des risques sociaux.

 Cette évolution vers davantage de rationalité et moins de sentiments s’exprime dans la société par le formidable intérêt de la population pour les ouvrages de vulgarisation scientifique émanant d’experts compétents. Slavoj Zizek voit dans cette évolution une lutte hégémonique intellectuelle entre les vulgarisateurs et les philosophes pour la « l’occupation de la place de l’intellectuel public ». L’apparition de la third culture, de la vulgarisation des sciences a compensé, selon Zizek, l’obscur discours des philosophes français. Leur retrait manifeste de la vie publique aurait ainsi favorisé l’irruption de la vulgarisation, sorte de « idéologie spontanée », prenant le champ laissé libre par les philosophes.

 
LE CAS DE L ’ARCHITECTURE.

 Ce système est particulièrement visible dans le domaine de l’architecture et de la planification urbaine. Ces domaines sont cependant très particuliers car les autorités ont toujours été tributaires des « professionnels » de la ville et des architectes car en France, les enjeux urbains, les questions liées à l’habitat ne rassemblent pas, à l’échelle nationale, la population. Si le peuple peut descendre dans la rue pour protester contre la vie chère, une crise économique, contre les licenciements, contre une loi ou un projet de réforme, il ne manifeste pas pour les questions de ville. La dernière manifestation à ce sujet eut lieu durant mai 68 avec ce magnifique slogan « sous les pavés, la plage ». Ce qui n’est pas le cas à l’échelle locale où des habitants peuvent se regrouper en association de quartier pour protester contre une opération immobilière trop haute ou une autoroute trop proche.

 L’absence de groupe constitué, revendicateur ne permet pas au système de fonctionner. Le mouvement des sans logis dont la condition relève de l’injustice sociale, par exemple,  ne constitue pas pour autant une force suffisante pouvant perturber l’ordre des choses et de plus, cette question concerne une minorité souvent en marge de la société. Les organisations non gouvernementales opérant dans le domaine de l’habitat ne peuvent prétendre être véritablement représentative de l’ensemble de la population bien que plusieurs d’entre elles participent à des commissions d’expertise sur d’autres questions de société. Cependant, le système dispose de plusieurs éléments pour pallier cet absence de parties ou de partenaires. Les indicateurs des organismes tels que l ’INSEE sont en mesure d’offrir des mesures et des variations précises sur des secteurs donnés de la planification urbaine. La médiatisation des plus graves injustices est certainement pour les autorités un excellent indicateur de la situation, de son ampleur mais également de son réel vécu par la population.  Dans le cadre de la politique de la ville, au niveau global, les parties revendicatrices - inexistantes au niveau national - sont  représentées par des experts ou des commissions d’experts dont les missions d’expertises peuvent expliquer ou à défaut éclairer le système. Les consultations internationales sont l’occasion pour l’Etat de faire appel à l’intelligenstsia sur des sujets particuliers, la consultation sur le grand Paris est un exemple. Le PUCA, organisme d’Etat,  commandite régulièrement des études thématiques auprès des chercheurs, des universitaires et des architectes.

 La seconde tendance pour la profession est,  à la demande des collectivités locales, des différentes structures de l’appareil d’Etat et des investisseurs, la spécialisation des architectes dans des domaines particuliers dont les limites sont exactement délimitées : le logement social, la maison individuelle, les équipements publics, les équipements scolaires, l’industrie, les musées, les tours de bureaux, etc.. Dans cette évolution, il s’avère très difficile voire impossible pour un architecte de prétendre être retenu, dans le cadre de consultation des collectivités locales, sur un programme particulier si il n’est pas reconnu en tant que spécialiste dans le domaine.

 Dans le domaine particulier de l’urbanisme, qui n’est pas une science, les experts reproduisent les schémas simplistes et les rapports sociaux derrière les catégories impersonnelles de l’analyse ou plus grave de la théorie. Ils destinent les habitants à n’être que des chiffres, des pourcentages en terme de dysfonctionnements ou de potentialités. En aucun cas, les experts ne peuvent prétendre apporter une connaissance parfaite de domaines où les modes de vie de l’habitant sont à analyser ; de même pour leurs besoins et notamment dans le cas de classes sociales défavorisées ou minoritaires. Tout simplement parce que les experts ne subissent pas la même réalité quotidienne des populations les plus pauvres et, le plus généralement, ils substituent leurs visions des choses aux leurs.  L’architecture et l’urbanisme ne sont pas des sciences auxquelles il serait possible d’appliquer des solutions universelles. Les prétentions des experts ne peuvent pas correspondre à la vérité ou à la structure de la réalité de par leur opportunisme de réadapter tel ou tel sujet ; pour tel problème donné, les réponses sont généralement différentes voire opposées entre un ingénieur, un paysagiste, un urbaniste, un architecte, un sociologue.

 
ANTI-CONTESTATION.

 Slavoj Zizek pose ainsi la question de savoir « si donc la notion d’hégémonie rend compte de la structure de la domination idéologique, sommes nous condamnés à ne pas pouvoir ne nous déplacer qu’au sein de l’espace de l’hégémonie, ou est-il possible de suspendre - au moins temporairement - son propre mécanisme ? »  En effet, l’hégémonie de la pensée libérale s’est à ce point développée qu’elle atteint toutes les structures, tous les supports qui peuvent élaborer les idéologies, imaginer des utopies ou bien fomenter des contestations.
 Le relatif silence des grands philosophes laissa évidemment un large champ médiatique libre pour « les nouveaux philosophes » dont les discours étaient clairs et les messages (trop) simples ; ils bénéficièrent, en outre, d’une médiatisation inégalée grâce, aux grands groupes industriels (Bouygues) et financiers détenteurs des principaux organes de la communication et de l’information : la presse, la radio et la télévision. Serge Halimi, dans son ouvrage Les nouveaux chiens de garde écrivait alors : « La presse écrite et audiovisuelle est dominée par un journalisme de révérence, par des groupes industriels et financiers, par une pensée de marché, par des réseaux de connivence. [...] Ces appariteurs de l ’ordre sont les nouveaux chiens de garde de notre système économique. »


LES  « NOUVEAUX PHILOSOPHES ».

 Avec la reprise économique stabilisant une longue période de prospérité et la fin du communisme dans les pays de l’Europe de l’Est,  apparut un renouveau de la pensée réactionnaire. Le long mouvement d’érosion du Marxisme s’amplifie sous la présidence de Mitterrand dont les gouvernements appliquèrent des mesures économiques libérales. La fin du marxisme puis son discrédit entraîna la dévalorisation de toutes les pensées mobilisatrices, la fin du messiasnisme révolutionnaire et la méfiance à l’égard de tout engagement politique extrémiste.   Dès le milieu des années 1970, apparaît en France une opposition intellectuelle à toutes les formes de la gauche révolutionnaire. A l’avant-garde de cette offensive contre les systèmes communistes s’autoproclame «les nouveaux philosophes». Ils dénoncent la pensée communiste et prônent une dédramatisation idéologique avec pour horizon une « République du centre ».  L’anticommunisme s’exprimant par un antimarxisme primaire, peu convaincant, est alors à son apogée et la pensée critique moderne, en ce qu’elle recelait d’humanité hérité du progressisme ancien céda la place à des pensées néo-libérales qui achevèrent la destruction de l’idée classique de modernité. Ce renouveau s’applique également à donner une nouvelle image au conservatisme traditionnel qui s’exprime habituellement par l’inertie et le passéisme par un conservatisme du changement qui prenne l’initiative et aille de l’avant.


LES UNIVERSITAIRES.

  Face à la misère du monde et des inégalités sociales grandissantes, le silence des grands maîtres ( Derrida, Foucault, Baudrillard, Lyotard, Deleuze, Guettari, Latour, Castell, Touraine, etc.) et notamment des philosophes français formant la French Theory  est souvent évoqué soit comme un renoncement, soit comme un nouvel âge de raison. De l’internationalisation des problématiques au changement de génération intellectuelle en passant par les nouveaux circuits de diffusion des savoirs,  les facteurs d’une telle évolution sont trop nombreux et complexes pour pouvoir être évoqués ici. Jean Baudrillard résume une nouvelle situation pour les intellectuels ; il écrivait en 1983 qu’ils avaient perdu toute espèce de passion historique et il portait leur apathie au compte de l’arrivée au pouvoir d’un homme de gauche : “Il est vrai que le socialisme engendre une corruption, une décomposition de la position intellectuelle, puisqu’il se présente comme absolution de toute contradiction, comme utopie réalisée, comme réconciliation de la théorie et de la pratique, bien être, bénédiction : c’est la fin de la part maudite, c’est la fin des intellectuels (mais ils peuvent continuer de travailler !)”.

 Alan Sokal et Jean Bricmont dans un livre intitulé « impostures intellectuelles », accuseront ses meilleurs représentants de « charlatanisme », de « véritable intoxication verbale ». Les auteurs dénonçaient « l’absence manifeste de pertinence de la terminologie scientifique qui les mènent non seulement aux confusions intellectuelles mais à l’irrationalisme et au nihilisme » ; François Cluzet note que les auteurs « estimaient tout simplement que « s’ils semblent incompréhensibles, c’est pour la bonne raison qu’ils ne veulent rien dire.» Le journaliste Jean François Kahn dénonça « une logorrhée intellectualiste qui dissimule sous un jargon scientifique un vide absolu », exigeant de  « l’idéologie pré et post-soixante-huitarde » qu’elle accepte « d’esquisser son examen de conscience ».

 Le philosophe Zizek dénonce également le jargon et le retrait du philosophe face au politique : « avec l’arrivée de la théorie déconstructionniste postmoderne, la précédente génération d ’universitaires qui n’hésitaient pas à traiter, lors de débats, des problèmes d’intérêt général, fut remplacée par des universitaires exsangues dont la posture pseudo-critique contre le pouvoir et le discours hégémonique impliquait en fait la disparition progressive de l’engagement politique direct et réel en dehors des confins du monde universitaire, ainsi que l‘enfermement croissant dans un jargon élitiste rendant impossible de s’engager efficacement en tant qu’intellectuel dans les débats publics ».

 Les attaques seront virulentes contre les philosophes français accusés de détourner la réalité vers le symbolisme et l’abstraction textuelle. En d’autres termes, la contestation de la société évoquée en des termes et des formules si obscurs, ne peut en aucun cas servir directement la cause des luttes sociales extra-universitaires. D’une manière générale, les critiques évoquent aujourd’hui l’énorme décalage entre les usages strictement universitaires et la réalité. Ce décalage est également pédagogique car si les écrits de Marx et de Engels pouvaient être compris par les organisations d’opposition, par les masses « laborieuses », les écrits de Derrida ou de Foucault exigent un bagage intellectuel qui les destinent à des esprits aussi brillants qu’eux ; la contestation sociale des philosophes de la French Theory énoncée en des termes aussi obscurs sera dénoncée par tout à la fois,  les nouveaux philosophes, les courants marxistes, les critiques, les journalistes, peu des politiciens.
 

 LA PENSÉE TIÈDE.

 Au-delà de ces critiques,  le court essai La pensée tiède de l’américain Perry Anderson, résume cette évolution de la prise de pouvoir des intellectuels de gouvernement et des nouveaux philosophes dans les années 1980 aux dépends de la tradition française de rébellion.  François Cluzet estime que, plus généralement, c’est le monde philosophique universitaire « qui porte une attaque ad hominem contre l’idéologie néolibérale et l’affadissement de la pensée française depuis trente ans ». Noam Chomsky invoque « l’irrationnisme français » de rendre l’action politique impossible et la gauche américaine fait porter à la French Theory leur éloignement social et leur cantonnement institutionnel.

 La clé d’un tel affaiblissement est peut être à chercher dans le rapport à Marx du paysage intellectuel français, se métamorphosant sans transition du dogmatisme à l’abandon pur et simple de la pensée critique marxienne,  par les intellectuels au pouvoir. En effet, selon Cluzet, les philosophes Deleuze, Foucault, Lyotard, Derrida « incarnent partout, sauf en France, la possibilité d’une critique sociale continuée mais, par rapport à Marx, enfin détotalisée, affinée, ramifiée, ouverte aux enjeux du désir et de l’intensité, des flux de signes et du sujet multiple ; les outils, en un mot, d’une critique sociale pour aujourd’hui ». Sans doute, les universitaires ont abandonné le terrain politique du réel pour s’inscrire dans une opposition strictement culturelle formulée par des symboles. Le « jargon » employé par les philosophes est l’expression directe qui indique que leurs discours ne s’adressent plus aux masses mais bien à des spécialistes intellectuels opérant dans les grandes universités mondiales.


 La thèse de Gouldner en postulant une soumission organique des intellectuels au pouvoir bureaucratique est sans doute simpliste mais elle prend acte d’une transition d’ensemble à l’échelle mondiale : le passage de l’intellectuel public engagé à l’intellectuel spécifique dont parlait Foucault. Car l’évolution constatée est le passage d’une intelligentsia oligarchique indépendante vouée à s’adresser directement au pouvoir et à l’opinion à une internationalisation des savoirs au travers des universités, réseau parallèle, dont les membres s’adressent avant tout les uns aux autres ; Bourdieu le dénommait ainsi de « réseau complexe d’échanges internationaux entre détenteurs de positions académiques dominantes ».
 
NOUVELLES FORMES DE CONTESTATION.

 Les grandes manifestations en France de 1995 contre certaines mesures du gouvernement du président Jacques Chirac, ont été l’occasion pour l’opposition d’une reconfiguration et, plus important, la constitution de nouveaux mouvements de contestations où pouvaient, sinon devaient  s’exprimer une critique politique claire. Cependant ces mouvements n’appellent aucune formation politique et même si la critique sociale est présente, ils se déploient au travers de luttes très spécifiques, non universelles. Les mouvements Droit au logement, Droits devant!!, Agir ensemble contre le Chômage se sont ainsi constitués pour pallier aux manques évidents d’actions immédiates des grands partis de l’opposition et comme un refus de l’aide passive distillée par les organisations caritatives. Il est remarquable de constater que ces mouvements utilisent la même arme que le grand capital : la flexibilité ! Aux organisations rigides des partis ou des syndicats, ces mouvements préfèrent une forme d’organisation souple où les membres peuvent provenir de différents horizons. Les actions menées sont décidées et effectuées rapidement, suivies par les médias du fait de leur charge émotionnelle et du spectaculaire, et le plus souvent cautionnées par des personnalités extérieures dont la réputation est exemplaire, de différents horizons politiques et qui ne refusent pas, à l ’occasion, la venue de personnalités du show business. A l’évidence, un grand nombre d’ingrédients du grand capital ont ainsi été repris mais leur efficacité reste aujourd’hui très limitée et aucune amélioration tangible est venue soutenir leurs actions.

 Une autre forme de contestation active, voire trop active pour certains, refait surface périodiquement depuis 1989, notamment en 2005,  les émeutes des banlieues des grands ensembles qui aujourd’hui accueillent les classes les plus défavorisées. Il est étonnant de constater que ces émeutes violentes soient uniquement perçues comme des mouvements sporadiques et spontanés n’ayant aucune essence politique. Il est vrai que l’origine même des émeutes, le plus généralement  l’incident individuel qui dégénère en passion collective, les placent définitivement dans la catégorie des faits divers. Les faits qui se succèdent aujourd’hui en France, nous rappellent ceux de Los Angeles dont l’aboutissement fut la grande révolte urbaine de 1993. Peu à peu, tous les ingrédients s’accumulent pour qu’une explosion aussi forte se déroule en France. Mike Davis notait peu avant les révoltes : « Dans une société de plus en plus réactionnaire et barricadée, où la solidarité est strictement rationnée par le déficit budgétaire [...], comment voulez vous que les jeunes des quartiers pauvres nourrissent leurs propres fantasmes de pouvoir les armes à la main ? Les signes d ’un désastre sont omniprésents : partout dans les ghettos [...] les gangs se multiplient, les flics deviennent plus violents et arrogants, et toute une génération est entraînée vers une impossible apocalypse ».


 A ce titre, la nomination par le président Nicolas Sarkosy d’une ministre d’origine maghrébine issue de la banlieue est un fait révélateur d’une politique qui emploie cette forme de consensus médiatique qui peut, nous l’avons évoqué, utilisée des personnalités venues de l’opposition pour tenter, d’une certaine manière, mieux «neutraliser » les esprits les plus turbulents.


 Cela étant, loin d’être des faits divers largement médiatisés, il faut reconnaître que ces mouvements de colère s’appuient sur une culture exceptionnelle dont la musique rap est certainement l’élément central. La culture rap, partie des ghettos noirs américains contient une force et une puissance de violence mais également à l’état embryonnaire, de contestation politique. Les paroles qui accompagnent la musique contiennent autant de poésie insurrectionnelle que les textes chantés lors de la Commune de Paris. La « racaille » pour reprendre les termes de certains politiciens de droite comme de gauche,  sera-t-elle demain à l’origine d’une nouvelle insurrection ? Les émeutes de Los Angeles nous affirme que non, du fait de la non-organisation politique des « gangs » ; et puis, force est de constater que les rappeurs qui ont fait fortune sont parfaitement bien intégrés dans l’establishment et ont, dans le douillet confort de leurs luxueuses villas,  une fâcheuse tendance à oublier leur origine.

 Une nouvelle forme de contestation a démarré en Grèce suite à une « bavure » policière faisant un mort qui, comme à Los Angeles, a finit par déclencher une éruption que l’on cherche à décrire de façon stéréotypée comme une colère inexplicable et à mettre sur le dos de ténébreux anarchistes. En fait, selon Mike Davis, il peut s’agir d’une « guerre civile de faible intensité » qui semble avoir caractérisé les relations entre la police et les diverses strates de la jeunesse. Cette révolte présente d’importants contrastes avec les événements de 2005 en France. Si la ségrégation spatiale de la jeunesse pauvre et immigrée semble moins extrême qu’en région parisienne, les perspectives d’emploi pour les enfants de la petite bourgeoisie sont bien pires : le croisement de ces deux facteurs met dans les rues d’Athènes une coalition plus diverse d’étudiants et de jeunes adultes sans emploi.


L’EMBOURGEOISEMENT.

 La pensée marxiste dénonça, notamment dans les universités américaines, le décalage entre une justification théorique de plus en plus sophistiquée et la réalité et le déplacement de la pensée contestataire dans le domaine du seul champ symbolique.  Le marxiste Alex Callinicos accuse ainsi les grands maîtres philosophes de la French Theory d’avoir par leur texte incompréhensible  adopté une attitude de résignation et d’observateurs passifs. Le critique anglais Terry Eagleton dénonce également le « défaitisme politique » des théoriciens français qui ont abandonné toute idée de combat pour s’acharner sur des combats lexicaux. La mondialisation a produit une sorte d’uniformisation de la pensée et l’émergence d’une nouvelle « classe » intellectuelle transnationale.

 Le sociologue Alvin Gouldner analysait ce phénomène dès les premières années 1980, dans une perspective marxiste : il y voyait l’irruption d’une « bourgeoisie culturelle internationale » composée d’universitaires polyglottes issus de l’intelligentsia technique aussi bien que du champ intellectuel humaniste, alliée à la structure de pouvoir démocratique » mais pour défendre ses propres intérêts, et formant une classe universelle viciée détentrice d’un véritable monopole mondial du savoir général et des discours critiques. L’attitude de Gouldner est souvent critiquée pour son extrémisme ; Cela étant, quelle que soit l’exagération de son propos, sa description ne manque pas de véracité tant les propos révolutionnaires ou politisés sont de nos jours absents des discours.

 L’élite bourgeoise architecturale.

 Cette description convient parfaitement aux architectes de l’intelligentsia qui se compose de personnalités bourgeoises, issues de la bourgeoisie ou des catégories sociales supérieures qui, éloignées des contingences matérielles, peuvent profiter des réseaux de relation politique et capitaliste.  Cela étant, l’interlocuteur naturel de l’architecture est, en premier lieu, soit le politique, soit le grand capital qui décide du choix des maîtres d’oeuvres ; cette position inconfortable pour ceux qui expriment trop de critiques peut s’avérer particulièrement difficile en cas de critiques revendicatives qui ne s’expriment pas dans le cadre des systèmes de consensus ; ce qui explique, en partie, le relatif silence des architectes n’appartenant pas à l’élite.

 Quoiqu’il en soit, la lecture des écrits des architectes, toutes doctrines ou écoles confondues, formant la partie la plus avancée culturellement de la pensée est significative : ils ont abandonné progressivement leurs grandes revendications sociales et adoptent aujourd’hui un discours apolitique, voire réactionnaire. Le "retour à la modestie" des intellectuels s'expriment ainsi également dans le rôle qu'ils assignent désormais à l'architecture : "l'acceptation stoïque du destin" pour reprendre les paroles de Manfredo Tafuri ; qui est à l'image de l'ensemble des disciplines opérant dans le domaine de l'idéologie. Manfredo Tafuri nous rappelait que : « déjà, le bourgeois du 19e siècle acceptait avec sérénité la misère engendrée par la civilisation industrielle, la considérait comme inévitable et presque comme un mal nécessaire. L'utopie su combler l'abîme entre les impératifs moraux de sa classe et l'univers de la nécessité ». Avec la fin des utopies vint le temps de l'acceptation stoïque du destin qui aujourd'hui, est un des fondements de l'éthique bourgeoise. Ce fondement, pour Manfredo Tafuri, n'est qu'une "sublimation du réel" qui permet à la pensée bourgeoise, de laisser en paix sa conscience face à la misère qu'elle côtoie ou qu'elle engendre.

 Les architectes et plus généralement les intellectuels de gauche estiment que l’isolement auquelle condamne l’utopie ou bien la contestation politique ne peuvent pas permettre de soulager les maux de la classe ouvrière au plus vite, immédiatement ; et qu’il est préférable de tenter de changer un minimum de choses à l’intérieur du système même. Cette tentative qui peut parfois aboutir à des solutions partielles est une contradiction difficilement acceptée, voire réfutée. Manfredo Tafuri explique alors que « c’est exactement cette réalité que la bourgeoisie cherche à cacher par le bruit qu’elle fait autour de la crise des idéologies, et ses lamentations sur cette crise sont l’indice d’une nostalgie morbide pour la tradition d ‘impuissance à réaliser de la Kultur ».

 HYPOCRISIE.

 Cette contradiction peut pousser certains vers des organisations humanitaires, véritables dépotoirs de la conscience,  et selon le philosophe Slavoj Zizek, à adopter des altitudes parfaitement hypocrites. Il accuse que lorsque la « gauche contemporaine » bombarde le système capitaliste de demandes auquel il ne peut pas répondre -plein emploi, défense du secteur public- c’est faire acte d’hypocrisie : « Ils comptent sur le fait que leurs demandes ne seront pas exaucées : c’est de cette manière qu ’ils peuvent afficher hypocritement leur conscience radicale tout en continuant à jouir de leur position privilégiée. » Zizek, compare cette attitude d ’aujourd’hui à celle d’hier, de mai 68 quand les étudiants invoquaient  « Soyons réalistes, demandons l’impossible » qui selon lui, « acquiert là un nouveau sens cynique et sinistre ».  Dans le domaine de l’architecture, les demandes faites par les architectes-bourgeois socialistes à l’Etat sont rares ; sans doute les architectes sont-ils moins hypocrites que les autres idéologues. Néanmoins, l’intelligentsia architecturale française fait régulièrement des demandes hypocrites ; l’architecte Roland Castro à l’occasion de la consultation du grand Paris appelle au « devoir d’urbanité » pour un monde meilleur ; l’architecte Jean Nouvel insiste pour le bon traitement des ouvriers construisant son musée à Abou-Dabi, demande irréelle car la ville s’est bâtie en partie sur l’esclavagisme des ouvriers immigrés du bâtiment, captifs sans passeport, non payés et durement réprimés lors des rares révoltes.

 Le dépassement de cette forme d’hypocrisie suppose son contraire : la proclamation de la vérité et la lutte. La grande tradition de la gauche la plus revendicatrice est de considérer l’utopie comme un symbole réactionnaire. Le salut ne venant pas de la réflexion mais de l’insurrection immédiate et totale. Marx et Engels affirmaient que la question des villes en tant que modèle post-révolutionnaire importait peu. Dans cette approche anti-projectuelle, Guy Debord et les situationnistes invoquait que la seule véritable construction architecturale était les barricades de l’insurrection et les plans d’urbanisme, ceux de la révolution. Ils considéraient comme rétrogrades, réactionnaires et petit-bourgeois les contre-utopies d’Archigram ou de Superstudio ou d’Archizoom.  Andrea Branzi, architecte fondateur d’Archizoom prétend au contraire une poursuite de l’analyse marxiste, considérant qu’il n’y a pas à changer l’architecture ni avant ni après la révolution, mais simplement à prendre possession de la ville qui existe déjà, même produite par le capitalisme le plus féroce. L’hypocrisie est palpable.


 Les  ANTI- RÉSEAUX.

 Une des caractéristiques de la bourgeoisie est le système de réseau. Les réseaux « fermés » sont l’héritage de plusieurs siècles : des corporations aux réseaux d’amitié, ils ont toujours existé. Luc Boltanski les définit par ceux « qui renoncent à s’étendre et sont détournés au profit exclusifs de « ceux qui en sont » ».

 Dans le domaine de l’architecture, la question des réseaux et de leurs institutions est primordiale car le pouvoir y agit directement et insidieusement ; dans les écoles d’architecture et les universités,  les académies, les institutions publiques et privées, dans l’administration, dans les médias.. Il serait impossible de nommer ici la multitude des réseaux, tant cette profession, pour ne pas dire corporation, est soumise à ce genre d’exercice ; tel un système féodal, allégeance doit être faite à qui dispose du pouvoir de décision. Ce qui explique grandement la qualité architecturale médiocre, soulignée par Koolhaas, de 99 % des constructions qui forment les villes : généralement, ce n’est pas le meilleur architecte qui signe les contrats mais celui qui dispose de solides réseaux.

 Foucault dans son entretien avec Noam Chomsky nous indique que la force du pouvoir est d’être partout : « C’est d’habitude, du moins dans la société européenne, de considérer que le pouvoir est localisé dans les mains du gouvernement et s’exerce grâce à un certain nombre d’institutions particulières comme l’administration, la police, l’armée et l’appareil de l ’Etat. On sait que toutes ces institutions sont faites pour élaborer un certain nombre de décisions au nom de la nation ou de l’Etat, les faire appliquer et punir ceux qui n’obéissent pas. Mais je crois que le pouvoir politique s’exerce par l’intermédiaire d’un certain nombre d’institutions qui ont l’air de n’avoir rien en commun avec le pouvoir politique, qui ont l’air indépendantes de lui alors qu’elles ne le sont pas. On sait cela à propos de la famille, de l’université et, d’une façon générale, de tout le système scolaire qui, en apparence, est fait pour distribuer la savoir, est fait pour maintenir au pouvoir une certaine classe et exclure des instruments du pouvoir toute autre classe sociale. [...] Il me semble que, dans une société comme la nôtre, la vraie tâche politique est de critiquer le jeu des institutions apparemment neutres et indépendantes ; de les critiquer et de les attaquer de telle manière que la violence politique qui s’exerçait obscurément en elles soit démasquée et qu’on puisse lutter contre elles. Cette critique et ce combat paraissent essentiels pour différentes raisons : d’abord, parce que le pouvoir politique va beaucoup plus profond qu’on ne le soupçonne ; il a des centres et des points d’appui invisibles, peu connus ; sa vraie résistance, sa vraie solidité se trouve peut être là où on ne s’y attend pas. Peut être ne suffit-il pas de dire que, derrière les gouvernements, derrière l’appareil d’Etat, il y a la classe dominante ; il faut situer le point d’activité, les places et les formes sous lesquelles s’exerce cette domination. et parce que cette domination n’est pas seulement l’expression, en termes politiques, de l’exploitation économique, elle est son instrument, et dans une large mesure la condition qui la rend possible ; la suppression de l’une s’accomplit par le discernement exhaustif de l’autre. Si on ne réussit pas à reconnaître ces points d ’appuis du pouvoir de classe, on risque de leur permettre de continuer à exister et de voir se reconstituer ce pouvoir de classe après un processus révolutionnaire apparent. »

 Les points d’appuis du pouvoir, évoqués par Foucault distillent, ouvertement dans le cadre des institutions et des administrations   insidieusement au travers de la presse spécialisée ou non, un nivellement de la pensée qui interdit toute critique politique, toutes nouvelles visions à portée universelle non conforme à l’idéologie dominante.

 Dans les années 1970, la dénonciation des institutions les plus conservatrices, des organismes et des réseaux fut conduite par l’architecte Bernard Huet, alors rédacteur en chef de la revue l’architecture d’aujourd’hui ; il mènera une incroyable et courageuse croisade contre la politique de l’Etat en matière d’urbanisme, contre les instances professionnelles qui, selon lui, ne défendaient que les intérêts corporatistes ou même, essentiellement, ceux de quelques « gros cabinets d’architectes ». 
Aujourd’hui, alors que la situation s’est dégradée, pour les classes populaires, le silence des intellectuels est révélateur.


yul akors, 
2008
 

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