BIG Paris




Le spectacle affligeant des réponses données par l’intelligentsia architecturale pour la consultation du grand Paris est un excellent révélateur des idéologies qui aujourd’hui dominent le monde de l’architecture et de l’urbanisme. Car en effet, les équipes sollicitées pour imaginer le développement urbain de la région parisienne représentent les différents courants de pensée qui aujourd’hui régissent les doctrines architecturales et urbaines ; et malgré leur divergence stylistique, leur mode d’écriture et de communication, on ne peut que constater des convergences idéologiques premières. Ces différentes doctrines proclament toutes une vision d’avenir entièrement dédiée à la réalité des choses, aux lois du profits et plus grave, à une vision d’avenir pour la capitale, et au-delà des villes,  d’une telle banalité qu’elle en devient indécente et ad nauseam.

Leur silence approbateur ou complice sur les plus graves questions de société auxquelles sont directement liées l’urbanisme est, pour ceux qui considèrent encore qu’ils représentent l’élite, la preuve de leur plus grand conservatisme.



Car aujourd’hui, et plus encore demain, une grande part de la population de la région parisienne est soumise à des risques et des situations difficiles. La fondation Abbé Pierre indique que le nombre de ménages expulsés pour la France entière, avec le concours de la force publique s'est élevé à 11.190 en 2008, soit une augmentation de 157% en 10 ans ; que environ deux millions de familles peinent aujourd'hui à s'acquitter de leur loyer et que, parmi elles, 500.000 ménages sont en situation d'impayés. Augustin Legrand du mouvement Don Quichotte argumente : « Au-delà des démunis, les classes moyennes se saignent pour se loger, des étudiants tapinent pour payer leur loyer, des familles vivent à l’hôtel pendant des mois et des années à l’hôtel. Tout est insensé ». Les classes populaires consacrent désormais entre 30 à 45 % de loyer de leur revenu. La colocation est devenue pratique courante alors qu’elle était quasiment inexistante il y a dix ans.  Les sans domiciles fixes, toujours plus nombreux, envahissent tous les lieux susceptibles de les accueillir pour des séjours prolongés : ils campent désormais dans le bois de Vincennes, et plus seulement sous les ponts et les infrastructures routières : partout où cela est possible.

Parallèlement, la capitale se couvre de musées, d’équipements publics, de parcs qui semblent avant tout destinés à l’embellissement de la ville des touristes, à attirer les investisseurs mondiaux par un nombre maintenant impressionnant d’équipements publics prestigieux. Les quartiers anciens sont aujourd’hui devenus de véritables musées chargés d’histoire et de boutiques luxueuses. La ghettorisation des quartiers, après l’exode forcé des classes populaires vers la périphérie, touche à présent les classes moyennes, contraintes elles aussi de s’exiler vers la périphérie. Les banlieues des classes populaires qui depuis des décennies sont  destinées au fonctionnement technique de la capitale : industries, usines d’épuration, dechêteries, centrales thermiques, réservoirs d’eau et de combustibles, cimetières, aéroports, voies de garages, dépôts, rocades autoroutières forment un paysage façonné par le capitalisme le plus forcené et le laisser faire des pouvoirs publics.

Face aux grandissantes difficultés des habitants du grand Paris, et notamment celles concernant la crise du logement, la morale bourgeoise de l’intelligentsia architecturale reste bien silencieuse ou apporte des solutions qui nous rappellent avec évidence, les propositions des architectes bourgeois du 19e siècle issus de l’Ecole des beaux Arts qui s’intéressaient davantage à la beauté des choses plutôt qu’au destin des populations les plus défavorisées. Mais aujourd’hui, le beau semble devoir se conjuguer avec l’idéologie écologique. D’une certaine manière, la morale bourgeoise a ainsi trouver un exutoire face à la misère qu’elle engendre : l’écologie. Ne voulant plus agir sur les questions sociales,  l’écologie, le développement durable, les notions d’environnement se sont substitués aux inégalités territoriales et aux injustices urbaines. L’avènement de l’écologisme est le signe d’une démission devant des responsabilisés plus urgentes. 



LE GRAND PARIS : L'HABITAT.



La pauvreté des réponses pour ce qui concerne les questions relatives au logement du plus grand nombre nous surprend : ainsi l’architecte Yves Lion d’avancer l’idée de construire des logements sociaux en bord d’autoroutes, et à proximité d’échangeurs reconfigurés : Quel avenir radieux ! 

[Auteure : Dr Claudine Goldgewicht : Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a répertorié le benzène comme cancérogène avéré pour l’homme. L’exposition professionnelle à de fortes doses de benzène est une cause établie de leucémie aiguë (LA), en particulier de leucémie aiguë non lymphoblastique (LANL). Des récentes études ont prouvé que la présence d'une route à fort trafic à 500 m. au moins du lieu de résidence est hautement cancérigène, et notamment pour les enfants de moins de 15 ans.]


Cette proposition étonnante est encore soumise à une autre toute aussi cynique : « de repenser les moyens de créer des solidarités temporaires, par le biais de chambres d’appoint dans les programmes d’immeubles de logements. Des chambres d’hôtes pour permettre aux locataires de l’immeuble d’accueillir temporairement et à moindre frais un parent en difficulté ou dans le besoin » !  Il est évident que les prix astronomiques du m² parisien à la vente ou à la location interdisent ce type de proposition ; et au-delà de cet aspect financier, on peut s’interroger de l’impact psychologique d’un tel traitement pour la personne « en difficulté ».

L’architecte Roland Castro appelle une fois de plus et avec une mauvaise foi évidente à un « devoir d’urbanité qui pourrait être financé par un grand emprunt [...] qui sublime les intérêts particuliers, les corporatismes des institutions, la pensée technique qui sépare ». Alors que dans le même temps l’ensemble des associations de locataires et des principales organisations de défense des consommateurs exigent, sans tarder, un gel des loyers, qui ont augmenté de près de 60 % en dix ans, dans le secteur social et privé ; demande appuyée par les syndicats, conscients désormais que la dépense logement est une donnée clé du pouvoir d’achat des salariés. Ils dénoncent, ensemble, le désengagement de l’Etat dans le logement avec une baisse des crédits budgétaires de 7 % en 2009. Une décision surprenante, puisque la pénurie de logements s’aggrave et que la rareté augmente les loyers.  Le « devoir d’urbanité » auquel appelle Roland Castro impliquerait, en premier lieu, sa propre critique de la politique actuelle du gouvernement.

D’autres équipes proposent le slogan « interdire d’interdire » pour autoriser les habitants à construire à leurs convenances, à «densifier» l’existant en assouplissant les règles de construction. Ce vieil adage de mai 68  fait davantage référence à la liberté que prône le libéralisme le plus sauvage dont une des prescriptions est également  « interdire d’interdire », de se libérer de toutes contraintes et règles. Je doute de la capacité des habitants à pouvoir gérer autant de libertés sans provoquer  un nouveau massacre architectural. Un tel résultat est possible à voir dans les villes vietnamiennes, où les habitants se sont autorisées à de telles pratiques : l’anarchie est ici surréaliste par leur recherche et leur convoitise d’un profit maximum d’espace au détriment du bien commun et privé des voisins.

La proposition des architectes MVRDV est toute aussi insipide en suggérant une densification verticale des immeubles existants dans une « interprétation nouvelle de l’utilisation des toits parisiens, en développant ces penthouses si populaires ». On suppose ici que le sens de « populaire » désigne l’aspect plutôt que le type d’occupant. Leur seconde proposition « Supersorbonne » est plus intéressante : « Pourquoi ne pas allonger la Sorbonne vers le haut ? Un campus vertical. Une vraie tour sans fin, une tour de 1 000 mètres de haut, au milieu de Grandparis, et visible de tous ses habitants ».

Bien évidemment, l’habitat en hauteur est largement prôné pour d’une part répondre à la question de l’étalement urbain et d’autre part pour leur qualité écologique. Le philosophe urbaniste (?) Thierry Paquot , dans un ouvrage intitulé La folie des hauteurs, Pourquoi s'obstiner à construire des tours ?,  présente  un argumentaire particulièrement intéressant contre les tours d’habitat : coût de construction particulièrement élevé reléguant ce type d’habitat à des logements de standing, ouvrage énergivore lors de sa construction, coût d’entretien élevé (ascenseurs, air conditionné, etc.) se répercutant sur les loyers ou les charges. D’autre part, le rapport d’une tour à son environnement, à son quartier, se résume le plus généralement à un espace public minimum pour un nombre élevé de résidents, à une intégration dans le paysage souvent problématique voire inadaptée dans les zones urbanisées, aux nuisances des ombres portées. Enfin, cet objet monofonctionnel concentre les lieux de sociabilité, de rencontres sur les ascenseurs, le parking et les locaux techniques comme ceux destinés aux poubelles. Il juge ce type d’habitat comme un lieu isolé de la ville réelle. Mais ce symbole phallocratique de réussite pour l’architecte conjugué aux rêves les plus fous des investisseurs et aux prétentions électorales soi-disante écologiques et sociales du maire de Paris représente un objet de toutes les convoitises.

Ces inconvénients ont peu de prise sur l’architecte Jean Nouvel qui imagine des quartiers nouveaux en périphérie à la fabuleuse architecture tout en hauteur ; mais qui nous questionnent sur leur improbable coût, étant donné que la qualité architecturale est synonyme de financements tout aussi extraordinaires, en tout cas difficilement acceptable pour des projets en banlieue. 


A ce propos, il propose pour la rénovation des tours (justement), des barres d’habitat social des grands ensembles des balcons fleuris et des jardins ouvriers qui nous ramène ainsi à la plus belle époque paternaliste bourgeoise dont l’idée était d’occuper les masses laborieuses et dangereuses par les légumes de leur potager. Aujourd’hui, le bien être des chômeurs s’accomodera  des joies du jardinage et de l’économie des légumes ! Ce paternalisme  bourgeois se retrouve également dans les propositions de partis politiques qui invoquent la nécessité de faciliter l’accession à la propriété d’un bien immobilier pour les classes populaires. Engels dénonçait en 1872, tout à la fois, les cités ouvrières, leur potager et l’idéologie de l’accession à la propriété, la volonté de transformation des non possédants en petits propriétaires, qui était un instrument destiné avant tout à asservir davantage les ouvriers.

Il est étonnant de constater l’évolution des idéologies architecturales dont le discours s’est métamorphosé de revendications et de manifestes en faveur des populations les plus précaires à un apolitisme tel que la question centrale du logement du plus grand nombre, alors que la situation se dégrade, est évoquée succinctement comme une simple question technique. Plus encore, la ghettorisation et l’embourgeoisement de Paris intra muros n’est pas évoquée : Paris s’embourgeoise inexorablement au nom, sans doute, de la spéculation foncière et de la volonté d’offrir aux touristes et aux investisseurs l’image d’une capitale musée aseptisée. Tel le village gaulois qui résiste encore et encore à l’envahisseur, quelques poches de résistance de population pauvre subsistent ; mais on peut avancer l’idée de leur gentrification prochaine, comme le fut  Montparnasse, puis le Marais, la Bastille et Ménilmontant. Le philosophe Guy Debord évoquait en 1968, avec nostalgie le Paris des années 1950 « si beau que bien des gens ont préféré y être pauvres, plutôt que riches n’importe où ailleurs » et accusait la volonté du pouvoir de mettre un terme à l’histoire sans cesse répétée des insurrections urbaines, «en supprimant les terrains sociaux où elle avait pu plus ou moins s ’exprimer : du syndicalisme aux journaux , de la ville aux livres ». Aujourd’hui, cette menace insurrectionnelle semble bien trop éloignée pour expliquer la continuité d’embourgeoisement et l’acharnement des autorités à ghettoriser la capitale ; l’écrivain barcelonais Montalban jugeait d’une situation identique à Barcelone par « le désir inavoué d’éliminer presque entièrement ce qui avait fait d’elle une ville ouvrière et littéraire » ; d ’autres expriment le simple fait que la bourgeoisie, les classes supérieures,  n’ont d’autre choix que Paris et ses avantages par rapport aux villes périphériques qui présentent une image négative, une insuffisance chronique d’équipements publics et privés et l’inconvénient majeur de devoir être captif soit des transports en commun soit des embouteillages.

LE GRAND PARIS : LA  MOBILITÉ.


La mobilité occupe aujourd’hui une place centrale dans les préoccupations des architectes ; du fait de l’extension des villes et comme élément technique de l’urbanisme écologique. L’idée avancée par tous est de contraindre les habitants de Paris et de la région parisienne à utiliser les transports en commun au détriment des voitures individuelles, sources de nuisances pollutives, dévoreuses d’espaces. L’ensemble des architectes érigent les transports en commun comme solution ultime dont on ne saurait plus mettre en cause le principe.


Pourtant les transports en commun sont des éléments d’utilité, et non un modèle de ville idéale comme le suggère les architectes ; en aucun cas des objets de désir ou de sociabilité,  si le temps de parcours - quotidien - devient à ce point abrutissant. Car en effet, emprunter quotidiennement le rer est un exercice particulièrement éprouvant : outre la pauvreté architecturale voire la laideur des stations, l’inconfort des trains, le temps de trajet  peut être particulièrement long, monotone, stressant pour les personnes seules ou âgées dès que la nuit vient, abrutissant et fatiguant aux heures de pointe. Le réseau parisien offre également à voir un des réceptacle de la misère humaine par le nombre de sans domicile fixe qui viennent y trouver refuge et qui souvent sollicitent les usagers ; il offre également une vision de la société du risque où des militaires armés et autres forces de sécurité surveillent attentivement les usagers, les contrôlent sous l’oeil tout aussi inquisiteur des systèmes sophistiqués des caméras. Loin de nous rassurer, cette profusion sécuritaire provoque l’effet contraire : croiser au détour d’un couloir des militaires en béret vert, armés de mitraillette peut effectivement interroger l’usager quant au danger qu’il encoure : attentat, agression, émeute ?

Si le réseau de transport est selon eux la clé de l’avenir de Paris, les architectes accordent aux gares et aux intermodalités de transport une importance tout aussi exagérée : comme si le simple fait d’habiter à côté d’une gare rer/routière collé d’un parking est automatiquement synonyme de cadre de vie de qualité. Jean-Marie Dutilleul, partenaire de Jean Nouvel, insiste sur la qualité des futurs « hubs » n’hésitant pas à les désigner comme des « coeurs de la métropole », et dans une allégorie champêtre, les comparent à nos villages d’antan : « Comme les « lignes » [rer, métro] du maillage rapide sont les rues de la grande ville, les hubs en sont les places et les havres qui s’y rattachent ».  Vision idyllique et subliminale d’une toute autre réalité : la gare rer de Marne la vallée, par exemple, ne sera jamais une place du village mais bien un passage obligé, sans qualité et plus que cela, sans urbanité.


Côtoyer ainsi chaque jour la misère humaine, les forces armées, affronter la promiscuité et s’inquiéter de l’insécurité, emprunter des lieux sans qualité et admirer les tunnels sans fin et les paysages déglingués des banlieues, est un exercice difficile qui nous éloigne de la vision idyllique des architectes, et on se doute qu’ils n’empruntent pas quotidiennement le rer pour de longs trajets.Conscient de ces inconvénients, sensible à l’image de Paris dans le monde, l’Etat prévoit un investissement pharaonique de 600 millions d’euros  pour le CDG Express, permettant de relier directement la gare de l'Est à l'aéroport Paris - Charles-de-Gaulle, principale porte d’accès au monde ; évitant aux touristes et aux voyageurs les désagréments du rer existant qui traverse et dessert les banlieues nord de Paris,  les protégeant ainsi des  agressions, des vols et des actes d’incivilité dont ils font l’objet. Preuve que la mixité sociale ne se décrète pas, que le rer n’est pas un lieu de sociabilité mais potentiellement dangereux et que l’Etat en est parfaitement conscient.


Mais plus que cela, les réseaux de transports en commun fabriquent pour les habitants de la banlieue et plus encore de la grande banlieue un système contraignant ; les temps de parcours, les horaires et la fréquence des trains les contraignent à des déplacements en journée et en semaine. Ce système est particulièrement efficace pour les trajets travail / domicile et si le réseau de transport était parfaitement adapté à la période du plein emploi où les usagers empruntaient les mêmes parcours aux mêmes horaires il en est plus de même de nos jours avec les évolutions du monde du travail et ses crises qui offrent des horaires plus variables et un  nombre grandissant de chômeurs : la mobilité devient plus irrégulière, les citadins se déplaçant à des heures variées, sur des parcours changeants, avec des modes de transport diversifiés.


La voiture en banlieue reste un élément de liberté permettant d’échapper à la dictature des transports en commun et dans certaines zones à leur déficience  et ce d’autant plus, que Paris intra muros concentre la plupart des grands équipements publics culturels, festifs, mais également des restaurants et des bars, des lieux de spectacle, des salles de concerts, au détriment d’une banlieue ne disposant guère de lieux attractifs. Bien évidemment, le fait que les habitants du Paris intra muros appartiennent aux couches moyennes et supérieures, alors que la périphérie est avant tout habitée par des couches sociales plus modestes, frappe donc d’abord des populations pauvres et fortement dépendantes de la mobilité en général, de l’automobile en particulier. Selon François Ascher, la mode écologique qui prône la disparition pure et simple de la voiture individuelle pour des modes de déplacement doux est en fait un luxe bourgeois pour ceux qui habitent, travaillent, s’approvisionnent et se divertissent à Paris même et disposant d’un réseau de transport public efficace.  Aujourd’hui, l’ensemble des restrictions faites pour interdire ou désavantager l’utilisation de la voiture à Paris pénalisent les habitants de la périphérie, dépendant d’un réseau de transport peu efficace le soir, inexistant la nuit, sporadique les week end et les jours fériés et d’autre part tributaires d’un système anti-stationnement qui lui, est parfaitement efficace.

Leurs propositions qui s’emploient à relier au mieux les banlieues au centre et les banlieues aux banlieues, à collectiviser les transports sont de cette simplicité qui caricature la réalité et ne répondent pas au droit à la mobilité de l’ensemble des habitants de la région parisienne ; c’est à dire à la possibilité pour l’ensemble des franciliens de se déplacer dans les meilleures conditions pour l'accès au travail, au logement, à la culture, à la santé, à l'éducation, au loisir. Le Paris intra muros qu’ils imaginent est une citadelle écologique réservée aux privilégiés et difficilement accessibles aux non résidents.


L’architecte anglais Richard Rogers, présente une proposition plus subtile, plus appropriée, plus simple également avec le principe de « ville des courtes distances », dans laquelle toutes les activités quotidiennes sont accessibles à pied (écoles, espaces verts, commerces, bureaux). Cela étant, l’insuccès et le grand échec des villes nouvelles parisiennes démontrent que cette proposition demande, au-delà du caractère évident de fonctionnement intelligent, une vision accordant plus de place à l’idéalité et à l’imaginaire.


Cette proposition peut également être invalidée par le fait que Paris aspire à concentrer davantage d’équipements publics afin de se placer au mieux dans la course des capitales mondiales les plus attractives ; et peu sensible au fait d’équiper les communes limitrophes. Paris et le désert français reste d’actualité et commence dans ses strictes limites définies par le périphérique. De plus certaines villes encore communistes sont réticentes de la venue sur leur territoire d’un électorat plus aisé même si elles ne pratiquent plus la croissance zéro. Les investisseurs étrangers rechignent également à  s’implanter hors de Paris sans le prestige de l’adresse parisienne; mais l’urbaniste et rusé Philippe Panerai proposait afin d’inciter les investisseurs étrangers à s’établir en banlieue, de changer les noms des communes limitrophes comme ce fut le cas pour Paris-La Défense ; petite ritournelle qui sauva les quartiers haussmaniens de Paris de la tertiarisation à outrance. Comme quoi en urbanisme, parfois, les choses les plus importantes peuvent tenir à pas grand chose. Eric Hazan propose une autre version en affirmant que le grand Paris « voulu aussi bien par le maire [Delanoé] que par le président de la République [Sarkozy], finira par englober toutes les communes limitrophes [...] quand on se sera débarrassé de leurs habitants ». Il est évident que les pouvoirs attendent, avec patience certes, que l’exode des classes moyennes vers la banlieue fasse son rôle de pionnier, d’éducateur des masses laborieuses et indigènes, de contre électorat, en territoire sinon étranger mais potentiellement ennemi : la belle et historique ceinture rouge de Paris, déjà bien ébranlée va tomber, pour que l’ordre règne.

Le projet de l'architecte Antoine Grumbach esquisse une très généreuse idée que de relier Paris à la mer. Enfin, un architecte qui donne aux parisiens la perspective de belles balades le week-end pour admirer cette merveilleuse vallée de la Seine et terminer en bord de mer ! Quelle jeunesse d’esprit pour le concepteur le plus âgé de cette consultation ! Faut-il attendre un âge vénérable pour tenter de se dégager du système politico-économique et s’engager dans des idées autres que de reproduire la réalité ? qui évoque un futur sinon radieux, équitable, plus juste également mais agréable ? Les franciliens privés de l'accès de la trépidante vie parisienne pourront au moins bénéficier d'autres avantages...

LA PENSÉE BOURGEOISE.


 On ne peut que constater que les doctrines de l’architecture aujourd’hui n’offrent plus aucune résistance à l’économie capitaliste. Les jeunes architectes de l’avant garde d’hier, virulents et revendicateurs occupent aujourd’hui une position d’arrière garde, mais sont reconnus par les pouvoirs, professent leur idéologie dans les écoles, s’auto-congratulent lors de remise annuel de prix désignant l’un deux,   bénéficient de larges tribunes dans les médias et sont conviés à exposer dans les plus grands musées leur vision des choses. Ils sont devenus ce qu’ils combattaient en mai 68 : l’etablishment sans imagination au pouvoir. Les architectes plus jeunes qui n’ont pas connu cette période révolutionnaire placent leur talent, leur imagination débordante au service d’un apolitisme assumé proche du conservatisme, à l’image de leurs maîtres. La dépolitisation de l’architecture  marque la continuité des idées établies au contraire des époques antérieures où les mouvements d’idées des avant-gardes se construisaient soit à partir des difficultés de la population soit à partir des contradictions du système capitaliste,  provoquant des situations de rupture et un renouvellement des idées souvent inédites, voire socialement utopiques.   Selon Karl Mannheim, les idéologues ne seraient qu’une classe de gens cultivée, d’intellectuels sans attache, de penseurs chargés de fournir des explications, et dont le métier n’a d’autre but que de consolider la réalité existante, telle qu’elle est.


Le philosophe Slavoj Zizek pose ainsi la question de savoir « si donc la notion d’hégémonie rend compte de la structure de la domination idéologique, sommes nous condamnés à ne pas pouvoir ne nous déplacer qu’au sein de l’espace de l’hégémonie, ou est-il possible de suspendre - au moins temporairement - son propre mécanisme ? »  En effet, l’hégémonie de la pensée libérale s’est à ce point développée qu’elle atteint toutes les structures, tous les supports qui peuvent élaborer des alternatives, imaginer des utopies ou bien fomenter des contestations. Dans le domaine de l’architecture, cette hégémonie est telle que la simple évocation d’une critique sur les injustices urbaines est jugée rétrograde ; le silence des intellectuels, des étudiants également, est tel qu’il en devient ridicule et à terme, dangereux. Ainsi, la lecture des écrits des architectes, toutes doctrines ou écoles confondues, formant la partie la plus avancée culturellement de la pensée, est significative : ils ont abandonné progressivement leurs grandes revendications sociales et adoptent aujourd’hui un discours apolitique, voire réactionnaire. Manfredo Tafuri nous rappelait que : « déjà, le bourgeois du 19e siècle acceptait avec sérénité la misère engendrée par la civilisation industrielle, la considérait comme inévitable et presque comme un mal nécessaire». Avec la fin des utopies des années 68 vint le temps de l'acceptation stoïque du destin qui est un des fondements de l'éthique bourgeoise. Ce fondement, pour Manfredo Tafuri, n'est qu'une "sublimation du réel" qui permet à la pensée bourgeoise, de laisser en paix sa conscience face à la misère qu'elle côtoie ou qu'elle engendre. Mais aujourd’hui, un nouvel exutoire semble venir combler l'abîme entre les impératifs moraux de la classe bourgeoise et l'univers de la nécessité : l’idéologie écologique ; une sorte de compensation pour leur ultime instinct d’humanistes.

Face aux manifestations les plus difficilement acceptables même pour la bourgeoisie en matière de justice sociale et d’inégalités urbaines, face aux insurrections qui périodiquement secouent les quartiers d’habitat social des banlieues, la posture de l’Etat a été tout à fait étonnante quand il déclare, le plus sérieusement du monde, que les questions relatives à l’écologie devaient dorénavant  s’imbriquer étroitement avec les questions sociales ; et d’inventer la notion de développement durable aux contours indéfinissables et une autre toute aussi floue spécialement dédiée au domaine de l’architecture et de la ville : le projet urbain. Le succès de l’idéologie écologique tient au fait qu’elle se présente comme une idéologie du refus et comme une alternative présentant, non plus des idées politiques abstraites, mais des solutions concrètes, réalisables immédiatement ; en cela, l’idéologie écologiste est portée par des groupes politiques opposés.  L’idéologie écologique est le refuge pour les classes moyennes qui s’estiment trahie par les politiciens et notamment socialistes et, dans une certaine mesure, qui ne partagent plus les valeurs du système ultralibéral. Les dernières élections démontrent que l’écologie bénéficie également de l’incapacité des partis politiques traditionnels à répondre aux espérances et aux attentes de la population. L’idéologie écologique est le révélateur des inquiétudes grandissantes de la population d’un avenir qui, de crise en crise, n’est plus porteur de l’idée de promesses ou de vie meilleure. L’écologie, paradoxalement signe la fin du progrès.


Il n’est même pas utile de consulter les annales de mai 68 ou d’évoquer des personnalités aux idées révolutionnaires pour trouver des voix qui insistent sur le rôle des politiciens en matière d’urbanisme et d’architecture. Le critique et urbaniste François Ascher, grand prix de l’urbanisme en France,  affirme que « les moyens techniques et scientifiques existent pour faire des métapoles des villes plus agréables, plus confortables, plus performantes, plus justes également. Les principales difficultés ne sont ni techniques ni économiques : elles sont politique et sociale ». En cela, il rejoint les propos de Engels,  qui affirmait un siècle plus tôt que « il est beaucoup plus facile d’incriminer la ville, où l’immobilité générale où les forces du mal que de porter l’attaque sur son véritable plan, la politique ».

 L’architecte barcelonais Oriol Bohigas, qui fut un des plus hauts responsables de la renaissance de Barcelone évoque également la responsabilité des politiciens : 

La seule réflexion que je peux avoir concerne la relation de la ville avec le futur politique du monde. Elle consiste donc à envisager deux futurs : le futur immédiat et le futur à long terme. Le futur immédiat est le présent de toutes les villes européennes qui sont en train de devenir le résultat direct du capitalisme sauvage. Les exemples de Londres, de Berlin, de Paris et de tant d'autres villes sont simplement ceux de la demande de l'exploitation capitaliste la plus directe. Le futur immédiat, c'est donc cette ville horrible, chaotique, spéculative comme invention du capitalisme. Cela ne devrait pas durer. On dit toujours que la crise économique est la conséquence de la fin du communisme. Je pense au contraire que c'est la conséquence de la fin du capitalisme, que c'est la fin d'une situation économique et sociale qui ne peut plus continuer. Je vois donc le futur à long terme dans le retour à la ville socialiste. On devrait opérer une révision du marxisme et appliquer les vieilles idées du socialisme plus dur pour réformer à nouveau les villes, comme on l'avait fait au commencement de ce siècle. Peut-être qu'à la fin de ce siècle ou au début du prochain on retrouvera cette ligne de moralité, d'équilibre social et d'intervention de l'urbanisme et de l'architecture dans les grands événements éthiques de la société.

La situation est en effet préoccupante, de par la pauvreté intellectuelle et l’embourgeoisement des architectes renommés de l’intelligentsia qui nous proposent des images projectuelles d’un grand Paris incapables de porter en elles un discours, peut être pas utopique, mais bien transcendant la réalité ; par leur silence complice sur nombre d’injustices urbaines qui les normalisent. D’autant plus que la crise actuelle risque d’accentuer encore davantage les inégalités. Ces intellectuels désenchantés dont l’idéologie réactionnaire n’a plus aucune valeur à transgresser, représentent-ils la partie la plus sombre de la culture derrière laquelle se dresse la silhouette du divan inquiétant de Freud ?  Il est probable que oui ; car une telle absence d’utopies ou de visions transcendant la réalité nous informe Mannheim, à la suite de Freund dans Malaise dans la civilisation, amène à un tel sens du concret « qu’il impliquerait la fin même de la volonté de l’homme ». L’éventuelle disparition de l’élément utopique de la pensée et de la pratique des hommes viendrait à donner à la nature et au développement de l’homme un essor paradoxal : « La disparition de l’utopie porterait une condition statique où l’homme ne serait plus qu’une chose », où l’homme serait considéré comme  une donnée au même titre que le profit de l’investisseur. Dans une approche politico-économique, Manfredo Tafuri écrit, « l’utopie de Mannheim, au-delà de ce qu’il en affirme, est une préfiguration des modèles globaux ultimes qui va dans le sens de la réalité donnée. La critique de la pensée conservatrice devient par conséquent une nécessité, un instrument destiné à libérer le fonctionnement dynamique du système ».

Peut être que les intellectuels ne sont plus en mesure de fournir les utopies nécessaires, ou ne veulent-ils plus, peu importe, car cela ne peut les empêcher de leur devoir qui, selon Mannheim, est «d’avoir le rôle de sentinelles sans lesquelles on serait plongé dans la nuit la plus noire ». Faut-il prendre la mesure de Maurice Blanchot qui affirme qu'il ne saurait y avoir d'intellectuel permanent : l'intellectuel se mobilise uniquement au spectacle de l'injustice et de la misère, quant l'équilibre est rompu ; ou faut-il s’armer de patience comme Oriol Bohigas dans l’espérance de temps meilleurs ?

L’espérance de temps meilleur où l’intellectuel se remobilisera ? A priori, non, car la plupart des critiques et des observations présentées ici ont été formulées par les plus grands critiques de l’architecture il y a bien longtemps. Les plus que talentueuses et acerbes plumes de Manfredo Tafuri, Fransceco Dal Co, Bernard Huet, Jean-Pierre Le Dantec, François Chaslin, Guy Henry, François Ascher, Marcel Roncayolo, et bien d’autres encore ont simplement été retranscrites dans ce texte. Ainsi, ces grands esprits, ces sentinelles de l’absurde et de l’insensé, ces observateurs de dérive  n’ont pas été entendu malgré leurs articles, leurs livres, leurs éditoriaux ; malgré pour certains,  leur aura qui fut pour un temps, quasi prophétique. Les jeunes et talentueux architectes qui aujourd’hui disposent d’aussi belles tribunes et d’espace de liberté pour s’exprimer les utilisent comme un simple outil de communication et de marketing.

Architecture ou révolution, affirmait Le Corbusier : il faudra sans doute attendre que les masses populaires se réveillent et luttent pour qu’à nouveau les intellectuels reprennent leur rôle, le plus beau, de guide, de garde fou, de critiques mais aussi leur travail d’imaginer une autre réalité ; source pour que des politiciens puissent prendre la juste mesure des choses.

Une chose est évidente pour ce qui concerne sinon la révolution mais des formes de contestations non plus passives mais actives : Tant que les intellectuels n'iront pas à la rencontre des habitants des quartiers les plus défavorisés, des nouveaux communards des ghettos des banlieues, rien ne peut être possible. Tâche impossible ? Non, sûrement pas, les grandes luttes urbaines et sociales de l'Italie des années 70, les groupes révolutionnaires en Argentine à la même époque, les les luttes urbaines en Espagne sous la dictature sont à l'origine la rencontre de ces deux mondes qui s'ignorait. Aujourd'hui, les jeunes qui se confrontent aux forces de l'ordre dans les cités sont à ce point éloignés des préoccupations politiques que la rencontre semble quasi-utopique ; car il ne s'agit plus d'indifférence mais bien d'aversion entre les uns et les autres.

L'Etat n'en espérait pas tant.

yul akors
2009

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire